samedi 28 janvier 2017

Lugeaskis

Descente de nuit des Pléaides au chalet de Monfrère sur des engins dont j'ignore le nom: patinettes, luges, lugeoires, véloskis?  Muni d'un volant, d'un patin central et de deux latéraux, ils sont bas, trop bas. Grands comme nous sommes, nous allons recroquevillés. Il fait nuit, la forêt est ivre, de cailloux le ballast et durs les rails du train Les Pléiades-Blonay. Quant à nos lampes frontales, à cette vitesse elles n'éclairent que nos rires. Nous nous en tirons avec quelques égratignures et des habits déchirés.

vendredi 27 janvier 2017

Moins fort

Place de la Sallaz, une classe d'école marche derrière le maître. Les enfants vont en rang, ils sont sages, ils discutent. "Moins fort!", exige l'adulte. L'architecture de ce quartier neuf intimide. Immeubles qui se toisent à distance, tons graves de l'hiver et un monolithe. Peut-être ce parallélépipède avalera-t-il les enfants. Je suis pour voir, mais à la fin il faut me détourner vers la maison de la radio où je trouve, comme la dernière fois, la barbe en sus, André Freudiger, l'archiviste, l'écrivain qui fume et souffle dans le froid. A l'intérieur, je suis reçu par Linn Lévy, aimable, plus qu'aimable. Même enjouement chez l'animateur de l'émission Versus. Fascinant, cette façon de montrer le monde sous un bon jour! Le métier m'eut épouvanté! A l'antenne, Linn présente Constance, dont je parle avec d'autant plus de peine que son enthousiasme communicatif m'a donné à croire que ce serait facile, ce que dément l'épaisseur étudiée des questions. Elles donnent l'envie de parler et amènent à la spéculation. Mais puisque c'est le sujet de ce Guide à l'usage des aveugles qu'est Constance, la circulation se fait tant bien que mal. L'heure écoulée, je retourne sur la place de la Sallaz et fais le tour du monolithe. Drôle de pièce de géométrie! Moi, jamais je ne laisserais un architecte s'occuper de ma chambre: j'aurai peu d'y perdre mon latin. Soudain un taxi passe. Je cherche au sol la raison de ce passage. Je la trouve et ne la trouve pas: la place est une voie autorisée au piéton qui sert encore de route. Pauvres enfants! Heureusement, ils ne savent pas le latin. Puis je descends le quartier des hôpitaux, du présent je remonte dans le passé: de l'émission de radio au Centre autonome des années 1981, en passant par la salle rock de la Dolce Vita, rue Caroline. Mais ce n'est pas le centre que je veux voir - dont le bâtiment d'ailleurs est resté intact à travers la mue, autrefois caserne de pompiers et incubateur de chaos, aujourd'hui soupe populaire - mais l'emplacement de l'ancien Cabaret Orwell, ce premier lieu punk de Lausanne logé dans un dépôt à outils de la colline. Le local a été jeté bas. Contre les moellons qui tiennent les pentes du bois l'on voit encore les chablons sprayés il y a trente ans dont celui du groupe H.L.M.

jeudi 26 janvier 2017

Trat

Quand je me rends à Trat, dans l'est de la Thaïlande, près de la frontière cambodgienne, je dors chez Ki. Le reste de l'année, nous échangeons quelques messages. Ils ne suffisent pas à me restituer le lieu, une chambre sur le canal meublée avec le goût d'un homosexuel. Mais ce qui m'étonne, c'est de retrouver chaque fois les mêmes bruits dans le voisinage: mécaniques, animaux, intimes. Vastes chauve-souris sur les toits, vélomoteurs trafiqués, masseuse qui morigène son homme alcoolique.

Agrabue

El País publie aujourd'hui un article alarmant sur la démographie espagnole. Il est assorti de statistiques: des suites de l'exode, les villages se meurent, les populations ne se renouvellent plus; au-dessous du seuil critique de mille habitants, la situation n'est plus viable. Les zones à risque sont en jaune, puis en orange et en rouge les zones sans espoir. Ma satisfaction à consulter la carte: Agrabue, moins de 90 résidents selon le registre de l’État - en réalité 28 - est classé: "disparition imminente". Je ne me suis pas trompé, c'est là qu'il faut être.

Vieillir

Aux assaillants qui passaient la muraille, je criais : "si nous n'étions pas vieux, cons et laids, moi et ma femme vous ferions la peau!"

