samedi 18 février 2017

Mémoire

Il faudra se souvenir que les gens auront été assez bêtes pour croire qu'en soutenant les réfugiés ils soutenaient les réfugiés.

Parasingularité

Opposer au projet démiurgique des posthumanistes qui consiste à programmer l'autocréation de l'humain, un homme lié au hasard, interprète du monde par les religions magiques, les techniques d'acclimatation et l'art revient à nier le progrès. Or, si cette négation se justifie du point de vue de la morale, elle ne peut avoir lieu sans que soit simultanément nié le progrès en tant que valeur fondatrice de la modernité, soit littéralement comme vecteur de changement. L'argument des posthumanistes pourrait être que la condamnation du changement est une forme d'apologie de la mort sociale. Ce qui n'implique nullement que le progrès exponentiel de la science et des techniques doive devenir la religion positive de l'humanité et entraîner une changement de paradigme anthropologique. Malheureusement, les bioconservateurs vont assez vite s'apercevoir qu'ils luttent contre les tenants d'une thèse du dépassement de l'homme à laquelle la collectivité à travers les comportements des individus qui la composent adhère déjà de fait. L'inscription revendiquée des recherches liées à la convergence dans une approche critique inspirée des valeurs humanistes apparaît donc comme une contradiction, car cet homme classique au nom duquel la lutte est menée a pour ainsi dire disparu. Avec dans le futur, un effet paradoxal pour le camp des ennemis du posthumanisme: les individus les plus lettrés deviendront vraisemblablement les manuels de demain dès lors qu'ils auront à survivre en dehors du schéma d'hyperconnexion.

Beauté

Vieille femme très belle, le corps nullement déformé, des yeux purs et verts, de surcroît habillée avec goût et chic. Seul le visage est parcheminé - un papier bible. Étrange concentré dans ce corps de deux temps.

AVE

Dans Soft Goulag, Yves Velan écrit: "Une ligne d'angle montait en carré puis tombait droit puis se traçait au sol puis remontait en carré, en rectangle; c'était le paysage."

Retour à la nature

Pour les nouvelles générations, "retour à la nature" veut dire entrer dans une forêt et visiter les animaux. Il s'agit de quitter l'uniforme de la banalité sociale, de se soustraire à l'anesthésie économique et de briser la camisole numérique pour entrer en disposition de soi-même. A l'évidence, le monde à disparu et si le temps presse c'est que, bientôt, nous l'aurons oublié.

Odeurs

Est-ce que l'idée d'une mauvaise odeur donne à croire que l'on sent cette mauvaise odeur? Toute une partie de la nuit, je reniflais, me semble-t-il, une telle odeur. Or, j'occupais une chambre du Gran Hotel, l'un des établissements de luxe de Saragosse. Et donc, me disais-je, si ces odeurs étaient réelles, d'autres clients se seraient plaint. D'où cette hypothèse quant à l'efficace de l'idée de mauvaise odeur. Laquelle, en bon cartésien, ne peut produire que l'idée que je sens la mauvaise odeur, pas la mauvaise odeur elle-même... Mais ce matin, à peine sorti de la porte-tambour du hall de réception, je sens cette odeur dans la rue Joaquin Costes. Il est donc possible que je l'ai sentie nuitamment: d'abord, j'ai le nez sensible, ensuite les fenêtres de bois fermaient mal. Dans ce cas, aurais-je à partir de quelques effluves fabriqué pendant le sommeil l'idée de la mauvaise odeur, celle-ci amplifiant par voie de conséquence et sur une foi fantasmée ce que je sentais?

Espagne politicienne

Le parti de gauche espagnol Podemos est dirigé par un demi-jeune a catogan à la courbure d'asperge, un handicapé en chaise à roulettes et un homme nain qui a le corps d'un enfant de douze ans et la tête d'un vieil administrateur. Si l'on épousait la logique délirante de ces fossoyeurs de la démocratie, il conviendrait d'attaquer le parti pour discrimination envers les bien-portant.

vendredi 17 février 2017

Antre

Mangé ce midi  sous vingt pattes de cochons noirs et trois cuves contenant chacun mille litres de bière de Grenade.

