vendredi 14 juillet 2017

Régime royal

Le roi de France reçoit le roi des États-Unis. Le premier ballade son hôte à travers le royaume - donc Paris - afin de prouver qu'il n'a rien perdu de son faste. Pour témoigner de la bonne tenue de la gastronomie royale, il l'emmène manger dans le meilleur restaurant de la capitale. Au terme de la journée, les moyens de presse monarchiques vantent "la parfaite entente des deux souverains". La même presse annonce le lendemain aux sujets de toutes races et de toutes cultures que le roi de France va conclure des contrats avec son homologue le roi des États-Unis.

Liquidités

Sur la place du Capitole de Toulouse se tient un marché. C'est le fatras habituel, navires en bouteilles, batiks indiennes, colliers et lavande, chinoiseries, boubous du Mali et miels occitans. Au centre, quatre plateaux de livres. Entre les cartons de poches, quelques ouvrages dignes d'intérêt. Saint-Simon, Lou Andréas-Salomé, Panofsky... Pour déchiffrer les titres, il faut tourner autour de la table. Un homme me précède. Il est accompagné de sa fille. Tout juste si le menton dépasse la hauteur de la table. "Papa, je dois faire pipi!". Absorbé, le père n'entend pas. La fille insiste. Trois fois, elle répète: "Papa...". Puis elle change de tactique: "Si on n'y va pas, je vais faire aux culottes!". Alors comprenant que j'ai entendu, elle se gêne et minaude. Du moins a-t-elle fait réagir son père, qui l'air de se parler à lui-même dit: " bon, on va aller boire un verre... ah, zut, je n'ai pas de liquide!"

Fusil vivant

Mélange d'un lièvre et d'un fusil à pompe. Les pattes arrière de l'animal servent de crosse et de détente, la bouche protège le canon double, tirés en arrière les yeux et les oreilles pointent sur la cible.

Café suisse

Dans les bambous, avec les moustiques, sous un ciel moite. Le propriétaire de la cabane nous a flanqué l'une des ces inventions suisses qui fabrique du café à partir de capsules. Pour y remédier, je longe l'avenue Saint-Exupéry (ce boyau, pauvre aviateur dénonçant la termitière humaine) et trouve à son extrémité une boulangerie où l'on me vend une délicieuse baguette et un croissant de la veille. L'américanisation étant achevé, la boulangère vend aussi du café à l'emporter. De retour, je m'aperçois qu'il est tiré des mêmes capsules suisses que nous avons dans la cabane.

Garonne

Feux du Pont-neuf sur une Garonne d'encre. La découpe du reflet sur les eaux immobiles est impeccable. Les arches, la chaussée, les réverbères ont leur doubles ciselés. Le long du parapet, les passants admirent. Plus loin sur la berge contraire, c'est une noria que les forains montent pour le 14 juillet. Elle n'a pas encore reçu ses nacelles. Les pièces de la roue, le moyeu, le support et l'armature circulaire se détachent sur l'eau lisse. Une précision de tracé qu'eut aimé peindre un Gustave Caillebote.

Homothétie

Aiguilleur du ciel en dit long sur l'arraisonnement de la nature.

Dispute royale

La disputatio, grand concours des esprits pour la promotion des idées, devant un parterre de doctes, dans les bâtiments de l'académie royale d'Espagne au temps des Rois très catholiques. Détournement illustre de la parole grecque en vue d'une recherche intéressée de la vérité; demeure la qualité de la joute, la mesure logique, le sérieux de l'affaire et, bien sûr, le panache des adversaires qui peaufinent leurs arguments pour exhiber leur talent scolastique. En 1550, au cours de la Junta de Valladolid, Juan Ginés de Sepulveda,  opposé à Bartolomé de Las Casas, défend devant un jury de sages son apologie sur les justes causes de la guerre. Dans Histoire de l'utopie planétaire, Armand Mattelart note: "le discours prononcé par Las Casas en réponse à son adversaire qui l'attaque sur le bien-fondé de sa Très Brève Relation de la destruction  des Indes dure cinq jours".

jeudi 13 juillet 2017

Musée des Antiques

Excavation d'une nécropole romaine sous l'esplanade de la basilique Saint-Sernin. Le four à chaux où étaient fabriqués les sarcophages installé au centre du cimetière; on y voit la dernière pièce sortie de cuisson. Tandis que je déchiffre les épitaphes, un garçon demande à sa mètre si "ils sont toujours dedans?". Un peu plus loin, devant un couvercle entier posé sur la cuve, le garçon. "et comment faisaient-ils pour respirer?". A l'étage, une explication sur la circulation des amphores en Méditerranée à la fin de l'Empire (transport de vin, d'huile et de saumure, les amphores usagées servaient ensuite à renforcer les routes secondaires, à l'occasion à enterrer les bébés). Et l'urbanisme de l'antique Tolosa! Rigueur, lumière, maîtrise. Passionnant! Sorti de ce musée, tout à fait réconcilié.

