jeudi 29 juin 2017

Eté



Avant de quitter la côte, je prépare l’appartement. Pour l’auvent, la femme du vendeur de fenêtres et de profils en acier griffonne un devis sur un coin d’enveloppe. Le soir, je retourne à la boutique, son mari revient de ses chantiers, je lui parle de mon projet d’installation.
-Manuel l’auvent ?
-Manuel. De 7 mètres de long.
-6,50, c’est le maximum.
-Et si on en pose deux ?
-On en pose deux. De 3,20 (ces cinq centimètres de différence prouvent que j’ai  affaire à un professionnel de l’auvent).
Il ouvre une brochure, fait glisser le doigt sur un tableau, énonce le prix.
-Six cent-vingt Euros, plus les taxes, et le second au noir.
Je le remercie ; poussant quelques minutes plus tard la porte de l’appartement, je  dis à Gala :
-Ce sera sans auvent !
Elle me fait signe de me taire : elle prend sa pression, il lui faut du silence. Je monte faire la sieste, descend le store (électrique celui-là). Quarante-huit minutes plus tard, je le remonte. La machinerie lâche.
-Gala, le store est foutu !
-Et voilà ! Et puis je t’avais dit de ne pas te rendre ainsi chez le fabricant d’auvents, il t’aura pris pour un touriste !
A l’agence, Jésus et sa fille Mercedes : « comment bloqué ? allons-voir ça ! ». Lui à la manœuvre, en cravate, elle en observation, habillée en mannequin de vitrine (elle apprend le métier). Jésus appuie cérémonieusement sur la commande. Le store s’enroule.
-Je t’assure, il y a quelques minutes… Sinon, pourquoi serai-je descendu ? Essaie encore !
Sûr de son fait, Jésus appuie sur la commande. Le store ne bouge pas (il y a une justice).
-Bon !
Ils s’en vont. Et reviennent avec le vendeur d’auvents. Il sort un tournevis, tapote, établit une diagnostique.
-Du moment que vous êtes là, lui dis-je, profitez de venir voir le balcon où j’aimerais installer l’auvent.
Nous descendons au premier, il prend les mesures, fixe la mer.
-En première ligne, avec les tempêtes, c’est compliqué.
Il désigne les auvents des voisins : en lambeaux.
Plus tard dans la journée, il envoie son devis. Le prix est le même. Voyant que j’étais là, à demeure, locataire de Jésus… Mais non, c’est le prix.
-Affaire réglée, dis-je à Gala, on va rôtir !
Mais elle ne répond pas. Elle dort.
Le lendemain, je roule jusqu’à l’aéroport pour acheter un parasol. Auparavant, j’ai comparé les modèles sur internet. Nous sommes dans la camelote indochinoise ou dans les prix de fous. Sous une tente ventilée installée à même le parking, devant un magasin géant pour bricoleurs, j’achète un store de toile et de bois (moins cher que l’aluminium). Je déballe sur le balcon. Le mât est formé de deux pièces. Je visse et déploie. Un pas en arrière. Le vent secoue mon parasol. Pourtant, aujourd’hui, il ne vente pas. Je jette un œil à la visserie qui solidarise les deux moitiés du mât : un travail d’enfant de six ans. Les vis sont dorées, c’est chic, mais courtes, posées de biais, incomplètement enfoncées, c’est merdique.
-Alors ?
-Va voir ! Mais attention à ne pas le casser !
Puis je passe à la corvée suivante, faire des doubles des clefs. A la quincaillerie, je trouve le même parasol, au même prix (alors que j’ai roulé trente kilomètres pour me rendre à l’aéroport).

mercredi 28 juin 2017

Vertiges



Gala titube, elle a des nausées. Elle geint, traverse le jour en marmonnant, se couche, s’assoit, se recouche. Lorsque nous nous croisons, nous tentons de nouvelles hypothèses. La viande contaminée, ou l’eau en bouteilles, exposée à la chaleur et à lumière. La bière, bien sûr, mais Gala n’en boit pas. Le vin ? Je n’en bois pas. Gala colle des feuilles de papier contre la fenêtre, prend sa pression dans le noir. Trois fois elle est allée aux urgences. Elle en est revenue avec un traitement. Jusqu’ici, il est sans effet. Le soir, autour de vingt-deux heures, quand la température retombe, elle va mieux. Elle boit du Rioja sur le balcon. Mais alors, c’est moi qui suis touché. Le corps vacille, les oreilles bourdonnent, j’ai la tête dans une étau. La nuit, les vertiges me réveillent, le plafond et le plancher font le tour d’horloge, je m’accroche au lit.

