samedi 30 juin 2018

Ducasse

Mort à vingt-quatre ans, Lautréamont, dont on ne sait à quoi il succombait, est peut-être mort deux ans plus tard. Venu de Montevideo étudier dans les Pyrénées - Pau et Tarbes-  puis à Paris où il écrit les Chants, il est inhumé dans une fosse commune en 1871, exhumé l'année suivante, à nouveau enseveli. Etrange constat pour notre époque si proche qui cultive le détail jusqu'à l'aberration, l'acte de décès du poète mentionne "sans autres renseignements"; à distance, cependant les enquêtes, on ne sait toujours pas.

Francis

Fukuyama avait raison- ce qui confirmerait, c'est mon avis, qu'il était commandité par les think-tanks néo-libéraux- nous touchons à la fin de la dialectique, c'est à dire à l'inopérabilité de l'argumentation dans un système techno-instrumental qui projette toute position de discours sur un écran blanc où aussitôt il s'efface au profit de la narration générale

Juste

Tout ce que tu sais faire, d'autres le font mieux que toi. Médiocre si tu pars de l'idée, juste, vérifiée, paramètre de pouvoir, que ces autres, en général, ne sont pas là. Juste, moralement s'entend, si tu vas les chercher.

Simple

Compris. Enfin! Ils - sont plus nombreux. C'est tout. C'est assez. Du moins dans l'esprit des malfaisants. Par voie de conséquence, c'est eux, le nombre, que le pouvoir, pour demeurer pouvoir, favorise. Contre l'Europe mourante. Entendre: ses habitants. Et - par voie de conséquence (toujours) - les communautés résiduelles, égotistes de tous bords, sexualités déviées, écologistes et amis de animaux, anti-cigarette ou pro-éoliennes, mises en service et subventionnées, permettent aux tenants du projet de reconformation du peuple, ces psychotiques découplés, d'occuper la scène et de faire spectacle tandis que le drame - nommons: la destruction de la liberté, celle de la conscience des blancs héritiers de civilisation- s'organise en coulisse.

Allemagne

Station du S-Bahn Leuchterbergring - si je descends ici, il me faudra marcher le long des chantiers, des immeubles de bureau, longer les routes d'accès du périphérique. Dépliant la carte du réseau, je constate qu'il existe une station Berg-Am-Laim. Pourtant, à l'information de l'aéroport, j'ai bien précisé que c'est là que je me rendais. Extraordinaire, ce sentiment d'être affronté à des gens qui ne font pas leur travail! Auparavant, même situation, cette fois dans une boutique de téléphonie. D'habitude, je n'utilise pas de portable, mais je viens de faire deux mille kilomètres pour rejoindre Gala, mieux vaudrait qu'elle puisse me joindre si elle ne trouve pas l'hôtel. Sauf que la vendeuse fouille son tiroir à la recherche d'une carte SIM pour équiper l'appareil à Fr. 5.- que j'apporte, après avoir retourné ma carte d'identité demande "ce que c'est", photographie la carte recto-verso, pianote mollement sur son écran et déclare:
-Je ne peux pas, c'est bloqué.
Moi qui ai fait des efforts pour que mes phrases allemandes soient correctes, je ne comprends pas les siennes qu'elles à dû obtenir sur internet en copié-collé avant de venir poser ses fesses dans la boutique.
-What language do you speak? Lui dis-je excédé.
Et je veux dire "de quel tiers-monde sortez-vous?", ce qui la pique au vif. A quoi elle répond (en allemand d'internet):
-C'est bloqué.
Et voici que les dames de l'aéroport, celles-ci toutes munichoises, ne savent pas qu'il existe une station Berg-Am-Laim. J'y descends. Matériellement, par des escaliers, puisque la voie est aérienne, et me retrouve dans un quartier que je connais pour y être venu plusieurs fois à vélo mais dont je ne sais pas du tout l'insertion dans le plan général de la ville. J'emprunte un tunnel, aboutis sur un chantier. Repars dans l'autre direction. Là, une droguerie et un supermarché que je reconnais, nous y avons bu une limonade avec les enfants en août dernier. A une dame, je demande le Holiday Inn. J'énonce la rue. Elle explique. D'une manière si confuse, que je finis par dire:
-Là, tout de suite... à gauche ou à droite?
Confusion d'autant plus étonnante que la rue recherchée est à cent mètres. Une fois repérée ma direction, je m'installe sur la terrasse d'une Tratoria, commande de la bière et - pour la première fois depuis sept, huit, dix ans? - une pizza. Que je goûte à peine, plongé que je suis, pour la troisième fois, dans la lecture de l'essai de Besnier, "Demain les posthumains?". Puis l'hôtel, bloc blanc hachuré de vert qui ressemble à un frigorifique (Fr. 160.- la nuit tout de même). La chambre, rectangulaire, vaste, avec écran plat intégré, donne sur un chantier. Au niveau réception, les écrans sont allumés. C'est l'heure des matchs. En passant, le personnel turc, pakistanais, magrébin, lorgne le score. Je tourne une table ronde, la dispose de façon à suivre le match et voir, à travers la baie vitrée, l'allée d'accès au Holiday Inn, celle par où viendra Gala. Tout en avalant une canette de Helles, je pense : "elle ne viendra pas".


Majoritaire

Dans une société du haut-parleur général, la pensée majoritaire ne peut être ignorée. Mais l'acte d'adhésion reste libre. Hélas, il ne suffit pas de le dire, pas même de le savoir. Ce qu'il s'agit de se remémorer à chaque instant, c'est que la pensée majoritaire, d'abord n'est pas la pensée de la majorité, mais une pensée pour la majorité, ensuite que la vérité, parce qu'elle n'existe pas, peut statistiquement coïncider avec la pensée majoritaire, mais que la coïncidence demeure l'exception.

Mobilisation

"Tout est sous le signe de l'action et d'une action qui s'auto-active, d'une action "auto-mobile". Tout ce qui est potentiel doit se réaliser, rien ne peut rester en réserve. Si bien qu'une pensée critique ne peut même plus en appeler à une autre mobilisation - elle doit être purement et simplement démobilisatrice, car même les éthiques du sujet sont encore des mobilisations". Yves Michaud, "Humain, inhumain, trop humain".

