jeudi 27 février 2020

Prix 2

Un prix décerné à l'un de vos livres, TM, et l'étonnement passé, s'ensuit un soupçon de honte. Je n'aime pas être plaint. Ce sentiment d'être repêché. Effet secondaire tout de même, de rayonnement, déjà connu à l'époque (il y a vingt ans) où j'étais, de l'avis des Parisiens spécialisés "un jeune auteur dramatique incontournable", ce regain d'énergie intime qui permet quelques minutes durant de publier sa personne, ce que je viens de faire hier, adressant dans l'acte une requête à un éditeur pour mon projet de livre non encore travaillé sur Naypyidaw, lequel, enthousiaste, me répond, "topons là, ça me tente. Je connais ta prose donc je pars confiant!"

Sortie du corps

Loin de tout, et ceci, qui est neuf, loin de moi-même, pour un temps apaisé, observant ce que je fais (très peu "ce qu'il faut") avec une absence nouvelle de curiosité.

Assange

L'Institution brise cet homme pour montrer qu'elle est l'Institution. Que toute tentative de la contourner est vouée à l'échec. Que son principe est totalitaire. Accusateurs ou défenseurs, c'est toujours l'Institution. Sauf bien sûr pour la poignée d'individus qui s'est placé en regard et, corrélant ses actions, agit dans l'ombre. Mal nécessaire. Qui prouve que l'Institution est humaine et non machinique.

Enfant

Sans raison ni hâte, Gala, dévisageant un enfant, "ce temps là est passé maintenant... Moi qui aime tant les enfants, tu le sais bien! Je vois ce que nous sommes, contraints, hommes ou femmes, de les produire, de les avoir, de les garder, de les regarder, qui s'en vont, qui sont là encore, sans nous."

Pli

Curieux comme nous avons vite fait d'aimer les gens qui expriment ce que nous n'osons que taire.

Méditation

Ignorer toute posture qui n'est pas méditation. Une recherche devrait être engagée sur ce qu'est au sens le plus large la méditation, une fois dépassé les définitions académiques voire scolaires, le platonisme moralisé ou la voie chrétienne de sanctification. Toute posture travaillée qui unit à soi-même et bloque la double injonction du temps et de l'espace est méditation.

Lit

Le mien, aux coups de stylo sur les draps.

Entre-soi

Comme je mets à cuire des spaghettis dans ma cuisine d'Agrabuey, je vois que je mange au restaurant depuis dix semaines; bien les spaghettis à l'eau.

Argent

Le problème des gens qui n'ont pas d'argent: ils jugent normal que vous en ayez.

Couple

Pourquoi faut-il deux personnes pour vivre une vie sociale, c'est à dire fonder l'avenir sur le passé, la solution la meilleur étant ici le couple? Parce que la mémoire, quand bien même elle enregistrerait le cent pour cent des événements vécus - ce que je crois - ne peut, hors situation d'urgence biologique, en convoquer spontanément que la moitié, cette moitié passant à trois-quarts ou plus quand il y a couple, donc partage du souvenir.

mercredi 26 février 2020

Maladie 2

Dans la loterie générale, il serait heureux que succombent quelques néfastes aux discours lénifiants, au hasard le pape.

Littérature

Parler dans le vide est la tâche de l'écrivain. A part lui, personne n'est assez fou pour se prêter à ce jeu. Quand le vide se remplit d'oreilles, mauvais signe. Les censeurs du roi, ayant lu Kant (la Première critique), rassurèrent: "cela n'aura aucun effet, nul n'y peut rien comprendre".

Social

Avoir un prix littéraire, c'est bien, ça prouve qu'il y a des gens qui vous plaignent.

Oskar

Qui est le nom du marchand de poisson, en réalité l'épicier des villages, acheminant à bord d'une camionnete et de sa caravane, chaque mercredi, une cargaison de nourriture, de la farine aux tomates, en passant par le lait, le chorizo et la lessive. Or, nous sommes mercredi. Il klaxonne. Je dors. Arrivé à domicile hier, j'aimerais éviter de descendre en plaine. Je dois me fournir. Mais je sais qu'il y a préséance. La doyenne d'abord, Alicia, 93 ans. Puis Marie-Luz, Marie-Cruz et Pilar. Je bois le café, je me rase, je passe un équipement militaire (c'est ce qu'il y a). Et descend sur la place. Les voisines me saluent, on s'embrasse. Nous causons. Deux mots sur ma provenance, mes parages et je renvoie la politesse:
-Et vous, comment ça va?
Maria Dolores: "Nous sommes exactement là où tu nous a laissées!"

