samedi 25 mars 2017

Expérience

La jeunesse tient pour rien cette expérience que revendiquent les gens d'âge. Ils se vexent. L'effort intellectuel sert d'équivalent, prétendent-ils. Eh bien non! Il s'agit bien d'expérience au sens où celui qui a vécu a nécessairement cumulé les actes, remettant, par obligation ou par choix, le même ouvrage sur le métier. J'y pensais à cause des meubles. Je boulonne des chaises en faux teck et une table en poussière, des étagères de panneaux. Il y a quarante ans, je portais les meubles de brocante de ma mère. Dans les années 1990, je remplissais mon squat de Genève des meubles pris dans les poubelles des quartiers bourgeois, Florissant, Champel, Malagnou. Huit ans plus tard, j'étais dans le Sud-ouest de la France, à Gimbrède, je chinais dans les vide-greniers. A L'hôpital, il y a six ans, je fabriquais des meubles en achetant en scierie du bois noble, j'étudiais des plans d'ébénisterie, je mélangeais mes enduits. Ces jours, je commande ma camelote sur internet. Un parcours complet que l'on pourrait nommer expérience.  

Maladie

S'est-on assez demandé à partir de quand et pourquoi les Occidentaux se sont détournés de ce qu'il pensent pour exprimer ce qu'ils ne pensent pas?

Clefs

Fasciné par la puissance explicative du rêve. L'herméneutique freudienne, le symbolisme bon marché ou la phénoménologie ont réduit son message. Il est multiforme, sans égal. Il enseigne, il surprend, ne se répète pas. Trente ans qu'il travaille ma psychologie. Nouvelle preuve cette nuit; l'an dernier, j'ai connu une femme à la personnalité contradictoire et au comportement étrange, d'où des expectatives changeantes. En la mettant en scène, dans un restaurant, le rêve que je faisais cette nuit m'a donné en quelques images les clefs de sa personnalité, tirant un trait sur des mois de réflexion erratique.

Serpent

L'homme et la femme finirent par accepter que le serpent dorme entre eux deux à la condition qu'il se tiendrait bien et ne bougerait pas.

vendredi 24 mars 2017

Géants

Les géants promenaient des hommes et des femmes. Lorsqu'il croisaient d'autres géants, ils ne trouvaient rien à leur dire. Une vie trop longue les avaient fatigués d'eux-mêmes. Mais à leurs pieds, leurs femmes et leurs hommes s'intéressaient les uns aux autres. Cela donnait aux géants un sujet de conversation bienvenu. 

Robots

Les robots ont pris le pouvoir. L'Etat réagit. Terrorisés, nous attendons dans des abris de fortune autour du grand mât que contrôle le pouvoir nouveau. Les secours arrivent par le ciel. "Comment, dis-je scandalisé, ils ne déploient qu'un groupe de fantassins parachutistes!" Je cours à travers le camp: "même pour retirer un billet de Fr. 100.- ils faut traiter avec des machines et face au robots envahisseurs, l'Etat dépêche des hommes!" Alors, comme si le ciel me répondait, l'entourage se transforme. Dans le camp, autour du mât, il n'y a plus que mes anciennes femmes. Accompagnées de leurs hommes actuels, elles me narguent. Je m'approche de la première. Elle ressemble à B. mais ce n'est pas B. Elle est un peu différente, de sorte que je ne peux rien dire. Même chose pour N. Pour L. Et Gala. Il ne me reste qu'à porter ma souffrance et me plier au régime des robots.

Foi 2

"Foi" - à la relecture cette note n'est pas sans ambiguïté. La promesse miraculeuse faite d'un "devenir sans fin" est l'argument fallacieux par lequel l'Église s'arroge un pouvoir sur les esprits faibles. C'est à l'exploration heureuse de l'esprit par l'expérience philosophique dans le temps de la vie que je faisais allusion plutôt qu'au don aveugle de l'âme par la suite de la foi dans une vérité révélée. Je disais sentiment, car notre mode de vie obscurcit chaque jour l'accès à ce travail intérieur. 

Personne

Qu'est-ce qu'une personne vue de l'extérieur? Une personne qu'on ne voit pas.

mercredi 22 mars 2017

Foi

C'est la foi qu'il faut retrouver. Obscurcie absolument. C'est à dire le sentiment que l'on peut devenir sans fin.

Service

Installer une église au milieu du désespoir et vendre de la croyance.