Dodge

Déposée vingt jours sur un terrain vague, la Dodge, pourtant noire de carrosserie, ressemblait hier à une vielle meringue constellée comme elle était de toutes les chiures d'oiseaux qui lors du passage dans les couloirs aérien chient de sorte qu'il me fallut décrépir une moitié de pare-brise pour l'amener jusqu'à la station de lavage la plus proche et lui rendre figure. De retour au village, j'inspectai le capot, les portières, les pare-boues, incomplètement satisfait, si bien qu'en soirée, armé de chiffons microfibres et de ce produit de Formule 1 vendu à l'encan pas des gamines en demi-décolleté sur les aires de parking des supermarchés, je sortis pour donner du brillo à la Dodge, persuadé de pourvoir travailler dans la plus grande discrétion. Or, des promeneurs pique-niquaient devant les panneaux de randonnée. Je les saluais et déplaçais la voiture, conscient du ridicule de l'opération, le nettoyage d'un véhicule plus propre que propre. Sur ce, je le positionnais sur le terrain vague, mais là encore, manque de chance et signe de l'été, l'une des maisons accueillait dans son jardin une famille. Tout de même, je sortis ma bombe de mousse, mes chiffons technologiques et commençais de tartiner, de polir. Et je me disais: "peut-on être plus ridicule?" Puis, révisant ce jugement, je me dis: "si c'est ce que tu veux faire, tu n'es aucunement ridicule!" Aussitôt, je relevais la tête et entrepris de briquer la Dodge pour qu'elle ressemble à une pépite.

Vie

Plaisir immense à être seul et silencieux, libre de me mouvoir dans le temps et dans l'espace. Inutile de chercher: la liberté, c'est cela. Immédiatement réalisable à condition d'accepter un haut niveau de solitude et une simplicité quotidienne qui, par définition fragile, peut amener à en rabattre sur les conditions matérielles. Pour autant, jamais plus je n'échangerai ce privilège pour les fausses timbales du carrousel économique. La difficulté, rétrospectivement, étant de défusionner la société et le monde pour s'extraire au forceps de la camisole chimique dans laquelle nous enferme les machinations de ces vampires qui ne vivent que sur le train de l'image, donc sur le pillage des vraies sources de vie.

Prochaine génération

Le voisin, habitant régulier de la ville, a bâti dans son jardin une piscine de la taille de deux baignoires. En début de semaine, le grand-père couvre l'eau, enclenche le dépurateur et coupe les bandes herborisées. Le vendredi, sa femme balaie les dalles. Samedi matin, le couple de retraités débâche et entoure la piscine de son nécessaire: chaises, tablette, parasol. Enfin, arrive leur fils et son enfant, une fille de six ans, cheveux courts, en surpoids, criarde. Elle entre dans l'eau, barbote sous le regard protecteur de la famille. Celle-ci, distribuée autour du bassin, répond à ses moindres caprices. Les pleurs et les cris indiquent assez son niveau d'exigence; auxquels les parents, béats, se plient. L'amusant est que dehors, dans cette société qui déjà tend les bras à la gamine choyée comme une princesse de Maharaja - nous sommes en Espagne - il n'y a pas de travail, pas d'argent, donc aucune possibilité de de construire une vie dans l'ordre du désir et que, dès maintenant, plus de la moitié des demi-adultes de vingt, trente, parfois trente-cinq ans, ne subsistent que grâce au secours de la famille.

Maillon paléontologique

Pour être tombé hier sur le cliché d'illustration d'un fait divers informant de l'attaque d'un cueilleur de palmes par trois éléphants sauvages d'Asie (trois pachydermes aux oreilles battantes broutent la savane), je rêve que l'on m'établit sur un pont de pierre datant d'un époque antéhistorique en vigile de la naissance de l'humanité. Défilent alors sur le parapet des créatures mi-humaines mi-bestiales en un cortège à vocation paléontologique qui se donne pour tâche de me raconter, contre l'enseignement de l'académie, la véritable origine du monde. Ma fascination est telle qu'elle exclut d'emblée toute peur, ce que je fais savoir, par delà les siècles à mes congénères, les encourageant à regarder la vidéo de ces franchissements de pont s'ils veulent découvrir la vérité. Eux se résistent. Le document en main, je les poursuis, les harcèle.
-Il faut voir ça, il le faut!
De retour sur le pont, une dernière espèce, composée de géants à l'abdomen ballonné, annoncent qu'ils vont me percer les yeux. Ils enfoncent trois fois une aiguille sous le niveau de la paupière, tandis que, les yeux clos, je vois la pointe métallique pénétrer ma chair.

Oral 2

Fascinante translittération d'un conte de la tradition orale maya, H-k'ankabi ok, dont j'ai obtenu le texte dans un marché au puces de la région de Chunhuhub, les premières phrases signifiant à peu près: "je vais vous raconter l'histoire de Hapain Kan telle que me l'a rapportée ma mère une nuit de belle lune…"

Oral

Yantún bin huntul x-nuk u yábil u k'abae' H-K'ankabi Ok. Le t'un bine xi'pala' hach ku t'ú'ubul u yuúbu tsikbal tsúlo'ob h-k'iwik, taak u tal u sástal bin tu bin tu yotoch h-wenel, le tún bin kan' k'uchuke' ku ho'op'ol u k'éeyel Tumen u chich, ku yá'alaal bin tie':
-Xi'ipal tu'ux...

vendredi 29 juin 2018

Recevoir 2

Voilà, c'est confirmé, je vis avec une chauve-souris. A en juger par l'heure de publication de cette note, on verra que je n'invente pas. Le spécimen a pris son envol il y a quelques minutes comme je m'exerçais à voir dans le noir (du sport militaire).  Et il ne s'agit pas d'un animal de pochette-surprise; déployé, il mesure trente bons centimètres. Pour ce qui est de l'apprivoiser, je me riais, mais là, c'est autre chose: comment l'expulser? Le truc que j'appliquais autrefois, ouvrir des fenêtres éloignées pour créer une couloir d'air, ne fonctionne pas. Cette chauve-souris est espagnole, ou alors l'espèce à muter. Plus avant, je me demande comment elle a pu séjourner dans ma chambre à coucher depuis mercredi sans que je remarque sa présence, puis migrer d'un étage. La nuit, elle doit manger mes provisions dans la cuisine. C'est ennuyeux. A l'heure d'éteindre le salon et de pirater un film, mon hôte tourne dans la pièce.

jeudi 28 juin 2018

Père

Quand on regarde ce que l'on fait, et que l'on peine à comprendre, on s'aperçoit souvent que son père a fait de même, lui aussi sans comprendre. Mais peut-être ne faut-il y voir qu'une ruse de l'esprit destinée à nous défausser de notre responsabilité.