Réflexes

Le corps proche de l'horloge biologique, je me lève d'habitude spontanément quelques minutes avant l'obligation du réveil, mais dans ce cas, veille de départ pour l'aéroport de Málaga, je rêvais comme souvent d'un des squats de ma vie antérieure, installé sur un banc avec mon amie Rika, dans la salle des pas perdus de l'université Bastions, à Genève, et nous partions soudain pour la chambre, ma chambre, où, naturellement, je l'invitais à passer la nuit, trouvant le rez de la villa noyé sous un mètre d'eau glauque; protégeant Rika, je marchais dans le cloaque pour atteindre un escalier mou qui donnait sur l'étage premier et mon appartement. De la dernière marche, je constatai que l'escalier était détaché de la paroi. Téméraire, je saute. Me voici dans le salon.
-Merde! Ils ont détruit tout mon intérieur!
Rika, en bas:
-Est-ce que ça va?
Je ne peux lui répondre car il y a, dans le canapé, vautré, agressif, A., mon voisin, un pouilleux à catogan. Qui se dresse:
-Passe les clefs, c'est à moi maintenant cette turne!
Il articule deux canifs, façon Shaolin, veut me trancher la gorge.
Effrayé, je recule. Recule encore. Et calcule mon coup. Aux parties, à l'estomac? Si je rate mon but, j'aurai le cou tranché.
Je tape.
Gala encaisse le coup.
Je m'excuse. Elle frotte sa jambe endolorie.
C'est l'heure. Nous partons pour l'aéroport de Malaga.

Prix

A l'instant, j'apprends que mon livre TM a obtenu le prix Pittard de l'Andelyn, m'écrit l'éditeur. Je lui réponds aussitôt et tape des messages sur le clavier du téléphone. Le premier: "tu plaisantes?". Il m'assure que "non". "Bien", lui dis-je une serpillière à la main, car la chaudière qui vient de lâcher rend des litres d'eau - ils menacent ma chambre. Tout en récurant, je poursuis le dialogue. "Si tu peux providentiellement être présent à cette date, écrit l'éditeur, soit le 4 mai, soirée de remise du prix?" J'empoigne mes bidons de fioul, 20 litres, encore 20 litres, et le dernier, difficile à soulever dans un local de la taille d'une armoire envahi de vélos, 30 litres, et verse dans l'entonnoir géant, mais non, la machinerie ne redémarre pas. Tout en expliquant à l'éditeur qui me demande quelle musique je souhaiterais pour la lecture des extraits du texte (de la techno abstraite ou une messe pour orgue), j'appelle les frères Jésus, plombiers attitrés des familles au village, et me trompe de numéro, entend un vieillard décliner son nom, auprès de qui je m'excuse, et recompose, me trompe encore - cette fois c'est le livreur de fioul - enfin je joins le plombier qui dit: "Alejandro, je suis là, à côté, j'arrive!". Le temps de finir les pompes quotidiennes ( manquaient 30 pour clore la série nocturne), Jésus frappe à la porte. Excité, rapide, convaincu, il se précipite dans l'escalier, dégonde la porte du local, me la passe, "prend ça...". Fait glisser le seau rempli de flotte, la glacière, un cadre de vélo et le sommier de Luv, puis enfile la tête dans la chaudière:
-Une torche?
Je monte, je redescends. Il éclaire.
-Un sèche-cheveux?
Que je trouve. Pour la rallonge électrique, c'est plus compliqué (un simple rouleau de chantier connecte mes cinq ordinateurs).
-Laisse, on va débrancher la chaudière… là.
Jésus enclenche le sèche-cheveux, renonce.
-Tant pis, je vais purger. Le problème tu vois, c'est que tu as de l'air dans les gosiers.
-J'ai été loin dix semaines.
-Quoi? Mais enfin, il ne faut jamais quitter le village! Tu fais quoi?
-Je travaille.
-Mmh.
-Voilà... si on a un peu de chance...
Juste après le redémarrage, j'écris à l'éditeur, "je prends le billet d'avion, aller-retour Málaga-Genève, j'atterris l'après-midi du 4, je reçois le prix, je repars le matin, tu confirmes?".