Jusqu'ici...

...tout va bien: je viens de signer l'achat de ma quatrième maison.Il faut espérer qu'elle me durera un peu plus que la précédente.

jeudi 16 février 2017

Buttel-Tuttel

Autour de la table ovale du notaire, promenade de l'Indépendance, dans un vieil immeuble à corniches du centre de Saragosse, les sept propriétaires de la maison. La secrétaire réunit les cartes d'identité, vérifie les statuts, marié, divorcé, veuf, énonce les parts, récupère les chèques que j'ai obtenu à grand peine après quatre jours de fréquentation assidue des succursales de banque, chacun libellé avec sa somme et son destinataire dont certains, en juste héritiers du siècles d'Isabelle la Catholique, portent des noms si longs que le banquier, désespéré, me disait en fixant son ordinateur: "il ne veut pas, il n'y a pas la place...". Une bonne heure pour les vérifications d'usage; à la fin, comme c'est la coutume, paraît le notaire, d'autant plus concentré qu'il est petit, d'autant plus important qu'il a le dernier mot. Et là, le drame. L'un des propriétaires, un homme de soixante ans accompagné de ses fils, deux adolescents boutonneux, fâché, l'air rouge, se dresse: "Alors, c'est comme ça! Tout va bien pour la famille, alors que pour moi et les enfants... parce qu'il ont pris congé exprès pour venir dans ce bureau, n'est-ce pas! Ils travaillent eux! Et voilà le résultat, on me tient pour rien! Nous allons... nous sommes, enfin, je veux dire, c'est incroyable, nous ne sommes pas des Romeo et c'est bien ce que je lis sur ce chèque, ro-me-o! Il doit être écrit Romero. Et comment allons-nous faire maintenant? Que va-t-il se passer? Je vais faire avorter la vente moi! Tout simplement! Diego, José, levez-vous, on part!"
L'agent immobilier le rassoit, le notaire le calme, il appelle la secrétaire qui revient avec un verre d'eau, "tenez Monsieur...".
-Romero, avec un "r", mais si vous ne voulez pas, je m'en vais!
Les autres, qui ont leur chèque en main, s'affolent. Le couple qui est aide-psychiatre propose de prendre l'affaire en mains. Mais Romeo ne veut rien savoir. Il me fixe. Je trouverais cela comique si je n'avais mil cent kilomètres à faire pour rentrer chez moi, c'est dire que je paie un hôtel. Alors je constate que c'est l'agent qui a mal orthographié le nom en me remettant la liste des chèquse à faire tirer. Il se glisse derrière le notaire, lève les bras au ciel et présente ses excuses... La signature de l'acte de vente est reportée.

Médisance

A condition qu'elles ne doivent pas prendre la responsabilité de la décision, les femmes aiment qu'on leur demande leur opinion.

Philosophie de rue

Aux devantures des kiosques à journaux de Saragosse, quatre côtés en fonte avec emprise sur le trottoir, plus achalandés qu'un autel manuélin, les textes majeurs de Leibniz, Kant. Hegel, Habermas dans une édition découverte.

Rhéteurs

Pompidou écrivait ses discours. Mitterrand aussi; pas tous - à l'occasion, il retouchait. Après quoi les présidents ne font plus que lire la copie que leur remet l'intendant. Quel eut été le regard de Platon sur cette tartufferie, lui qui fustigeait l'art des rhéteurs parce qu'ils privilégiaient la technique sur la vérité mais n'eut jamais cru possible que la pensée de l'un puisse devenir las parole d'un autre?

Saragosse

Arrivé en fin de matinée à Saragosse à bord de l'AVE, l'oiseau. A trois cent kilomètres heure, vitesse affichée en wagon, la rame ondule à travers le pays étale. Sur les versants, oliviers et ceps piqués en terre comme les clous de girofles dans la pomme.