Scénario

Quand toute l'histoire aura été mise en fiction, nous n'aurons plus de passé.

Pingu

L'année de la naissance de mon fils Aplo, j'exerçais un métier formidable, je traduisais Pingu. Ce pingouin ne parle pas, il baragouine un jargon de pingouin. L'essentiel de ses journées se déroule sur la banquise en compagnie d'autres pingouins et chaque épisode de la série a son thème, la cuisine, l'automobile, le saumon. La multinationale envoyait par courrier secret un disque que mon patron décachetait puis nous prenions le tram, ensemble, religieusement, pour nous installer dans un laboratoire de visionnement de l'Université.
-Prêt?
Le patron éteignait la lumière, lançait le dessin animé. Si j'ai bon souvenir, l'épisode durait quelques vingt minutes. Pendant ce temps, sur la banquise, l'équipe de pingouins réalisait toute sorte de prouesses et parlait le pingouin. Quand le 'écran affichait le mot Fin, le patron rallumait. Le travail commençait.
-Le hameçon.
-Oh, oh, oh, comme tu y vas!
-C'est ce qui revient, le hameçon par-çi, le hameçon par-là....!
-Pas assez parlant.
-Pingu prend des risques.
-Trop long.
-Un poisson qui résiste.
-Cérébral. Je propose Pingu pêche!
-Pingu pêche? Tu te fous de moi? Mais il pêche tout le temps. Il ne fait que ça, pêcher, dans tous les épisodes il pêche.
-Bon. Zut!
-Oui.
-Pingu se jette à l'eau...
-Répète.
-Pingu..
-Pingu se jette... Mais c'est pas mal ça!
Et le patron rallumait, nous quittions notre sous-sol, nous reprenions le tram avec le sentiment du devoir accompli.

Jardinier

Payé à l'heure, notre jardinier madrilène qui n'était qu'arroseur, pour gagner son salaire, arrosait pendant deux heures.

Non-être 2

Les populations n'ayant, de façon générale, dans le cours de l'histoire, pas grande compréhension du fonctionnement de la langue, les idéologues doivent composer avec la chose la plus opposée à l'idéologie, le bon-sens. L'entreprise actuelle de reconfiguration des moeurs par la destruction du lexique est vouée à l'échec; de ce fait, il se prépare une phase de terreur.

Non-être

Ce 27 juin, les députés français ont voté la suppression du mot "race" de la Constitution. Quelque chose qui n'existe pas ne pouvant être nommé, rien ne m'empêchera à l'avenir de me présenter ainsi: Alexandre Friederich, nationalité suisse, nègre, écrivain.

Galasaga

"Tu ne comprends donc pas!" Et Gala de m'expliquer ce qu'elle peut et ne peut pas! Dix-huit ans après le début de notre relation, j'ai beau être habitué, c'est agaçant. Les messages se croisent, se contredisent. Je cherche des réponses, je trouve des questions. Gala dirait de même, j'imagine. Mon motif permanent: "viens à Agrabuey!". Gala fait alors valoir que j'ai acheté cette maison pour en faire un refuge de guerre. "Il n'a jamais été question d'y habiter!". Elle a raison. Je réponds: "où veux-tu que j'aille?". Elle répond: "c'est cela qu'il s'agit de décider!". Nous voilà bien. A Noël, débarquée à Barcelone, après les fêtes, après le départ des enfants, après le sapin et les chocolats, elle n'a pas voulu venir jusqu'à Agrabuey; en mars, il y avait le médecin, l'autre médecin et le troisième ou quatrième médecin, dont les rendez-vous placés sur le calendrier à bonne distance bloquaient la venue. Puis le dentiste. Et Gala ne cessait de me rappeler que nous avions prévu d'aller à Bordeaux chercher un appartement (on se doute que ce n'est pas mon idée, vu l'horreur que j'ai de la société... enfin, de la France). Mais, lui opposais-je, Bordeaux, Bordeaux, d'accord, mais non sans avoir séjourné auparavant à Agrabuey, te souviens-tu? Se souvenir, elle le devait bien puisque nous avions, au terme de longues négociation, établi un programme des dates et des lieux de l'été jusqu'en octobre, liste qu'elle avait aussitôt bouleversée, ou plutôt exclue après mon départ de Suisse pour me donner rendez-vous à Florence, non, à Venise, où elle viendrait me chercher à l'aéroport pour, disait-elle, m'emmener dans un appartement prêté par une amie, désireuse qu'elle était de commencer "lundi" un cours de dessin académique. Seulement, se rendre d'Agrabuey a Venise, calculaient les moteurs de comparaison, c'étaient dix-sept, vingt, dans certains cas, les moins onéreux, trente heures de voyage. A ces conditions, nous pouvions aussi nous voir à Byron Bay, au sud de Brisbane, ne serait-ce que pour partager l'effort (aussi par ce que j'aime cet endroit). J'insistais encore, "viens à Agrabuey!" Cependant, mon vélo était envoyé, il attendait poste restante dans les Pyrénées et ainsi, un compte à rebours avait commencé, il me faudrait aller le chercher dans les dix jours faute de quoi il serait réexpédié à l'officine andalouse. Je proposais de se rejoindre à Madrid. J'irai en train, rejoindrai Gala à Barajas et de là, comme nous avions coutume de le faire, nous prendrions le car pour Salamanque. Ensuite, retour à Madrid, train pour Saragosse et bus pour Agrabuey. Cela peut paraître compliqué, mais je faisais valoir: "tu es à une heure d'avion de Madrid et je suis déjà en Espagne!" A la fin j'eus l'idée saugrenue de proposer Munich. C'était un peu lâche: je sais que Gala aime cette ville. Je trouvais un vol au départ de Madrid. Cherchant encore, je vis qu'il existait un vol de retour sur Saragosse. L'affaire s'arrangeait. Le projet capota: les prix des hôtels! Exorbitants! Fin de la discussion. Suivit un jour de louvoiements, nos messages commençaient par "c'est dommage...", "si tu savais...". Puis je repiquais: "voyons-nous en Bavière!" Car à pianoter sur ma tablette (à grand peine, car, j'en ai fait mention dans une note précédente, elle a perdu toute sensibilité), je vois que les prix des chambres ont brusquement baissé. Le message que j'envoie à Gala propose alors de se rencontrer à Berg Am Laim, le quartier sur la colline, dans les hauts de Munich. Il y a là un hôtel à prix accessible. Gala annonce qu'elle viendrait en voiture puis irait directement à Padoue. De de fait, la dispute reprend. Ainsi elle craint la fatigue du voyage en avion et n'hésite pas à faire mille kilomètres de route? Réponse: "ça n'a rien à voir, je suis dans "ma" voiture!". Soit. Nous sommes sur le point de tomber d'accord, d'autant plus que je trouve un vol direct avec la Norwegian Airlines Malaga-Munich. Alors, je constate que je ne peux pas acheter de billet d'avion ayant codé ma carte de crédit avec un téléphone resté en Suisse. Mais - on l'oublie - il existe des agences de voyage. Paco, avec qui je parle de course à pied et de natation, des cent-un kilomètres de la légion et du chemin de Saint-Jacques m'achète un billet pour Munich. Je confirme: "je serai dimanche à Munich!". Message de Gala, "je vais essayer".  Autre message: "j'ai des habits à aller chercher et il faut que je passe à la pharmacie..."

