samedi 3 février 2018

Sortir

Sortir par le haut. Je vois. Dans une capsule. Selon les efforts consentis, on plane plus ou moins. Avantages des sens, pouvoir, sons choisis, espaces de feutre. Ou alors, par le bas. La rue n'est pas la solution. Du côté des campagnes, jusqu'à se confondre avec la terre. Avant la confusion totale, avant la mort, pour les plus doués, il y aura confusion heureuse avec la nature. Un quotidien proche du corps et de sa respiration, de vrais outils. Sortir par le milieu, c'est impossible. Parce qu'on s'acharne, la société s'étend. Son poids grandit. Nous bataillons. Ce faisant nous enfermons ceux qui bataillent. Au-dessus de cette pesanteur, les capsules.  

Passages

L'austérité et le désordre me plaisent également et si je préfère aujourd'hui le silence au vacarme, j'aime la sobriété autant que la débauche ce qui me vaut d'alterner selon un régime périodique l'un et l'autre, me réjouissant de quitter le premier état pour le second, le second pour le premier. Boire jusqu'à transformer la moitié de la journée en attente du moment où l'on pourra recommencer de boire, n'être disponible que pour la discussion et les activités nocturnes, dédaignant cette réalité d'appareillage qui, sous l'effet du plus artificiel des ordres, nous impose une loi; mais alors basculer dans le régime contraire, ce règne tranquille où chaque pas est compté, où l'on goûte l'air et l'eau, parlant peu, ne parlant pas, craignant les rencontres, même les plus anodines, en ce qu'elles forcent le corps à l'exhibition. Le problème est dans le passage d'un état dans l'autre. Ici, je manque de maîtrise. C'es qu'il n'y va plus de l'ordre ou du chaos, mais du chaos dans l'ordre, et le cerveau peine à se régler sur un objet aussi contradictoire. Il bute et souffre, il attrape la fièvre. Cette nuit encore, deux jours après le début du passage, je n'ai pas fini de me débattre, me réveillant tous les vingt minutes pendant douze heures, cherchant des positions, des idées, le vide, la chaleur, le froid et la lumière.  

Personnes morales

Plus fort veut dire plus nombreux et mieux hiérarchisé. Par là-même, moins individuel. Donc moins moral. Moins moral, car une décision pour être responsable et le demeurer dans ses conséquences doit être prise devant la mort. Or, seul le vivant est mortel. Ainsi s'oppose tendanciellement au vivant ce qui est plus fort et supra-individuel. Tel fut toujours l'Etat, telles sont aujourd'hui les sociétés de commerce qui contrôlent ses représentants.

Image du bonheur

Sur le chemin de l'école, la petite fille fait un détour. Elle dépose son cartable au pied du palmier, fait une roue et une galipette, récupère son cartable et se remet en chemin.

Information

D'un blanc qui tue un noir sur le sol européen on dit - la presse dit: c'est un extrémiste, un identitaire, un idéologue, un suprématiste, un sectaire. D'un noir qui tue une blanc, on dit: c'est un fait divers. Ainsi, aux yeux de la presse, le noir tue sans justification. Il ne fait que tuer.

Marché

Que peut-on acheter ici et vendre là-bas? Dans la perspective de mon prochain déménagement à l'étranger, je ne cesse de me poser cette question. J'embarque dans la voiture, je débarque. Et si le revenu est satisfaisant, l'opération peut-être répétée. Hé bien, je ne trouve pas. Preuve que nous ne sommes plus dans le libéralisme: les produits qui occasionneraient une plus-value confortable sont sans exception sous contrôle réglementaire, légal et, pour certains, interdits de commerce. Quant aux autres, ils ont été captés par les multinationales, modèle ancien (grande distribution) ou modèle nouveau (distribution via internet). Reste l'innovation. Qui n'est pas donné au premier venu. Et passe en outre par le brevet et l'autorisation de mise en vente. C'est dire si la jeunesse à qui on vante les vertus du marché a les coudées franches.

Film

Manipulant pour la première fois cette caméra que j'ai achetée il y a un an pour filmer les rues de Malaga. Elle était sur la bibliothèque du salon, dans son carton, je repoussais sans cesse le moment de la déballer. Et voilà que le temps presse. Le mode d'emploi est court. Je l'ai lu. Un bouton pour allumer, un autre pour éteindre. Manolo, le coiffeur, dit qu'il me prêtera un programme de montage. Quand il ne coupe pas les cheveux, il se balade en montagne sur sa moto de sept cent kilos et filme. Moi, je marcherai une soixantaine d'heures. Et aussitôt surgissent les problèmes. Combien de batteries faut-il? Quelle mémoire? Et la nuit, comment filmer? Ce matin, je suis allé au marché de Benagalbón. Le gitan m'a vendu un gilet à poches. Si j'obtiens un pied, je le visserai sous la caméra et il viendra s'appuyer dans la poche de poitrine. La caméra devrait alors se trouver sur l'épaule. Il faudra l'immobiliser. Je n'imagine pas tenir la main en l'air pendant soixante heures. Ensuite, il faudra un micro. Manolo m'explique que les micros intégrés font entendre le bruit du vent. Heureusement, je fais un film littéraire (l'élément le plus important n'est pas l'image).  

