samedi 25 mai 2019

Kiev

Les taxis ! Vous savez qu'ils trichent. Vous ignorez comment. Ils trichent. Comment, vous le découvrez après coup. A pied de quai, je négocie le prix avec le chauffeur (je me suis renseigné, c'est 20 Euros). Il indique le compteur. Soit. Mais le compteur est falsifié. Je m'en aperçois, dès que nous sommes en route. L'aéroport disparu, le chauffeur arrête le voiture, retire de son toit le signe TAXI. Puis il fait la conversation: son but, savoir comment je vais réagir à l'arnaque.
-Première fois à Kiev?
-Non, je viens souvent.
-Touriste?
-Travail.
-A l'hôtel?
-Trop cher, je dors chez des amis.
Après deux ou trois banalités, le chauffeur est pris de nervosité. Moi aussi. Encore loin du centre, le compteur affiche une somme trois fois supérieure au prix. Au lieu de me replier, je me déploie (sur le siège arrière). La nervosité est palpable. Le chauffeur ne cesse de loucher dans son rétroviseur. Lorsqu'il me dépose, je tente l'humour.
-Je ne suis pas Américain.
Et je divise le prix par quatre. Longue discussion. Contrairement à ce que je craignais, aucune menace. Le ton demeure courtois. Tout de même, je paie plus que le prix. Bref, le stratagème a payé. Me voici entre un Fast-food et un petit cirque, au pied d'une bâtiment gris flanqué d'une porte en fer. La rue donne sur une place de type soviétique. En son centre, sur une haute colonne, une étoile rouge. Des tramways, un opéra populaire, des kiosques à café, des petits bus jaunes, du soleil, des filles ravissantes à la peau diaphane. Evola a dit "je serai assis sur le trottoir ou, s'il doit pleuvoir, au restaurant japonais le Myakami". J'ignore si l'adresse (en cyrillique, invérifiable) est la bonne, mais il a un Japonais. Personne ne vient. Quant à mon téléphone, il ne fonctionne pas. J'arrive au deuxième rendez-vous, rue Maiden, en soirée et trouve Evola et Monami installés devant des bières au premier étage d'un bar de la taille d'un demi terrain de football.
-Comment avez-vous fait pour vous reconnaître, demandé-je à Evola, vous vous voyez pour la première fois, n'est-ce pas?
Evola: "Je n'ai pas eu à réfléchir, je suis allé droit sur lui. Il n'avait pas l'air d'ici."
Plus tard, de retour à l'appartement, je vois que j'attendais à la bonne adresse, bien que le restaurant japonais porte un tout autre nom que celui indiqué par Evola. Maintenant, il est deux heures du matin et nous buvons au bar d'un hôtel mal éclairé. Des Ukrainien ivres veulent nous emmener dans une discothèque "de l'autre côté de la rue". "Elle est juste là", répètent-ils. Il fait noir, l'avenue est large, pas une seule enseigne.

Sants

Il pleut sur Barcelone. Gare de Sants, une annonce retentit. Un train a déraillé. Les escalators déversent des voyageurs. Le souterrain se remplit. Il y a foule sur les quais. Chacun guette le fond de tunnel. Beaucoup de valises. Des regards inquiets. Les avions n'attendent pas. Depuis mon vol manqué pour Bangkok, je me donne du temps. Aujourd'hui, je me félicite d'avoir pris de l'avance. La rame pour l'aéroport arrive avec une heure de retard. Elle s'ébranle, franchit le tunnel, émerge à l'air libre. La pluie a redoublé. Un roumain joue à la trompette un standard du jazz. Un Suédois rouge écrevisse chante avec le musicien de rue, mais ne donne rien quand l'homme tend le chapeau. Banlieues aux parois taguées. Bariolages déprimants. A midi, j'embarque sur un appareil de Ryanair. Pour 4 Euros supplémentaires, le système de vente en ligne suggérait "Evitez le siège du milieu". A ce prix, ai-je pensé, tout le monde paie. Or, sur l'ensemble des sièges, il n'y a qu'un tiers qui est milieu. Mais que je ne peux confirmer la justesse de ce raisonnement : comme annonçait la machine, je suis puni, ma place est au milieu, entre un manant médiéval (cheveux tombants, frange sur les yeux) qui se cure les ongles et une jeune géante ukrainienne. Avec le retard dû aux "autorités portuaires" quatre heures de vol dans ce siège, le plus étroit et le plus court que j'aie connu.

