samedi 2 septembre 2017

Eclipse

Etrange femme. Lorsque je l'aperçois dans l'angle de la véranda, dans la salle supérieure du Casino, où a lieu de cocktail, elle est assise derrière une table basse, dans un fauteuil et discute. Bientôt, elle se rapproche. Enfin, elle est là, le verre à la main, le regard sur moi. Belle, fine, séduisante. Laide, mouvante, vive. Claire et profonde - je ne parle encore que du corps. Elle entre dans la conversation. Comment? Je ne saurai dire. Passe un quart d'heure, une heure. Commence une deuxième heure. Nous parlons. De quoi, je l'ignore - du moins ne le sais-je plus. Elle est traductrice, elle traduit du russe. Où habite-t-elle? A Moscou. Le cocktail finit et nous allons dans un bar. Nous buvons encore. Elle du vin, moi de la bière. Certainement est-il question du monde, donc de l'invasion, de ces traînards musulmans que verse le tiers-monde sur notre continent. Et en Russie? Avec dans la voix des accents de sincérité, elle martèle ses convictions. En confiance, je me rapproche de mes opinions réelles. Alors, elle en vient à des questions plus personnelles. Aussitôt, l'ivresse s'estompe (elle reviendra): inquiet, je me demande qui j'ai en face de moi. D'autant plus qu'elle vient de déclarer, avant de se lever (elle reparaîtra): "je travaille aussi pour l'Ambassade de Suisse". Sentiment étrange - c'est ici mon propos: je ne sais plus à qui j'ai à faire. Habituellement, la personnalité de l'interlocuteur se précise à mesure que se déroule la conversation. Or, mes certitudes viennent de se dérober. Alors, je regarde autour de moi. Nous sommes dans un pub. Que faisons-nous? Nous parlons. Depuis trois heures. Pourquoi s'approcher de moi, tantôt? Réponse évidente. Cependant, elle ne suffit pas à dissiper mon malaise. Peu après, sonnés par l'alcool mais surtout, ayant neutralisé toute tension positive devant cette éclipse de l'autre, nous nous séparons. Le doute me suit jusque dans le sommeil. Le matin, et les deux jours qui suivent, il est là, intact.

vendredi 1 septembre 2017

Morges

A Morges, avec quelque deux cent autres écrivains pour Le livre sur les quais. Sous la tente principale, les tables de présentation des livres forment un quadrilatère; au centre, un quadrilatère plus petit. Les visiteurs défilent dans le couloir. Rien de tel pour contribuer à la solitude de l'artiste. Pourtant, j'ai demandé à venir. La rencontre avec les autres écrivains est importante, agréable, amicale. A l'occasion, je pourrais lire leurs textes. Ce n'est pas l'envie qui fait défaut, mais comment s'y prendre? Le temps est court et les volumes se multiplient. Pour peu que l'on tarde à les acquérir, ils disparaissent. Et puis il faut écrire, activité immense. De sorte que l'on demande à l'autre "ce que c'est". Il est emprunté. Je le suis aussi lorsque je dois faire face à cette question. Le deuxième jour, elle m'est posée en public et au sujet d'un de mes livres les moins définissables, Le triptyque de la peur. De plus, c'est le matin, je viens de me réveiller, j'ai l'œil rouge. D'ailleurs, c'est un hasard si j'ai consulté mon emploi du temps de la journée. Tout juste une demi-heure après avoir quitté le lit, je prends place sur une chaise face au public et tente d'expliquer ce qu'est un verraco. Exercice peut-être réussi sur les trente pages que compte cette partie du texte, grâce aux citations, documents et appels à témoins - voilà qu'on me demande de résumer cela en deux phrases. Toujours ce paradoxe: si l'écrivain avait souhaité dire autrement, il l'eut fait d'emblée. La seule réponse à la question est donc le texte écrit. Mais ce n'est pas ainsi que fonctionnent les choses. Vous avez une tête, elle doit être montrée; une façon de vous exprimer, elle doit être constatée; une attitude, on veut la savoir. Pour m'aider, le modérateur lit une phrase du Triptyque - que je ne comprends pas. Je le prie de répéter. Il commence plus haut dans le texte, finit plus bas. Beaucoup plus clair. Cependant, je ne suis pas sûr de comprendre. Le meilleur moyen de se tirer de situation est encore de parler d'autre chose. Ce que je fais. J'entame un discours sur la dimension prescriptive de la société qu'annoncent les posthumanistes américains adeptes du téléchargement de la conscience. De retour sous la tente, j'avale trois cafés. Le soleil est revenu, les visiteurs se bousculent, aux caisses l'attente est longue.




mercredi 30 août 2017

Circulation

A nouveau dans l'avion. Comme dit avec humour Toldo: "tu es pire que les gens du voyage!"

mardi 29 août 2017

Compréhension

Quelque chose nous échappe. A preuve, nous cherchons à savoir ce que comprennent ceux-là qui socialement ont réussi. Alors, que ce sont eux qui occultent le monde.

