samedi 30 décembre 2017

Leçons

Leçons d'allemand tandis qu'il neige. Aplo découvre les déclinaisons mixtes, faibles et fortes, les prépositions qui commandent l'accusatif ou le datif, les quatre cas retenus du latin... Quelques minutes après avoir déclaré, "je vais t'expliquer la méthode", je m'exclame:
- Comment as-tu fait jusqu'ici?
Je suis interdit. Qu'Aplo ignore les rudiments de la grammaire soit, mais comment a-t-il pu présenter ces dernières années à Genève, puis à Fribourg et maintenant à Lausanne des devoirs récompensés par des notes moyennes?
-Nous allons tout reprendre. Sors ton livre!
-Je n'ai pas de livre.
-Alors prends ton dictionnaire!
-La maîtresse fait des fiches.
Excédé (une partie du vocabulaire m'échappe et je trébuche sur les accords complexes), je cherche une grammaire dans l'encyclopédie et entreprend son résumé - deux heures de travail. Après quoi nous débutons la traduction d'un texte. Aussitôt, je bute sur sa difficulté. Quand je viens à bout du premier paragraphe, je constate qu'il s'agit d'un article de presse. Faute de style, le journaliste donne dans les circonlocutions pour en acquérir un, il fabrique des phrases sans verbe et privilégie l'ellipse, cela pour nous parler de l'ambiguïté sexuelle de Marlène Dietrich. Que l'on me descende les pédagogues dans la cour, lorsque j'en aurai fini avec la leçon d'allemand, ils cireront leur godasses et commenceront une marche de nuit!

jeudi 28 décembre 2017

Souper

Grosse neige sur Agrabuey. Les ruelles se remplissent, les toits se chargent. Antonio débarrasse à l'aide de son trident. J'insiste pour lui prêter ma pelle: elle est neuve, fais-je valoir, je viens de la commander en Allemagne. Il ne veut pas. Luv est étonnée par le trident. Nous marchons à travers le village, en baskets, les enfants ont vite les pieds mouillés (cela, depuis qu'ils sont nés, génération qui ne se chausse pas). Je leur fais la visite: l'église et l'ancienne école transformée en bar, le pré aux moutons, la piste de fronton, les ponts de pierre sur la rivière et le canal. Quand nous revenons dans notre rue, Antonio a renoncé à déplacer les paquets de neige, ils se reforment aussitôt, mais pas un des voisins de Saragosse qui a sorti le jet d'eau et arrose devant sa porte. A l'heure du repas, tout le monde rentre et la neige continue de tomber. Durant l'après-midi, le village s'enfonce. Nous descendons à la ville, mangeons le manu chez Brasa, au milieu des familles; au moment de sortir mon porte-monnaie, je m'aperçois que je l'ai perdu. Le patron et la patronne me rassurent, nous souhaitent bon Noël, "si vous ^tres encore dans la région, vous viendrez payer un autre jour!" (Fausse alerte, le porte-monnaie était resté sur la table, par courtoisie, je rappelle le restaurant.) Quatre heures et demie, le ciel poudroie, nous passons la double montagne qui cache Agrabuey derrière des touristes qui roulent des voitures équipées de chaînes, puis nous préparons le souper de Noël. Luv écrit et dessine les menus, Aplo prépare la mousse d'avocat et le foie-gras, je m'occupe de la crème de chou-fleur au caviar. Plat principal, pavé de vache et demi-homard. Etrange bête de l'Atlantique au milieu de toute cette neige. Dehors, vaste silence. Alourdie, la cloche de l'ancienne école peine à sonner. A minuit, nous distribuons les cadeaux. Les enfants m'offrent un phare de vélo, ils reçoivent des coffrets de parfums, des habits, Luv, un jeu de serviette de bain brodée à son nom.

lundi 25 décembre 2017

Images

Quelques mots ou parfois un seul suffisent à déclencher de longues séquences rêvées. Pour avoir lu une critique du style de Racine dans Cinna, j'assiste durant mon sommeil à la concurrence entre deux acteurs vedette du théâtre parisien au XVIIème pour un rôle de professeur à fraise dans une pièce pour enfants. Ces derniers, hilares et causant, montrés (par la caméra, si je me fais comprendre) aussi souvent si ce n'est plus que l'acteur sont tous pareillement habillés de blanc à la façon des aides de curé et ils s'esclaffent. Auparavant - ceci est réel - j'ai regardé les premières minutes du procès de Nuremberg. Les dignitaires nazi se lèvent à tout de rôle pour répondre au juge anglais qui leur demandent s'ils plaident coupables ou non coupables. Rudolf Hess dit simplement "nein!" En rêve, je quitte avec Aplo un bord de mer où assis dans le sable, à portée d'une caravane de gitans, il me faisait répéter mon examen de Français et nous entrons dans Germania, la capitale nazie dessinée par Speer, ville aux perspectives futuriste (plutôt que néo-romain) que nous admirons la main dans la main avant de gagner Prague dont je détaille les monuments. Et ainsi, de suite, du mot aux images, tout la nuit.

Soleil

Ce jour de Noël, soleil radieux sur Agrabuey et comme je me suis couché tôt, j'ai le privilège de me tenir debout dans la village avant les familles; n'était-ce ce bruit des grands fonds qui émane de la chaudière, le silence serait parfait. Hélas pour les enfants qui atterrissent demain à Barcelone, la pluie est annoncée. Le Petit Homme bleu dit qu'il neigera au-dessus de 1000 mètres. Soyons optimistes, la maison est à 1008 mètres.