Excursion 3

Et donc, je suis désagréable. Insultant. Plein de mépris et de pitié. Dégoûté et horrifié. Comment en est-on arrivé là? Aussi vite! A peine vingt ans. Aujourd'hui, aussi loin que porte le regard, pas un rivage où aborder. Gala ne pipe mot. Elle finit pas admettre: "je ne crois pas que je pourrais vivre ici". Sa raison: "les avenues sont trop larges, je ne me sens pas bien dans ce genre d'architecture". Je vais devant, les poings dans les poches, découvrant à chaque coin de rue ces faux bohèmes juchés sur tabourets, des plantes d'ornements pour bureau. Et en vitrine, des objets de design, poufs en forme de sein, boîte de pralinés Porsche ou luminaire en osier tressé du Mékong. Et pour les jeux de mots, ce trait d'intelligence, voici : un bar à chignons (une coiffeur), un restaurant-brocanteur... Pourquoi pas un dentiste-garage ou une boulangerie-toilettes?  Mais non, tout cela semble amuser les passants. Qui défilent, achètent, achètent et défilent. Dans les parcs, affalés sur les bancs, les Arabes. Ils palabrent, fument, traînent, se lèvent, se rassoient - ils attendent leur tour. Soudain, une Association des sauveurs de la terre. Il sont cinq, en mission. Vont de clochard en clochard, sortent des assiettes, préparent de la nourriture. Voici qu'ils abordent un groupe de punk (je me demande pourquoi on appelle cela des punks, aucun rapport n'est-ce pas?). Les types sont ivres-morts, ils ne tiennent pas debout, alors pour ce qui est de tenir une fourchette... Un peu déçus, les mandés leur remettent des sacs de biscuits pour leur chiens. Le spectacle de la merde rend agressif. Mai surtout, le déni me rend agressif. Car pour masquer leur désarroi, les locaux promènent un air enchanté. Autant dire que nous ne sommes pas tirés d'affaire. Ces villes d'ouverture de paix et de métissage; de tolérance, de culture, de communication. Allons-donc! (Il y a quelques jours, suite aux émeutes anti-G20 de Hambourg, la présidente allemande a admis qu'il conviendrait de tenir ces sommets dans des lieux où nul ne pourrait entraver leur bon déroulement- voilà pour la tolérance, cette panacée au service du contrôle). "Quand repart-on?", fais-je à Gala. Et dix minutes, plus tard: "que fait-on ici? que fais-je ici? que peut-on bien faire ici?". Quand je pense à nos villes suisses (petites, pratiques, quelconques, mais plaisantes, conçues pour la vie), toutes contentes d'adopter ce carnaval dégénéré, ce nouveau moyen-âge, ce brouet universaliste  - j'ai honte.

Excursion 2

Penser que ce pays avait des habitants, des qualités et des défauts, une cuisine, une langue, une activité originale sous le ciel. Mon but n'est pas de vexer: quelle poubelle! Des rues à l'architecture aimable avec ça et là, montré par des panneaux en trois langues, des monuments. Sur ce décor retoqué, les noms des empires planétaires: Nespresso, Flunch, Zara, Orange, Adidas. Côté liquide et solides, des ordinateurs avec humains intégrés qui servent des rations. Les passants poursuivent en sifflant des sodas en gobelets ou en mangeant des débris de viande, l'air heureux - je veux dire, drogué. D'ailleurs la terre entière s'est donnée rendez-vous atour du Capitole. Pas une ethnie qui n'ait ses élus. Avec un point commun, le téléphone portable. L'ambiance est désespérante. La culture, d'entreprise. L'avenir, à la traite. Le présent, informe, invertébré, bête. Pour entretenir ces espèces encagées, des militaires de toutes couleurs et de toutes races patrouillent le Famas en bandoulière. Et au ras du sol, les loqueteux professionnels, Roms, punks, barbus, givrés, techno-lesbiennes, des chargés de mission en quelque sorte, il rappellent au passants zombifiés combien leur sort est chanceux.