vendredi 24 mai 2019

Saragosse

Vingt minutes avant le départ de mon car. Le maire d'Agrabuey doit me conduire à la ville. Juste revenue d'un chantier, il mange. Penché sur le canal qui jouxte sa maison de pierres, je me figure le trajet: le car, la nuit d'hôtel en gare de Saragosse, le train rapide pour Barcelone, l'avion pour Kiev. "C'est la voiture de mon frère, me dit le maire. Voyons, comment la conduit-on?" Pour lui faire entendre que je suis pressé, je lui raconte la mésaventure d'il y deux semaines: l'oubli de la date du voyage. Il démarre enfin, monte sur la montagne, salue les voisins, un paysan, des ouvriers, une famille. Pour me rassurer, je pense: il a rendez-vous chez le dentiste. Et en effet, il me dépose à temps. Installé dans la car, capuche relevée, écharpe autour du cou et sur le nez pour me protéger de l'air conditionné, j'ouvre mon ordinateur. Je comptais corriger TM que l'éditeur veut envoyer à l'imprimerie. Mauvaise manipulation des fichiers, je n'ai pas le texte. A l'hôtel, on me donne une suite. Soixante-sept mètres, les baies vitrées donnent sur la grande entrée des AVE, au loin se détachent les vestiges de l'exposition universelle, ponts futuristes, arches, buildings. La gare actuelle de Saragosse, Les Délices, est l'un des bâtiments d'Europe les plus vastes et lourds que je connaisse. La façade du parallélépipède approche le kilomètre. En briques rouges, repeinte et murée, la gare des années 1950, maintenue pour mémoire, semble en comparaison un jouet qu'un enfant bâtisseur aurait posé là du bout des doigts. Dans les étages, ma chambre, belle suite avec salon et bureau. Je n'en profite pas, il faut corriger. Dans le lobby, parmi les Chinois (que font-ils là, seraient-ce des Chrétiens, viennent-ils révérer la Vierge del Pilar?). Long travail concentré dont je sors à la nuit les yeux rouges. Après les Divagations heureuses des premiers livres (il y a vingt ans tout de même), la vie matérielle, assortie d'un constat effrayé. Tel est ce récit: plein d'inquiétude et de noirceur. Se relire n'est d'ailleurs pas un exercice facile quand on puise ses idées dans l'expérience, la vie défile. Retour dans la suite où je pense trouver le sommeil. En vain. Il faut dire, la veille, j'ai dormi douze heures. Le matin, il pleut sur Saragosse. Au buffet du petit-déjeuner, les Chinois. Et une seule machine à café. L'une des touristes du voyage organisé poursuit la cuisinière un thermos à la main. Elle veut de l'eau, mais distingue entre l'eau froide (cold water), l'eau glacée (ice water), l'eau chaude (hot water) et l'eau chambrée, qu'elle appelle simplement "water" et pour laquelle les Espagnols ont un mot spécifique, "al tiempo". Plus bas, beaucoup plus bas, les quais de la gare sous un plafond de trente mètres. Le ventre du bâtiment résonne de la pluie qui crépite sur les verrières. Pour rejoindre le contrôle des bagages à l'accès aux trains depuis la suite, le kilomètre à parcourir. Moins d'une heure et demi plus tard, je suis à Barcelone

T.O.

Bien des gens ne travaillent pas. Comme on dit, "ils n'ont pas de travail." On oublie que si la formule vaut c'est que nous vivons le temps du travail obligatoire. Chacun est tenu de se hisser au niveau du salaire moyen; de ce fait, chacun soumet son corps et son esprit à la mécanique extérieure de l'économie. Dans ces conditions, écrire est un luxe. Refuser d'écrire ce que le commerce réclame, c'est-à-dire persévérer dans son identité, un autre luxe.

Traversée à vélo

Terres vierges sous le soleil, roches massives dans l'air bleu, vallées étroites où chantent les oiseaux, vues qui dix jours de suite montées à mes yeux produisent un bonheur durable.

Inconnus

Inconnus qui trouvent cela amusant. Qui sourient. Qu'il sont amusants!

jeudi 23 mai 2019

New-York

La question, n'est pas "ai-je ou n'ai-je pas aimé New-York?", mais "produire une telle société? Quel scandale! La vanter? Quelle honte!"

Jeune auteur

-J'ai écrit un roman.
-Qui a pour titre?
-La culture de la pomme en Basse-Autriche.

1993

"La liberté est risque pour qui n'est pas maître de soi - mais ce qui n'est pas risque est mort." Calaferte, Carnets XV, 1993.

mardi 21 mai 2019

Dire

Il suffit de dire à quelqu'un ce qu'il sait mais ne veut pas entendre pour fixer, comme on épingle le papillon sur un feutre, son caractère. Aussitôt, il se tait, il bat froid.

Mère

Qu'as-tu besoin, m'écrit Mamère, de tant t'agiter?