Picasso

Calculs sempiternels de Picasso qui, avant même la reconnaissance, prévoyant le succès, organise ses moyens, dispose de ses amis, fait carrière. Son génie le rachète. Il est unanimement fêté par l'entourage qui lui sert de viatique et lui permet de traverser les difficultés sans que sa réputation en pâtisse. Mais dans ce Montmartre moderniste, je lui préfère Max Jacob, l'ami généreux, le juif, le catholique, le poète de chaque instant, ce demi-fou dont le destin n'est qu'effondrements et renaissances.

Miniatures

Si, comme je le crois, l'avenir c'est le retour au passé, il faut dès aujourd'hui apprendre à construire des unités de production miniature, à l'échelle d'un, deux ou quelques foyers, afin d'assurer le roulement des produits nécessaires à la vie quotidienne. L'avenir de la ville est le village en tant que communauté fondée sur l'effort conscient.

L'autre Camus

L'étrangeté de Camus est, au-delà de l'interprétation existentialiste, laquelle nous prive de la possibilité d'une appréhension spontanée du cas Meursault, le sentiment qu'éprouve fatalement l'intellectuel lorsqu'il met en mots le monde pour le dire puis, cherchant à y revenir par l'action, trouve qu'il a été transformé et n'est plus que littérature, c'est à dire contingence. Meursault petit employé est en deça de l'interprétation du monde, Meursault Camus au-delà.

mercredi 15 février 2017

Facebook

Mark Zuckerberg pourrait être élu une jour président des États-Unis ou plutôt de l'entité supranationale que cherchent à imposer les capitalistes pour avoir compris avant quiconque que les gens ne savent plus et ne veulent plus se parler puis avoir offert un remède technique qui donne l'illusion de guérir cette maladie. En revanche, il passera à l'histoire comme un grand criminel politique.

Traitement

La relation à soi-même en tant que possibilité passe par l'histoire. L'histoire informe la conscience par la langue. Le schéma machine ne supporte pas cette complication. La perfection du capitalisme implique l'approche schématique.

Forme

Un oreiller en forme de méduse.

Fonds extrapersonnels

Une partie de ce que l'on sait précède l'apprentissage mais n'est ressaisi que par occasions, au moyen de mécanismes appris qui, hors intentionnalité, poursuivent le travail de connaissance.

Télescopage

Étrange conjonction ce soir. Nous répétons au Krav Maga un exercice que je n'ai jamais vu. Or, je me souviens de l'avoir répété un jour qui était la veille de mon départ pour les Pyrénées et je me vois le répétant tout en songeant que, le lendemain, j'irai acheter ma maison. Raisonnant ainsi, je m'arrête: je sais que quelque chose va se produire, une chose en rapport avec la Belgique. Je vois! L'an dernier, j'ai raconté que j'avais fait ce même exercice et que le lendemain... Donc, je me souviens de ce sur quoi  j'ai écrit. Pourtant, c'est impossible. Comment aurais- je parlé d'aller dans les Pyrénées, alors que je n'ai découvert le village d'Agrabue qu'en novembre de cette année et qu'à l'époque je cherchais en Castille. Et puis, à mesure que l'instructeur développe les phases de l'exercice, je me convainc: je le vois pour la première fois.

Universel

Au village, tout s'arrête: Real Madrid joue. Je descends acheter ma bière chez le Chinois. Il a le nez dans un bol de pâtes où flotte une cuisse de poulet, mais aussi dans son écran de poche qui est caché derrière un présentoir à bonbons. Là encore, le son est celui d'un match de foot.
-Madrid contra Napoles, me dit-il.
-Avec un commentaire en chinois?
-Si, si , commentaire, chinois.

