samedi 6 avril 2019

Fonctionnaires

Plus il y en a, moins il y a de liberté. L'administration ne doit pas être expropriée, elle demeure dans l'individu.

vendredi 5 avril 2019

Sidéral

Sans Dieu, et il n'en faut pas, l'homme n'a que son énergie native, c'est à dire, face aux obstacles du temps et de l'espace, la perspective de s'éteindre. Il produit ainsi moins de lumière qu'il n'en produisait à la surface de la terre quand il levait les yeux vers le ciel, le dirigeait vers les grottes ou fermait les yeux. Il vit, en gaspillant son énergie, une apogée. Le cerveau panique. Et le corps. C'est bien. C'est juste. Des facteurs de vitesse et d'entropie. La lumière s'éteint. Preuve qu'elle a éclairé. L'homme ne vit que pour mourir. Tel est son humanité, un héroïsme. Hélas, il y a encore sur l'écorce habitable de larges fractions de primitifs qui prient du bois.

Grünewald

Monfrère donnait la bastonnade au Christ.
-Enfin, disais-je, il a un problème de couple, c'est une affaire privée, laisse-le vivre!
Alors, pour protéger le Christ, je l'embrassais. Je le trouvais caricatural et sanglant, poisseux et poussiéreux, et couronné d'épines comme dans les peintures de Grünewald.

Indiens

Lieu calme. Mesure, courtoisie. Là où je suis en cet instant, à l'étranger, en Asie du sud-est. Arrive un Indien d'Inde. Parlé du Commonwealth, peau orange. Il envahit. Gesticule. Occupe. Comme s'il était une foule. Phénomène biologique. Contagion. A se battre à domicile avec la foule on a sur soi ses stigmates. Bombay, New-Delhi, Calcutta - des termitières. Chinois: avec quelques nuances, même effet de masse, même niveau sonore, même agonie existentielle, et cela même si l'individu est projeté dans le monde telle une météorite, c'est à dire seul, touriste seul (ce qui est rare): ils occupent à la fois l'espace et le temps.

Passé composé 2

Et ma femme, Gala, première fois.

Passé composé

Ce que je vis, je l'ai vécu. Ce que je connais, je le reconnais. Ceux que je n'ai jamais côtoyés, je les côtoyais. Ma famille est à part. Première fois.

Retour à la démocratie

Interdire les politiciens. Voter des programmes au cens national - quatre générations d'appartenance pour justifier un citoyen. Nommer arbitrairement des administrateurs pris dans le peuple. Ils sont responsables de la mise en oeuvre du programme et démis (le cas échéant pénalisés) s'ils n'administrent pas légitimement.

Corruption

Jamais jusqu'ici - il y faut donc de la vieillesse - je ne m'étais aperçu à quel point le problème est la corruption, effet de la faiblesse, dont relève aussi la loi. Ce qui, je dois l'assumer, tout incroyant que je sois, fait de ma morale une morale religieuse.

Vayakorn

Demandé mon visa pour la Birmanie. La secrétaire :
-Vous voulez allez à Naypyidaw?
Mais une fois confirmé, elle dit:
-Apporter le billet d'avion et ce sera prêt mercredi.
Je retourne au centre-ville, achète un billet en ligne Vientiane-Suvarnabhumi-Naypyidaw, change des dollars, loue un vélo, roule les dix kilomètres le long du fleuve, traverse le carrefour dangereux le vélo sur le dos, traverse le quartier des écoles, sonne au portail de l'ambassade de Birmanie, le portail coulisse, je remplis la main courante, je tends mon billet d'avion à la secrétaire, je tends mes dollars à la secrétaire et la secrétaire me rend mes dollars:
-Là, vous voyez, les billets sont déchirés.
Je tire la tête.
-Désolé, le gouvernement du Myanmar n'accepte pas les billets déchirés.
Je tire la tête.
-Bon, vous paierez mercredi.
Je reprends la vélo, roule le long du fleuve, rapporte les billets à la banque, rentre dans la chambre du Vayakorn, met le ventilateur, ne bouge plus - quatorze heures, il fait quarante degrés.