Tempête

Samedi, tempête violente. Les restaurants et les magasins ferment, les habitants se précipitent et rangent. Cela ne suffit pas. Les palmiers penchent, le sable vole, la mer brasse. Nous sommes au Gris Marengo, à deux kilomètres de l'appartement. C'est jour de paella. J'ai réservé. Pour une fois, c'était inutile. Juan nous ouvre de l'intérieur. Une autre famille mange dans la salle. Dehors, l'employé encorde la chaloupe qui sert de brasero. Des morceaux de paillasse, des chaises, des branches passent sur le quai. Au crépuscule, la tempête continue. Du balcon supérieur, c'est à peine si on voit la différence entre les lignes, le ciel, la mer, la plage. J'enfile la combinaison de surf et je vais dans l'eau. Dès que je suis immergé, je ne fais plus que marcher pour regagner la plage, luttant pour ne pas être attiré au large. Puis je vais courir. En direction du Levant, le sable pique le nu des jambes tandis que sur le chemin du retour le sol file sous les pieds. Plus tard, les antennes paraboliques décrochent des toits.

Cahiers

Toujours aussi excité à la vue du rayonnage des cahiers dans les papeteries. J'en fais la remarque aujourd'hui, car à Noël, dans les Pyrénées, Luv a trouvé chez un Chinois des carnets doublés de papier brun et encollés de tissu dont la facture brute est aussi rare qu'originale. Reste à voir si la page est agréable au toucher. Quittant le Nord de l'Espagne, j'ai hésité à en faire provision, puis je me suis résolu à attendre, me réjouissant de mettre la main sur ces carnets à mon retour. Or, hier, j'ai trouvé dans un village du bord de mer, chez un Chinois toujours, une autre sorte de cahier, tout aussi prometteur quoique d'un usage différent. Ce cahier à le format exact de l'in-quarto. Au point qu'écrire cursivement un texte indiquerait, le cahier complété, l'épaisseur finale du livre après publication. Songeant à ces formats, ces qualités de papier, ces couleurs, je me remémorais l'obsession de Paul Auster pour ces carnets achetés chez un Chinois de Manhattan. Quand le marchand ferme, l'écrivain se demande, et nous raconte, qu'il doute s'il pourra encore écrire. Ce qui m'amène à toutes ces fausses évaluations, je veux dire au moment de l'achat. Au Mexique par exemple, j'achetais de splendides cahiers à couvertures rouge au format A3. Il s'agissait alors de dessiner, mais le papier, lourd, gommé et peu absorbant, décourageait l'entreprise. Le pire, c'est que je ne m'en apercevais pas aussitôt; au milieu du dessin, je perdais l'envie, ne comprenant que par après que cela tenait à la nature du papier. Et dans le même esprit, je pensais à ces dissertations que la maîtresse du collège juif de Madrid nous commandait sur des thèmes convenus. Je me réjouissais d'écrire, mais mon envie retombait vite. En se servant de la règle, il nous était en effet commandé de tracer deux marges à droite, l'une pour nos renvois de texte, une autre pour les notes de la maîtresse et encore une marge à droite pour l'addition des points, de sorte qu'il ne restait qu'un espace central, étroit, où les lignes aussitôt commencées réclamaient le trait d'union et le passage à la ligne.

Manuscrit

La semaine dernière, j'apprends que TM sera publié. Après le refus d'un premier éditeur qui, j'en ai parlé ici, jugeait le manuscrit "excellent", mais se disait effrayé par les propos tenus dans ce Journal d'Inconsistance, avant d'admettre qu'il craignait surtout d'être privé de subventions pour accointances avec un auteur, moi-même, qui ne pense pas juste, j'ai déposé le texte chez un autre éditeur. Sans nouvelles depuis septembre, je viens de recevoir l'avis positif de son comité de lecture, pour moi anonyme, ou plutôt fantôme, au point que je me demande s'il existe, n'ayant à ce jour vu aucune tête, su aucun nom, entendu aucun verdict au-delà du "oui de principe. Etrange monde que ce milieu des éditeurs suisse, où l'on chuchote, où l'on se tait, où l'on avance à pas feutrés. Comparaison à laquelle je n'ai pu résister: ainsi, tout en remerciant l'éditeur de sa confiance, je m'inquiétais auprès de lui que l'on gère - le mot est choisi - mon manuscrit littéraire comme un produit de banque.