Blanc

Je dors l'après-midi dans une chambre blanche du nouvel appartement. La lumière du ciel et de la mer, sans obstacles, irradie, mais aussi, cette chambre est blanche par les teintes du marbre au sol et des enduits sur les murs, mais enfin et surtout, elle est blanche parce que nous ne trouvons rien à y mettre sinon le lit double, bâtie comme elle est dans le toit, devant une grande vitre et percée de deux colonnes dont on se demande ce qu'elles soutiennent. Et ainsi, lorsque je me couche vers trois heures, je traverse plusieurs couches de lumière avant d'atteindre le duvet, le matelas et de m'enfoncer - personne ne peut le voir, pour cela il faudrait être au ciel ou marcher sur les eaux - dans le blanc.

Humaniste

Humaniste, qui n'a pas d'idéologie.

Saint-Exupéry

Saint-Exupéry, grand homme qui tente l'exhaussement des possibles par les mathématiques et la poésie, constate l'impossible grandeur de l'homme; ne l'entourent que des êtres tombés en société. Déçu, il s'en va.

Progrès 2

Après la sieste, je retourne chez le marchand électrototalitaire. Une machine décide de l'ordre de passage des clients. Je ne prend pas le ticket. J'attends. Les minutes passent. Je dois aller à Malaga. Ordinateur en bandoulière, la vendeuse fait l'article à un père accompagné de son fils. Elle explique les avantages, les mégaoctets, la gratuité, les jeux. Pour finir, le père demande le prix. Une grimace défait son visage, il remercie, attrape son fils, s'en va - c'est mon tour.
-Vous avez votre numéro de passeport cette fois?
J'ouvre mon passeport, je lis le numéro.
-Si c'est un document étranger, le passeport ne sera pas valable. Il me faut votre numéro de résident.
J'avais prévu. J'énonce. La vendeuse le tape sur son clavier, obtient une code à trois chiffres.
-Donnez la pochette de votre appareil, je vais vous le noter.
Puis elle prend mon téléphone et commence une série de manipulations.
-Oh la! Que faites-vous?
-Je vous met la télévision.
-Riens du tout, rendez-moi mon téléphone!
-Mais c'est gratuit!
-Justement!
Les deux autres vendeuses, interloquées, me dévisagent. Tout sourire, je confirme:
- Sur ce téléphone, je ne veux que le téléphone.
Alors ma vendeuse:
-Dans une heure, une de nos assistantes marketing va vous appelez. Elle vous demandera si vous avez été satisfait de mon service et vous demandera d'attribuer une note entre 1 et 10. Si vous pouveiz me mettre une bonne note, ce serait sympa!
-Votre assistante, ce ne serait pas une machine?
-...si.
-Désolé, je ne parle pas aux machines.

mardi 21 mars 2017

Prendre

Pour autant qu'elles aient pris le risque de vous aimer, elles vous aiment quand vous les prenez. Mais que vous les aimiez sans le désir de les prendre, ce qui m'arrive plus qu'à mon tour, elles se plaignent et vont jusqu'à le faire en public, laissant supposer que vous n'avez peut-être pas le moyen de les bien prendre.

Basket

Il avait de grandes ressources, mais la population était comptée. Les neuf autres personnes ne s'intéressaient qu'au basket. Il était le dixième. Dieu l'avait abandonné.

Thé

-Non Monsieur.
-Mais enfin, je dois aller à la ville, mon travail m'attend!
-Peut-être, mais il n'y a pas de train.
-C'est impossible!
-C'est ainsi. Pour tout le monde. Que je sache, les autres jours, vous n'êtes pas le seul passager? Est-ce qu'ils s'énervent les autres?
-Et quand...?
-Quand? Mais comment voulez-vous que je vous dise! Dans dix minutes, demain, jamais? Je n'en sais rien. Un conseil, rentrez chez vous, cuisez un thé! Nous vous donnerons des nouvelles.
-Et si cela devait durer?
-Alors peut-être ne donnerons-nous plus de nouvelles. Moi aussi j'aime boire mon thé. Je peux attendre, je suis à votre service, mais pas infiniment. De vous à moi, car mon chef n'aimerait pas m'entendre dire cela... mais vous êtes du village, un ami en quelque sorte, Monsieur...?
-Ratz.
-Eh bien, Monsieur Ratz, s'il n'y a plus de train, le travail... Vous voyez ce que je veux dire? Je veux dire, plus de train, plus de travailleurs, plus de travail. Allez savoir ce qu'il va se passer là-bas, à la ville! Croyez-moi, allez faire votre thé!