Quelques hommes

Cette remarque de Guy Debord qui concerne le surréalisme pourrait aussi bien s'appliquer à l'immigrationnisme: "Le refus de l'aliénation dans la société de morale chrétienne a conduit quelques hommes au respect de l'aliénation pleinement irrationnelle des sociétés primitives, voilà tout."

Fin du voyage

Au bord de mer, dans le nouvel appartement loué en février, où, avant d'arriver à vélo hier, je n'ai dormi qu'un jour. Il est en soupente et donne sur la Plaza mayor et les montagnes rouges. A part avaler des bières, je ne fais pas grand chose. Si, je lis un roman policier trouvé dans un café, un Boileau-Narcejac. Bien écrit, bien mené, inventif. A chaque ligne, je me dis, je vois pourquoi je ne lis jamais de roman policier, que c'est ennuyeux! Puis je démonte le vélo, le glisse dans un carton, l'amène à la poste pour envoi et, par la même occasion, je récupère le jean envoyé en poste restante depuis Agrabuey, ma tablette, deux livres de philosophie et un haut parleur portable. Après, je vais à pied au centre commercial -celui qui se trouve derrière l'autoroute et les montagnes rouges- dans l'idée d'acheter une chemise et des chaussures, curieux également de savoir ce que projettent les six salles de cinémas. Résultat, côté vêtement je n'achète rien, côté cinéma c'est la misère. Même dans mon état de fatigue, je ne peux imaginer consacrer une heure trente à regarder de tels navets hollywoodiens. Retour sur la place où le serveur a compris: ce sera un cannette, puis une deuxième, une troisième... Un match de foot aussi, qu'on ne me demande pas quelle équipe, j'ignorais que le Mondial avait débuté. Le lendemain, un mercredi, est jour de marché. Je me remets en quête de la chemise et des chaussures. Se promener en sabots chinois à l'étape, mais ici! Et puis il me faut une ceinture. Si j'ai bien empaqueté un jean à Agrabuey, j'ai oublié la ceinture et un jean neuf, ça tombe. Un gitan me vend une ceinture de cuir noir Hecho en España pour 4 Euros. Pour les chaussures, je renonce à les trouver chez les chausseurs, je vais à la quincaillerie et choisis une paire de godillots avec embouts renforcés, ceux-là mêmes que j'ai achetés en janvier à la veille du déménagement n'ayant aucunement l'intention, de me broyer, pour la deuxième fois dans cette vie, le pied au cours d'un chantier (la dernière fois, à Gimbrède, c'était une fenêtre entière, les traces sont là). Le troisième jour, Mamère arrive à l'aéroport. En même temps commence, recommence, la discussion avec Gala: "où se voit-on? que fais-tu? se verra-t-on jamais? viens! non, toi! mais enfin!" Elle est à Genève, à écouter France-Culture, à Genève chez son amie, chez le médecin, ne peut pas venir, ne veut pas rester, ne peut décider seul, demandera au médecin. Je vais à l'aéroport. Mamère est là.

Luv

Olofso m'appelle. Troisième jour des examens, Luv est en pleurs, sentiment d'avoir mal fait, mal répondu, craignant d'échouer.
-Tant que ce n'est pas fini, ce n'est pas fini.
Réponse sibylline qui agace Olofso, et que j'explique ainsi:
-Quand au trentième kilomètres du marathon je suis fatigué, je me dis que je ne suis pas fatigué, je n'arrête pas de courir.

Sans écriture

Durant le voyage à vélo, état opposé à celui qui m'a fait écrire il y a vingt ans Trois divagations sur le Mont Arto ou encore, quelques années plus tard, Ogrorog. N'affleurent à l'esprit que des bribes de phrases. Ignorées, elles s'effacent. Je ne travaille pas. Je laisse couler. De même avec le paysage: objet pour le regard, il file. Aussi, cette méthode de roulage-écriture m'obligeait à m'arrêter sans cesse pour prendre des notes (sur un carnet fixé au guidon) car, on s'en doute, ce que l'action produit dans un cerveau chauffé ne peut-être retrouvé dans un cerveau froid. Il en va ici comme des séquences du rêve. Leur poids d'évidence nous persuadent qu'elles s'inscriront dans la mémoire; en réalité, à l'arrivée, fin d'étape ou pour le rêve éveil, il ne reste rien. Paradoxe de cette fuite à travers le temps et les lieux, s'il est plus proche de la méditation et fait la part belle au corps, il est d'emblée inénarrable.

Jours

Cette capacité à s'affronter à des problèmes simples auxquels on apporte, dans l'ordre du programme et avec une méthode à chacun adaptée, sa solution, en prenant garde de détailler les phases de la solution de façon à occuper pleinement la journée, aller prendre le pain, faire les lits, boire le café, sortir le chien, rentrer le chien, se rendre au supermarché, écouter la radio, aérer l'appartement, secouer la couverture du canapé, vérifier que la voiture est toujours dans le garage en espérant croiser quelqu'un avec qui bavarder, ressortir le chien, préparer le dîner...

