jeudi 30 janvier 2020

Myanmar 15


Quatre cent kilomètres à travers une jungle entrecoupée de champs de palmes à huile. Pas de ville, pas même de villages ; rien que des hameaux de quelques masures. Les plus coriaces sont dotées d’un mur latéral en briques, les autres ont leurs parois en osier, leur toit en feuillage tressé. La plupart sont montées sur pilotis, tant pour les bêtes j’imagine que pour faire face aux pluies de mousson. Seules autres constructions, le temple, l’école, et ça et là une caserne borgne. Le voyage est interminable. Levés à huit heures, nous roulons toujours au crépuscule. Le chauffeur marque une halte, c’est l’heure de manger : nous sommes à mi-distance. Bien que je n’aie rien avalé depuis la veille, je renonce. Tout est mauvais, jusqu’au riz à la vapeur. Une bouillie de grain cassé. Nous faisons notre entrée dans Kawthaung, à l’extrême sud de la Birmanie, à vingt-trois heures. La grande roue multicolore d’un lunapark nomade tourne dans la nuit. Les lumières de la fêtes estompées, c’est à nouveau la nuit. Je réveille Aplo. Une moto nous prend en charge, nous conduit au Penguin hotel (conseil du taxi). Le lendemain matin, il faut vider tous les sacs : une colonie de fourmis naines s’est installée parmi nos affaires.

Myanmar 14


Une histoire birmane, de Georges Orwell. L’auteur maîtrisait l’art de la description. Je lis peu de romans contemporains, mais il me semble que cet art, peut-être en raison du déficit de vocabulaire (prégnance de l’image sur notre monde) est en partie perdu. Sa connaissance des arbres et des plantes a de quoi rendre jaloux. Jamais je n’ai su désigner un arbre sinon par le nom générique – sans parler de la flore…

Myanmar 13


Dans l’archipel des Mergui avec seize Chinois, membres de la même famille. L’aînée va sur les quatre-vingts ans, le puîné tient à peine debout. Entre les deux, surtout des jeunes filles nubiles. Tous les quarts d’heure elles se changent. Dès qu’il a quitté la forêt de mangroves à laquelle est adossé un Bouddha (« C’est une fille, me répète Aplo ») couché de 250 mètres, le hors-bord vole plus qu’il ne navigue. Quand il ralentit, les Chinoises se prennent en photographie. Les poses rappellent les catalogues de coiffure et la télévision. Elles sont charmantes et fines. D’une extrême gentillesse. L’incommunication est totale. Je les prends en photo. Elles nous invitent au milieu du groupe, jouissant déjà de l’impression qu’elles feront auprès de leurs copines de Taipeh (je le sais par la déclaration de police, qui exige la provenance des visiteurs) quand elles montreront les « touristes blancs ». Le bateau zigzague entre des forêts rondes émergées de l’eau. Dans l’après-midi, nous atteignons une île en forme de dragée. Une côte est couverte de galets. Les formes sont étonnantes de rigueur géométrique. En les faisant sauter dans la paume de la main, on imagine le travail des siècles. Je ramasse des pièces ovales et rondes. Galets gris, noirs, parfois d’un roux translucide. Un sentier conduit à l’autre versant de l’île. Sable étincelant, eau transparente. Beaucoup mieux que les cartes postales trafiquées par les marchands de bonheur. Et planté comme une épine dorsale tombée du ciel, au milieu de la plage, une rocher noir troué à sa base. On passe par-dessous, à travers une porte naturelle, pur gagner uen seconde étendue de sable, tout aussi lumineuse.

