mardi 12 mars 2019

Huitième

L'art pervers de la civilisation.

Machinae


Du rôle des grandes machines faites d’accumulations de machines plus petites: unités d’habitations, quartiers, villes ou agglomérats urbains ; lorsqu’elles atteignent un seuil de cohérence, elles transforment les individus en autant de pièces ajustables. Sous cet angle, l’idée de villes mobiles implique comme préalable l'intégration générale des composants du monde (la métaphore pourrait être celle d'un avion dans les conditions de vol actuel ; il n’est jamais « quelque part dans le ciel », mais dans un couloir.)

Dons


Beaucoup aimé découvrir dans un couloir de l’hôpital de Lausanne une étagère de livres à consulter, échanger ou, comme dit la pancarte d'information, garder. J’ai choisi un José Cabanis, déjà lu mais excellent, Les jardins de la nuit, lequel a aussitôt acquis dans ma poche par la grâce du hasard une valeur symbolique. Le lendemain, je suis à Châtel-Saint-Denis. Là encore, dans un endroit moins désigné, le parking municipal, je trouve une boîte à livres. Cette fois j’emporte Demain les chiens de C. Simak, roman culte des futurs posthumanistes dans les années 1980.

Transsubstantiation 4


Pour la secte vaticanaise et ses stratèges du compromis politique, je n’ai aucun respect ; j’ai de la sympathie pour les routines du moine qui travaille sa relation à Dieu.

Transsubstantiation 3


Font exception les monastères contemporains. Des individus qui se mettent en marge d’une société libre et se regroupent pour communier dans la prière finissent par produire Dieu comme la cause l'effet.

Transsubstantiation 2


Le renforcement du rituel porte nécessairement la substitution de Dieu par le rituel.

Transsubstantiation


Chez les Loubavitchs ou les mahométans radicaux, l’idée mystique que l’habit, un uniforme, inscrit l’individu dans une communauté dont le flux vital alimente, et jusqu’à la mort alimentera, la substance personnelle.

Loterie


Salle d’attente A6 de l’aéroport de Cointrin, vu trente fois ce documentaire. Du pont d’une camionnette un gardien descend une tortue à la carapace brune. Les pattes comme la tête sont rentrés. Dans l’état, cet animal est une chose.
-C’est une femelle! Il y a cent ans que l’on avait plus vue aucune.
Le biologiste du Parc des Galapagos :
-Nous allons retourner sur zone en espérant trouver un mâle.

Aplo


A considérer le plaisir que prend Aplo à assumer la charge de soldat, motivé comme il est par l’ascension des grades, j’observe que ne réussit en société que celui qui croit dans la société, soit qu’il l’estime et se mette honnêtement à son service, dans quel cas elle se soumet par intérêt, soit qu’il la mésestime et la piège ne lui promettant le service de ses intérêts. Les autres réussites tiennent au hasard, elles sont par défaut. Elles impliquent la navigation à vue.

Robot littéraire


De la théorie littéraire à l’écriture d’une œuvre, il n’existe pas de chemin. Un robot peut fabriquer une œuvre, mais pas de la littérature qui fasse date et histoire.

Enclosures

L'emballage est au produit ce que la clôture est au pré.

lundi 11 mars 2019

Silence

A travers la fenêtre de l'hôtel Allegra de Zurich, la bibliothèque communale. Il neige. Dans la salle de lecture, un baby-foot.

Militaria

Aux casernes de Thoune. Un char VC 90 roule sur la place, s'arrête devant les parents. Sur la tourelle, le premier-lieutenant, boule à zéro, barbe d'armailli. Il annonce la compagnie. Un soldat allume des fumigènes, un ordre retentit, les grenadiers quittent les hangars au pas de charge et forment les sections. Aplo est au quatrième rang, en tenue de combat, fusil et béret de côté. Après les défilés de parade, il nous rejoint. Mamère, Monfrère, Olofso, Luv, sa copine l'entourent. Il a son poste a prendre, la démonstration des moyens embarqués dans le char, mitrailleuse et canon. Il explique, désigne, monte, démonte. Impressionné de la confiance de parole et d'attitude gagnées par notre fils pendant ces premières huit semaines d'école. D'autant que, je l'ai déjà noté, amené à jouer le même rôle, je me blindais, n'écoutais pas, rêvais littérature et poésie (ce qui ne m'empêcha pas d'être pointé, piège dont je me dégageais en expliquant la passion dans les yeux que seul m'intéressait la mode.
-Que voulez-vous dire? Demanda le capitaine.
-Je veux habiller des femmes, coudre leurs robes.