mardi 27 juin 2017

Rêve

Cet or en pièces et lingots que nous jetions devant nous s'élevait en un tas parfait. L'atmosphère était à la communion entre Suisses. D'autres voisins affluaient, déposant leurs économies, serrant les mains. L'idée de Fédération était retrouvée. Ce n'est pas la valeur d'usage de l'or qui nous retenait mais sa dimension mystique. L'avenir ayant rejoint le passé, le présent dans lequel le pays s'était fourvoyé désormais aboli, tout irait bien.

dimanche 25 juin 2017

De plus en plus

Dans un monde où les mots comptent de moins en moins, le métier d'écrivain ressemble au métier de tapissier.

Nature de la politique

Que font les bêtes par grand orage? Elles tiennent; elles espèrent que le paysan va sortir de la ferme pour les ramener à l'étable. Et le fermier? A la fenêtre, il prie pour que les bêtes tiennent et qu'il n'ait pas à se mouiller.  

Trois

S'il m'était donné de répéter, dans ma première vie, je serais ce que je suis, dans la seconde je serai militaire, dans la troisième vagabond.

Situation

L'homme seul est le seul qui vaille. Or, il n'y a pas de solitude humaine, il n'y a que des sociétés qui tendent à l'inhumain. Le dilemme est sans solution. Il se résout dans le jeu et dans l'art. La religion est un erreur d'enfance, le technologie une erreur de maturité.

Electrototalitarisme (suite)

A la poste, pour réclamer. C'est la deuxième fois. Toujours aussi aimable, la postière prend sa collègue à témoin:
-C'est incroyables les manuscrits que ce client à envoyés à Paris ne sont pas arrivés!
L'autre, avec désinvolture:
-Tu cliques sur l'icône caméra, tout est filmé!
Large sourire de l'employée:
-Voyons-voir!
Elle clique, puis se lève
-Un instant?
De la salle des machines, elle revient l'air embêtée:
-Le film est flou, on ne voit pas qui a réceptionné votre colis.
-Imaginez que je sois Stephen King...
-Qui?
-Est-ce que quelqu'un d'autre à pu prendre le colis? Un type qui passait par là?
La collègue énonce:
"Toute personne adulte qui se trouve à l'adresse de destination peut recevoir la recommandée."
-En tout cas, il est indiqué ici que le colis à été remis le 2 juin à 8h58. Vous voulez faire une réclamation? Soit vous la faites chez vous, par internet, soit je la fais maintenant.
-Allons-y!
-Bien... Votre numéro de téléphone.
-Je ne sais pas.
-Ce champ est obligatoire.
En fin de compte, vendredi matin, je reçois dans ma boîte à lettres une réponse de l'Organe supérieur des réclamations:
"Monsieur Friederich, nous avons le plaisir de vous informer que votre envoi à été remis le 2 juin à 8h58. N'hésitez pas à nous rappeler pour tout renseignement supplémentaire."




Homme à tout faire (suite)