Histoire humaine

Dans quelques années, l'homme découvrira l'algorithme qui a servi à sa création et l'expérience humaine s'achèvera. Les êtres qui nous ont créé fermeront le laboratoire et iront souper. Quant à savoir combien de temps aura duré l'expérience, cela dépend de la mesure du temps; dix minutes, quelques heures ou quelques mois. L'infinie variété des motifs qui auront traversé la conscience des hommes durant la tenue de l'expérience justifie que l'on nomme celle-ci "histoire humaine".

Excursion

Juchés sur des tabourets en forme de points d'interrogation des jeunes tatoués jusqu'à l'os mangent des "tapas" et jouent avec leurs ordinateurs aériens. Les mâles portent de vastes  barbes neptuniennes, ceux qui ont faim mangent des salades vertes et saines, les autres boivent dans des coupes, tous rient, parlent vite, en même temps, de tout, de n'importe quoi, se montrent et se regardent, veillant à ne pas tomber des tabourets. Cela, sur deux, dix, vingt terrasses, dans les odeurs d'after-shave et de déodorant, de make-up et de faux-cils tombés dans les soucoupes de "gambas". La merde. Qui rappelle la situation tragique et post-moderne du client de safari. Assis à l'arrière de la jeep que conduit un nègre institutionnel, le touriste photographie les lions à travers le vitrage étincelant. Les fauves dorment. Alors le photographe, croyant que son appareil-photo le protège, ouvre la portière et s'approche. On connaît la suite.

mercredi 12 juillet 2017

Manège

Au Jardin des plantes, la mère dépose la gamine sur une navette spatiale en forme de sabot, le père règle le forain, la musique est lancée.
-Attention, c'est parti! s'écrie le papa.
Le manège à chapiteau s'ébranle. La gamine passe devant ses parents, droite, épatée, les yeux fixes. Elle repasse.
-Tire sur le levier! crie le père.
Et la mère:
-Tire sur le levier Christine!
La gamine reparaît, assise dans le sabot, immobile.
-Tire! lui enjoint le père.
Et la mère:
-Christine, tire!
La navette repasse, la gamine est tétanisée. Les parents font de grands gestes et répètent:
- Tire, mais tire!
Au passage suivant, le père s'élance, veut saisir le manche qui fait s'envoler le sabot sidéral, mais le manège est rapide, il lâche, patine dans le gravier, se redresse, reprend position à côté de la mère et tous deux, unissant leur efforts:
-Tire le levier!
La gamine fait de grands yeux, l'air inquiet, cherchant à comprendre et passe, et repasse.

France

Donc il a fallu se rendre à Toulouse. La veille du départ, je dors mal; passé le Somport, je crispe les mains sur le volant. A la sortie d'Oloron-Sainte-Marie, un semi-remorque me pousse et me klaxonne. Suivent deux cent kilomètres d'autoroute. Des voitures demi-poids avec des routes de charrette d'enfants lancées sur l'axe de Tarbes, le péage robotique, un écheveau pour accéder à la ville et un quartier borgne autour du Pont des demoiselles. Là, un marchand de tabac de bonne volonté et d'une grande gentillesse nous renseigne téléphone en main. Il tape, aligne, agrandit, se retourne, retourne le téléphone, énumère dans l'ordre les manoeuvres à effectuer "pour se remettre dans le droit chemin" avant de s'apercevoir que j'ai le même téléphone et qu'il affiche les mêmes explications ; mais lui est de Toulouse. Nous arrivons à bout du problème et nous voici dans une cabane de jardin aménagée en chambre d'hôtel Ikea. La double porte vitrée donne sur une bambouseraie verte à la vigueur tropicale. Nous croisons le propriétaire, une homme sans un poil, grand et lustré. Il sortait justement pour aller courir sur les berges du canal. Il y a des chats bien nourris, un téléviseur plat, une petite cuisine, deux bocaux de cornf-lax (ainsi orthographient les Javanais). Et que faisons-nous là? Je n'ose demander. En défaisant ma valise, je m'aperçois que j'ai oublié le manuscrit à corriger. S'éloigner de l'ordinateur, biffer la version papier, comme si c'était les vacances, en regardant vaguement quelque chose, des tiges de bambou par exemple, l'essentiel étant de ne pas sortir. C'est raté. Bien, dans ce cas, je lirai. "Tu dois changer ta vie", Peter Sloterdijk. Cinq pages d'une dialectique colossale pour une idée à se mettre sous la langue (souvent géniale l'idée, le philosophe est pardonné). Mais en fin de compte, je n'ai pas le temps de me mettre à la lecture. Nous sortons. En bus. Gala ne marche pas. La rue Saint-Exupéry à quelque chose du Faubourg célinien version tsunami arabe. Des immeubles rabougris aux façades de mortier et de briques, des vitrines encrassées, des voisins qui traînent en savates, des portes murées, un antiquaire (huit cent Euros la paire de fauteuils à ressemeler). De plus, cette rue ne mène aucunement là où doit aller Gala. Le maître russe de la peinture des icônes habite à Albi. Quand j'insiste, j'apprends qu'il habite plus exactement un village près d'Albi. Mais alors, pourquoi Toulouse? Pour savoir si l'on peut y vivre. "On", c'est à dire Gala - pour moi, je n'ai pas l'intention de mettre à l'heure du muezzin, j'ai les crabes  au ventre. Le bus nous dépose devant le Jardin du Rond-Point. Ce qui veut dire qu'il est encore possible de repartir. Nous entrons dans la ville.

