mercredi 14 novembre 2018

Expérience genevoise 3

Dans un bar, rue Prévost-Martin, en vitrine, ainsi le veut la nouvelle mode, vous êtes exposé. Désespéré, je commande une canette. Une autre. Défilent toute l'arche de Noé. Des espèces, des variétés, des couleurs, toutes solubles dans le capitalisme, mieux qu'un programme de l'O.N.U. D'où une troisième canette: pour oublier. Et soudain s'installent juste derrière mon dos, en terrasse, trois skinheads. Habillement canal historique. Jeans javellisées, bottes rouges , têtes rases, polos. Mon moral remonte en flèche. Je sors. Je me réjouis de savoir comment ils se débrouillent. Après m'être présenté, je demande si je peux m'asseoir. Ce faisant, je leur glisse, afin de les rassurer, "j'ai quelques contacts chez Résistance helvétique". Ils sursautent, montrent le poing, menacent:
-Fous le camp ou on cogne! Nous sommes des redskins!

Expérience genevoise 2

A la Trocante, cette librairie d'anciens au choix formidable. A la caisse, le propriétaire Baronne. Autrefois jeune con, aujourd'hui vieux con. Je me faufile entre les tas de livres, les paquets de livres et les livres, cherche, ne trouve pas, prend ce que je peux, en viens à ma demande.
-Avez-vous quelque chose sur la philosophie des réseaux?
Recroquevillé derrière un pile de livres, plus aigri qu'un cornichon:
-Sur quoi? C'est quoi?
J'explique en deux mots.
-C'est pas intéressant.
-Dommage.
-Non.

Expérience genevoise

Dans le bâtiment de la nouvelle université, rue Carl-Vogt, au milieu des ces jeunes magnifiques, femmes aux longs cheveux, gars solides, qui tous font plaisir à voir et j'imagine, ne demandent qu'à s'aimer et à s'entrelacer, à boire et rire, et jouir. Et que voit-on au sol? De gros autocollants ronds qui incitent à se méfier les uns des autres. Messages idiots, délétères: "il m'a mis la main aux fesses", "tu n'es pas obligé de supporter tous les regards", "depuis que j'en parle, ça va mieux"

Rêve

Avec l'écrivain O.T. dans cette salle à boire. La serveuse ne vient pas. Je me lève pour la quérir. Elle file. Je sors du café. Tout en me sachant attendu, je m'éloigne. Désormais, il me faut faire le tour de la ville. Le long de l'avenue, des kayakistes ruisselants. Ils tirent leurs embarcations de la rivière. Les dresse, les pose sur cales. Je bouscule un catamaran qui tombe. "Ce n'est pas moi!", dis-je au chef de groupe. Je me rapproche du café où m'attend O.T, mais voici un marché. Je me faufile entre les marchandises éparpillées au sol, foulards, bracelets, encens, ceintures. Les chemins se referment. Je piétine des sacs, des mouchoirs, des montres. Est-ce grave? Sans perdre de vue mon but, j'interroge les hommes assis au milieu de la pacotille. Ils m'ignorent. Le café est encore loin.

mardi 13 novembre 2018

Cravate

Malgré la cravate de l'hôte, le couple nous fit bonne impression. Cet objet usuel n'était pas en tissu mais de métal. Raide, patiné, il obligeait ce Monsieur d'âge moyen à parler haut et fort, le menton tendu. Au cours de la soirée, égayée par des chanteuses burkinabés, nous comprîmes que toute la vie du château tournait autour de cette cravate. A l'heure de gagner nos chambres, le maître d'hôtel l'enferma dans une vitrine. Cet enfermement fut précédé d'une courte cérémonie à laquelle les jumelles du propriétaire nous convièrent avec insistance.

New age

Rêver toute la nuit de l'hyperindividu. De la façon dont il considérera son corps et son esprit, ces deux composantes vides de l'être brut et, rationnellement, après évaluation des plaisirs recherchés, placera des demandes d'achat pour devenir quelqu'un, bifurquant à l'occasion sur la foi d'une publicité ou par l'effet de la concurrence mimétique.