Bichos

Produits en main, je frotte et récure la maison. Je l'aspire, l'ordonne, la redresse. A la fin, trois heures d'un gros travail, je contemple et respire. Vais au jardin. M'assois. Profite du ciel. Ne voilà-t-il pas que de retour dans le couloir qui mène aux chambres pullulent sous mes pieds des colonnes de bestioles à pattes, certaines ailées, inondant à bonne vitesse, avec une maîtrise angoissante de l'espace, la chambre d'Aplo, celle de Luv, la mienne. Mille, deux mille spécimens. Je saute sur le pulvérisateur de chlore, ouvre le local technique: il est envahi. Or, je viens de le laver. Sol, parois, plafonds, chaudière, outils, le tout pris d'assaut. Je gicle, et je piétine, et je broie. Puis me contorsionne pour accéder la paroi de pierres, trouver le nid, éradiquer cette vermine. Le soir, la situation en main, je raconte par téléphone à Gala - elle est sur la route de Catane.
"Moi qui ne fait jamais de cauchemar, me dit-elle, j'ai rêvé cette nuit d'une invasion d'insectes. Même chose lors du massacre du Bataclan. Tu te souviens? Je t'ai raconté. Levée la nuit, j'erre dans l'appartement, incommode, ne sachant ce que je cherche, ayant vu en rêve des gens pris au piège d'une impasse et que l'on mitraille, trouve la radio que j'allume et apprend la nouvelle: l'impasse, les morts, l'assassinat par balles".

Chez le coiffeur

-Luis, tu as un moment demain en début d'après-midi?
-17h30?

lundi 20 mai 2019

Féminin 2

Un carabin - une carabine.

Féminin

Un ton - une tonne.

Amour 3

La plupart des grands romans d'amour sont des romans du désir.

dimanche 19 mai 2019

Succès

On s'arrange pour faire croire aux artistes qu'ils ne valent que s'ils ont du succès. Les époques changent, les méthodes pour pourrir les êtres et les situations demeurent.

Sortie

Hier mon voisin avocat frappe à la porte. Incrédule, ravi de sortir du silence, j'ouvre la porte:
-Moi qui ne connaît personne, je me demandais: "qui peut venir?"
-J'arrive à l'instant de Saragosse, tu avais la lumière!
Comme je l'invite à prendre un verre, il prétexte une descente à la ville, me tend son phare arrière de vélo que je promets de recharger - s'en va. Je m'aperçois alors que je vis depuis mon retour de périple en guenilles. Bermudes militaires thaïs rapiécés, pantoufles, T-shirt déformé. Une honte. J'habille l'homme, j'attends. Deux heures plus tard, il reparaît. Comme je veux montrer mon voyage à l'écran, il afiche des sites de haute technicité, montre des courbes de niveau, des calories, des distances et apporte dans mon salon un splendide vélo profilé dont me réjouis l'esthétique mais que je suis incapable d'apprécier à sa juste valeur ne connaissant rien à ce domaine de spécialisation. Puis retour aux sites de calcul. A la fin, il me propose de randonner le lendemain . J'aimerais, mais j'ai bu, je n'ai pas soupé, j'ai 1200 kilomètres dans les jambes. De plus je songe.  "partir pour revenir, mm... Ce n'est pas enthousiasmant…" Me proposerait-il de partir loin, je ne dis pas. Du reste, je m'aperçois que j'ai déjà mis le matériel en carton, par anxiété, par esprit d'ordre, pour anticiper, prévoyant que les heures seraient comptées entre notre retour de Madrid, avec Gala, dans une semaine et la mise en route pour Florence, en voiture. Diego comprend, salue. A midi, quand j'émerge dans ma chambre parfumée à la lavande, il décroche de son garage impracticable, tourne la voiture dans notre rue minuscule, s'en retourne. En soirée, le voisin paysan:
-Je crois qu'il n'est pas sorti ce matin. Tu as vu, il pleuvait.

Retrait

S'il y a un endroit où l'on souhaite parfois s'établir, c'est celui ou nul ne viendrait vous débusquer. Moment que choisit la mort pour vous cueillir.

Inversion

A quel moment posséder une identité légale deviendra un problème?

Rapport

En 1974, rue Warnéry 14, à Lausanne, dans le salon Pfister de mes grands-parents, je regardais le concours Eurovision de la chanson remporté cette année-là par le titre Waterloo des Suédois ABBA. Un moment de télévision. Tour de chant emporté par un quartet d'hommes et de femmes qui deviendra l'un des meilleurs groupe pop de tous les temps. Aujourd'hui, nous avons des androgynes et des déclassés promus par les laboratoires de la propagande politique. Autant d'animaux de foire au destin sacrificiel. Tout bien considéré, le rapport est juste: des Occidentaux natifs, solides et dérisoires, gagnants ou perdants à l'époque. En ce début de siècle, une faune de zoo, encagée, bête à souhait, demi-ordure médiatique à l'identité sexuelle floutée. Peuple nouveau, acteur d'une vie qui lui échappe et, dans ces atours constructionnistes, se propage tel un virus à travers les villes pour éradiquer tout ce qui relève de l'authentique.