Veste

Sur ce site de vente en ligne d'antiquités, une veste du XIXème siècle. Je me vois bien répondre à celui qui demanderait où j'ai trouvé cette ravissante veste:
-Oh, je ne sais plus, elle a deux cent ans!

Duschambé

Duschambé, Duschambé, je n'arrête pas de répéter "Duschambé!", Duschambé le jour, Duschambé la nuit, alors que je ne sais même pas de quel pays Duschambé est la capitale.

dimanche 24 décembre 2017

Réel

Pour établir une morale, il faut que le réel soit raconté. A cette seule condition, on pourra unir un peuple ou plutôt, éviter la désunion. Peu importe que l'histoire racontée relève de l'acte individuel ou de l'accord entre ces actes, c'est-à-dire d'une élaboration d'un récit de consensus. Or, l'irruption massive de la technologie a rendu le réel impossible à raconter. Chaque élément du réel est porté par l'innovation constante à un degré de complexité qui le rend irreprésentable. Dès lors, le récit est produit sans plus de rapport au réel.

Caissière

Magnifique caissière - j'en suis là. Magnifique ne veut pas dire belle, encore moins jolie, mais magnifique: empoigner ce sous-métier avec un tel enthousiasme pour le sublimer avec spontanéité m'a laissé pantois. Tandis qu'elle scannait les produits du client qui me précédait, un homme amphore venu des Andes, elle se retourne pour me sourire, me sourit encore, et encore, au point que je me demande si je vais réussir à passer sans être avalé. Vient mon tour, j'engage la conversation, ce qui est déjà une prouesse, nous rebondissons, prouesse double. Or, j'ai oublié mon portefeuille.
-Aucune importance!
-Merci! Il est dans la voiture.
- Je te garde ça?
Sauf que je ne sais pas s'il est dans la voiture, je sais seulement qu'il est tombé de ma poche de veste. En fin de compte, il est bien tombé, mais dans la voiture. Fausse alerte. Et je retrouve la caissière, ses sourcils épais, noirs, ses paupières peintes de bleu, un mauvais goût qui lui va à ravir. Elle fait son métier, elle encaisse. Et engage la conversation avec le client suivant. Il va falloir que je retourne faire des achats.

Guerre et paix

A la ville, les hommes de garnison ont fait une crèche à l'entrée du camp. L'étable est enveloppée de treillis de camouflage et deux lattes de ski croisées forment le symbole de la Phalange.

Conseil

Si ton moteur est petit, choisis une carrosserie imposante.

Noël

Veillée de Noël. Des voitures ont atteint le village, mais je ne vois personne. Donc, seul à Agrabuey.  Le Petit Homme bleu (je l'appelle ainsi car il mesure 1,50 mètre et porte la salopette de travail) est venu boire du vin. Jusqu'ici, je ne connaissais que ses chats (le matou m'a griffé le jour où je suis venu visiter la maison): ils portent les noms des anciens premiers ministres d'Espagne. Aujourd'hui, le Petit Homme s'installe et une heure durant parle astrophysique. Quasars, pulsars, super novas. Il conclut: "évidemment, je ne peux parler de cela avec personne, l'été, il y a Guillen, l'avocat, tu sais, celui qui travaillait pour les cubes bouillon, d'ailleurs il est aussi écrivain; moi je n'aurais pas osé, écrire Burdales reales, sept cent pages sur le sexualité des rois... je disais? Ah, oui, je suis bien content de pouvoir parler avec toi de cette sortie de galaxie... tu imagines, 100'000 années à la vitesse-lumière pour la quitter?" Soudain, téléphone. Monpère vient d'arriver à Malaga, il m'annonce qu'il va prendre le bus et rejoindre mon appartement. Il rappelle. "J'y suis! Et dis-moi, pour brancher l'internet?" "Mais papa. je t'ai envoyé une liste de recommandations..." "Ah oui! Mais à Budapest, je n'ai pas d'imprimante!" Ensuite Gala. En visiophonie. Habillée de noir, un collier sur la poitrine, prête à aller dîner avec son fils. "A quelle heure?". "Oh, pas tout de suite, tu sais, c'est la tradition catholique, il faut tenir jusqu'à minuit! (dix-sept ans que je la connais, jamais elle ne m'a parlé de cela" Je lui dis ce que j'ai fait de ma journée: ratisser le jardin, passer l'aspirateur, réparer la porte de la chaufferie (que les héritiers, de rage d'être dépossédés, ont détruite à la conclusion de l'acte notarial) et préparer les chambres des enfants, tableaux, tapis et surtout, lits; hier, je suis allé à la ville, dans ce magasin de textiles. Lorsque les dames me voient , elles ont le sourire aux lèvres, pareil client, voilà qui est bon pour leur poste (elles ne sont qu'employées). J'achète des coussins, des pieds-de-lits en fourrure, des sachets de lavandes, des draps plats et des housses de couettes, des serviettes de bains et des peignoirs éponges. Après quoi je vais à la boucherie, me recommande de la voisine ("qui?" fait le maître des couteaux - j'ai remarqué, ces recommandations, les commerçants détestent), je fais fais trancher et dégraisser de la vache pyrénéenne et des côtes d'agneau, bref, je suis prêt à recevoir les enfanst, il ne me reste plus qu'à me lever demain, tard, à monter en voiture et à aller les chercher à Barcelone - 700 kilomètres de route.