samedi 8 avril 2017

1970

Une navette descend du ciel. Elle se pose dans les champs, devant la muraille de la ville, au milieu des gens. Avec les autres, j'approche. La porte s'ouvre, les passagers se présentent sur la passerelle. Chacun d'entre nous voit alors défiler sa réplique, mais avec la coupe de cheveux, le costume et le comportement des années 1970. Le passager de tête a les rouflaquettes de Gary Glitter.
-Tu imagines leur étonnement quand ils constateront que nous sommes aussi avancés! Me dit mon voisin.
Tout à ma pensée, je ne réponds pas. "Comment se fait-il, me dis-je, que nous ne soyons pas curieux de savoir qui sont ces gens qui ont quitté la terre voilà un demi-siècle?"
Bientôt, les passagers demeurent seuls au milieu des champs, devant la muraille de notre ville. Puis la navette est démantelée, mis en pièces et rangée dans des caisses. Une exposition a lieu sous tente, sorte de brocante dans laquelle on peut se fournir des morceaux de la navette, mais la visite déçoit: ce ne sont que boulons, vis, panneaux, poignées. Un objet retient mon attention et ce n'est pas un hasard s'il est en vitrine: une ramassoire en bakélite dans laquelle sont moulées deux tasses à café pour expresses. J'essaie de me représenter un couple buvant son café à l'aide de cet ustensile. Cet objet publicitaire, me dit la vendeuse, nous rappelle que la société des années 1970 produisait quelques incongruités. 

vendredi 7 avril 2017

Energie

Plus aucune énergie. Etrange. Comme si un excès d'écriture m'avait laissé exsangue. Un excès de travail sur ces manuscrits à rallonge, devrais-je dire. Car il y a un temps pour ne rien faire. Quand on le croit venu, l'esprit se dispose à l'accueillir. Si, faute d'avoir bien apprécié la situation, il ne vient pas, l'esprit réagit en vidant le corps de son énergie.

Conditions

Où je suis, je suis bien. Sans aller à la caricature, disons: presque toujours. Pour l'essentiel, je suis désormais content où que je sois à condition que l'on me laisse faire le peu de  choses qui remplit ma vie quotidienne. "Peu" c'est peu dire, plutôt : innombrables projets, participation sociale limitée. Projets qui requièrent des conditions favorables. Et ici survient le problème, je me lie. Amis, femme, voisin, interlocuteurs, individus de barrage, contrôleurs, déterminent ce qu'ils veulent en fonction de ce que le lieu et de ce que les gens dans ce lieu font ou veulent. Alors, sauf à me replier sur moi-même pour m'inscrire dans les limites du corps, je dois composer et regarder, non pas aux autres - ce que je ne manque jamais de faire - mais aux conditions qui leur sont faites et que ceux-ci, au nom de l'égalité de groupe, exigent qu'il vous soit fait, conditions qui sont trop souvent, dans une société animée par des machines, sont de l'ordre de la mise au pas.

jeudi 6 avril 2017

Clown

Il y a quelque chose de méprisant et, pour forcer le trait, de moralement indéfendable dans cette idée que l'écrivain pour vendre son texte doit faire des clowneries (à commencer par le plateau de télévision). Que le texte ne suffise pas, je le comprends, cela veut dire qu'il n'est pas suffisant. Affaire de qualité. Mais les clowneries, ce sont des spécialités de clown: une autre affaire.

Incompatibilité

Dans les rues, à l'œil, on juge que la majorité des gens ont un comportement normal. Mais alors comment se fait-il qu'il y ait au moins un fou par immeuble?

Film

"Nous allons vivre la suite de notre vie dans ce film". J'acquiesce à cette proposition qui émane de ma femme et comprends que cela passe par la salle de cinéma: nous nous glisserons entre les rangés de siège, et discrètement, tandis que le public sera distrait, nous infuserons dans la fiction. Pour réussir cette transition, nous adoptons une position tête-bêche qui évoque une configuration utérine. Et cela marche. Nous voici dans le film. Mais alors, me femme me dit:
- Ah, non, si tu me demandes en mariage ici, dans un film, c'est non!

Essai

A peine commencée la réécriture de l'essai je vois mon calendrier s'allonger: des jours s'ajoutent aux semaines, des semaines aux mois. Et la fin de ce travail m'échappe, je ne le vois plus. Roboratif, je saisis la copie, mon stylo et attaque le premier paragraphe. Deux jours plus tard, je suis venu à bout de deux pages et encore, je me pose des questions quant aux modifications.

Elargissement du contrôle

J'achète un matelas; payer ne suffit pas, on me demande mon numéro de passeport.

Quignard

Effet sidérant des phrases que compose Pascal Quignard, mais aussi de celles qu'il prononce dans cet entretien que je lis ces jours, comme s'il avait réécrit son oral - à moins qu'il ne soit uniformément ce qu'il est, à l'écrit autant qu'à l'oral. Mais surtout, et cela en est parfois agaçant, incertitude la plus grande quant à ce qui est dit. Les mots, impeccables de tenue, de sonorité et d'ordre forment des phrases qui ont ces mêmes qualités mais peut-être ces phrases ne disent-elles rien en dehors de la résonnance qu'elles ont dans les limites de l'idiolecte que s'est forgé cet écrivain de génie.

Tard

Après d'éprouvantes scènes amoureuses, nous décidons d'aller manger au restaurant. Le quai est désert, le vent du large brasse la chevelures des palmiers, il est passé vingt-trois heures.
-Pouvons-nous manger?
Le garçon attrape les cartes, tire deux chaises:
-Mais bien sûr! Vous prendrez un apéritif pour commencer?

Jesus

Avec l'informaticien, nous parlons de pêche. C'est un homme grand qui a le profil d'un Sarrazin. J'ai le nez grand, le sien concurrence celui du sphinx. L'appendice part du bas front et projette son ombre jusqu'au menton. Avec un collègue, il est venu tirer la semaine dernière des câbles de fibre optique à travers l'appartement pour m'obtenir une vitesse de pointe dans le bureau. Ils en ont profité pour brancher l'écran de télévision sur une colonne récupérée au bureau de Genève. Une fois partis, j'entre mon mot de passe,  la machine - qui vient pourtant de s'ouvrir en présence des deux hommes -  refuse de s'ouvrir. Aujourd'hui, il est de retour pour tenter de remédier à ce problème, mais d'abord, nous sortons sur la terrasse et il me désigne les zones de pêche de la côte puis me montre son bateau posé sur le sable. Pendant qu'il écrit des lignes de code pour que mon ordinateur veuille bien accepter le mot de passe qui fut toujours le sien, je le dévisage: comment un type pareil, descendants d'Arabes peut-il se prénommer Jésus? Me revient alors en mémoire l'anecdote de Saragosse. Début février, lorsque je payais l'achat de la maison chez le notaire, l'un des vendeurs, apprenant le nom du représentant de l'agence, s'exclame:
- Santacreu? Vous êtes juif!
-Pas que je sache, répond le concerné.
-Mais si, comprenez! Sous les rois catholiques, ceux qui étaient convertis de force recevaient les noms de baptême les plus explicites. Une façon de propagande. Un moyen aussi de museler la critique et de garder les financiers israélites dans le giron de la monarchie.
Cependant, Jésus travaille. Les une après les autres, les lignes de code sont refusées par l'ordinateur. Il ne gobe pas, ne veut pas reconnaître mon mot de passe. Alors l'informaticien la colonne sous le bras:
- Je vais aller voir ça. De toute manière, aujourd'hui il y a trop de vent pour aller pêcher.