Agrabuey

Quelques heures avant la fermeture des banques, j'obtiens enfin mes chèques. Les fermiers de Navarre sont au nombre de sept. J'ignore s'ils s'entendent, j'ignore s'ils seront là, demain, devant le notaire, mais il faut payer séparément. Le guichetier calcule, vérifie, pianote, se trompe, s'excuse et recommence. Il va au coffre, rapporte des billets dans un carton à chaussures: ils serviront à payer l'impôt de transmission patrimoniale en liquide. Derrière, dans la salle d'attente, une client, puis deux, trois, quatre et cela continue. La plupart sont âgés. J'ai moi-même succédé à une bonne soeur à qui le guichetier disait:
- Mais ma sœur, si ce religieux est mort sans vous donner le droit de signature, comment voulez-vous que je vous paie?
Maintenant, un vieillard borgne assis dans un fauteuil roulant à commande électrique exécute des tours sur place en répétant aux nouveau venus, "le dernier, c'est moi!". Au passage, il caresse un chien minuscule que tient en laisse un autre client. Quand l'animal s'ébroue, le handicapé lui dit:
-Pourquoi non? Pourquoi?
Vingt minutes plus tard, quand l'ensemble des opérations est passé, je vois que 350 Euros ont disparu de mon compte.
- Ah ça, je ne sais pas, dit le guichetier, allez voir la directrice et demandez-lui ce qu'il leur est arrivé.
Elle est occupée, je m'en vais.

Printemps

Journée splendide. L'air est lumineux, les mouettes tourbillonnent, la mer scintille. Quelques anglaises descendues des bateaux pédalent les jambes nues. Au coin des rues, le soleil chauffe, les terrasses se remplissent. Sur la promenade, les couples vont lentement, les gens se saluent. L'agitation et le travail paraissent soudain bien ridicules.

Effets de la technique

La morale religieuse précède la technique. Elle réapparaît quand celle-ci s'effondre. Quant à la morale qui accompagne la technique, elle est liée à la sagesse, donc privée et minoritaire.

mardi 14 février 2017

Multinationales

Tout à l'heure, j'entre dans chez un vendeur de téléphonie mobile, je demande un contrat de fibre optique - il me propose un paquet.
- Que la fibre, merci.
Avec quoi suis-je ressorti du magasin?
Mon contrat de fibre optique, un contrat de téléphonie mobile et un numéro de poste fixe, les trois étant vendus conjointement. Ainsi qu'avec une boîte et deux cartes codées dont le vendeur m'explique qu'elles me permettent de me connecter immédiatement, partout, dans la rue par exemple. Du papier aussi, le contrat. Douze pages.
- Signez-là!
- Le prix, où figure-t-il?
- Il n'est pas indiqué.
- Et il me faut aussi une signature ici, ici et là.

Proscrastination

Que toute démarche implique un temps long n'est peut-être pas si mauvais. Voilà trois jours que je me rends à la banque, obtiens mon numéro, me présente au guichet et repars les mains vides. En Suisse, j'aurai étranglé mon interlocuteur. Ce matin, bien qu'il me faille recevoir huit chèques avant demain midi sauf à faire échouer mes projets d'achat, je me suis entendu dire: "espérons que demain votre ordinateur fonctionne!"

Musique d'avenir

Optimiste, je le deviens, car je crois que les gens, tous les gens, quelque soit leur position, leur personnalité, leur projets, en ont marre. Comme on dit, ils sont mûrs.

Pascales

Ces deux gamines qui venaient du pré, je les reconnus aussitôt. Pour qu'elles ne s'y trompent pas, je dis leur noms:
- Pascale Péron, Elsa Triolet! Vous n'avez pas changé depuis 1977!
Et j'étais sincère: le corps menu, la tête aimable et la peau douce, elles étaient aussi pimpantes qu'à l'époque où nous jouions dans les préaux ensablés du Cours Molière, cette école juive d'Aravaca, Madrid, où je faisais mes petites classes. Mais alors me revenaient en mémoire mes sentiments. Pour Pascale, un amour sans limite que je n'osais exprimer, pour Elsa, un intérêt plein de distance. Alors, pour ne pas faire de favorite, j'ajoutais:
-Je me souvient parfaitement Elsa, tu jouais du piano dans une maison proche des terrains vagues.
Cependant au réveil, je vis qu'il était impossible de travestir le passé: si j'appelais bien Pascale par son nom, "Péron", je ne me souvenais pas du nom d'Elsa et c'est pour quoi je l'avais rebaptisée de celui que portait la femme de Louis Aragon.

Fitness

Combien faut-il de temps pour ramener à son point de départ en la poussant une voiture propulsée avec un litre d'essence? En moyenne, un mois.