Notes de voyage - 10 (dernière étape)

Routes de montagne dans le Haut-Aragón, paysage dur, volontaire, et ces odeurs de pins chauds qui  me rappellent les excursions en famille de mon enfance. Les derniers 82 kilomètres, d'une traite, sans descendre de selle. Une banane que je mâche en regardant couler le Gallego sur ces tronçons descendus en hydrospeed l'an dernier. Pour finir, les vallées des proches Pyrénées. Trois cols tendus et reculés m'amènent à Agrabuey où je trouve mon voisin le paysan occupé à transporter une pierre plate pour raffermir le sol de son bûcher. Sa femme qu'il apelle à grande voix descend me prendre en photo. Le compteur annonce 1196 kilomètres en 55 heures.

Notes de voyage - 9

Routes de grand danger. La bande côtière défile au-dessus d'un fossé, à gauche passent les poids lourd. J'ai mon rétroviseur fixé au casque mais je tremble. Une erreur de conduite, je me plante le bec en contrebas ou passe sous un pneu. Plus tard, c'est le vent. Un cauchemar. Latéral, par bourrasques. Puis frontal. Alors, l'effort est double. Quand je me tire enfin de cette contrée de fabriques à pellets, de garages à tracteurs et d'usines à fertilisants, j'ai quarante kilomètres d'une route au relief de vieille pomme. Mais je ne plains pas: c'est l'avant-dernière étape, demain je couche dans mon lit. A l'arrivée, Ayerbe. Même ville céréalière que ces calamités repeuplées à la va-vite d'Arabes, mais qui de plus s'est découvert un destin touristique (il faut le voir pour le croire) et ainsi, pour la première fois depuis la sortie de Malaga, je me retrouve dans une situation que je qualifierais de suisse: personne ne veut me faire un sandwich. Ces imbéciles sont là pour faire de l'argent pas pour servir le client, bref je n'ai qu'a acheté ce qu'il y a (il n'y a rien). Vingt heures, je me couche après 127 kilomètre, le ventre vide.

Notes de voyage - 8 (suite)

Le soir à Épila, de ces villes de la plaine céréalière aragonaise où les petits fermiers ont eu la mauvaise idée d'importer des manœuvres marocains, lesquels sont venus avec femmes et enfants. Ceux qui les emploient les méprisent, ceux qui ne les emploient pas les détestent. Quant aux Arabes, ils travaillent à la dure, souffrent de l'hostilité ambiante et pour compenser font venir des imams qui tiennent mosquée et répandent la haine. Mais le pire dans ce schéma délétère est encore le bilan moral et économique: la jalousie divise les fermiers employeurs et les fermiers travailleurs côté moral, tandis que la prise en charge par la communauté espagnole de le ribambelle de gosses que fabriquent les voilées plombe les finances.  

Note de voyage - 8

Routes droites, plates et longues, si longues, qu'à 35km/h, je crois ne jamais en voir la fin. Lorsqu'une colline coupe la vue, aussitôt la colline gravie la route reprend aussi droite, aussi longue, aussi plate. A l'heure du repas, je suis à Darocca, ville riche en églises, murailles, fontaines et forteresses, mais ville oubliée (l'autoroute construite, elle a plongé). Petit café dans l'angle de la porte maîtresse. Un piéton me dit qu'on y sert le menu, mais il n'y a personne derrière le comptoir. Sous les tabourets qu'occupent quelques demi-poivrots, des épluchures, des noyaux, des serviettes, toutes sortes d'ordures jetés à la mode ancienne, celle de l'Espagne franquiste.
-Il y a quelqu'un?
Car j'ai le souffle court, et soif.
-Luis! Appelle un client.
Il ne paraît pas. Plusieurs minutes. La gorge de plus en plus sèche.
A mon tour:
-Luis!
Ce qui fait rire les clients. Survient, sans se presser, une homme gros, jeune, peu rasé, gentil et pouilleux, qui empoigne mon vélo, passe sous un porche, se place devant une porte de remise, retire la barre de fer forgé et assène pour ouvrir un coup de pied massif.
-Là, elle sera au frais ta bicyclette!
-Et manger?
-Oui, dans la salle.
Deux portes en parallèle, si étroite qu'à l'origine elles ne devaient en former qu'une. A gauche les toilettes, à droite la salle. Un couple installé. Il mange. Peu après, trois tables sont occupées. Luis paraît, il énonce les plats. Ne se souvient plus. Rentre en cuisine. Enonce d'autres plats. Quand il énonce pour moi, il n'y a pas de paella. La fois suivante, il y en a. C'est aussi lui qui sert. Quand il ne disparaît pas au bar. Il revient, et raconte une blague pour la salle. Qu'il enchaîne avec une autre blague et une troisième. Mais le plus étrange est que les personnages de ces blagues, il les présente comme s'il les connaissait: s'il y a une mère, c'est toujours la sienne, un ami, c'est son ami et il le nomme, une amante, son amante. Les tables rient. Elles n'osent pas faire autrement. Je fais semblant de ne pas comprendre. Cela me gêne. Ce spectacle. Le repas fini, il me raccompagne à la remise. Je manque lui dire "c'est ouvert, non?", puis en déduis qu'il a fermé. Devant la porte, même coup de pied, puis sans transition, en direction de la ruelle:
-Maman! Ma-man!