Bus

Le bus traversait l'avenue en début de soirée, parfois plus tard. Le matin, quand il reparaissait, c'était à vide. Les habitants du quartier cherchaient à identifier les passagers qu'il embarquait et transportait. Nul doute qu'ils ne vinssent du quartier puisque le bus partait du milieu de l'avenue et y revenait. Pourtant, le maire assurait qu'il ne manquait personne sur la liste des habitants.

Hauteurs béantes

Dans le cours des rêves, le sentiment de chute est fréquent: Le plus souvent on se réveille ou alors on évite la chute. Du moins n'y a-t-il pas volonté de chuter. Deux fois dans la même nuit, à bref intervalle, je me trouvais au sommet, une fois d'un gouffre, l'autre fois d'un mur. Je me jetais.

...les vertiges

Fin du séjour à Munich, nous allons boire dans le jardin de l'Augustinerkeller. J'arrive le premier accompagné d'Aplo et Luv, nous sommes à vélo. Fréquentation moyenne ce soir, disons dans les mille personnes. Je ne repère pas aussitôt le table du stamm pour lequel nous avons le statut d'invités, nous choisissons de nous installer dans l'ombre d'une arbre.  Comme moi, Luv reçoit son litre. Apparaît Gala, venue en métro et à pied. A peine assise, elle se relève, fait de grands saluts - je cherche à qui? A distance, j'aperçois une tablée de jeunes qui répondent. Que je sache, on ne les connaît pas. Gala  se dirige vers eux, au dernier moment bifurque, s'assied avec un vieux monsieur à moustache qui est seul. C'est Harald. A mon tour je vais pour lui tendre la main. La réunion hebdomadaire du stamm a lieu le vendredi, nous sommes jeudi. Normal qu'il soit seul. Quand Gala revient enfin, elle me donne les nouvelles des amis et dit ceci:
-Le pauvre est désespéré,  sa femme a des vertiges, c'est à peine si elle tient debout. Elle a vu vingt-et-un médecins, aucun n'a trouvé...

Moustiques

L'espèce à muté. Ou alors, je veux bien que l'on m'explique. Je me couche. Un première piqûre gonfle sur ma jambe. Et deux autres. Depuis les volées d'Asie, je connais la recette: ne pas gratter. Mai je sais aussi le fonctionnement du parasite. Tandis que je dors, il récupère. Ne nous faisons pas d'illusion, il va revenir. J'allume, j'inspecte. Je ne trouve pas le moustique. J'éteins. A peine couché, je m'en veux. C'était la solution de facilité. Jamais cette solution: c'est la mort. Je rallume. Le moustique est juste là. A quatre pattes, il souffle appuyé contre le plafond. J'attrape ma culotte et le baffe. A-t-il chu ? Je scrute les dalles de marbres. Grises et mouchetées, elles sont faites pour leurrer les vaillants chasseurs de moustiques. Admettons - je me recouche. Trois nouvelles piqûres me réveillent. La douleur est localisée mais vive. Il faut compter dix minutes avant que l'onde ne reflue. Fâché, je me relève. Je démonte les lits gigognes. Il est quatre heures. Je renverse la matelas double et j'extrais le simple. Il y a six pieds vissés au sommier, je les dévisse et les range en sur une ligne après les avoir roulés dans la main. Enfin, j'ausculte l'écran moustiquaire posé contre la fenêtre. Son bord est légèrement soulevé. J'imagine le moustique. Un spécimen entraîné. Qui en veut. Il est contorsionniste, il se sera faufilé. Ou alors... Oui! La bouche d'air conditionné. Que ces moustiques aient du flair et de l'appétit, je n'en doute pas, mais ont-ils assez de nez pour se véhiculer à travers trois mètres de conduit ? Une fois de plus j'éteins. Tout de même, j'en ai écrasé deux et j'ai agité ma culotte à travers toute la pièce pour fabriquer de l'air, aucun nouvel élément n'a surgi. Eh bien, le croira-t-on? Trois fois encore je suis piqué. Je fais compte: douze prises de sang. Cette fois, je monte à l'étage, je déballe la moustiquaire achetée en juin, celle que je n'ai pas installée faute d'avoir une perceuse (le plafond est dur), je coupe une section de fil dans la bobine de métal et j'accroche au-dessus de mon lit. Me voici protégé, mais comme le matelas est sans son support, pas centré et l'installation peu experte, le tout dépose sur mon visage comme une toile d'araignée et m'emballe au moindre mouvement.

Six jours

Nuit et jour, à faible distance de mon immeuble, au centre du village, discrètement ulule une sirène à récurrence électronique. Dans le brouhaha de l'après-midi elle est peu audible, mais à l'heure de la sieste et du sommeil, elle crée un agaçant fonds sonore. Je n'ignorais pas que les Espagnols, sans être sourds, n'entendent pas. Tout de même, sachant que je suis à quelque cent mètres, comment font les voisins qui ont le nez sur la trompe?