Camaraderie

Entraînement armé sur des parcours dans la cave d'une armurerie en zone industrielle: même dans ce milieu de gardes du corps et de policiers, on rit et plaisante. Entre deux tirs et quelques considérations de balistique, on discute cuisson du riz, sardines et tortilla. Une spontanéité qui détend et facilite le travail. En revanche, la bière ne figure pas au programme. Mes compagnons qui boivent du café considèrent mon breuvage comme une drogue. 

Eau

Ces jours de pluie, les habitants pauvres du port ont disposé devant les maisons d'un étage des baquets pour récupérer l'eau.

lundi 13 février 2017

Politique

-J'ai à dire quelque chose d'important. Braquez les projecteurs!
-On vous entend!
-D'abord les projecteurs!

NIF 5

Pour en finir avec cette affaire de documentation requise pour toute intervention d'un étranger sur le marché espagnol des affaires, me voici après mes échecs répétés auprès de l'administration locale cherchant des solutions alternatives, non pas qu'il existe un État à côté de l'État mais parce qu'il existe peut-être, séparément de cet affreux poste de police de l'ouest de Malaga où se bousculent quotidiennement les exilés des cinq continents, un bureau secondaire comme il existe des résidences secondaires, lieux plus calmes où l'on trouve repos, réconfort et services. Afin de poser la question, je téléphone au consul de Suisse en Andalousie; il ne répond pas. Je lui écris un mail; pas de retour. Alors j'inverse, j'obtiens le contact du consul d'Espagne à Genève. Même résultat. A l'oral comme à l'écrit. Et le consul d'Espagne à Zurich? Miracle! Je l'ai au bout du fil. Il me renvoie à son collègue de Genève. Je ne peux l'atteindre, lui dis-je. Il va s'en charger pour moi: il fera un message en interne afin que ce dernier me rappelle. A ce moment-là, je considère que l'affaire est perdue. J'appelle donc les gens de Saragosse, des Navarrais, et sans ménagement leur dit "ça ne va pas, c'est impossible, je n'y arrive pas, je n'en peux plus". De Suisse, je reçois soudain un mail . "Monsieur, pour toute demande de document, il vous suffit de vous présenter à notre guichet pendant les heures ouvrables". Bonne nouvelle ou fausse bonne nouvelle? Quoiqu'il en soit, au bas du message figure une numéro que je n'ai pas encore fait retentir. Je compose, une dame décroche. J'explique, elle écoute. "Un NIF? Sans problème. Où êtes-vous?"
-En Espagne, mais je serai en Suisse dans quelques jours.
-Passez!
-Formidable.
-Où habitez-vous?
-A Fribourg.
-Ah! Dans ce cas, il faut contacter le consulat d'Espagne à Berne.
J'appelle, on me répond la même chose "Passez!". Seulement:
-Pour ce qui est de faire un NIF, cela se fait nécessairement en Espagne. Nous pourrions vous faire une NIE qui vous permettra de réclamer un NIF.
Je rappelle les Navarrais de Saragosse, lesquels s'écrient: "Tu avances!"
Et dix jours plus tard, je pars pour Berne par le train de 6h50 pour un horaire d'ouverture du consulat de 8h00 à 13h45, autant calculer large dès fois que les fonctionnaires doivent aller acheter du papier, des stylos, un ordinateur... mais non, derrière le guichet, une jeune fille bien maquillée me fait remplir un document d'une page et encaisse Fr. 17.-.
-Voilà.
-C'est tout?
-Il vous faut quelque chose d'autre?
-Non.
-Nous vous enverrons le NIE par mail.
-Bien.
-Vous n'avez pas l'air de le croire.
-Si, si..
-Pourquoi vous faut-il un NIF?
-Pour acheter une ferme.
-C'est inutile.
-Comment ça?
-Pas besoin de NIF.