mardi 11 juillet 2017

Enseigne

Rue St-Exupéry, à Toulouse, ce salon de "coiffure sans tête ni corps".

dimanche 9 juillet 2017

Samedi



Agrabuey a trente habitants. Un chiffre. S’ils existent, c’est sur les listes de la mairie. Comme à Gimbrède autrefois, ceux que l’on croise tiennent sur les doigts des deux mains. Mais nous sommes en Espagne, il y a un bar. Il occupe les locaux de l’ancienne école. Elle fait aussi clocher depuis que l’église est sans curé, celui-ci préférant son second métier de professeur de ski. Le samedi, à sept heures, les dames du village se réunissent. L’hiver, elles boivent du chocolat, l’été de la horchata. Gala part avec Maria-Cruz. A huit heures un quart, les hommes ont le droit de les rejoindre. Ils s’installent au bar. Ignorant des coutumes, j’arrive le premier et m’installe avec ces dames autour d’une table ovale. Amparo (protection), l’aînée, a quatre-vingt-six ans, la plus jeune soixante. L’une d’entre elles me désigne un tableau, il représente le village.
-Peint par votre voisin.
Celui-ci, ayant entendu, précise :
-C’est une vue depuis la mairie, comme si celle-ci n’existait pas.  
Quittant le bar avec sa femme et ses deux filles, le maire nous tape dans le dos :
-Portez-vous bien !

Travail



Le jardin est en surplomb, il donne sur trois maisons qui ont chacune un jardin et dix cheminées. Les gens saluent, mangent, fument et se reposent, ils discutent par-dessus les haies de rosiers et de vigne. Le matin, je coupe l’herbe au sécateur. Particularité des achats en supermarché : ils ne remplissant pas leur fonction. Des utilitaires pour citadins, porteurs d’illusion. Un sécateur sert à évoquer le jardinage pas à travailler. Or, la mauvaise herbe est à un mètre. L’après-midi, j’arrache à la main. Cela ne suffit pas. Nous roulons trente kilomètres pour trouver une petite débroussailleuse. Elle serait efficace si ces herbes n’avaient la peau aussi dure. Heureusement, j’ai prévu. Je me suis muni d’un sécateur. Il fait de merveilles (je me fais les poignets). Ensuite, j’évacue à la brouette, je balance dans le lit de la rivière comme ont dit de faire les anciens d’Agrabuey. Puis je prends place à la table de marbre (le quatrième et dernier des meubles que j’ai achetés avec la maison) qui occupe la partie empierrée du jardin et voit que ça n’ira pas, dans quelques mois j’aurai la même broussaille. Je monte en voiture, je vais acheter une pelle. En vitrine, elle a l’air robuste. Elle l’est. Un manche de bois verni, un métal gris, épais et tranchant. Je retourne les mottes, casse et laboure. En fin de compte, ce morceau de terre m’aura coûté deux jours de manœuvres. Je range mes outils et vient la récompense, l’orage éclate. Tandis que la pluie crépite sur la terre retournée, nous prenons l’apéritif à l’abri du prunier rouge.

Historique des relations



Montrant ses deux filles, le maire me dit : « l’une me ressemble, l’autre pas tellement. »