Publication

Faire de sa vie une image, se glisser derrière l'image.

Amélie

Fascinant set DJ d'Amélie Lens (Live in the tunnel ou encore Atomium for The Cercle). Que ce soit dans une boîte à néon ou devant trois mille fans, la mécanique ronfle. Ce que je voudrais, c'est l'interrompre et lui demander: "comment faites-vous cela?". Car le dispositif, ses boutons, sa plateforme et ses couvercles ne trahit rien du secret de fabrique. Il est vrai que si je sais plus ou moins comment j'ai écrit H+, je serais incapable de me prononcer pour Constance - guide touristique à l'usage des aveugles.

Retour

Rues silencieuse, petit vent, l'eau coule dans la fontaine. J'allume le feu, j'ouvre un vin.

Envol


Aéroport de Málaga. Gala part à bord d’un microbus de l'assistance, entre un anglais à canne et une jeune espagnole. Toujours dans ses vertiges, sans l’appui de mon bras, elle craint de ne pouvoir atteindre la porte d’embarquement, située il est vrai à plus d’un kilomètre. Pour moi, je regagne la gare ferroviaire en métro, mets en consigne ma valise et fais le tour de la ville. Quoique j’aille souvent à Málaga, il est rare que j’en parcoure les rues centrales, de sorte que ces trois heures d’errement prennent la forme d’un pélerinage sur les lieux fréquentés ces dix dernières années et auparavant. L’hôtel Atarazañas en face des halles du même nom, si bruyant que l’on y ferme pas l’œil; le bar Lemmy, dans une rue borgne où nous avons enfin pu nous saouler, B. et moi, en 1997, de retour d’un voyage au Maroc; les avenues qu’emprunte le marathon, où, fixant tel ou tel point, me revient en mémoire mon état de fatigue à ce stade de la course; et enfin, plus désolant, la librairie sur deux étages qui ouvrait sur les ramblas (seule à posséder en ville un rayon « philosophie »), désormais remplacée par un Burger King. Mais encore ce phénomène neuf, du moins quant à son principe de généralisation: des groupes de visiteurs de toutes les nations de la planète guidés par un porteur de fanion qui pérore et gesticule pour montrer Málaga (ville dont il convient de dire, toute agréable qu’elle soit, qu’elle ne présente aucun intérêt artistique).

500


A l’hôtel Elimar où je prétends payer nos quatre nuitées avec un billet de Euros 500.-, on me répond que ce n’est pas légal. Plus exactement, dit la réceptionniste, persuadée que le terme fera autorité :

-C’est illégal !

Comme je ne quitte la chambre que le lendemain et que par courtoisie j’ai prévenu à l’avance, je monte me coucher. J’annonce cependant que le lendemain je reviendrai avec ce même billet, sauf à ne pas payer.

Le matin, comme personne n’a cru bon de faire du change, je pars sans payer. Je m’attends à ce qu’on me rattrape (précisons, la direction à encaissé le prix de la chambre sur la carte, reste à acquitter les services), d’autant plus qu’il me faut un taxi et que je peux difficilement le faire appeler par l’hôtel. Or, à peine descendues les marches, je bute sur Antonio, le cultivateur de mangues et chauffeur de taxi. Il est là pour un autre client, mais il bippe : aussitôt déboule un collège, nous voici partis sans payer.

Bouquet


Dernier jour plein d’énervements. Le Napolitain qui louait l'été passé la maison de Florence cherche à nous tordre : alignant de faux calculs truffés de détails de son cru, il en rabat sur la somme de caution encore en sa possession alors qu’il devait la restituer avant Noël. Gala argumente en italien, j’insulte en anglais. Puis il y a l’autre affaire, celle-ci en allemand : la Dodge a été rappellée (comme on dit) par le fabricant. Sauf qu’elle est à Agrabuey et que le garage agréé le plus proche se trouve à Schlieren, près de Zurich, soit à 1500 kilomètres. Sûrs d’eux-mêmes, les vendeurs (ils se succèdent à mesure que je les menace et les épuise) me répètent : « la mise en conformité est gratuite ». Et moi : « envoyez un chauffeur prendre livraison du véhicule ! A moins que vous préféreriez me payer les heures de conduite? ».