 

dimanche 12 février 2017

Méthode

"Méthodologie", me dit la professeur de français d'Aplo. Et Olofoso répète: "c'est une question de méthodologie". Que je sache, la méthodologie est un discours que l'on tient sur les méthodes, leur portée, leur efficace. Et nous parlons d'un gamin de dix-sept ans qui n'a pas lu ses premières pages de littérature, bref, n'a pas appris à lire.
- Aplo, la méthode, qu'est ce que ça veut dire? Tu plantes un clou. Tu tiens le clou à l'envers, tu biaises, tu tiens le marteau à l'envers, ça ne marche pas. La méthode consiste à tenir fermement le marteau par le manche puis à taper sur la tête de clou.

Rapports de pillage

Sociétés pré-libérales: sans liberté, sans impôts.
Sociétés libérales: sans grande liberté, sans grand impôt- en progrès
Société post-libérales: sans liberté avec impôts.

Jeu

Si l'on ne peut plus parler, plus se relier par la parole, plus maîtriser une langue et ainsi s'entredéfinir, alors nous sommes les pièces d'une machine et le jeu n'est pas entre les pièces, le jeu, c'est le concepteur, et par après, le spécialiste de la machine.

Anarchie

L’État ne peut rien. L’État est une collection d'individus en soi insuffisants qui dans la supra-additivité forment l’État, c'est à dire l'insuffisance. Le principe anarchiste est destructif parce qu'il est inconcevable de construire sur une notion pleine et positive un homme vivant sans se débarrasser de l’État, ce qui implique de mettre hors circuit ses serviteurs, partie haute, moyenne et basse de la hiérarchie.

Oiseaux

Les oiseaux me manquent, le chant, le vol, la vision des oiseaux. Les animaux terrestres font partie de l'accord. Ils occupent le territoire, ils se multiplient. En remplissant l'espace de leur corps, ils le vident. La terre les supporte. Le poids du monde augmente. Ce n'est que dans le ciel que l'immensité est en harmonie avec le vivant. Mais désormais les oiseaux s'éloignent de la terre. Leurs chants manquent. Ces bêtes de laboratoire qui arpentent nos surfaces, ces bêtes abâtardies nous sont des miroirs. Les oiseaux, parce qu'ils ne sont pas domestiqués, ne font pas la grimace. Ils ne regardent qu'à eux-mêmes. Si les hommes s'approchent du ciel, plantent dans le ciel des artifices, ils s'enfuient. Ils quittent la terre et s'envolent, et se rejoignent. J'aimerais les entendre.

Se taire

Jamais je n'aurai pensé prendre un tel plaisir à ne dire pas, à ne pas écouter. Plutôt que de prendre le taxi, je suis rentré en bus: ici, dans les taxis on parle.

Dix heures

Petit-déjeuner dans le quartier de María-Zambrano où j'aime des habitudes. Le garçon me reconnaît. Je commande un café long, la carte.
-Vous ne faites pas encore les plats chauds?
-Si, bien sûr!
-Dans ce cas, frites-poulet-oeuf poché. Mettez-moi ne petite salade à côté.
-Petite non, elles sont copieuses. Mais je peux remplacer les frites par de la salade.
-Et si vous me mettiez une moitié de frites, l'autre moité de salade?
Côté cuisine, j'entends crier:
"José, cet homme aimerait des frites et de la salade! Qu'est-ce que tu peux faire?"
Tout naturellement, il revient avec mon assiette:
-Pour la salade, il n'a as pu.

Mari trompeur

Dans l'avion ce matin, vol easyJet de 6h20, une femme qui vient de découvrir que son mari la trompe veut descendre. L'équipage, des hommes pommadés, la calment. Elle trépigne, insiste. Les passagers s'impatiente.
-On y va, oui? entend-ton crier à l'arrière.
L'air contrit et flatté, le mari trompeur s'avance. Il prend sa femme par le bras. Elle se dégage:
-Enfoiré!
Ce que nul n'a compris, c'est comment elle a su. L'amante se trouvait-elle également à bord?

