samedi 21 octobre 2017

Nu

"Je suis nu, j'arrive!", m'écrit un client. Message suivant: "pardon, cela ne vous était pas destiné".

Essais atomiques de Bikini

"Nous sommes capables de tout ce que nous voulons, note Max Frisch en 1946, il ne reste plus que la question de savoir ce que nous voulons; au terme du progrès, nous en sommes là où étaient Adam et Eve; il ne nous reste plus que la question morale."

Etoiles

La différence entre un hôtel trois étoiles (certaines choses ne fonctionnent pas), quatre étoiles (presque tout fonctionne) et cinq étoiles (tout fonctionne y compris ce dont on a pas besoin).

vendredi 20 octobre 2017

Non-lieu

Parfois, cracher au sol dans mon appartement de luxe avec vue sur la mer - tard, le soir, fatigué, lassé de notre sort-  me permet de me souvenir que ce pourquoi on me rançonne n'est jamais mien.

Ennemi

L'ennemi du progrès civilisateur, ce n'est pas tant le capitalisme que les capitalistes, plus exactement aujourd'hui le grand capital dans sa volonté diabolique d'assimiler le vivant à une marchandise à effet de rendement.

Responsabilité

Qu'il en aille de la responsabilité de l'écrivain (partons de l'idée qu'une telle chose existe) de ne pas exciter les passions en cautionnant par le récit de ses emportements des idéologies est indéniable. Pour autant, faut-il passer sous silence les constats à la seule fin  de donner force à des valeurs devenues dans la condition actuelle de nos sociétés utopiques, j'entends, pour exemple, la fraternité, l'universel ou la tolérance et autres badernes impropres à guider qui que ce soit? Entre ces deux attitudes, il y a dilemme. A trop craindre le passé (qui, contrairement aux affirmations entachées de caricature ne revient jamais sous une forme historique identique précisément parce qu'elle a été identifiée), on supporte un avilissement culturel des individus qui comme toute réduction mathématique aboutit à l'ordre, ce qui, à l'échelle de l'Occident porte un nom: le totalitarisme.

