samedi 17 août 2019

Appel du vide

Une épidémie qu'il serait bon d'interpréter: la défenestration. Je sais, le mot fait penser à de hauts événements - car il sont ainsi qualifiés - historiques, révolutionnaires et souvent, de l'aveu général, romantiques (non: toujours) - Constantinople, Versailles, Saint-Pétersbourg... Aujourd'hui, la réalité est plus quotidienne, vulgaire. Moins géopolitique. Les gens tombent des balcons et meurent (Magaluf, Benidorm). Basculent hors de fenêtres, soirées poudre et alcool, dans les meilleurs appartements des capitales européennes (ou villes secondaires, un de mes employés genevois est mort ainsi). Dévissent des ponts, des grues, des façades pour tenter le tournage d'une séquence d'héroïsme 2.0. à destination du public virtuel. Un talent de fin du monde.

Rietine 2

Ainsi, je préparais depuis une semaine - en imagination - la découverte d'un vignoble du Chianti avec visite de cave et dégustation. Hier, Gala confirme. Le propriétaire nous attend pour midi. Ce matin, levés, brossés, nous embarquons. Trois minutes plus tard, nous sommes dans l'embouteillage. En direction de Florence. En direction de la cuvette. Dans la chaleur. Un ticket de péage à la main. Au pas. A regarder les autres occupants de véhicules. Qui nous regardent. Quand je peux (après huit kilomètres), je quitte l'autoroute, je paie, je nous ramène à la maison. Morale: au mois d'août, contente-toi de ton imagination .

Rietine

Force est de l'admettre, je n'ai plus le courage d'entreprendre aucune action matérielle complexe par cette chaleur et dans ce décor. Le régime de collines toscan est un spectacle pour les yeux qu'il vaut mieux goûter assis, un verre à la main, sous un parasol. Car si la température a baissé (il ne fait plus que 34 degrés), le flux des estivants demeure considérable: en cette semaine du "ferragusto" chacun se précipite hors de sa case. Or, pour franchir les collines par tunnels, ponts et coteaux, il faut un véhicule. Bref, aussitôt parti, on est à l'arrêt parmi mille véhicules, avec bambins, animaux, perroquets, matelas et grands parents. Les bouées sont gonflées, la mer est encore loin.

Vie (après la mort)

Le réalisme s'énonce en peu de mots. Les Stoïciens ne parlent ni du paradis ni de l'enfer car ils ne sauraient exister sans la conscience. Dans la mort, il n'y a rien de positif: fin de la glose. Si l'idéalisme occupe les rayons des bibliothèques, c'est parce qu'il parle de la vie. De la vie avant et après la mort. Chez les philosophes idéalistes, il n'est jamais question de la mort. De là à autoriser le soupçon, il n'y a qu'un pas: qu'apporte du point de vue philosophique cette littérature spéculative sinon un pouvoir sur les vivants? Ou alors, par un retournement qui semble celui qu'a cautionné l'histoire des idées, nous aurions d'une part une majorité de philosophes qui discutent du "regard que l'on peut porter sur la mort", d'autre part des penseurs. Qui disent, "la mort est le non-être", ce dont nul ne peut parler.

vendredi 16 août 2019

Touffe

Souvent je demande, "sais-je encore regarder une touffe d'herbe, une dent-de lion, un arbre, le chat qui passe?" J'ai conscience d'être un handicapé et je me réjouis: tout le monde n'est pas dans mon cas. Pour ce qui est de continuer à voir (les yeux), à constater la présence de ces émanations (les yeux et le cerveau), signes qu'il y a une terre sous nos pieds, semble-t-il, la capacité s'estompe. Or, ce qui s'estompe là, c'est un rapport au monde. A l'extérieur. Et alors? Sans extérieur, nous deviendrons ce que nous sommes, une chose lancée dans l'espace, une conformité, sans aucun contrôle de trajectoire.

S'amuser

Jouant ma partie dans la retraite du monde, à nouveau je m'amuse. Je n'aurais pu en dire autant ces trois dernières années: je peinais, comme piégé dans un vieux magasin dont on connaît le stock. Le passage douloureux est celui de l'expulsion. Il faut sortir de la matrice. Voilà qui est fait. Parvenu de l'autre côté, que fait-on? S'entretenir à grand renfort de labilité cervicale, du contenu, du sens, des symboles. Et prier pour que nul ne s'aperçoive que l'on a tourné le dos au monde obligatoire.

jeudi 15 août 2019

Afro-progressisme 3

Le suicide collectif auquel nous convient, telle une secte d'illuminés, les associations de "secours en mer" oeuvrant pour l'accélération du techno-capitalisme. Pour le suicide, j'ai une certaine sympathie: mais là encore, à partir d'une volonté personnelle et mûrement réfléchie, donc libre.