Emballement

Et dans ce silence, au village, sans raison, l'esprit s'emballe, les nerfs sont agacés, je donne dans toutes les directions. L'essai, je crois. Hâte d'en finir, conscience que cela avance à petits pas. D'où cette accélération à vide. Comme pour me venger, je multiplie les affaires: élabore un projet de réseau d'affichage électronique, me renseigne sur les fabriques de T-shirt au Cambodge, compile les extraits de ce Journal pour une revue parisienne, achète des billets d'avion, fais les plans de notre future chambre en bois, réserve et annule des hôtels, étudie mon "knife ans tomahawk throwing guide", mène mon vélo à réparer, cuisine indien et castillan. Si bien qu'il semble que je suis en train de courir - sur place - un marathon doublé d'un parcours d'obstacles.

Confusion

Les sociétés vieillissantes confondent religion et charité, les jeunes religion et puissance.

lundi 12 novembre 2018

Skis

Pris livraison de mon matériel de randonnée. Skis, peaux, crochets, bâtons télescopiques et radar de cou. Le vendeur s'arrête de trier ses champignons. A peine m'a-t-il salué:
-Tu cois que c'est possible toi? Personne n'a franchi le seuil de ma boutique aujourd'hui et maintenant que tu es là, voilà deux clients. Bouge pas, je reviens!
De retour, il vérifie mes achat, règle les fixations.
-Là.
-Et le radar.
-Ah, oui.
-Comment ça fonctionne?
-Oh, tu verras bien. Demande à ton voisin, le guide.
Et il retourne à ses champignons.

dimanche 11 novembre 2018

Dit-il.

"Notre mission est de conserver les actifs."

Bois

Par temps de brouillard, jours paisibles, coupés du temps. Le chat miaule devant la maison. Dans son lit la rivière coule sur une demi-largeur charriant des eaux de pluie terreuses. Il a neigé sur les sommets, mais avec des températures aussi hautes le ciel ne blanchira pas les rues avant décembre. Hier, Bustos a débarqué une tonne de bois. J'étais allé le chercher à la ville, dans cette zone industrielle où il travaille avec ses fils, des gaillards velus, comme sortis de la grotte. En approchant de leur repaire, je vois qu'il n'y est plus; à la place, un terrain éventré.
-Bon dieu, dis-je à Gala, ils ont rasé!
En fait, je me trompais de trois numéros. Leur affaire est plus bas dans la rue. Les homme se tenaient dans le local. C'est une baraque posée plus que bâtie, sans porte, sans confort. Elle sert à la fois de bureau et de cuisine, on y voit un lit. Un vieillard est assis. Il porte une cape. Son physique rappelle celui d'Antonin Artaud dans Napoléon. Tandis que le père énonce "du mélange, mille kilos.. et du petit, vous en prenez? Alors deux sacs!", un collègue griffonne la commande sur un bout de papier. Un des fils se tient devant la table. Il déballe des chewing-gum, bonbons, ficelles au sucre et caramels, les renifle et les jette dans un sceau remplis d'épluchures. Quand l'autre a fini de noter, Bustos fait:
-Voilà! On vient quand, maintenant?
-Plutôt demain.
-Demain?
Les personnes présentes dans le local s'interrompent.
-Le matin?
-Pas trop tôt.
-Onze heures.
Alors celui qui a noté la commande:
-12h30, après on mange.
Tous grognent pour approuver. Et Bustos:
-Merci Alexandre (car je viens de lui rappeler mon prénom).
Le lendemain, à l'heure dite, il recule le camion dans notre rue, lève le pont, renverse les mil kilos de bûches sur le pavé.
-Tu crois qu'il va neiger Alexandre?
Il encaisse, s'en va. Le silence revenu, le voisin passe la tête par la porte cochère de sa maison:
-Hé!
-Oui.
-J'arrive, on va rentrer ça!
Il pose sa canne et pendant une heure porte mon bois.