Âme russe

Lui, le coiffeur, le futur écrivain de l'âme russe, de la femme idéale (tout aussi russe) et du romantisme qu'il chante si bien, j'en ai eu l'intuition dès que je pénétrais dans le salon pour le saluer et prendre rendez-vous, ne partirait jamais pour Saint-Pétersbourg. Cet été, au mois de juillet, lors de notre première rencontre, il affirmait la larme à l'œil qu'il n'y en aurait pas de deuxième car déjà il  faisait ses valises, soldait ses factures, expliquait à sa fille qui venait de fêter treize ans, qu'il était temps qu'il aille encenser sur les terres d'esprit ces femmes russes dont les Russes ignorait tout et que lui, l'Espagnol de Jaca, allait en poète de la tradition révéler:
-Tu seras de retour en octobre? Mm... Peut-être, oui. Juste-juste! Le temps de remettre le commerce.
Et aujourd'hui lundi, je suis à l'heure pour le rendez-vous, il coiffe un paysan à la tête émaciée des nobles à fraises peints par El Greco, me prend les mains, les agite et poursuit son oeuvre, couper, égaliser, raser, peaufiner, coiffer, dans le cas du paysan baroque, d'un côté et de l'autre, pour atteindre à la symétrie.
-Qu'as-tu fait été? Me demande-t-il.
Son client ouvre la bouche pour répondre. Amoureusement, il met la main sur l'épaule du vieux noble pour signifier qu'il s'adressait à moi. Cet été? Comment dire? J'énumère un peu et renvoie la question.
-Et toi?
-Alicante, la plage, avec ma fille, fin juin.
Si je compte bien... avant que je le connaisse.
-En été, précise-t-il, les cheveux poussent, j'ai ma clientèle.
Avec ça, on pourrait penser que le spectacle s'arrête. C'est le contraire. Le coiffeur ménage ses effets. D'un geste de torero, il met l'Emacié debout, "serviteur, mon ami!", s'incline, gesticule, consulte ses messages sur le téléphone, encaisse et remercie, fait passer le client à travers le rideau de perles - c'est mon tour.
-Alors?
Que veut-il dire? D'où mon haussement de sourcils.
-Paris! Tout simplement Paris! Et moi qui suis si romantique! D'ailleurs, j'en ai toujours rêvé. La France à Noël, "oh oui!" (en français). Pom-pom-pom! Je suis amoureux. Attention! Elle est Chinoise, n'est-ce-pas?
Puis il se tait. Il brosse, travaille mes rouflaquettes à la pointe du ciseau. Comme dans le même temps il rêve, cela prend son temps. Puis il jette ses outils devant lui.
-Là, suffit, je vais te la montrer!
Et lui, chauve, le ventre rebondi, pas si jeune, me montre une splendide métisse aux yeux noisettes, la chevelure châtain, à demi-nue et qui n'a rien de Chinois, ce que je fais aussitôt remarqué.
-Attends, j'ai d'autres photos! Malgré tout, elle est Chinoise.
Ma réaction immédiate: mon ami coiffeur est mythomane, il a fabriqué un petit portefeuille d'images volées. Car, c'est un peu comme si  je sortais dans Agrabuey, accompagné de mes préoccupations morales et de ma petite cuisine littéraire, avec Angelina Jolie. Cependant, mon coiffeur montre une nouvelle photographie et une autre encore.
-Là, elle est moins bien...
Tu parles! Elle est ravissante. Je vais le lui dire, mais nous sommes interrompus. Une mère vient d'entrer dans le salon, elle a amène ses deux fils de quatre et six ans. Il lâche le ciseau et la conversation, embrasse les petits, les chicane, les décoiffe. Et de retour à mon siège, il me pince la joue
-La Chinoise, la Chinoise, la Chinoise! Elle est Française.
Cette fois, il est interrompu par un militaire aux bras bleus, à la poitrine d'acier (nous sommes à cent mètres de la caserne de la Garde civile, tanks, hélicoptères et drapeaux).
-Pedro, mon vieux!
Le téléphone du nouveau-venu sonne.
-Laquelle est-ce? Persifle le coiffeur.
L'autre discute sur le trottoir avec son amante et revient.
- Tu as aimé ce que je t'ai fait à manger? demande le coiffeur.
A moi:
-Quand je cuisine trop, je donne. Et je cuisine toujours trop. Alors, tu es allé voir ce site Pedro? Tu as vu les lunettes Harley-Davidson? Quand est-ce qu'on prend les bécanes pour aller acheter ces lunettes? A Saragosse? Nom de dieu (pardon Madame, les petits, n'écoutez pas!). Pedro, Pedro! La, la, la! Je ferme un samedi. Bon, un jour de semaine si tu préfères et on part acheter ces lunettes à Barcelone, à Pau ou à Paris!
Et entonnant un air de variété, il change de côté et attaque l'autre rouflaquette.







Pensée assistée

La plus essentielle des libertés: ne pas se laisser dicter ses sujets de réflexion. Rien de plus inactuel que l'actualité (Nietzsche).

jeudi 19 octobre 2017

Désengagement

Peut-être faut-il admettre pour se protéger du désespoir qu'au-delà d'un certain degré d'ignominie, plus rien de ce qu'offre la société ne mérite qu'on le défende. Reprendre sa critique, hausser les épaules, agir en toute simplicité, pas de meilleur choix. Attitude d'un moine en temps de guerre, sauver le bonheur dans les limites de son pouvoir.

Circulation

De Cluj en Roumanie à Malaga, sans tenir compte de l'arrêt en Suisse pour changer de voiture, j'ai roulé plus de trois mille kilomètres, me transportant à travers la Hongrie, l'Autriche, l'Allemagne, transportant ensuite vers l'Espagne une demi-tonne de manuscrits, de bière, d'outils (haches et ciseaux) et de tableaux ainsi qu'une chaise de prière, des ordinateurs et une table du XVIIème; pas une fois, on ne m'a contrôlé, demandé mon nom ou mon parage.

mercredi 18 octobre 2017

Femmes 2

Méchantes les femmes qui, femmes en diable, se rêvent hommes.