Afro-progressisme 2

En Méditerranée, Soudanais groupés sur le pont d'un bateau affrété par de jeunes progressistes blancs. A terre, du côté des pays d'Europe, leurs soutiens s'arrachent les cheveux (avant de commander un pizza et de regarder une cassette vidéo dans leur salon IKEA) : "notre devoir est d'accueillir ces gens!". Soit 55 millions de citoyens soudanais placés sous le régime de la Charia qui vivent avec moins de 1 dollar par jour, sont illettrés, pour partie analphabètes et, par voie de conséquence, croient en un Dieu idéologique et vengeur.

Afro-progressisme

En ce moment dérive dans les eaux internationales un bateau de secours aux Africains qui se jettent à la mer. Sur le pont, 400 individus. Principalement des Soudanais. L'Europe méditerranéenne refuse l'accueil dans ses ports. Les militants responsables de l'opération voient leur outil de dessalinisation de l'eau de mer tomber en panne. Réparation de fortune. Les Africains, assoiffés, utilisent partie de cette eau obtenu à grand peine pour se laver les pieds et prier.

mercredi 14 août 2019

Mort (après la vie).

La question de la vie après la mort doit être résolue ainsi: la conscience n'actualise plus l'ensemble des composants sous le concept d'individu. Quelque chose se poursuit cependant, qui est autre. La mort est donc l'opposé de la vie en ce qu'elle est une organisation fondamentalement distincte des composants.

Pascal

"Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre." Drôle de propos, du moins si on ne le citait sans y réfléchir, car à force, on l'inscrit dans le marbre et comme tout chose ainsi gravée, on la prend au sérieux. Il n'a aucun sens. Il est bien d'un philosophe (Pascal) qui, aventuré dans le monde, se replie sur son domaine, ce que j'appelais, quand j'écrivais encore du théâtre, "une table-deux chaises" (je songeais à la fondation de notre entreprise d'affichage, au capital minimaliste, et qui cependant faisait société - sans jeu de mots). Car dans le cas de Pascal, la solitude comme modèle de production des idées ne fait pas société. Et si les idées ne font pas société, ce sont les actes qui font société, autant dire la force brute. La force hors toute méditation du "comment" et du "pourquoi". Reste l'interprétation intégrale de la maxime pascalienne. Elle exige une sagesse totale des hommes, dans quel cas, plus personne n'ayant de contact, il n'y a pas de société - fin de l'histoire.

Nus

Moins d'intérêt pour la pornographie en ligne. Après cinq ans à visiter ces boîtes à image, il me semble qu'elle suivent la même courbe fonctionnaliste que la société: combinaisons plus audacieuses et moins excitantes, jeu d'assemblages en partie informée par l'idéologie de l'indifférenciation (un homme est une femme, un noir un blanc, une grosse une maigre) et publication de corps tronqués (bandeaux, flous et hors-champ, la plupart des modèles étant décapités.) Comparées avec les textes de fantaisies érotiques de Pierre Louÿs ou de Sade - ces prouesses de perversité masculine (car quoiqu'on en dise, la pornographie est essentiellement mâle) - ces images manquent de puissance. En revanche, les grands sites mondiaux de nus sont utiles à fréquenter pour ce qu'ils trahissent de nos passions sociales, de nos espoirs et de nos peurs. A noter que ces sites, j'étais loin d'en douter, ont une histoire; le contenu proposé au voyeur a beaucoup changé (dans la forme, mais aussi sur le fond) depuis mes première circulations à l'époque où j'écrivais Le triptyque de la peur (2014).

Non-travaillants

"Ne pas savoir que choisir", l'une des difficultés sur lesquelles bute la vie quotidienne des travaillants. Défaut compréhensible, dès lors que choisir devient une obligation de chaque instant. "Sachez et faites votre choix!" Pourquoi? Parce que le travail doit être justifié par un nombre de choix toujours plus grand se succédant toujours plus vite. Parce que la fonction du travail dans le système du capitalisme sacrificiel étant de permettre à une partie croissante de la société de ne pas travailler ou du moins de réaliser un travail non-productif, l'offre qui fait l'objet du choix exige de l'individu travaillant qu'il sache ses désirs, les réalise au plus vite, détruise son revenu et renoue dans les meilleurs délais avec la fonction qui lui est impartie dans l'économie générale : le travail-soutien aux non-travaillants, savoir les plus pauvres (exclus et peu coûteux, mais nombreux) et les plus riches (auto-exclus et peu nombreux, mais coûteux). Si "ne pas savoir que choisir" et donc "ne pas choisir" est en passe de devenir la difficulté majeure sur laquelle bute la vie quotidienne des non-travaillants, c'est que le cirque imposé aux travaillants en ce début de récession mondiale les épuise, les dégoûte, les rend malades et les amène à rejoindre le rang des non-travaillants.

mardi 13 août 2019

Retournement

Le "bruit" des cybernéticiens. Une friture. Il est facile de s'en moquer. Chose ancienne, et j'insiste sur "ancienne". Car ce schéma parasitaire est - évidemment (preuve inexorable du Progrès) - effacée par les nouveaux utilitaires technologiques. Sauf que la facilité de transmission, à l'échelle de la planète, avec émission constante, incessante, individualisée, produit un effet de saturation du sens bien plus importante que le "bruit". Dorénavant, nous sommes la chose.