Eprouvant

Éprouvant ce séjour suisse. Mon peu d'envie de voir, de savoir, de circuler dans ces villes autrefois agréables et civilisées me devance. De l'aéroport de Cointrin, je vais à mon bureau de la Servette où j'ai fait envoyé l'abonnement de train; il n'y est pas. Un employé boit le café. Nous bavardons de sa coupe de cheveux, une boule à zéro. Il corrige, "un millimètre", et m'explique les manipulations de la tondeuse. Je lui répète l'anecdote qui me sert en ce cas à faire de la conversation. Il y a vingt-cinq ans, l'un de mes meilleurs amis se moque de mon début de calvitie. Six mois s'écoulent, il est chauve. Vingt-cinq ans plus tard, je ne le suis pas. Après quoi le contremaître vient me prendre pour que je l'accompagne sur la fin de la tournée d'affichage dans les hôpitaux. Suivis par l'ouvrier qui sera chargé de ce réseau, nous marchons à grands pas à travers les couloirs de l'hôpital de gériatrie de Loëx. Apparaissent devant moi les cadres que j'ai négociés depuis décembre avec la direction de la communication: dans les ascenseurs, les cafétérias, les salles d'attente. Quand le repérage est complet, je prends le train pour Lausanne, me réfugie dans mon arrière-boutique. Le gérant parti, j'ouvre des bières. Pour quelques temps, je suis à l'abri. Ici, on entend pas, on ne voit rien. Douze heures de silence garanties, avant le réveil de la voisine, à l'étage. Autour de six heures, elle s'habille pour aller au travail: alors le vieux plancher, l'immeuble, les murs tremblent. Pour peu que je me rendorme, je serai plus dérangé avant la venue des employés qui à neuf heures passe prendre leur poids d'affiches pour assurer le service des panneaux municipaux de Lausanne. La journée, j'ouvre le courrier, je cherche des livres, je me glisse jusqu'à la cave où je lessive entre deux locataires dûment inscrits sur le calendrier du mois des habits en attente depuis novembre. Samedi, dimanche, avec l'Opel, dans la neige, aux Pléiades. Lundi, Paris. Et mardi, mercredi, jeudi. Vendredi, le Valais. A Martigny, les libraires ont préparé du blanc, du rouge de chez Bonvin et des croissants au jambon. Il est dix sept heures, mes livres sont disposés sur la table où il est convenu que je parlerai de Constance. Les clients demandent des titres, des emballages cadeaux, des avis. La libraire leur propose de rester prendre un verre. C'est vendredi, il fait nuit, ils ont une femme, des copains, des verres à boire ailleurs. De plus, il pleut et au coin de la rue il y a un stade où Debouze fait rire les amis du football club local à Fr. 1000.- la place. Bientôt, il est l'heure de fermer: personne n'est venu. Ainsi, je n'aurai pas à lire, pas à parler ni à signer. Avec les deux libraires, nous mangeons les croissants, nous finissons la bouteille. En tête à tête, je dîne avec l'une d'elles, et je suis désolé. Désolé qu'elles aient dû faire ces préparatifs, envoyer des invitations et se montrent encore, maintenant que l'affaire est pliée, si généreuses, m'offrant repas et bières, me raccompagnant à la voiture, sous la pluie et dans la neige. Fatigué, abreuvé, je roule sur cette autoroute en ponts et tunnels, au-dessus du Léman noir et constellé, sur cette autoroute que le automobilistes utilisent comme circuit de compétition, et l'on m'éblouit, me talonne, me double. Au chalet, Aplo et Luv que je n'ai pas revu depuis Noël dorment; leur cousin, Monfrère toussent; le poêle à pellets ronfle. Le matin de gros flocons humides tombent sur les sapins. Les enfants renoncent à aller skier. Il iront dimanche. Et à la fin du week-end, retour à Lausanne. Ma fille rentre à Genève, mon fils prend le bateau pour son internat dans le Val d'Abondance. Quant à moi, même programme, l'arrière-boutique. Cette fois, sans la bière: interdit de manger pendant vingt-quatre heures. Au réveil, direction Fribourg et l'hôpital. Après l'opération, je prends ma chambre dans la tour du NH, et sort dans la ville. Pendant trois heures, je photographie le décor de mon roman tel