Excellent soleil

Julian amène ses moutons à la source, je fais quelques pas avec lui, il parle de ses murs de pierre, anciens, épais, plus qu'épais, énormes.
-Cet été, le village lévitait dans la chaleur, eh, bien à l'heure de la sieste, j'ai dû me couvrir d'un drap. Là surtout, sur le ventre!
Sa maison a quatre étages, chaque étage une surface de quatre cent mètres. Une forteresse. Il s'assied sur une pierre, noue les mains autour du bâton et fixe la montagne. Je continue ma promenade. Des feuilles rouges dévalent les rues et fouettent mes jambes. Munis de grandes brosses de plastique, Sanz et sa femme nettoient la fontaine. Plus tard, adossés à un mur, je parle avec le cousin maçon. Courtaud, les yeux bleus, les cheveux mi-longs, façon Paco de Lucia ou Tom Petty, il nous explique longuement comment j'aurais pu m'y prendre pour éviter le coude saillant lors de la pose du nouveau chéneau.
-Oui, dit Sanz, mais on a essayé, mon tracteur passe.
Le cousin fait silence, puis reprend toute l'explication. Alors Sanz:
-Mais le tracteur passe.

Chaise

En fin de journée, accès de désespoir. Rien de très criant. Assis sur une chaise de jardin, la pièce est sombre, je ne peux rien faire, ne veux rien faire, le sais, et cependant, je ne veux pas rester là, pas rester assis.

Femmes

J'aime les femmes qui me commandent, mais elles feraient aussi bien d'abandonner, jamais elles ne le pourront.

Considération

Puissé-je vivre au sein d'une communauté d'hommes avec qui entretenir des rapports de considération! Peut-être n'aimerais-pas toujours leur activité, jugeant d'elle au cas par cas, mais il me suffirait d'admettre que par la loi de l'effort et selon le progrès, ils se sont détachés de leur situation initiale mariant autant que faire se peut la nature et la culture pour saluer la valeur de leur trajectoire et tenir pour acquis que chaque membre de la communauté est fait comme moi, qu'il parcourt les méandres de la conscience, tente d'éclairer  les rapports, agit à la lumière des faits et à l'aune des possibles.

Barrages

Rêvé hier qu'un barrage cédait. Les eaux m'emportent. D'autres naufragés, atteignent les berge, je glisse, me débats, me perds. Or, ce soir, comme je branche le disque dur que m'a offert Monami, je choisis parmi 500 films, sans présomption du sujet, un documentaire intitulé "Ageing America"... qui traite des ruptures de barrages.

Admiration

Lorsqu'ils sont à l'oeuvre dans mon périmètre, j'éprouve pour les autres une forte sympathie, non pas que la tâche soit originale ou qu'elle m'intéresse, mais j'admire la faisabilité et la joie simple qui accompagnent l'enchaînement des actes qui donnent lieu aux choses, m'apercevant que moi aussi, en un temps récent, j'ai fait et refait et continué de faire dans les mêmes conditions, avec cette même joie, mais que justement, dégagé de l'obligation de faire, je me consacre désormais à l'admiration, admirant que ceux qui font fassent parce que, pour moi, cela est devenu tout à fait insupportable.

Pinget

A côté du poêle, profitant du moment où la connexion internet de la municipalité fonctionne, je cherche des meubles d'occasion répandus dans la montagne entre la Navarre et l'Ariège, j'avale des bières et aussi je songe, il avait raison (Pinget): toujours on fait ce qu'on a fait, qui est une chose, une seule et même chose, jusqu'à la fin - alors on vous assène un coup sur le crâne, car c'est assez, et la séquence s'interrompt. Reprise par un autre vivant, lequel engage une nouveau jeu d'obsession.