Commande

-Rappelez-moi!
-Double décaféiné dans un verre à bière, dit la dame au garçon,
Et comme il s'éloigne:
-...avec de la glace, et de la saccharine!

mercredi 27 juin 2018

Sexe des femmes 2

Terrible pouvoir des femmes qui n'ont pas de pouvoir sexuel.

Sexe des femmes

Terrible pouvoir des femmes, qui est sexuel. Terrible pouvoir, qui n'est que sexuel.

Expérience

Imaginons un groupe d'individus au cerveau mal fait, pauvrement critiques et donc enclins à croire, surtout, par voie émotionnelle, aux argument d'autorité, ici incarnés dans un expérimentateur. Ces individus ont droit à tout - confort, vie sexuelle, divertissement, drogue, soins, argent - à condition d'admettre que le soleil n'existe pas. Une partie des individus va répéter qu'"il n'y a pas de soleil". Elle sait que cette idée est contre-nature, mais elle part du principe que le mensonge ne portera pas à conséquence. L'autre partie des individus préfère se taire - après tout, soleil il y a.
Deuxième temps. Des arguments sont développés par l'expérimentateur prouvant qu'il "semble" y avoir un soleil et ceux qui croient qu'il n'y a pas de soleil sont favorisés par rapports aux contradicteurs. Plutôt que d'admettre qu'ils sont favorisés parce qu'ils se mentent, ceux qui se mentent tendront mécaniquement à croire qu'ils sont favorisé parce qu'ils ont raison (loi de l'égo).
Troisième et dernier temps: la seule chose qui s'oppose au confort intellectuel des individus qui dans le groupe ont accepté de croire que ce qui existe n'existe pas sont les contradicteurs, soit le reste des individus. Pour que la vérité soit complète, ils devront être éliminés.
Mais, tel n'était -bien entendu- pas le but de l'expérimentateur.
Souvenez-vous, il n'avait pas de but.

Contre les barbares

L'erreur philosophique consiste à imputer des approches existentielles occidentales, dégénérées, ce qui en l'occurrence veut aussi dire évoluées, à des populations qui n'ont jamais réussi à pénétrer le champ de la rationalité, nommément, puisque c'est aujourd'hui le problème, les natifs de l'Afrique. La limite de leur action est la mort, il n'y en a pas d'autre. Ainsi, tant que nous ne bornerons pas leur tentative d'augmenter leurs chances existentielles, par  ailleurs légitimes, par la mort (et non la seule menace de mort), telle qu'elle borne en effet leur action dans leur pays d'origine, il n'y aura aucun arrêt aux tentatives de ces peuples exogènes de se propulser sur la scène mécanisée des grands centres de productions occidentaux, où tout ce qui ne met pas fin à l'action personnelle est déjà bénéfice.

Poubelle européenne

Une question à se poser dès maintenant, même pour les plus niais (ou les plus peureux) d'entre nous, ceux qui ont la religion de l'Etat, verbalisent et incarnent la propagande destructrice des gouvernants : où émigrerons-nous lorsque nos pays seront habités par les populations abruties, décervelées et sans-projet du tiers-monde?

Silence-espace

Vertu du silence. De l'espace aussi, mais du silence. Conjugués, c'est encore mieux, comme si chacun obtenait toute sa mesure. Les villes. Ah, les villes! Peut-être dans l'histoire, peut-être quand elles étaient villes des hommes, tapisseries vivantes, mobiles, parlantes, chantantes, mais dans notre siècle nouveau, réduites à des grandes machines ponctuées de lois de circulation et de lois de liberté? Et je ne fais pas une apologie de la nature. Il ne s'agit pas de chanter un retour, mais bien de pénétrer dans un espace où les limites du corps et de l'esprit sont ressenties autrement que comme des carapaces qu'il faut sans cesse colmater sous peine d'attaques, de viols, de défaite de l'intériorité.

Voyage 11

Affreux. Comme prévu. Non, pire. Cela n'était pas prévisible. Que personne ne me dise que l'Andalousie est plate. A la réflexion, personne ne me l'a jamais dit, mais l'image d'Epinal y est pour beaucoup: on voit des plages, des vagues, des terrasses et on en conclut que le pays est plat. Dès la première heure, au sortir de Rute, je monte. Petit col, mais raide. Puis un second, un troisième. La carte disait vrai. Surtout les chiffres. Avec l'ordinateur embarqué plus moyen de s'en conter. Si la carte indique un sommet à 960 mètres, l'écran affiche ces 960 mètres au moment précis où je passe devant le panneau: puerto de Léon, 960 metros. Celui-ci est le dernier, mais je crois bien ne jamais l'atteindre. Tout en montant, je ne cesse de redescendre, de planer, de redescendre et de monter encore: jamais le compte n'est bon. A 940 mètres, il est permis de rêver: "il n'en reste plus que 20!" Mais non, je perds des mètres: 938... 920... Ainsi de suite, plusieurs fois. Je pensais m'attabler chez José, au Marinero, dans mon quartier, à l'heure du menu. C'est raté. En fin de compte, je vois le panneau du col du Lion, je le touche, j'y suis, et la mer. Alors je descends sur 19 kilomètres, freinant à toutes forces, pour raboutir au centre de Malaga où je commande une bouteille de rouge et de la paella.

Voyage 10

Sentiment de voir le bout. Un peu comme dans le jeu "à qui verra le premier la mer". C'est d'ailleurs elle qui est au bout, à Malaga, mais il reste deux étapes encore, la seconde étant, si j'en crois la carte, redoutable, en ce qu'elle compte cinq à six cols, de faible altitude certes, huit cent, mille, neuf cent mètres, mais qui tout de même, additionnés, n'est-ce pas? Sans compter les 135 kilomètres de route... Et dans cet état d'esprit, j'arrive à Rute, où une aimable réceptionniste suédoise me reçoit dans un hôtel sans clients, puis m'accompagne au bar après m'avoir ouvert la piscine, dans laquelle, précise-t-elle, personne n'a encore nagé cette année.

Voyage 9

A Montoro, première ville andalouse où je passe la nuit, je me rends au parc pendant les heures chaudes et m'installe à côté d'une famille qui commande en terrasse des tasses de thé; lesquelles contiennent de petits escargots qu'elle aspire goulûment.