Local

Autrefois, c'est à dire hier encore, quand une personne au fait des futuribles évoquait le "local", je tournais la tête, je m'en allais. Aujourd'hui, je serais moins prétentieux. Car je suis d'accord - ô combien d'accord! Devenir soi-même est affaire de digestion des symboles. Pénible gestation. Cependant, cela ne suffit pas. Côté pratique, on ne peut tenir face au réel qu'inscrit dans un petit système de société, une toile d'araignée. Salivée, donc naturelle. A l'opposé, les "grandes surfaces". Où l'on s'emploie, moyennant le recours à des méthodes fines, potentiellement scientifiques, à nous noyer dans des surfaces de prédation technique. Le but étant de liquider la possibilité du local, d'en finir avec le bon équilibrage de l'agrégat corps-esprit.

Limites

Aucune limites de son jardin n'étaient fixées, aussi guettait-il sans cesse les voisins dont il estimait que, n'ayant pas sa générosité, ils ne manqueraient pas de fixer des limites.

Phase

Mes idées, pour autant qu'elles soient miennes (ce n'est pas modestie de convenance, j'en doute du fait de la nature du progrès symbolique, lent, si lent) m'apparaissent rétrogrades, réactionnaires, voire anachroniques. Peut-être est-ce parce qu'elles sont fondées sur la lecture aléatoire de textes portés par le courant de la tradition et ne permettent ainsi, eu égard à la mutation en cours, que des prises illusoires sur le réel. Dans le même temps, je me demande si le poids d'inertie que leur confèrent, selon le discours à l'instant tenu, l'histoire, le passé, le refroidi, bref ce que l'on voudra d'ascendant et d'un peu hiératique, n'est pas précisément ce qui les leste d'une capacité critique que revendiquent sans l'honorer les idées neuves, en phase et donc à peine distinctes de la phase.

lundi 12 août 2019

Deuxième souffle

Un projet heureux. Nécessaire et viable, donc heureux: reconstruire sa condition sur terre en établissant les bases d'une vie routinière mieux comprise, autant qu'il se peut dégagée des astreintes bureaucratiques (réduction a minima) et du poids des matériels de compagnie. Jusqu' à entrevoir un ciel qui s'ouvre. Avec de surcroît une forme de serment: qui cherchera a contrer ce projet devra être persuadé, ignorer ou violenté. Projet sans-pouvoir. Anarchiste. C'est à dire décidé à privilégier, par droit naturel, la vie sur tout ce qui la contraint.

Vie

"La vie est faite pour le plaisir". Une aberration. Qui n'a d'égal que cet autre masochisme, "la vie est souffrance". La tache de l'homme est de devenir homme. Telle est la vie. C'est l'extraordinaire qu'il s'agit de poursuivre (l'ordinaire est le fait de l'animal).

Clair-obscur

Moments où l'on croit savoir, ne pas savoir; moments de montée du sens soudain contrastés par une complète atonie; puis à nouveau, un schéma d'évidence: la raison éclaire les difficultés, soulève l'enthousiasme. Pas de meilleure lecture - quasi médicale - de cette cyclothimie que les lettres de Nietzsche envoyées de Sils-Maria. A la fin de la journée de travail, entre la rédaction de l'Eternel retour et le projet de Zarathoustra, le philosophe se rend à l'hôtel Eddelweiss dans l'espoir de discuter ses idées avec les hôtes de passage. On le retrouve seul, sur le chemin, dialoguant entre doutes et convictions, illumination et défaite.

Âge

L'avantage avec une femme qui vous a vingt ans de plus, c'est qu'elle vous explique votre état. Après tout, elle a déjà vécu. Donc si vous pensez comme ceci, agissez comme cela, c'est en raison des périodes que vous traversez. Affaire d'âge et destin commun des hommes, des femmes, du vivant: vous l'ignoriez, elle vous l'apprend.

Phrase

Ajouter des mots à la phrase augmente puis réduit son sens.

dimanche 11 août 2019

Docteurs

Si l'on considère les huit milliard d'individus comme les éléments d'un seul et même corps auquel il convient d'imprimer une direction, cela change tout; il est à craindre que certains parmi nous qui ont le cerveau assez bien fait pour comprendre la science mais pas assez pour y résister, fort de cette représentation absurde, ne se prennent aujourd'hui pour le Dr Frankenstein.