Bombonne

A huit heures, le maire frappe du poing contre la porte.
-Suis au lit !
Je me réveille:
-Donne-moi dix minutes!
Le temps de me raser, il entre avec son marteau-piqueur et attaque le socle de douche. La veille, après six heures de route, j'ai déballé, aspiré, récuré.
-Ouvre les fenêtre, il va y avoir de la farine!
Aussitôt, les meubles sont blancs, des éclats de mortier giclent sur le tapis. Puis arrivent les plombiers, à reculons, à bord d'un camion plus gros que la rue. Pour s'extirper du véhicule, il leur faut passer par la fenêtre.
-Jésus.
A son tour, l'autre tend la main.
-Et moi, je suis le frère de Jésus.
Je leur montre les robinets que j'ai apporté de Lausanne (la semaine dernière, je me suis souvenu que nous étions Monfrère et moi distributeurs de matériel sanitaire, société en liquidation mais toujours livrable).
-Si c'est du Suisse, fait Jésus, c'est pas de l'Espagnol.
-C'est Allemand.
Il soupèse le mitigeur, le fait résonner d'un coup de clef à mollette.
- En tout cas, c'est pas du Chinois.
Quand il a fini l'installation, il regarde ma chaudière (je sais ce que c'est, parce qu'on a pris soin de me le dire: c'est une chaudière. Un modèle des années 1970 qui ressemble à un frigidaire).
-Où sont les boutons? dis-je.
-Mm? Derrière... Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Jésus!
L'autre descend et confirme:
-Oui, quelque chose ne va pas.
Il suit les tuyaux de cuivre et conclut:
-Votre eau chaude, elle vient de chez le voisin.
-Il 'y a pas de voisin.
-Alors vous avez une bombonne d'eau chaude.
-Non.
-Si, mais elle est cachée.
Et en effet, après avoir toqué contre tous les murs de la maison pour voir si l'un d'entre eux sonne creux, je découvre une trappe dans le plafond, l'ouvre et voici une bombonne.




Destin

Après une longue séance d'écriture, il roula sur son crayon et mourut.

lundi 16 octobre 2017

Rassuré

Je reviens de la gare où j'ai bu sous les arbres, dans le noir, avec une famille qui chantait autour d'une petit radio. Par la route du col, je retourne à Agrabuey en écoutant un concert de RPWL. La voiture garée, je m'empêtre: toutes sortes de feux, d'écrans, d'avertisseurs, qui me disent de faire je-ne-sais-quoi (pas encore eu le temps de visionner le film qui explique le fonctionnement de l'engin). Bref, je suis là, dans la nuit ne partie basse du village, mon sac de commissions à la main, quand arrive la femme du maire. Elle revient de la piscine avec une de ses filles. La sœur est dans la voiture du père, qui suit. J'embrasse la dame, le père place sa jeep, saute à terre et me tend la main. Puis il empoigne son fusil et vérifie le chargeur. Nous nous souhaitons bonne nuit et rentrons dans nos maisons. Voilà qui est rassurant.

Vente

Il y a ici des magasins où pendant les heures de vente le propriétaire attend debout, les mains sur le comptoir. Vous entrez, il vous sert. Puis il salue, ferme la porte et reprend la même position.

Heure

En toute situation, j'aime à savoir quelle heure. Gala s'en agace. Surtout que je n'en ai rien à faire. Justement: parce que je n'en ai rien à faire. Ayant consulté l'heure, je ne boude pas mon plaisir.

Martines 4

M'accompagnant au parking, le patron de l'hôtel:
-Où allez-vous encore?

Distances

Bout à bout, les routes des Etats-Unis permettent de faire cent-soixante fois le tour de la planète.

Fous

Embrassés après sept semaines sans se voir et quelques minutes avant de se quitter, un jeune nous aborde Gala et moi, face à la gare de Lausanne pour mendier une pièce.

Agrabuey

Bruit des feuilles que le vent pousse à travers les rues désertes d'Agrabuey.

Trafic 2

La réaction est naturelle, donc de toujours. Quand se multiplient dans la société les signes de la rupture, la pratique consiste à sacrifier partie de ce qu'on est pour conserver le tout; avant de recommencer. Attitude du croyant qui postule l'espérance quand la réalité dément toutes ses attentes. Que s'ensuit-il? L'effacement progressif de ce qui pour chacun donne sa valeur à la vie. Cependant s'imposent les éléments dévastateurs de la situation nouvelle: un capitalisme sans propriété, une économie sans travail, une justice sans raison, une industrie des drogues culturelles. Lesquels combinés produisent un vivant sans vie. D'ailleurs les plus cyniques avancent dès aujourd'hui cet argument: du moins ne mourrons-nous plus.

Atavismes

S'il était permis de fantasmer l'ordre des atavismes, je me verrais juif allemand.

Trafic

Il est singulier que dans un climat de défiance général envers les gouvernements, les peuples de la vieille Union européenne entonnent avec une pareille naïveté toutes les antiennes de la propagande d'Etat trafiquant sans sourciller la langue vernaculaire pour y inscrire, contre le fait rationnel de la pensée, ce regard du bon sens sur le monde, le lexique complet du nihilisme.