vendredi 8 décembre 2017

Noire

Café des Momies, sous-gare, à Lausanne, nous discutons avec Monfrère des primes des employés en avalant des chopes de bière belge quand fait irruption une femme en noir, cheveux noirs, bottes de cuir noires, grands yeux noirs avec un soupçon d'Asie, jambes dans des bas noirs et fins qui laissent voir la peau blanche et un magnifique visage aux lèvres maquillées de noir. Depuis Gala, pas une femme ne m'avait fait pareille impression. Elle est entourée de collègues, la tablée parle de travail (pourquoi tout le monde parle-t-il de travail, de pour-cent, de chiffres, de bénéfices, bref de travail?) et les autres semblent tassés, défaits, lents, comme si toute force avait fuit le groupe dès qu'elle est apparue. Impossible de détacher les yeux. Je l'écoute qui parle de chiffres. Elle doit faire semblant. Elle ne peut pas s'intéresser à ces résultats, à ces mesures, à ces âneries! Fasciné, c'est à peine si je peux encore parler avec Monfrère.

Montreux

Cette année, j'ai payé. Sang pris, sang analysé, coloscopie, ablation, pression; arrivé au mois de décembre, je vois que l'assureur n'a pas sorti un franc. Donc, j'anticipe. Et je prends rendez-vous chez le dermatologue. J'ai ces marques rouges et brunes le long du cou, comme des flammes sur un réservoir de Harley-Davidson. L'assureur payera. De même pour ce bouton qui émarge à gauche du nez. Et quelques autres conseils, dont celui-ci:
-Docteur, je me gratte.
-Vous vous grattez? Comment?
-Le jour et la nuit. Surtout la nuit. Aux parties, au torse, aux jambes. Les cheveux aussi, je veux dire la tête.
-Mm.
Le cabinet donne sur le lac Léman, les cygnes opèrent dans les nuages. Tout de blanc vêtu, attablé devant un bureau blanc, le dermatologue finit de remplir la fiche puis donne son avis de spécialiste:
-Pour les rougeurs sur le cou, on ne peut rien faire. On pourrait, mais il y a peu de chances que ça marche. Bref, le mieux est de ne rien faire. Pour le bouton, si cela ne vous gêne pas, le mieux est de le l'oublier. Si je le brûle, vous aurez une brûlure à la place du bouton. Enfin, pour ce qui est de se gratter, continuez de vous gratter. Du moins si ce n'est pas insupportable. C'est une réaction normale de se gratter.

Roulade

Un carton sous le bras, je vais au parc Milan. Sous la pluie, j'ai l'air ridicule dans mes shorts. De plus, il commence à faire nuit. Je me chauffe près des tables de ping-pong. Moulinets de bras, squats, pompes. Le sable est gris dans les bacs, les balançoires sont à l'arrêt. Un éboueur m'observe. Sur les quelques cinquante exercices que je dois présenter devant les experts pour le passage de grade, il en est un dont je suis incapable: la roulade de côté. Départ debout, tourner sur les épaules, la tête au sol et les jambes en l'air, se relever et poursuivre le combat. Comment réussit-on ce tour de force? Pas idée. Dimanche matin, je dois présenter cette figure avec les autres. J'installe mon carton dans l'herbe. Deux flics passent. Eux doivent savoir. Mieux vaut continuer de se chauffer. Rater sous leur yeux, c'est moche . Quand ils disparaissent, je roule. Une fois, deux fois. La troisième roulade est à peu près réussie. Mais il faut la faire des deux côtés. A droite, échec total. Je m'étale sur le carton. Les passants se demandent ce que je fais. Moi aussi.