Notes de voyage - 7 (suite)

Avant de rentrer pour une nouvelle tournée, Pablo apporte du chorizo, des olives, des fruits secs, une bouteille de rouge, des vestes pour couvrir les épaules de ces dames, pour moi une paire de chaussettes:
-Attention, c'est qu'ici, on prend soin des clients!
Puis il ramène un, deux et trois pots de fleurs:
-Pas n'importe lesquels, je suis allé chercher la terre moi-même et l'ai mélangée avec le limon de ruisseau selon une de mes recettes! Quant aux plantes, elles sont de mon village et les pots, regardez-les! Faits main. Alexandre, tu ne quittes pas ce bar sans ma plante!
Comme tout le monde insiste pour la garder, expliquant que je suis à vélo, que j'ai encore trois cent kilomètres de route, Pablo:
-Elle est petite!

Notes de voyage - 7

Dans les vallées, des moutons que les chiens rabattent à mon passage. Même à vive allure, j'entends les oiseaux. Ils chantent dans les bois, le long des pans de roche, au bord des lagunes. Plus bas, trois aigles voltigent. Leur ombres dansent sur la route. Il y a des villages ensommeillés. Si petits que je crois les voir du ciel. Puis un col tortueux, une heure d'effort. La récompense: pendant le même temps j'e vais en roue libre, je contemple l nature sans avoir à mouliner. Le paysage monte aux yeux. A la fin, je franchis un pont médiéval jeté sur le Tage. L'eau est turquoise. Ce sont les sources de ce fleuve qui coule à travers Tolède et le Portugal. Nu, je me baigne. Il me faut chasser des araignées d'eau agroupées dans une poche de joncs. Le courant est glacé. Je plonge la tête deux fois, je crie. Un kilomètre plus loin se trouve Paralejo de las Truchas, que l'on quitte par une route éprouvante, faite de trous plus que de bitume. "Cinq kilomètres en travaux". Et au cinquième, "sept kilomètres en travaux". Le vélo bondit et rebondit. Je jure. A Molina de Aragón, je me rends immédiatement au Palace. Même chambre que l'année dernière. Habillé de mon maillot cycliste aux couleurs de l'Espagne et mes sandales chinoises, je m'installe ensuite sur la première terrasse. A minuit, je suis toujours là, mais à l'intérieur, avec Pablo, le fils de la patronne, un acteur de séries télévisées qui verse de la bière, de la tequila, du Rioja et passe des cigarettes, Juan, ivre, qui tantôt m'insulte tantôt clame son admiration pour ce que je suis, ce que je sais, ce que je fais, et Paloma, une Grenadine, qui danse le flamenco et du saisonnier arabe venu boire un café dit: " on ne sait pas ce que veut ce "moro", il entre tous les soirs, il est là, il ne dit rien, on ne comprend pas."  

Berge

Promenade sur la berge de la rivière. Dans les pierres, je cherche une pierre. J'en trouve une et j'en trouve plusieurs qui iront bien sur le chapeau de cheminée et je les laisse là en songeant qu'elles y seront encore, plus tard, au moment de réparer la cheminée et aussi que je ne les retrouverai pas tant change la forme d'une pierre, comme change la forme d'un nuage, en fonction du regard qu'on y porte.

Monde

Que l'on ne puisse s'extraire sans casse de la routine dans laquelle on de gré enfermé sa vie, je le conçois clairement. Vu à travers le prisme du quotidien, le monde devient moins effrayant; l'illusion de la maîtrise à un effet bien réel, qui est de rassurer. Peu enclin à travailler les répétitions, j'ai moi-même éprouvé de la difficulté à rompre avec le lieu de repère, les vivants connus, les activités choisies pour recomposer en toute liberté et selon l'aléa des déplacements. Au début, vers 2015, je m'en sortais mal. Je n'étais pas seulement isolé, j'étais seul et cela m'empêchait de bien jouir du monde tel qu'il est donné à l'homme seul: dans son entier. Cette réflexion, je l'avais ces derniers jours, sur mon vélo, comme je roulais dans la lumière et elle s'accompagnait d'une sentiment d'infinie satisfaction et surtout, de reconnaissance. Heureux d'avoir accédé, après quelques années d'une bataille à l'issue improbable, à ce que je recherchais peut-être de toute date, le rapport simple aux choses du monde, les bonnes comme les mauvaises, sans cette représentation abusive qu'en fait la société pour protéger contre eux-mêmes ceux qu'elle juge faibles (et qui peut-être ne le sont pas). Dans le même temps, je voyais mieux pourquoi certains amis, personnalités solides mais engoncées dans un réel de routine, au moment où le destin de la famille est assuré et l'âge va les rejoindre, tremblent à l'idée de se retirer du jeu. C'est qu'ils craignent, dans la longue transformation qu'ils ont fait subir à leur vie, d'avoir perdu le monde. Alors que des parents, ascendant ou descendants, fustigent ma fuite ou mon irresponsabilité, ou pour les plus fâchés mon refus du compromis, certes je plains ceux qui auront eu à en souffrir, mais qu'ils sachent combien, par ailleurs, je me félicite de ce monde retrouvé.