Lutte

Qui veut se lutter contre l'expansion du schéma totalitaire doit d'abord penser en termes d'espace. Aucun pays n'offre à cet égard moins de recours que la Suisse.

Amérique 3

Ceci de juste, que l'Europe a perdu par déni d'instinct, c'est-à-dire excès de culture, après l'épouvantable première guerre, une approche de la société fondée sur l'envie d'être soi dans les limites que dit la nature. D'où cet américanisme d'importation, plus diabolique que l'original,

Voie réduite

L'emploi courant de nos capacités d'homme nous oblige à exprimer le fond propre au moyen de circonlocutions qui conduisent les meilleurs à la jésuistique, au dégoût soi les autres

Tapis

Peut-être ces problèmes surgissent-ils, communs, peu relevés mais démobilisateurs, car je m'empeigne contre le bons sens secondaire venu des expériences à vouloir pratiquer le chemin obligé dans les conditions normales, par exemple prendre adresse, acheter des meubles, placer son argent dans le tiroir d'une banque, créer autour de soi cette sociabilité qui fait décorum, et montrer en toute occasion légitime un visage ouvert afin que soient rassurés ceux qui jugent que ce qui est là convient, doit durer, ne saurait être bousculé au nom d'une visée supérieure, fusse-t-elle de l'ordre de l'essai.

Chaleur

Chaleur terrible. Je dis "terrible" car auparavant, jamais je n'ai eu à souffrir de la chaleur. Cette fois, c'est différent. Ce ne sont pas seulement les températures, autour de 35 degrés, mais l'humidité. L'air est gluant. Pas un souffle d'air. La nuit, je m'allonge le long de la fenêtre. Or, rien ne passe. L'air stagne côté rue. Hier, après six mois secs, enfin il a plu. Deux orages. Ils ont creusé des ornières sur le sable, mouillé le quai, rincé les palmiers. Etrange résultat: le village a disparu. Les gens ont pris leurs chiens sous le bras, ils sont rentrés. Plus personne, à peine quelques voitures. Mais la nuit, même absence d'air,  mêmes températures. Trente degrés. Le thermomètre ne descend pas. Ce matin, le soleil. Comme s'ils avaient été privés, les villageois sortent tous, la rue est envahie.

Danger

Mark Zückenberg, propriétaire de Facebook, dès aujourd'hui l'homme le plus dangereux au monde.

Amérique 2

Léo Ferré, évoquant les poètes, les peintres, la culture française lors d'un enregistrement pour la télévision... Il s'interrompt. Puis, d'un revers de la main, l'air dégoûté: après, il y eu la guerre, et après... plus rien, c'est l'Amérique.

Amérique

La culture américaine. Marquée par les problèmes de territoire. Gangrenée par la défiance et l'agressivité. Or, que voit-on en Europe depuis les années 1990?

Essai

Après une année et demie à composer page après page l'essai sur Les futurs simples de la démocratie, il m'est suggéré avec raison par l'éditeur de proposer le texte dans une forme plus littéraire afin d'échapper à l'ennui que ne manquerait pas de susciter chez le lecteur l'agencement démonstratif des éléments de l'exposé tel que je l'ai - dans un souci de clarté - voulu. "Inutile, me dit l'éditeur, de nous rappeler toutes vos connaissances". A quoi il faut répondre que si j'ai cru bon de les rappeler, c'est je ne suis pas sûr de les posséder. De sorte que j'ai écrit un livre pour avoir à disposition, noir sur blanc, ce raisonnement que je me tiens à moi-même depuis des années dès lorsqu'il s'agit de juger du point de vue le plus général, moral, civilisationnel, politique, de la situation actuelle du capitalisme. Le travail requis pour la nouvelle version du texte posant le problème de son éventuelle transformation en un pamphlet. En effet, si j'ébranle l'organisation logique des motifs, comment ne pas se laisser aller à exprimer sans ambages mon humeur.

Délit

Le délit d'opinion est instauré par ceux qui, détenant le pouvoir, n'ont pas les solutions politiques qu'il impose de trouver. Renonçant à toute tâche de direction, ils s'accordent cependant pour conserver le pouvoir, d'où la nécessité d'exclure la vérité du débat. A peine cinquante ans après la reconstruction démocratique, nous voici une fois de plus affrontés à cette situation oppressive.

Famille

Sur le parking de la plage, une file d'attente s'est formée derrière une Seat au coffre ouvert. Des grands parents aux enfants, je compte huit personnes au milieu des poussettes, des ballons et des chaises. Une distribution gratuite? Non, une famille. Au bout d'un quart d'heure, tout le monde trouve place, la voiture démarre.

Jeu

Dans le bus, assis derrière le chauffeur, cet adolescent qui tient à la main un écran sur lequel il joue à un jeu automobile.