Pierre de Vientiane

Soirée avec des Français à l'angle de l'avenue Setthathilath. Sympathique, désordonnée, infernale. Au début, discussion de bon aloi. Il y a une magrébhine. Elle ingère de grosses quantités de pastis, parle de la mort subite de son petit-fils et du couscous qu'elle cuisine deux blocs plus loin. Et le patron, Pierre, assis dans un fauteuil à bascule, la chemise ouverte. Il tape sur les fesses de ses serveuses, avale des bières miniatures, en avale sept, huit, dix (la serveuse m'accompagne aux toilettes demande si elle peu - "non"). Entre eux, puis avec moi, Annie l'Arabe et Pierre le Français parlent de factures, d'impôts, de taxes, de vol, de banques. Soudain débarque un couple de Montpellier. "Couple" car ils ont l'air de vivre ensemble quoiqu'il ne soient qu'amis, mais amis ils le sont comme on l'est à l'adolescence. Ils ont cinquante ans. L'un plat comme une limande, hilare, ivre; l'autre, surexcité, suant, ivre. Tous deux narrent et dans les détails, on imagine lesquelles, leurs rencontre avec des Sénégalaises. Mais, se lamentent-ils, "on les a perdues en route!". Puis ils coupent court, les voici! A peine ai-je le temps de me garer, elles sont sur leurs genoux. Comment font-ils pour tenir l'équilibre sur ces tabourets pour rachitiques? Car leurs Africaines ont un poids de camion. Après avoir passé quelques compliments salaces, le plus lancé :
-C'est bon, on les embarque!
-Hector, elles parlent français! Observe l'autre.
La plus épaisse des Africaines, s'esclaffant:
-Mais oui, on parle français!
Pierre, le patron:
-J'ai un bar clandestin derrière, on y va tous.
Je décline. Reste le temps de cette conversation:
-Tu vois ces filles sur le trottoir en face? Me fait Pierre.
Fines, dotées, hautes, presque nues. Des putes Laos.
-Que des mecs! La poitrine, c'est à ça que tu penses? Eh bien, elles prennent la pilule, ça pousse! Allez, au bar!
-Merci pour la soirée, je rentre!
-Alexandre!
-Non, non vraiment!
-Eh bien moi, dit Pierre, quand ça sera foutu ici, j'irai en Grèce ou en Catalogne!


Dieu violent 2

Une heure après avoir méjuger ici de la morale des puritains néo-zélandais, je me promène le long du Mékong avec un ingénieur des eaux néo-zélandais qui me dit: "La décision prise par notre première ministre est controversée. Disons que la moitié d'entre nous est contre." Puis il me parle de son travail, en campagne, avec une équipe de Laos à qui il s'adresse par le biais d'un interprète:
- En général, ils sont d'un caractère paisible, mais si l'un d'entre eux s'énerve, ça peut aller loin. Le mieux est encore de s'éloigner. Lorsque je reviens, il n'est pas rare que l'individu ait disparu. Je ne demande rien, on ne me dit rien".

dimanche 31 mars 2019

Paradis

Quand j'obtiens un rendez-vous de ma femme après deux semaines de négociations, j'ai le sentiment d'avoir trouver la porte du Jardin.

De la minorité

Les homosexuels? Et alors? Les skateurs? Les acrobates? Moins nombreux? Soit! Et les propriétaires de chiens? Les cyclistes? Plus nombreux. Ce qui nuit au règne de la majorité selon le principe de nos constitutions démocratiques défait la liberté. "La" liberté au singulier, pas "les" libertés. Le pluriel  est anti-démocratique. La division par le nombre le plus petit ne profite, jamais ne profitera, qu'au pouvoir, c'est à dire à l'excès de quelques-uns.

Courage

Le seul courage est de s'exclure absolument de la société, défi difficile à honorer, qui vaut critique et absolue. Faute de quoi on recherche l'invisibilité, conquise pas à pas, obtenue et refusée, combat de tous les instants dont rêveront les générations à venir alors réduites au statut d'objet sous contrôle vidéo.