Jusqu'ici il ne m'avait jamais été donné de rencontrer un homme aussi calamiteux. C'est peut-être pour cette raison que le propriétaire l'emploie, me disais-je incrédule, afin éviter que les locataires ne réclament. D'abord, ce type, Paco, est un ouvrier sans outils. Vous lui montrez le problème. Il fixe la trappe (mettons). "Vous avez un tournevis?" Ou alors un écoulement d'eau. "Je peux avoir un baquet?". Ensuite, il tâte. En tâtant, il brise. Si c'est une vis, il la tord (je parle de la trappe), s'il touche à l'écoulement, aussitôt la pression augmente. "Vous auriez un second baquet?" Quand il a fini, il faut engager une femme de ménage. Il jette tout sous lui. Pas seulement les déchets: les écrous, votre tournevis, le chiffon. S'il fumait, il jetterait son mégot sur la moquette ("vous n'avez pas un extincteur?" Cette fois, il s'agissait du couvercle du jacuzzi. Une pelure de vingt kilos, défoncée, pleine de colle et de vieille poussière. Au propriétaire, je demande à ce qu'il récupère ce truc qui m'encombre. Ni d'une ni de deux: "Paco, récupère ce truc qui l'encombre!"
- Attention, c'est plein de colle, il faut des gants!
Le propriétaire et Paco, muets.
- ... une paire de gants de chantier.
-Mais non, fait Paco.
-Si.
Plus la moindre expression dans le visage des deux hommes.
-Alors? Qu'est-ce qu'on fait? Demande Paco au propriétaire.
-Eh bien, va acheter des gants!
Dix minutes plus tard, l'homme à tout faire sonne à la porte - sans gants. Il monte sur la terrasse, saisis le couvercle. "C'est lourd! Je vais le couper. Vous auriez une paire de ciseaux?"
Quand il a coupé, mes ciseaux son cassés, il les jette au sol. Il empoigne le couvercle crasseux et s'enfile dans la cage d'escalier, tape contre les murs, noircit les peintures.
-Halte!
Il insiste. Je lui barre le passage.
-Remontez-moi ce couvercle!
Je considères mes murs maculés.
-Regardez!
-Ce n'est rien. Vous avez une éponge?
Il mouille et frotte. Il étale.
-Mais enfin, c'est dégueulasse!
-C'est autonettoyant, il suffit d'attendre !
Excédé, je le mets à la porte.
-Et ne revenez pas sans la solution!
Peu après, on sonne. Paco est allé quérir le propriétaire. Ensemble, ils montent sur la terrasse, considèrent le couvercle.
-Tu vas le descendre par les terrasses Paco.
Alors l'homme à tout faire sort de sa poche un bout de ficelle. De la ficelle d'emballage cadeaux... Plutôt que d'assister au massacre, je me réfugie dans mon bureau.
-Vous êtes là?
Le propriétaire.
-Est-ce que vous avez un balai?
Une minute plus tard, il rend le balai à Gala tandis que Paco bourre le couvercle dans l'ascenseur. Je vais sur la terrasse supérieure, dans la chambre à coucher, je reviens par le couloir et gagne la terrasse inférieure: tout est sale, le propriétaire n'a balayé que devant la porte et il a laissé la poussière sous le balai.
Le soir, je sors dans le village, je croise Paco: chemise blanche, cravate, sa fille à la main, fier, l'air satisfait. Il me salue. Il a fait du bon travail.

Librement

Aussi je me réjouissais d'aller librement sur des routes qui emportent autant qu'il faut, persuadé que les paysages construits ne sont que de grosses machines à combustion qui fabriquent contre un lot d'illusions chaque jour plus dérisoire (l'expérience aidant) une vie de répétition et d'allégeance.

Soleil

Au réveil, les mêmes vertiges qu'à Pâques sur la montagne. Le plafond et le sol tournent, je dois m'asseoir dans le lit, je manque vomir. J'aimerais conclure à l'excès d'alcool, mais la déduction n'est pas simple : hier, pour la première fois de l'année, j'ai préparé le vélo de course et je suis monté dans l'arrière-pays. Impatient, je suis parti trop tôt. Il était 17h30, il faisait trente-cinq degrés. Or, les collines qui penchent au-dessus des toits du village n'offrent pas une pente, mais un mur. D'ailleurs les automobilistes le savent, ils restent sur la côte - j'étais seul. Une montée de trente minutes. Chaque tour de roue me coûtait. L'eau du bidon était chaude, les herbes croustillaient, les oiseaux volaient au ras du bitume (pas la force de battre les ailes). Je passe la colline, elle en cache une autre. Le col est à trois cent mètres, j'ai l'impression d'avoir gravi les Alpes. Ensuite, je me perds dans le village blanc de Macharaviaya, demande ma route aux enfants, transporte le vélo sur un chemin de poussière, passe entre les oliviers et les ânes, retrouve la côte à Benarajafe, bois un litre d'eau fraîche et fais une pointe à 45 km/h. Comme aujourd'hui, les vertiges de Pâques ont eut lieu au lendemain d'une journée de grand soleil. Trois heures de ski alors, trois de vélo hier. Plutôt que l'alcool, ça doit être l'insolation. Pourtant, les deux fois, j'étais casqué. Je viens de dormir onze heures. J'ouvre une livre, je me mets à l'écriture. Il faut renoncer. A l'étage, dans la lumière de l'après-midi, je me rendors. Six heures sans remuer le petit doigt.