Notes de voyage - 6

Itinéraire splendide à travers la Serranía de Cuenca. Paysages de Laponie. Grands sapins en chandelles, soue les frondaisons terres basses et ombreuses, une série de canyons, des défilés, des reliefs sauvages et austères qui évoquent le Haut-Jura. A midi, menu à Carboneras de Guadalzón, à l'auberge El Pilar où le patron et sa famille, malgré l'abondance de la clientèle ce samedi, me réservent un accueil des plus chaleureux, gardant mon vélo au garage, venant deux fois à ma table s'inquiéter de savoir si les plats conviennent, puis me raccompagnent. Comme d'habitude, alors que la contrée dort, je roule. C'est beau. Grand. Très grand. Et vide. Fin d'après-midi, j'atteins Cañete, entre le parc naturel de Cuenca et Teruel, l'endroit le moins peuplé de la péninsule. Un cavalier dresse son cheval  au pied de l'ancienne forteresse. Sous les colombages de la place majeure, quelques chaises, un bar. Alignés contre le mur pour échapper au soleil, deux couples parlent du temps, de la chaleur, et du temps et de la chaleur. Le monsieur qui tient son téléphone devant lui passe en boucle la musique de Sergio Leone pour Le bon, la brute et le truand.
-Désolé, me dit le patron, pas de second service, je ne devrais même pas être là, je ne fais que passer, il y a une fête au village voisin, il faut que j'y aille.
Autre bar, assis à même la rue, je fais comme le vieux couple ivre, crasseux, en poitrine, en moustaches, en bandana et rouflaquettes, qui arbore des T-shirt Motörhead et s'extasie sur ce titre sans puissance qui a fait le succès de Metallica "One", je salue toute personne qui passe (trois en en une heure dont la femme du patron du bar). Pas de nouvelles de Gala. J'appelle. Je rappelle. Après ce qu'elle a raconté hier.

Notes de voyage - 5

Je photographie les coquelicots. Dans mon enfance, près de Madrid, lorsque nous allumions des feux dans les collines pour griller la viande, il y avait au bord des routes de grandes taches rouges: les coquelicots; je n'ai plus l'occasion d'en voir. Et puis le paysage fait d'immenses terres cultivées, labours, blés, guérets, tertres, tracteurs sur l'horizon, ne donnerait rien à l'image. Côté routes en revanche, c'est un bonheur. Les perspectives sont américaines, les intersections coupées au cordeau. Un Latino à qui je fais signe arrête sa batteuse, me donne la direction (il est doué, car sans le savoir le hameau que j'indique est à 60 kilomètres) et apprenant que j'arrive de Malaga, me serre la main. Le soir, je suis à Villanueva de Jara, dans une Hostal Rural. Voilà quelques jours, Gala est partie pour Nice. Depuis, habitude neuve et si réconfortante, j'arrive à la joindre chaque jour selon le rituel suivant : je sonne deux fois (ma carte à points se viderait si j'avais à tenir la conversation depuis mon numéro), elle rappelle.Ce soir, à la veille de son embarquement pour Catane, elle me dit que si elle avait à mourir, elle ne voudrait pas que l'on embête son fils avec ses affaires, que je suis beau (elle dit toujours le contraire) et intelligent, mais impatient, et que si je le veux je pourrai venir à son enterrement. Je réponds que je suis dans la cour d'un ferme et qu'un type arrose au jet un sac qui contient vingt kilos d'escargots. Plus tard, j'écris ce message: "ne meures pas!"