Egalité

Que l'on m'explique ce qu'il faut penser d'une femme qui déclare, quelques heures après avoir été nommée ministre de l'égalité par le chef de file du parti socialiste, qu'elle va défendre l'égalité sinon qu'elle est objectivement antidémocrate et antilibérale?

La revanche du cuisinier mexicain

Emission de cuisine à la télévision. Format court. La reporter que la chaîne dépêche s'entretient avec un Mexicain de Madrid spécialiste de la limande frite. En général, intimidé par le micro, le professionnel annone. Ici, c'est le contraire. Le Mexicain prend le pouvoir: il joue, surjoue, parle et frit, jongle avec les poêles, les farines et l'huile, ébouillante, allume, coupe et découpe si bien et si vite que la reporter prend peur, bafouille et se tasse.

Spécialité

Spécialité de Gala, donner une échéance qu'elle recule sans cesse. D'abord cela concerne les rendez-vous puis le jour où elle pourra fixer un rendez-vous, enfin, le jour où elle appellera pour dire quand elle fixera un rendez-vous.

Métier

-Ton métier?
-Je nourris Fred et Kévin.
Des hippopotames, dans un zoo.
-Et tu fais quoi?
-Je leur donne du fourrage devant les visiteurs en divisant le tas de foin en dix portions égales pour que les familles aient le temps de prendre des photos.

Voyage 8

Chute. Pourquoi, je l'ignore. Heureusement, je ne roulais qu'à 25 kilomètres-heure. Premier réflexe, le vélo! Car dans la Manche à part des moulins, enfin, des éoliennes et des champs raisonnés, il n'y a pas grand chose. Les tas de nuages indiquent les toits de villes, mais toutes n'ont pas de marchand de cycle. Je me relève. Main tordue, en sang, épaule heurtée, douloureuse, cuissard déchiré - rien de plus. Si, maintenant que je roule je constate que le guidon s'est déplacé. Problème tout de même - j'écris cela quinze jours plus tard - le bras, l'épaule et la main sont toujours affaiblis, signe que la chute n'était pas si bénigne.

Voyage 7

Une erreur tout de même sur ce voyage, d'autant plus coupable que je sais: il ne faut jamais emprunter un axe principal. Cela dit, l'erreur n'était pas toute évitable. D'abord j'ai traversé trois fois l'Espagne d'Oviedo à Malaga avec Monfrère en roulant sur la nationale 630 et nous ne croisions, selon les provinces (en raison des dépenses folles du gouvernement, lequel, bénéficiant de la manne de l'Europe, a doublé la route d'une autoroute, puis l'autoroute d'Etat d'une autoroute privée), pas plus de dix voitures à l'heure; d'autre part, faisant étape à Puertollano et placé face à une série de cols, il n'y avait qu'un itinéraire de possible sauf à rebrousser chemin. Ainsi, je me suis engagé sur une nationale. Des voitures? Peu. Des camions? Oui, des camions, mais là encore, peu. Se référer à la Suisse ne donne pas la mesure: quand bien même l'Espagne approche désormais des cinquante millions d'habitants, plus de la moitié vit dans les villes, ce qui vaut à ce pays de demeurer en partie vide. En l'occurrence, là est le problème. La route était tracée à l'américaine, à travers un plateau de 60 kilomètres. Placé à son début, j'en apercevais pour ainsi dire le bout, au pied de la montagne. Et donc, réflexe naturel, surtout quand on a la route pour soi, les automobilistes montaient à 130, 140, 150 km/h. Lorsqu'on roule trois fois moins vite sur la bande côtière avec un vélo de huit kilos, l'effet d'aspiration est monstrueux. Mais plus que tout, c'est l'angoisse qui pèse. Elle pèse si bien qu'à la fin de l'étape, s'ajoutant à la fatigue ou plutôt, libérée de l'effort, elle m'empêcha de dormir la moitié de la nuit.

Conférences

Si peu télévisuelles les conférences de presse du gouvernement que les journalistes, pour faire de l'image, filment les journalistes.

Radio

Vieil homme qui se promène un petit poste-radio collé à l'oreille.

Recevoir

En fin de soirée, pour divertir ses hôtes, il apportait sa chauve-souris apprivoisée.

Voyage 6

Ce maudit tourisme! Eh, oui! Car les touristes, ce sont toujours les autres. Et quand on va à vélo, les autres, ce sont avant tout les automobilistes. Par exemple, j'atteins Almagro. Ce n'est ni New-York ni Lucerne, nous sommes d'accord. Mais pas non plus Ávila ou Antequera - on voit que je fais un effort pour trouver des lieux toujours moins connus. Almagro, ce n'est rien, c'est Almagro. J'y suis pour déjeuner et voilà que ça se complique. Hier, dans un village de dix habitants (je parle du ressenti, non de la statistique), une bonne femme installée depuis 77 ans dans son bar (compte tenu de la fondation par les parents, précisons), m'a servi un lièvre confit chassé par son homme avec des haricots du jardin, et aujourd'hui à Almagro, parce que la municipalité a décidé d'en faire une ville touristique, impossible de dénicher un restaurant! Pourquoi? Parce que les bars sont des "lounges", des "snacks", des "buffets" ou des restaurants "à la carte"! Il n'est que de voir ces affiches de Botero (le peintre le plus ridicule du siècle dernier) qui pavoisent les réverbères. Partout ce petit gros à moustaches à demi-indien affublé du melon colonial me dévisage tandis que je fais le tour d'Almagro pour trouver un menu. Pour finir, je dîne bien et cher, dans un restaurant joli et prétentieux, conçu pour faire de l'argent et repars aussitôt, de toutes mes forces, maudissant comme j'ai dit le "tourisme" (il faudrait revoir la définition) pour atteindre, dans un décor de western, soixante-trois kilomètres plus loin, une station-service où je sors un Coca-cola (toujours le même) de la glacière. Avisant le pompiste, je demande:
-Qu'y a-t-il à Almagro?
-Almagro? Beuh... Ils ont ces façades blanches... Et un joli hôtel de ville... Bref, rien de spécial.
-C'est bien ce que je pensais! En tout cas, pour manger, c'est pas fameux! Dis-je encore énervé.
-Nous, nous avons le plus grand château d'Espagne, c'est juste là, à 16 kilomètres, le détour en vaut la peine.
Et le pompiste adolescent m'explique comment faire pour rejoindre ce château, puis dépité me voit partir dans la direction que je m'étais fixée, qui n'est pas celle du château.