Axarquie 2


Sur son fond de ciel et d’eau, la ville est superbe. Dès l’aube, un soleil rouge lisse le quai. Gris, les sables virent jaune. Je sors sur le balcon. A grandes enjambées, les habitués promènent leurs chiens, les draps tirés jusqu’aux oreilles, Gala dort. Comme elle se maquille et se coiffe avant de se coucher, elle est belle. Je la regarde, puis me recouche et somnole. Autour de neuf heures, nous déjeunons en terrasse de l’hôtel. Derrière le muret, les quais, la plage, les vagues et des perroquets sifflants. Sur la table municipale, un couple de retraités joue au ping-pong. Chacun a une vingtaine de balles en poche, de sorte que la partie est peu interrompue. Arrivent les amateurs de « paddle ». Ils glissent les planches en bas des toits des voitures, les posent sur la mer, s’agenouillent, pagaient. Gala, qui mange désormais un pain spécial sans gluten achaté au supermarché, attend que le barman le toaste. Je bois un café, un second café, un troisième. En fin de matinée, entre les gosses à trottinette, les familles qui palabrent et les vélos, je coure mes dix kilomètres, Le reste de la journée, nous en faisons que boire (moi surtout), manger (poulpe, calamars, conques) et faire la sieste (tard, de plus en plus tard). A partir de vingt-et-une heures, lorsque les habitants finissent le travail, nous recommençons à boire et manger, avec, juste avant de regagner la chambre d0’hôtel, la halte obligatoire chez le Chinois pour acheter deux bouteilles de Skol verte, la seule bière qui puisse se digérer.

mardi 25 février 2020

Production

Entre les mains des vendeurs, les produits se succèdent à une telle vitesse qu'il devient difficile de savoir ce qui est proposé au client; par exemple un haut-parleur:
-Synchronisé, sympathique... et le design, voyez! Ergonomique aussi, léger.. environ 500 grammes, mais surtout imperméable... pour les soirées piscine.
-Et les semelles, elles sont bien? Je veux dire: on peut courir sans avoir mal aux pieds ?
-Là, vous me posez une colle: on vient de recevoir le produit! Un instant, je vérifie...

lundi 24 février 2020

Tourisme

Hotel Elimar à Rincón, lourd et droit, sur la plage. A l'ouest, la rade de Málaga puis la côte des retraités anglais; à l'est l'Espagne des fraises, des tomates et des Arabes sous serre: la mer de plastique. Notre chambre, la 606, est au dernier étage. Bâti pendant la crise par des maçons roumains et ivres, ce building a hérité de toutes les tares de la spéculation immobilière des années folles: portes de guinguois, trous dans le plâtre, joints tartinés, plinthes qui gondolent. Notre salle de bains est la plus mal foutue qu'il m'ait été donnée de voir: pour c..., il faut placer son fessier en travers de la chiotte car celle-ci tutoie le mur, quant au bidet, on jurerait qu'il a été jeté sur le carrelage comme un dé sur un tapis de jeu. Pour la vue, elle est splendide: nous sommes aux avant-postes. La mer d'Alborán s'étale devant nos yeux. J'oubliais, l'hôtel compte 300 chambres dont la moitié sont inachevées. Sans fenêtres ni balcons, traversées des mouettes, les chiens y dorment.

dimanche 23 février 2020

Maladie

Preparez-vous à ne pas croire l'Etat.

Littérature

Les proches ne vous lisent pas de crainte de découvrir ce que vous pensez. Ceux qui aiment lire, lisent peu ou pas, faute de temps. Quant à ceux qui ne lisent pas, ils ne lisent pas. En fin de compte, seul lisent ceux qui écrivent. Pour écrire ou pour s'assurer que les autres écrivains n'écrivent pas mieux qu'ils ne le font.