Notes de voyage - 4

A belle cadence sur des routes planes pour une moyenne à vingt-cinq kilomètres heure. A l'arrivée de l'étape, Alcaraz, bourg monté sur un mont dont l'entrée est marqué par une place de marché à colonnades de la renaissance et deux églises baroques lesquelles suffisent à justifier, si j'ai bien compris, le statut touristique du lieu, dans ce cas de mauvaise influence puisque dans le premier hôtel où je réclame une chambre, alors qu'un gamin fait ses devoirs dans la salle à boire et que son papa se brosse les dents, celui-ci m'apprend que l'établissement est complet, "on attend un groupe". La chance me sourit à la seconde tentative (faute de quoi je remontais en selle). Une femme à l'allure paysanne, épaules larges et rondes, menton avancé, dents de cheval, spontanée, souriante, heureuse, si réconfortante, m'emmène derechef vers une chambre familiale de trois lits munie d'un balcon ouverte sur un jardin de palmiers en fleurs. Vêtu en clown, douché et las - 127 kilomètres - je visite Alcaraz, ses devantures "à louer", ses appartements "à vendre", ses bars (plus étrange) fermés, au point que je dois prendre renseignement pour trouver mes bières. C'est dans les étages d'un bâtiment municipal adossé à la porte de ville. Alors que je remonte la rue principale, me dépassent des Hollandais à vélos électriques. Ils vont à la queue leu leu. Le groupe. Qui fait penser à une grosse chenille ou plutôt à l'un de ces dragons de papier que les Chinois font danser le jour du Nouvel-an. Exténués mais dignes, ces cyclistes titubent. Plus jeunes que moi, tous. Au bar, je reste deux heures seul client. Le serveur balaie, aspire, récure, prépare une salle en manger au plafond de voûte. Le soin qu'il apporte à ce travail laisse à penser qu'il fait le ménage une fois par mois. Ou que des banquets ont lieu chaque soir. Lorsqu'il passe devant ma table, nous parlons musique, car il diffuse une liste de titres de rock planant des années 1970, par lui choisie, tant de connaissances étant en Espagne denrée rare. Quant à savoir si quelqu'un est venu boire ou manger à la nuit, je l'ignore: marqué par l'accident de parcours de la veille, je me suis couché après seulement deux litres d'Estrella Galicia.

Ce jour 2

En même temps, il s'agit d'être cohérent: il n'y a plus de démocratie en Suisse depuis le déni gouvernemental du vote populaire du 9 février 2014. Comme partout en Europe, les directions politiques fixent l'agenda et organisent les leurres.

Ce jour

Bien dirigé, le peuple vote toujours contre la liberté. C'est d'ailleurs le signe de la qualité de la direction.