que je l'ai décrit au cours des quatre derniers mois assis sur la plage (je vérifie son existence): pans de murs, plaques de rue, cafés. Et compte les marches de l'escalier du funiculaire, il y en a 343; cherche le règlement concernant les "chats sauvages de la Ville", il a disparu; note le nom du kebab devant lequel mes étudiants fictifs font la queue, le Memo kebab. Puis je vois un ami marchand immobilier qui me parle de vélo et de châteaux à vendre, un ami barman qui me parle de son licenciement, de sa formation en cours, assistant-culturel-sociologique-artistique, dans cet ordre ou dans un autre, je revois mon ami directeur de l'hôtel NH qui me parle de son couple, je bois accompagné, je bois seul, je me couche sans voir dîné, trente six-heures de jeûne maintenant, je ne me lève pas quand le personnel d'étage frappe, le renvoie quand il insiste, descend enfin au restaurant, niveau réception, où je me trouve avec un homme d'affaire qui aussitôt la salade de fruits engloutie me laisse seul face au buffet de vingt-cinq mètres de long. Le ventre plein, je reprends mon exploration, c'est le matin. Monte sur le Guintzet, descend dans la Neuveville, reçoit en début d'après-midi mon ami et employé dans la chambre d'hôtel 815, vue sur la Maigrauge, puis nos partenaires de Berne venus exposer une projet d'automatisation, enfin, Monami, avec qui nous sortons, mangeons, buvons, buvons encore. Le lendemain, retour dans l'arrière-boutique de Lausanne. Tri, livres, café, ennui. A l'occasion, je jette un oeil à la rue: je sortirai quand il fera nuit. A sept heurs par exemple, pour rejoindre la place de la Riponne où m'attend un militant. Dix ans que je ne suis pas allés aussi haut dans Lausanne. Ambiance commerciale, africaine, molle, droguée, maghrébine, française, argentée, sale. Nous essayons de manger - nous mangeons chinois. J'essaie de rentrer, je ne rentre pas - nous parlons d'armes. Le lendemain, je fabrique des Euros à partir d'argent suisse, paie les administrations qui m'expliquent que je leur dois tout et que je n'ai pas d'excuses, me demandent si je suis Français, me demandent où je vis, justifient des sommes fabuleuses, m'insultent en respectant les formes, bref me traitent de con. La séance finie, je sonne chez Monpère (appartement sans étiquette, sans adresse connue, où il n'habite pas). Nous allons manger dans cette Pizzeria dont il dit toujours, à un moment où l'autre, tandis que son serveur attitré, qui est kosovar, ressemble au poète et psychanalyste fou des Serbes de Bosnie, Karadjic, "l'affaire appartient à la maffia". Mais à la différence des autres jours, je me couche tôt et bois peu, car au réveil, je suis en forêt, pour un entraînement, qui, fini, me trouve épuisé, boueux, de la poudre sous les doigts, prêt à affronter la ligne finale: manger des spaghettis bolognaises avec les enfants chez Olofso pour parler de l'avenir scolaire des nos demi-cancres, dormir saur un matelas jeté au sol dans le bureau de Genève, croiser Gala dans un café de la gare où deux Lesbiennes se regardent entre quatre yeux sans piper mot pour se dire qu'elles se quittent, se réveiller à quatre heures du matin, tasser la combinaison de surf et vingt-cinq livres dans la valise réglementaire easyJet, prendre le bus piur l'aéroport avec des fêtards en phase de descente, puis me faire arrêter au passage des douanes à Cointrin par le responsable des fouilles (un Brésilien bronzé en solarium et tatoué aux couleurs de l'arc-en-ciel), puis la Airport security (un Bellegardien coiffé à la moque de singe qui joue Keanu Reeves dans Speed) et un policier (un policier authentique qui épelant mon nom fait: "foxtrot-roger-info...clean.. charlie...tango...") pour une balle de 9mm oubliée dans une poche. Un fois la balle saisie, classée, consignée, l'agent me fait:
-Attendez ce n'est pas tout! Mon collègue m'informe que vous faite l'objet d'une RLR.
-Qu'est-ce que c'est?
-Recherche de Lieu de Résidence.

 

Hegel

Moi, Hegel, penseur, je suis nécessaire.