Litote

A ne rien faire sous la contrainte, on en vient à trop attendre de la liberté.

lundi 20 mars 2017

Autres enfants

Dans une salle de restaurant. Désireux de migrer, je récolte toutes mes affaires. Il y en a tant que je doute pouvoir opérer le déplacement en une fois. Chargé de livres, d'un pullover, d'une vaisselle et de mon manuscrit, un stylo à la bouche, ma casquette dans la main, je traverse lentement la salle. Toutes les tables sont occupées. Des étudiants réunis près de la porte me font bon accueil. Ils ne m'aident pas à trouver une place, mais me renseignent. "Nous avons bien connu ton père, me disent-il, d'ailleurs voilà son fils".  Il s'agit d'un garçon de vingt ans au cheveux épais, aux sourcils drus, l'air d'un juif ou d'un Corse.
-Ah non, leur dis-je, c'est impossible, je n'ai qu'un frère et je le connais bien!
Alors le plus vif m'entraîne au fond de la salle devant une grande photographie de ma famille; on y voit mon père, ma mère, mon frère et moi. Il la soulève. Dessous, toutes sortes de cadres de petite taille. Ils contiennent d'autres photographies de ma famille. Chaque fois, le garçon est présent.
-D'ailleurs, il n'y a pas que lui. Ton père s'est marié deux fois pendant qu'il vivait avec ta mère. J'espère que cela ne te gêne pas?
Je réfléchis.
- Non, ça ne me gêne pas.

Chaises

Encore quatre chaises de jardin à construire. Je n'ose pas raisonner en vis, boulons et joints. Combien cela fait-il? De penser que cette camelote vous arrive de l'autre face de la terre et qu'en la bâtissant à coups de tournevis et de jurons, je participe activement à la consolidation des rapports de puissance me désole. Sans compter qu'à peine achevée, et avant même que j'y pose mes fesses, je vois son destin : il est bref et se nomme poubelle. Entre temps, j'aurai transformé une partie de mon temps de travail en une chaise du Gujarat qu'incinéreront des ouvriers andalous. Transformation qui, multipliée par quelques millions d'actes d'achats sur internet, fait advenir des fortunes locales.

Dire la vérité

Devant la justice, dire la vérité est le plus hasardeux des choix. Pour certifier l'administration juridique quant à ses prérogatives, il faut que la vérité non seulement dite, mais établie et cela conformément aux techniques légales. Le justiciable qui dit les faits installe une sorte de concurrence. L'impossible honnêteté de Meursault dans l’Étranger de Camus relève du doute métaphysique mais anticipe aussi sur la professionnalisation du réel et sur son accaparement.

Progrès

Cet électrototalitarisme chaque jour plus filandreux. A midi, j'arrête de corriger mon manuscrit, j'ouvre mon téléphone pour y placer la puce remise par le nouveau fournisseur d'accès. Le dépliant que j'extrais de la pochette indique: "le code secret de votre numéro figure sur la carte". Il n'y est pas. Retour au dépliant, à ses informations supplémentaires: "si vous ne disposez pas du code secret, appelez le numéro gratuit 1550". Sans téléphone? La succursale est à deux pas. Je m'habille, je sors. La vendeuse est occupée, j'attends. Elle fourre son nez dans ma pochette:
- En effet, il n'y est pas. Pourquoi n'avez-vous pas appelé?
-Avec quoi?
Elle compose le numéro gratuit sur son fixe. Une fois, deux fois. Elle renonce.
-Nous allons faire autrement.
Elle allume un ordinateur, tape dans la fenêtre mon futur numéro de téléphone.
-Maintenant, dites-moi votre numéro de carte d'identité.
- Aucune idée.
-Alors je ne peux rien faire pour vous.

Réveil

Je me réveille avec sous les yeux la chevelure de ma grand-mère morte il y des années, d'une teinte gris-bleu.

Fiancés

Sur la plage, cet homme accompagné de deux femmes. Lui jeune et svelte, si tant est que je juge bien d'aussi loin. L'une des femmes de même, l'autre, épaisse, il s'agit de la photographe. Maintenant, je vois mieux. Des fiancées qui posent pour la séance officielle. Je m'étonnais que la première femme ait lâché son sac dans le sable, je m'en étonne toujours, mais c'est un sac qui sert d'accessoire, ne contient peut-être aucun effet. La professionnelle prépare son appareil et donne les ordres. Monsieur d'abord. Dos à la ville, devant l'infini, puis seul, se détachant sur la mer. Madame, seule, avec et sans le sac, un bouquet de fleurs dans les bras. Le couple debout, enlacé, embrassé. Soudain la fiancée est plus courte. Des mouvements dans le groupe. Elle s'est enfoncée. Ce sont ces talons, de simples aiguilles qui ont disparues dans le sable. La photographe la relève, lui rend son équilibre. Une série de clichés debout, puis les amoureux s'assoient. Amusant ce costume deux pièces gris dans le sable humide du matin. Et la fiancée. Il lui faut secouer la robe, la battre de ses fleurs. Enfin, content, ils regagnent le quai, Monsieur devisant avec la photographe, de plus en plus grosse à mesure qu'elle approche de la terrasse d'où j'observais la scène.