Notes de voyage - 3

Un temps radieux, de l'air frais, un visibilité sans limites. Dans la plaine, des champs en damiers, sur les crêtes des éoliennes blanches, et pour commencer une descente en pente douce. Je me laisse couler, j'atteins un giratoire, il donne sur l'autoroute. Incrédule, j'en fais le tour et constate, pas d'autre issue. Avantage, les grands déserts d'Espagne sont sillonnés par des ouvriers en mission. En salopette, clope au bec, ils circulent par couple à bord de camionnettes de dépannage, s'arrêtent pour téléphoner et pisser. Il y en a deux dans le giratoire. Le passager téléphone, le chauffeur pisse. Contrepartie de ces travaux loin de la base, les missionnés connaissent peu le détail des régions. D'après le gras qui se reboutonne, il n'y a que l'autoroute. Retour à La Calahorra. Première leçon de la journée: se renseigner auprès des voisins, et d'abord les plus âgés. Il existe une voie de service, me dit un vendeur de saucisses. Me voici donc à cahoter sur le bord de la six pistes. Plus loin un paysan confirme, je finirais par déboucher sur de l'asphalte. Plus tard, je suis à Guadix, ville de pierre plantée dans un décor troglodyte où nous avons dîné il y a deux ans, avec Gala et les enfants, avant d'aller fêter Noël dans une auberge rurale près d'une mine abandonnée. Au passage, j'admire ces façades rapportées qui terminent désormais les logements excavés par les ancêtres, passe Benalúa et m'engage dans une merveilleuse vallée que j'encourage les amoureux du paysage minéral à arpenter: d'un fond vert, boisé, irrigué par la rivière Fardes, surgissent par centaines de monolithes. A travers ce décor, je roule à bonne vitesse, dans le soleil, marque une pause à la sortie du défilé, à Villanueva de las Torres, où je discute avec le vieillard de la place, ce personnage que l'on rencontre dans tous les hameaux d'Espagne, entre l'heure des repas, assis sur le banc public, appuyé sur une canne, veillant aux passages des hommes connus et moins connus.
-Après Dehesas, je ne sais pas, mais il y a une excellente table au col de la Chèvre du Saint-Christ, me dit-il.
Comme je suis un entêté, je n'écoute ni ce vieux sage ni la gitane qui au village suivant peint des Schtroumpfs sur la paroi de l'épicerie. J'accélère. Dernière image avant les problèmes, cette famille qui décharge un camion de poules. Père, mère, filles, tous ensemble, fascinés, me regardent moi qui m'enfonce dans ce dédales de petites montagnes poudreuses. Très vite la route change d'allure. Elle est comme desséchée. Une peau de reptile. Ou une langue. Morte, écrasée et qui se rétracte. Sur les hauteurs, elle passe de justesse entre deux dépressions. Ici et là, des ruines, haltes pour chevaux, cases de bergerie, moulins, hangars troués. A ce moment-là, je compte un peu moins de soixante kilomètres. J'ai faim, j'ai soif et il faut respecter l'horaire: les salles à manger ouvre à 13h30, on y dîne jusqu'à seize heures. Mon but est indiqué sur la feuille de papier que je serre dans ma poche de dos: Estación de Huesa. Fatigué, le ventre gargouillant, je vérifie ma direction au premier croisement. Seul le chant des grillons perturbe le silence. Le col est par là. Donc l'auberge du Saint-Christ est à l'opposé de ma route. Je reste avec les grillons. Va pour cette Estación. Sauf qu'après trente ans, je ne maîtrise pas encore tout de l'Espagnol. Après coup je dirais qu'une Estación est un point. Un point de vue ou encore le point le plus haut d'une comarque. Tenu par mes réflexes de Suisse, je comprenais gare et imaginais un buffet là où il n'y a que vent, fournaises et plaines. Soudain la route s'interrompt. Je la cherche. Elle n'y est plus. Seule option, revenir sur mes pas, revoir la famille et la gitane, plus d'une heure de pédalage. Trop décourageant. J'engage le vélo sur un chemin. Essayez de vous représenter mon vélo. Cadre jaune radioactif, freins à disques, poids plume, changement électronique, selle-fusée. Dans le caillou, les ornières, le bois déchiqueté et les os de moutons. Sur dix, quinze kilomètres. Pendant lesquels je jure et j'angoisse. Car je n'ai pas emmené de pompe. Ni de chambre à air. De plus, j'ai mal calculé mes efforts. Depuis le parc monolithique, je n'ai fait que monter. Ainsi le chemin ne fait que descendre. Mauvais pour les secousses, les pneus, les jantes. Que faire? Marcher? Impossible: j'ai aux pieds ces brodequins à vis et socles que portent dorénavant tous les champions cyclistes. J'absorbe. Une descente de plus de deux heures. Au début, je crois encore à mon repas, à un menu "vino, café y postre incluido". Puis à un sandwich. A un Coca. A l'une de ces stations-services qui au milieu du désert offrent des armoires frigorifiques où piocher de la boisson. Au lieu de quoi, parvenu à une intersection (le pins embaument, les oiseux chantent, le soleil brûle), je lis à gauche comme à droite et devant encore "coto de caza privado". A droite donc, jusqu'au fond de la vallée. Le chemin s'interrompt. Je remonte. A gauche. Même déconvenue. Je remonte. Devant, à nouveau tout ce paysage, le même, bosquets de résineux, caillasse brisée, terre chaude, blanche, poudreuse. Et à perte de vue, les oliviers. Des centaines de milliers d'oliviers. Les oliviers de la province de Jaén, je m'en souviendrais: ils donnent, dit-on, la meilleure huile du pays - ils peuvent, dans ce silence, avec ce soleil. A la fin, je retrouve l'asphalte. Un village aussi. Que je parcours maison par maison. Il est fermé. Portes, fenêtres, granges, tout est fermé. Je lève les yeux vers les balcons pour voir si sèche quelque part du linge. Mon bidon contient plus trois gorgées d'eau. Je roule cinquante kilomètres sans croiser personne. Chaque fois que surgit au loin, parfois très loin, comme un bouchon flotterait dans un nuée, une bâtisse, je me promets d'y trouver de l'eau; elle est abandonnée. Une voiture passe, puis une autre. Comment les arrêter? Après quatre vingt kilomètres, j'entre dans une exploitation agricole. Entouré de chiens, je mets la main sur un tuyau et bois de l'eau chaude. De retour sur la route, il me vient à l'idée que c'était peut-être autre chose que de l'eau. Je bois encore. Drôle de goût. Alors commencent les difficultés. Il s'agit d'atteindre Úbeda, la seule ville où je peux espérer trouver un hôtel. Je roule depuis plus de six heures avec pour seul carburant un demi-toast pris ce matin au bar. D'ailleurs, je ne le sens plus. Il a été entièrement assimilé. Pas plus que mes jambes, qui cependant continuent de tourner à la même vitesse, 20 km/h, puis 15 km/h, puis quand la route se met à monter.  9 km/h. Un véritable toboggan cette route. Tout en haut, la ville. Je pointe sur elle, me tiens concentré, dans la bande côtière, entre les champs d'oliviers et le passage des voitures (elles sont de retour) et grimpe. Parti il y a sept heures. Et encore une demi-heure... Le vélo avance de moins en moins, chaque tour de pédalier me coûte. Je me glisse dans le fossé et dors. Puis ramène le vélo sur la route et roule une autre demi-heure. Retourne dans la fossé et dors. Après huit heures et seize minutes, telles qu'indiquées au compteur, je suis à Úbeda. Au giratoire. A l'entrée de cette ville maudite qui domine des hectares de néant. Sans un mot, je commande un Coca-Cola et m'assieds contre la porte coulissante de la station-service, que le détecteur, réagissant à mes soupirs, ouvre et ferme continûment dans mon dos.