Parc

Enfants qui marchent sagement à côté de leur mère, la main tenue, puis aussitôt arrivés devant le parc s'élancent.

1978

A Molina de Aragón, un café vétuste, plus exactement vieux et jamais retoqué, mais que je date sans hésiter, en raison du contenu, celui-ci correspondant précisément à l'année où, en Espagne, dans la région de Madrid, avec mes copains d'autrefois, je commençais de fréquenter les bars, savoir l'année 1978: tourniquets à cassettes offrant la musique de Bonney M., Calderon de la Barca et Gary Glitter, outres en peau de cochon et canifs de gitans, taureaux miniatures, affiches électorales de Fuerza Nueva et le patron, habillé comme à l'époque, gilet de laine sans manches sur la chemise à rayures, pantalon gris plissé, mocassins à pompons, allant sur ses quatre vingt ans. A la télévision passe une série sur l'hôpital. Sans jeu de mots: la vie de l'hôpital. Les patients confient leurs problèmes au docteur, dépression, cancer, jambe cassée, toux, puis le docteur, s'adressant directement au téléspectateur, répète son diagnostique, jugeant sur le ton de la confidence professionnelle des chances que le patient a de se tirer d'affaire.

Route

Etrange route qui visuellement descend, mais, mesure à l'appui, monte de 700 mètres.

Mal bâti

Pour des hiérarchies naturelles. Pas de statut ni de fixité. Pas de révérence contrainte. Révère qui veut, quand le mérite le révéré. S'établirait ainsi un groupe fluctuant et miroitant fondé sur un processus continu de reconnaissance des meilleurs, étant entendu que chacun a vocation a être, pour un temps, dans sa partie, le meilleur. Cela ne crée pas une société. Mais à quoi bon défendre ce qui, mal bâti, prétend l'être pour toujours.

De l'Etat

Les éditeurs d'Etat, ceux dont l'essentiel des revenus proviennent des caisses de l'Etat, et que je sache ce sont tous les éditeurs suisses, créent par leurs choix littéraires des écrivains d'Etat; ensemble, ils participent à ce conformisme normatif qui permet à l'Etat d'entretenir devant soi une fausse critique.

Pedro

La station debout a coûté à l'homme plusieurs milliers d'année d'efforts. Elle demeure un exercice exigeant. Par exemple, lorsque Pedro Sanchez, le nouveau premier ministre socialiste, a prêté à serment début mai au palais de la Zarzuela devant le roi Philippe VI, il oscillait dangereusement.

Voyage 5

Cañaveras, près de Cuenca, après 151 kilomètres. Ma première pensée, "il y aura une station-service". C'est le cas. J'ouvre le frigorifique, en tire un Coca-cola, le boit sur le bord de la route. Il y a aussi un bar, une service de pompes funèbres et un second bar, ce dernier très peu castillan, en retrait, jaune canari, précédé d'un mât sur lequel sont peints un couteau-fourchette et le "H" de Hôtel. La dame qui me reçoit, une Roumaine, décroche le téléphone:
- Enrique va venir.
En effet, voici mon homme. Je demande une chambre. Moment critique. S'il n'y en a pas, je suis bon pour rouler cinquante kilomètres de plus - le calvaire. Sa réponse est ambiguë:
-Je ne fais plus hôtel, mais j'ai une chambre.
Nous descendons d'un étage. Pour comprendre, il faut que j'explique que le bar donne sur la route, laquelle passe sur une hauteur de sorte que le reste du bâtiment est en fondations et ouvre sur les champs.
Un couloir, dix chambres:
-Prenez celle que vous voudrez! En revanche, le temps que l'eau chauffe...
-Aucune importance!
Je tends quinze euros à Enrique, lave mes habits, prends une douche froide, remonte au bar, boit des litres de bière, commande des pâtes aux Roumains. Au comptoir, se tient la folle du village. Les yeux en boules, elles roule ses cheveux, émet des bruits d'animaux. Quand je la regarde, elle se détourne. Elle entre et sort. Elle fume. Commande un verre d'eau.
-Qu'est-ce que c'est? Demande la Roumaine.
-Un verre d'eau s'il vous plaît!
-Un verre de quoi? Insiste la Roumaine pour montrer à la folle que rien n'est acquis. Puis elle lui apporte son verre d'eau.
A vingt-et-une heure - il fait grand jour - je descends, je me couche. Des meubles sont déplacés au-dessus de ma tête. Traînés au sol serait plus juste. Premier réflexe: cela ne va pas durer. Je me trompe. Quart d'heure, demi-heure, et ça continue. Je me suis déjà endormi et réveillé plusieurs fois. Maintenant, il fait nuit. Je retire mes tampons auriculaires. Le calme est revenu. Je vais plonger dans le sommeil quand le bâtiment tremble. Il est en béton, pas isolé et trente voitures déchargent leurs passagers qui se hâtent vers le restaurant, une fête commence. Je ramasse mes draps et couvertures, je longe le couloir. Pour les chambres, j'ai le choix. Je prends la plus reculée (toutes ne sont pas ouvertes). Les éclats de voix et les rires me parviennent toujours, mais assourdis. Au milieu de la nuit, quelqu'un dans le couloir. Ce que je redoutais: les mangeurs vont descendre, tous ont réservés, tous vont dormir à l'hôtel. Un bruit de serrure puis plus rien. Je m'endors. Le matin, je trouve la porte de la chambre fermée de l'extérieur. Pas grave, je vais sortir par la fenêtre. Elle a des barreaux. Je tape contre la porte. Encore. Je soulève une chaise, grimpe sur le lit, cogne le plafond. A la fin, je hurle. Comment est-ce possible? Si j'ai entendu la fête, les Roumains doivent m'entendre! Au bout de vingt minutes l'homme passe la tête entre les barreaux:
-Comment enfermé?
-Je n'ai pas la clef.
-Pas la clef ?
-Clef, clef, pas.
Nous parlons en Espagnol, mais c'est du Roumain, bref, le type ne comprend rien.
-Votre chambre?
-Non.
Comment lui expliquer que je me suis déplacé.
Quand il me libère, il m'explique:
-Enrique, lui fou, je croire ça lui. Alors moi pas ouvrir.