Immunité

"On a commencé à comprendre, d'abord en hésitant, que seuls les dispositifs immunitaires permettent à ce que l'on appelle des systèmes de devenir à proprement parler des systèmes, aux créatures vivantes, des créatures vivantes, aux cultures, des cultures. Grâces à leurs seules qualités immunitaires, ils accèdent au rang d'unités auto-organisantes qui se conservent et se reproduisent dans un lien constant avec un environnement potentiellement et actuellement invasif et porteur d'irritations", Sloterdijk, "Tu dois changer ta vie"

Moustiquaire

Moustiquaire pour lit. 300 x 200 cm. Avec système d'accroche et moustique-test.

Nuit de Saint-Jean

Cela m'a pris au dépourvu: j'allais à la ville à vélo, pour le plaisir, c'est à dire lentement. Plutôt que de traverser le port de plaisance où les paquebots charter débarquent des Nordiques, j'ai cadenassé le vélo au pied de la forteresse et suis monté dans le quartier de l'Université. Les facultés sont logées dans de gros bâtiments de marbre terne. Ils trônent sur la colline de terre fendue. Autour, c'est un dédale de rues populaires où pend la lessive, où dorment les chiens, où l'on entend la friture des cuisines et les échos des dessins animés que les petits regardent dans des salons pleins d'ombre; à la proue des églises sont attachées des vierges de faïence, les planchers des bars nagent dans la sciure, les terrains vagues servent de dépotoir; certaines rues sont si étroites, qu'il faut marcher de profil; plus loin, un incendie s'est déclaré, les pompiers évacuent un premier étage. En travers des camions rouges, sur le store qui protège la machinerie, un plaisantin a écrit au spray, "nous sauvons ta vie". Mais voici le deuxième camion, et c'est la même inscription - avec une faute d'orthographe. J'atterris dans une brocante, un couple de vieillards regarde un match sur un poste des années 1950, l'antenne est en fil de fer. Sur les étagères, de la vaisselle, des livres, des cannes, des balais... Je progresse sous un néon clignotant, aboutis devant des paniers en rotin. Je lis quelques prix. Une "Encyclopédie gratuite des ours polaires", 34,80 Euros. Un paire de clochettes en cuivre, 59,80 Euros. Dans un rencognement, il y a des tableaux. Pots de fleurs, paysages, chromos de la semaine sainte, du papier, des reproductions machines. Les prix sont absurdes, et toujours ces 0,80 centimes! Celui-là peut-être... Dans un cadre doré, une peinture de grande taille façon baroque. Je m'approche. Encore une reproduction. Son prix: 2490, 80 Euros. Après quoi je rejoins mon vélo, renseigne des sud-Américains à bord d'un bus de location qui cherchent l'autoroute de Séville, change de vêtements et roule vers la mer. Le long du quai, le spectacle est inouï. Les familles transportent tables, chaises, glacières et braseros, les garçons doublent les terrasses de restaurants, occupent la plage, il y a mille couverts et autant de paniers de pain sous le soleil, ils empilent le bois d'olivier près des stands de grillade des sardines, ils enfilent des calamars sur des brochettes et refroidissent le vin. Sur la plage, les pères dressent des tentes et enclenchent les générateurs, font retentir le flamenco, sur une scène accrochée à ce qui sert habituellement de fitness en plein air, les orchestres essaient la sono et partout les enfants transportent les mannequins qui brûleront à minuit, les photographient devant les palmiers, sur des barques, dans les vagues ; les baigneurs vont par dix ou douze et trois générations, de la grand-mère au bébé, entrent dans l'eau, se tiennent debout dans le flot et chantent. Spectacle joyeux, réjouissant, plein de rires. Tout le monde s'interpelle, les plaisanteries courent d'un groupe à l'autre, une gamine qui décharge une voiture casse une bouteille, la voisine apporte le balai et la ramassoire, les pêcheurs jettent leur lignes, les rares touristes (je suis loin du port de plaisance, dans le quartier du Bâton) restent plantés là, ahuris. Et à minuit, toute la plage s'embrase, les bonhommes partent en fumés, le ciel se remplit de flambeaux.