jeudi 7 décembre 2017

Montchoisy

Lausanne - A la brasserie du Palace, le maître d'hôtel nous propose de revenir dans deux heures. Il fait nuit, j'arrive de l'aéroport, il neige, Aplo sort de l'école.
-Sinon, vous avez notre restaurant lounge. Il sert de la cuisine méditerranéenne.
-Méditerranéenne? Qu'est-ce que ça veut dire? Arabe?
-Provençal, nous répond ce Français.
L'ascenseur de l'hôtel nous descend au niveau jardin. A l'entrée de la salle à manger, une sorte de Richard Clayderman. Il fait ses gammes. Nous remontons.
-Cela ne vous convient pas? Demande le réceptionniste.
-Il y a un piano. Dites-moi, où peut-on manger dans le quartier?
-Au Romand.
-Non, non. Autre chose.
-Je ne suis jamais allé plus loin.
Le Royal? Mais Aplo y a emmené sa copine pour fêter la première année de leur rencontre:
-Trop léger.
-On mange au Royal et ensuite je te fais des pâtes.
Nous aboutissons à la Croix d'Ouchy.
-Une table pour deux je vous prie!
-Quel nom dites-vous?
-Je n'ai rien dit.
-Pour huit?
-Deux, mon fils et moi.
-Ah, je comprends: vous n'avez pas réservé!
-Et nous aimerions manger.
-C'est impossible. Après Noël, peut-être.
Alors me vient l'idée d'aller à la patinoire. La dernière fois que j'y suis allé, mon oncle était champion de hockey, j'avais quinze ans. Au collège du Belvédère, les filles de ma classe demandaient de ses nouvelles avant les matchs. Le hockey sur glace m'a toujours fasciné, mais je me désintéressais de la compétition. Assis dans les gradins, je suivais les mouvements et buvais mes bières. Que l'équipe gagne ou perde m'était indifférent. D'après mes camarades, j'avais un problème.
La salle de restaurant de la patinoire a gardé son mobilier d'époque. Sur la glace, des juniors à l'entraînement. Je commande une chope et une assiette valaisanne, puis je cherche des traces du Lausanne Hockey Club des années 1980, une coupe, des photos, des médailles... Aplo mange une pizza (ce que je voulais éviter), il me parle de ses notes, puis, sans que je demande, de son avenir et de ses projets, "parce que, me dit-il, ma copine exige que je sache ce que je vais faire". Il me tend son téléphone. Le message affiché est la réponse qu'il a envoyé à sa copine. Aplo écrit qu'il étudiera les sciences économiques s'il réussit le bac, puis qu'il partira à pied, vagabondera, enfin "comme il le faut", qu'il mourra.
-Mais ne t'inquiète pas, me dit-il, ce n'est pas ce que je vais faire.

mercredi 6 décembre 2017

Rationnelles

Les personnes rationnelles savent quelles sont les réponses rationnelles aux questions posées; cette rationalité est floue dans la mesure où elle admet par principe une entorse raisonnable à la règle. Les autres personnes sont celles qui n'excluent aucune possibilité de réponse pour autant que cela ressemble à une réponse.

PPDC

On trouve toujours plus bête que soi ce qui, lorsqu'on a besoin d'être rassuré, est rassurant.

Manolo

Manolo arrive sur sa Harley-Davidson. Il l'enfourche là-bas, au bout de la rue, et la gare ici, à cinquante mètres de l'entrée de son immeuble. Trois clients attendent devant le salon de coiffure. Manolo retire son casque (qui ressemble à une casserole), salue, monte le rideau de fer. Il dénoue son foulard, quitte sa veste de cuir, allume le néon, passe un tablier.
- Voyez-vous, hier, je suis allé donner mon sang à Malaga! 460 grammes en cinq minutes! Je ne voulais pas le croire, mais le docteur l'a bien dit, on se sent plus léger! Vous savez tous que j'habite au cinquième? Que je ne prends jamais l'ascenseur? D'ailleurs, il n'y en a pas. Ces marches d'escalier, c'est mon sport. Eh bien, depuis que j'ai donné mon sang, je vois la différence: jamais je ne suis monté aussi vite! Bon, qui est le premier?"

Hollywood

Autrefois le dialogue était porteur d'action, aujourd'hui il n'y a plus de langue, le sens est limité à l'action.

Grade

Dimanche prochain, examen technique et combat pour le passage de grade. Avant de prendre l'avion, je révise une dernière fois. Coups de pieds et coups de poing sur la terrasse puis roulade sur un matelas jeté en travers du salon. Dans l'arrière-jardin de l'école juive de Madrid, à l'âge de douze ans, je pouvais sauter par dessus trois personnes: aujourd'hui, une seule suffit à m'inquiéter, j'ai peur de me casser le cou.