Repérages

Couru dans Fribourg trois heures pour juger de l'état des armoires électriques. A Pérolles, il pleut et vente, sur la colline du Guintzet, il vente et neige. J'ai mon bonnet, une écharpe, je rabats la capuche, serre le col, baisse la tête et cours. Vers Givisiez, une éclaircie, puis l'averse. Sans cette eau, j'aurais mis des baskets. Pour le moment, tout va bien: les chaussures de policier, de gardien de supermarché ou je-ne-sais-quoi, noires, à coques, achetées en armurerie, de marque américaine, fabriquées en Chine, tiennent, elles ne m'arrachent pas la peau des pieds. J'ai le souvenir d'une paire ressemblante prise à Genève il y a dix ans en face du poste de police de Carl-Vogt. Comme je viens me plaindre, le vendeur a fait valoir que les agents ne courent pas. Aujourd'hui, tout va bien. De retour à la Gare, détrempé, je change le haut dans une toilette payante qu'un drogué tient ouvert pour moi, j'achète une bière, monte dans le train, écrit mon rapport et retourne m'enfermer dans l'arrière-boutique de Lausanne. Je lis, je mange, je dors. Le lendemain, même travail à Yverdon. Cette fois à la marche car je dois photographier les armoires, relever leurs numéros et adresses. Le temps est meilleur. Je visite aussi les bâtiments, écoles, bibliothèques, salles de théâtre, kiosques. Les passants s'arrêtent pour regarder ce type qui photographie une benne, un morceau de mur, une palissade. Et puis, il n'y a rien à faire ce lundi, dans Yverdon. Sauf dans les cantines; là, grande agitation; à midi, ils sont mille à manger et boire. Précisément à ce moment que je me mets à boîter. Dix minutes plus tard, le pied gauche lance. Je dénoue les lacets, il y a une fermeture éclair (pour une fois, qui mérite son nom). Encore cinq, trois, un kilomètre. Même scénario que la veille, retour dans l'arrière-boutique. Programmé depuis l'Espagne, le jour suivant, rendez-vous chez le médecin. Il fait le tour des problèmes (il n'y en a pas), demande: "autre chose?"
Je mentionne la cheville. Il faut montrer. Avec autant de sérieux que d'hésitation:
-Je ne crois pas que c'est disloqué. Attendez quelques jours et rappeler.
-Bien, dis-je, tout en songeant "je ne serai plus en Suisse".
Imbécile que je suis, moi qui la semaine prochaine ai à boxer et courir dès sept heures le matin.

Belize

Roberto me parle de son prochain voyage à Cuba. Je demande ce qu'il fera sur place.
-Oh, je ne reste pas, nous partons pour le Belize!
Voilà qui est moins banal et m'intéresse. Lorsque je finissais d'étudier mon bac à Mexico, je suis parti explorer le pays en bus. Il s'agissait d'aller au sud, j'ai atteint Veracruz à l'est, du Sud, de passer la frontière guatémaltèque et de gagner le Belize, je suis allé à l'ouest, dans l'état de Oaxaca. Des années plus tard, malgré une incursion dans la zone frontalière, je n'ai jamais trouvé l'occasion d'aller au Belize. Est-ce intéressant? Je n'en sais rien. Personne ne parle du Belize.
-Tu me raconteras, fais-je à Roberto.
Entre temps, j'apprends par un ami commun, qu'il s'agit d'un voyage de croisière avec des haltes dans les ports (le Belize est donc un choix économique), ce qui refroidit mon enthousiasme. Mais voici Roberto. Il vient de rentrer. Content. C'était son premier voyage loin de l'Europe.
-Alors?
Et de me raconter les sept jours de la croisière dans l'ordre du programme établi par l'agence, comme s'il entendait me vendre un billet de passage:
-Le premier jour, nous avons été transférés de l'aéroport à l'hôtel, ensuite nous avons eu un moment de libre, le soir nous avons dîné dans un restaurant typique… Le jour suivant, au Belize, les représentants des différentes agences attendaient sur le port… nous avons choisi la plongée...