Myanmar 12


Atterri à huit heures à Myeik, sur la mer d’Andaman. De l’aéroport, nous traversons la ville à pied. C’est l’heure de la rentée des classes. Aux abords des écoles - bâtiments ouverts avec ses classes en galerie - mille potaches en uniformes peignés à l’eau. Un vendeur de crêpes attire tous les regards. Silencieux, les enfants attendent leur tour. Ce sont les seuls à ne pas se laisser distraire. Les autres nous fixent, à la fois effrayés et curieux. Lorsque nous apercevons un atelier mécanique ou une station d’essence (quelques bouteilles de 2 temps posées sur un carton), nous demandons à louer une moto, mais ici, on ne parle pas l’anglais. « Hello » est le seul mot connu. J’essaie de traduire sur mon téléphone. Le résultat n’est pas meilleur. Nous atteignons le port. Envasé, jonché d’ordures, puant, il est digne de l’Inde profonde. En retrait, un joli marché couvert aux stands de vieux teck. Dans les boutiques, assises au milieu des casseroles, longyi, mandarines, marteaux et sacs de toile, les vendeuses, en tailleur, impassibles. J’achète un sac de billes pour deux francs. Ce que je vais en faire ? Jouer au pot, dis-je à Aplo (De fait, j’ai joué aux « canicas », mot espagnol pour « billes », presque chaque jour, quatre ans d’affilée, à Madrid, autour de 1977).

Myanmar 11


Déambulation sur des avenues pleines de poussière, le long des vieilles propriétés d’Empire, sous des palmiers gris, jusqu’à la pagode majeure dont nous avons visité en solitaire la réplique à Naypyidaw. Puis dans le parc municipal, parmi des centaines de couples qui se photographient sous des ombrelles. Sur les aires de pique-nique, les Indiens d’un côté, les Bamars de l’autre, et partout, quand il y a groupe, les femmes séparées des hommes. Sourires, rires, humeur enjouée. Au centre, un dynamisme que je n’ai u nulle part ailleurs dans le pays : les premiers indices de la fébrilité commerciale propre au nouveau capitalisme asiatique, avec, bien sûr, dans les arrière-cours, les ruelles, les impasses, une vie grouillante et ralentie, à demi-nue, un moyen-âge.

Myanmar 10


Sentiment de pénétrer la capitale (enfin, celle d’avant 2005) par les bas-fond. Il est passé minuit. L’air épais et noir freine les mouvements. Aplo suggère de quitter la gare de Rangoun à pied. Les chauffeurs de taxi guettent les derniers clients de ce dimanche. Je fais signe, négocie. Installés sur la banquette d’un véhicule qui a perdu ses suspensions, nous circulons au-dessous de la ligne des immeubles. Eclairage pauvre, motos garées, gargotes. Arrivés au Sunshine holidays – un bloc lugubre au personnel endormi - nous demandons la direction du bar. Sur une terrasse couverte, une paire de jeunes Américaines, fardées et sonores, premières touristes de la semaine.

lundi 27 janvier 2020

Myanmar 9

En fin de compte, nous aurons roulé quelque treize heures dans ces wagons des années 1930 tirés par une locomotive qui tangue. Fenêtres et portes ouvertes, dans des fauteuils massifs mal arrimés au plancher (upper class), nous sautons comme des poupées sur ressort. Roues, moteur, sifflements et rythme des traverses, le vacarme est assourdissant. Sur le côté des voies, des maisons familiales où jouent des enfants, leur parents occupés à sécher leur récolte, dans la coursive des dizaines de paysannes et d'adolescents montés en s'accrochant au convoi: ils vendent à la criée des nouilles au gingembre, du pain de crevette et des noix, de la mangue verte, des œufs de perdreau, du curry… l'énumération serait longue. Dans l'après-midi, Aplo achète deux riz et des épis de maïs. Tandis que nous mangeons, une bande de souris nettoie les déchets sous nos pieds. Parti de Naypyidaw comme nous, un moine rieur. Après quatre cent kilomètres, au soleil déclinant, il achète deux douzaines de poissons secs. A une heure du matin, au milieu des feux de poubelle que des vagabonds allument pour se réchauffer, nous entrons dans Rangoun.