Dieu violent

Christchurch, cette ville de Blancs névrosés, cette ville du bout du monde, hypocrite, tolérante, faussement tolérante, aculturée, végétarienne, immaculée, surréglementée. Première étape de mon voyage en Nouvelle-Zélande en 1991. Suivirent deux semaines d'une circulation Sud-Nord pendant lesquelles je me répétais: pauvres gens, pauvres idiots! Gentils, mais cupides, mais bêtes, mais prétentieux! Je me souviens de cette campagne d'affichage du gouvernement. Un habitant m'assura qu'il s'agissait d'un problème national et que j'avais tort de croire à une plaisanterie, qu'en Europe, nous ne pouvions pas comprendre : "si tu jettes ton mégot de cigarette dans la rue, tu es un criminel!" Aujourd'hui, un dérangé tire dans les mosquées. Que fait la première ministre? Elle se voile, pousse une larme devant les caméras et honore le dieu violent qu'ont apporté dans l'île une poignée d'immigrés. Comme ailleurs, comme partout, elle favorise l'installation de ce dieu idéologue. Et profitant de l'occasion, elle interdit la vente des armes à feu. Le tireur, dit la presse, a été choqué par l'invasion que subit l'Europe. Comment dire mieux? C'est une invasion. Un grand malheur. La fin de la liberté, le sac de notre civilisation. Promus par une classe politique qui se prépare à gouverner sans l'avis du peuple. Qu'elle livrera, s'il se montre récalcitrant, et livre déjà aux énergumènes d'importation.

Tom

Au cours de ce voyage en bus, j'ai écouté, qui parlait sans cesse, un Irlandais de septante-neuf ans, poils hérissés sur la tête, mauvaises dents, regard vif, que n'intéressaient que les tracteurs et les "pussies". Dès qu'une femme montait à bord, il vantait son corps, lui faisait de l'oeil, l'approchait, en fin de compte lui tendait son numéro griffonné au revers d'une carte de visite détournée.
-Where are you going! Faisaient les plus hardies.
-I come to see you!
Quand il ne s'essayait pas à ce jeu, il attribuait des notes aux engins visibles le long de la route, tracteurs, goudronneuses, pelles mécaniques, jeeps, motoculteurs:
"Suzuki, very good! Komatsu! Chinese, but O.K. Does the job. Oh, Tata! Indian. Cheap!"
Puis sans transition:
-But I'm here for "pussies". Not you Aleksander? Than, what do you do all the day?"

Température 2

Si tant est qu'il soit possible, la chaleur a grimpé. Quarante et un. Les piétons se traînent. Il sont rares. A huit heures, je prends le petit-déjeuner dans le salon de bois du Vayakorn Inn et me recouche. Le voyage d'hier  dans des bus sans air m'a achevé. A la poignée de la chambre, je suspends la pancarte "Do not disturb" - je m'endors. A midi, je sors. Les femmes de ménages attendent derrière la porte. Pour ne pas les réveiller, je file sur la pointe des pieds. Dans la rue je constate: oui, en fait oui, c'est possible, il fait encore plus chaud que de l'autre côté du fleuve!

Vientiane

Jaune, poussiéreuse, noyée dans la chaleur, la ville construit et entasse sur un petit kilomètre carré devant le Mékong, bars, hôtels et restaurants, hôtel, restaurants et bars devant lesquels défilent des touristes esseulés avant de prendre acte et boire, et manger et dormir.

Cabanis 2

"Dans ce Carmel qu'entourait une muraille terrible, je ne vis jamais qu'une Carmélite, toujours la même, qui préparait l'autel, quêtait pendant la messe, balayait et lavait à grande eau le dallage de la cour, devant la chapelle. Elle avait une figure exsangue, juste la peau sur les os, et on devinait un corps sans poids sous cette bure. Je ne croisai jamais son regard, et jamais n'entendis sa voix. Elle s'agenouillait au fond de la chapelle, et à la fin de la messe, montait les marches qui conduisaient au chœur, portant avec indifférence cette bourse d'étoffe, pleine de sous, que tous les peintres de la Cène ont mise dans la main de Judas. Comprends-tu? Cette petite sœur si pâle et maigre est morte évidemment aujourd'hui, et elle a pu mourir pensant qu'elle n'avait rien fait. Grâce à elle, que je revois, si pauvre, portant cette bourse que serrait un cordonnet doré, rien ne m'aura jamais détourné, ni l'Inquisition, ni l'Eglise triomphante de Rome, ni les papes chefs de guerre, ni les évêques bénissant les canons. J'ai su que l'Eglise existait quelque part toujours, et qu'elle n'est pas à la merci du scandale des hommes." José Cabanis, Les Jardins de la nuit.

Cabanis

"[] il dut s'arrêter sur la place pour écouter l'eau des fontaines. Les villes étaient très silencieuses, en ce temps-là, et on pouvait écouter l'eau des fontaines." José Cabanis, Les Jardins de la nuit.