Tarte

Après une semaine passée à boire, rire, se promener dans la ville et habiter la nuit, Gala a cuit une tarte aux pommes et a repris l'avion pour la Suisse.

Huile

Un paysan de Jaén. Assis sur un banc, au centre du village, devant le supermarché, la tête ronde, le visage sans rides. Un homme simple, sans soucis et sans argent. A même le trottoir, il a tourné une carton sur lequel il expose des bouteilles d'huile et deux paquets de fruits secs. Ce sont des amandes. Il me montre celles qu'il a décortiquées. Elles sont plus chères.
-Et l'huile?
-Oui, c'est la mienne.
Mais il n'a pas la monnaie. "Est-ce que peux aller faire du change?" Je n'aime pas. Toujours ce sentiment que transmettent les commerçants: comme si, à échanger une grosse coupure contre plusieurs petites, vous les voliez. Je fais mes fonds de poche. Cela ne suffit pas. Le paysan refait le calcul. Des amandes s'échappent du paquet. Elles tombent sur le trottoir. J'en ramasse une et l'avale. J'en ramasse une autre. Alors il comprend: il y a un trou dans le sachet. Pourtant, il continue de le manipuler. D'autres amandes tombent au sol. A se demander s'il voit. 
-Celle-ci ou celle-là?
A propos des bouteilles d'huile.
-Quelle est la différence?
Le liquide de la bonbonne de droite est trouble, l'autre lumineux. Il les place dans le soleil.
-Moi, dit-il, je préfère celle-là!
Je fais comme lui, je me décide pour l'huile d'olive trouble. Maintenant que cette affaire est réglée, il prend mon billet de cinquante euros, l'empoche et s'en va. Sans faire attention aux voitures, il traverse la route, entre dans un bar. Je suis sur le trottoir, avec son carton, ses bouteilles, ses sachets. Les passants viennent voir ce que j'ai à vendre. Ils renoncent: un étranger ne cultive pas des amandes et des olives. Au bout d'un long moment, le paysan revient. Il commence des calculs. Il le fait avec tant de peine que je vois pourquoi il est pauvre. Quand à l'honnêteté de ses produits, me voilà rassuré : c'est bien ses olives et ses amandes cueillis sur son terrain. Avec ce qu'il empoche, il mettra quelques litres dans le réservoir de sa voiture, juste de quoi remonter à Jaén.
Arrivé à l'appartement, je lis l'étiquette sur la bombonne d'huile: "Pour consommation propre. Production de l'agriculteur". 

vendredi 2 février 2018

Fauteuils 2

Vingt-deux heures de peine entre mercredi et jeudi. Au téléphone, Gala souligne mon idéalisme. En effet, j'imaginais faire seul. Or, ces heures, c'est compte tenu de l'aide des Uruguayens. "Tu vois à quel point ton enthousiasme te trompe?" Que répondre? Je regarde la pluie. Je suis épuisé. Ma voiture est pleine alors qu'elle ne contient que les livres de première urgence et les ordinateurs; moi qui pensais y ranger tout le déménagement! Le matin du départ, je me lève à l'aube pour frotter les salles de bains et récurer le sol de marbre. A dix heures, Najo visite l'appartement.
-Si tous les clients étaient comme toi!
J'aime bien ce type. Un "señorito". En Espagne notion complexe d'où dérive le concept du même nom défini par José Ortega y Gasset, le seul philosophe du pays, dans son livre célèbre, "Espagne invertébrée". Dans l'immédiat, cela signifie que jamais un homme tel que Najo ne met la main à la pâte. Son souci le plus grave et de porter une chemise repassée et une paire de mocassins propres. Pour le reste, il a réponse à tout. Par exemple, il aurait remballé Gala. Le señorito, c'est celui qui sait. Inspecteur des travaux finis, disait-on ne Suisse. Chez nous, dans les campagnes de la Glâne, un tel caractère lui vaudrait un poste de balayeur. Je veux dire, un poste assorti d'un encadrement absolu: directives, circuit, petit chef. De crainte qu'il ne fasse rien, jamais. Ici, en Espagne, les señoritos sont des hommes qui comptent. Ils servent de courroie de transmission entre ceux qui travaillent, les ouvriers, et ceux qui, forts de connaissances réelles, volent, les grands entrepreneurs et les politiciens.