Entretien

Ces enfants que leurs parents, faut d'en avoir conçu plusieurs, passent leur journées à faire jouer.

Voyage 4

Molina de Aragón est une ville curieuse. Venu des forêts à travers une route brumeuse, je venais d'essuyer une série d'averses. Pédalant, je soufflais dans mes mains. Sur une section droite et large qui évoquait le sud de la Laponie, un chauffeur de camion me klaxonna. Il saluait du fond de sa cabine, content de son sort. Dans un hameau, tandis que redoublait la pluie, je trouvais à l'entrée d'un bar une dame accroupie devant son café, pianotant sur son téléphone. "Le seul endroit où j'ai du réseau", me dit-elle. Elle me parla de son fils qui avait parcouru la Chine à vélo - à mon tour d'être content: les soupes de pates tièdes de Xiamen et Zhangzhou à l'étape, non merci. Donc Molina. Qui contrairement à ce que dit son nom se trouve dans la province de Guadalajara. Un château mauresque de quatre tours tient la colline. J'aperçois la ville, je descend; au contour elle disparaît. Arrivé dans la plaine, j'en cherche l'entrée. Affaire de route: nouvelle et donc transitoire. Là n'est pas la curiosité. Passé les blocs d'habitation en briques rouges que l'Espagne montre aux abords des agglomérations, la ville se divise en deux. A droite ce qu'elle était, à gauche ce qu'elle est. Pour le dire autrement, la ville historique d'un côté, les quartiers neufs de l'autre. Or, dans ces rues dallées, étroites, sinueuses qui mènent de porche en porche, défilent sur des places, aboutissent et tournent autour de la cathédrale, il n'y a plus d'habitant. C'est un décor fantôme. J'imagine que la vie va reprendre, je roule  dans une rue, traverse une place, m'engage dans une autre rue. La ville est abandonnée. Boulangerie, mercerie, bar, les enseignes ornent les devantures, les portes sont bouclées au cadenas, les vitrines blanchies à la chaux. Au loin, un gosse sur un tricycle. Au ralenti. En quelque sorte, je me trouve à la jonction de la réalité et de la fiction: ces rues sont celles d'une ville désertée ou d'un studio de cinéma. Mais voici la curiosité: les trois mille habitants ont déménagé une centaine de mètres plus loin, dans ces bâtiments alignés le long du Paseo Los Adarves, une promenade que prolonge le río Gallo. Pour voir, j'enjambe la rivière par le pont médiéval. Savoir par où l'on partira le lendemain est encourageant. Mais la pluie redouble, je me réfugie dans un restaurant. Pour cette fin d'étape, la plus courte, j'ai réservé le meilleur hôtel du voyage, le Palacio de Molina, une seigneurie du XVIIème avec cour d'armes, mangeoires à chevaux et salle à manger ogivale. De même pour la chambre, en pierres brutes, sol de terre vernie et lit à baldaquin . Au mur des tableaux de chasse. Je sors acheter des biscuits et de la bière, puis me fait indiquer une atelier de cycles. Le mécanicien opère dans une entrée cochère. Il fouille dans le stock pour dénicher mon article quand je m'aperçois que j'ai fait erreur, je lui ai demandé quelque chose qui n'existe pas, un pneu muni d'un trou pour la valve alors, que, bien sûr, j'entendais réclamer une chambre à air. Soulagé, il regarni ma guidoline, graisse  plateaux et pignons. Comme souvent en Espagne, il ne veut pas d'argent. J'insiste, laisse un pourboire, retourne au Palacio. Plus tard, j'assiste à une novillada en compagnie d'aficionados qui commentent chaque passe. Enfin, je m'installe au bar de l'hôtel et rassuré par les plateaux de fromage et de serrano que le serveur présente à une table de dames, commande un hamburger que j'arrose de plusieurs litres de bière. Quelques minutes plus tard, je plonge la pièce au baldaquin dans le noir et m'endors. Je me réveille. L'odeur. Le cuir du baldaquin! Le personnel du Palacio a dû le cirer. J'ouvre la fenêtre. Il pleut. Je me rendors. D'épouvantables cauchemars me secouent. Leur violence est telle que, debout dans la pièce, je continue de rêver. Avant d'aller à la conclusion: cette chambre est hantée. Quelqu'un a dû y mourir. Il se trouve là, enfermé, avec moi. Pas de quoi m'effrayer, mais je voudrais dormir, non, je dois dormir. Quand je me ressaisis, je m'en remets à une hypothèse moins délirante. L'odeur. Je suis intoxiqué par l'odeur. J'allume pour voir l'odeur. Je monte sur le lit, pose mon nez sur le cuir. Il ne sent pas. Alors je comprends. La graisse! Car je dors juste à côté de mon vélo. Je le déplace et fais le noir. Cela continue. Des figures menaçantes se jettent sur moi, me fendent à coups de hache, je m'effondre, je coule, je saigne. C'est elle! La nourriture! Avariée! Faut-il être assez imbécile pour manger un hamburger en Espagne? Noyé dans la bière et la fatigue, les chaud-froid de la journée et le noir , il y a de quoi convoquer les spectres de Goya. Le lendemain, comme j'emprunte le pont sur le río Gallo, je vois que je ne me suis pas trompé; toute la matinée, en plus de lutter contre la pluie et les montées, je lutte contre les nausées. 

Hollywood

Cette capacité infantile des Américains à tout ramener à soi qu'a habilement exploitée Hollywood pour universaliser ses contenus.

mardi 26 juin 2018

Agrabuey

Retrouvé Agrabuey ce soir. Après avoir atteint Malaga a vélo, j'ai pris l'avion pour Munich, puis je suis allé en voiture à Brannenburg et Brechtesgaden, dans les Alpes bavaroises. De là, dans le Tyrol autrichien. Parti hier de Berg Am Laim, le quartier haut de Munich, j'ai mis 26 heures pour rejoindre ma maison en Espagne avec comme moyens de transport, dans cet ordre: pieds, métro, avion, taxi, pied, bus, car, taxi et enfin, pieds. Reste à remonter le temps afin de consigner les notes prises cette dernière quinzaine sur des morceaux de papier, le iPad que j'emmenais ayant soudain perdu toute sensibilité sous mes doigts et n'imprimant plus mes lettres.