Talent

En Suisse. Dans le train, au départ de Genève, cette fille que je connais. Aimable, gentille, j'aime le timbre de sa voix. J'ignore si elle m'a vu. Au bout du couloir, elle s'assied, se relève, engage la conversation avec le voisin. J'entends. Je fais en sorte de ne plus entendre. Demeure le plaisir de la conversation improvisée: réparties marquées par la surprise, relances, étonnement, tout cela en partie feint, mais enjoué. J'ai de l'admiration pour cette spontanéité. S'il m'impressionne, ce n'est pas qu'il est difficile, mais qu'il est, pratiqué aussi spontanément et peut-être chaque jour, la preuve d'une relation généreuse au monde. De mon point de vue qui est maigre, je me réjouissais pour cette fille et, par delà, pour tous ceux qui qui pourraient se sentir exhaussés par son aimable talent.

mercredi 25 janvier 2017

Travail

A Cadix, sur la pointe avancée de l'ancien port, judicieusement placée dans un quartier populaire où une partie des habitants, désœuvrés, passent leur temps assis sur des bancs à regarder la mer se dresse, blanche et délabrée, une Faculté Universitaire des Sciences du Travail.

Amis 2

Le prisonnier écrit des lettres. Quand bien même n'aurait-il jamais écrit avant d'être enfermé, il y consacre une partie de son temps. Cette amitié numérique, au sens littéral, est une affaire de survie. Les cas sont fréquents où l'amitié se développe, devient amour, débouche sur le mariage. Si l'on excepte quelques rencontres au parloir, les futurs époux ne se connaissent donc que par l'échange de lettres. Les réseaux sociaux numériques, au sens de la technologie cette-fois, ne sont rien de plus que la reprise de cette relation entre le prisonnier et le monde. 

Rêve cycliste

Au mois de juin, j'ai le projet de traverser la Croatie et la Slovénie à vélo. J'en parle ces jours avec Monfrère, nos amis Castillans et les entrepreneurs colombiens de Medellin avec qui nous avons traversé la chaîne des Pyrénées par les cols il y a deux ans. Or, cet été-là, lors du prologue, mon cadre de carbone a cassé. Le lendemain, sur un vélo d'emprunt, j'ai crevé à la moitié de l'étape, puis une seconde fois à quelques kilomètres de l'arrivée. Cette nuit, je suis en tête. Bientôt, je sème le peloton. Mais au sommet, je suis contraint à l'abandon: mes pneus sont troués des mites, la peinture du vélo coule sur mes chaussures. Les autres concurrents se moquent. Ils disparaissent dans la descente. Resté seul sur la montagne, je trouve la responsable de mes déboires: ma grand-mère. Plantée au milieu de la route, elle montre mon vélo avec dédain. Je me réveille écœuré. Ma grand-mère, si gentille, associée à la destruction de mon vélo! Le malaise est tel que je ne peux me rendormir. Je vois pourquoi ma grand-mère s'est immiscée dans ce rêve. Depuis quelques jours, je veux parler de la Vallée de la jeunesse, cette place de jeux lausannoise où elle me conduisait enfant. Je repoussais le moment de le faire et ma grand-mère se tenait là, sur le bord de la conscience, à la façon de ces personnages de Pirandello qui attendent que l'auteur leur donne vie. La situation que je voulais raconter n'est pas sans rapport. Nous partions d'un appartement situé au chemin de Montelly, juste au-dessus de la Vallée. J'emportais un skateboard, un ballon, des raquettes de badminton. Lorsque ma grand-mère s'installait sur un banc, cela voulait dire que l'espace de jeux était ouvert. Je courais sur les bosses de béton coloré, glissais à travers les tunnels de toboggans, grimpais sur la petite colline de type zoologique. Si un autre enfant m'avait précédé, j'étais surpris: comment avait-il pu pénétrer dans l'aire de jeux alors qu'elle venait d'ouvrir? Plus tard, quand j'étais las d'explorer seul la Vallée de la jeunesse (que je savais plus vaste que ces quelques attractions), ma grand-mère proposait de jouer au "volant". Nous n'y jouions pas  comme des Chinois affolés devant un compteur publicitaire, mais à la manière des parties de campagne du dix-neuvième; habillées de blanc, les dames boivent des limonades et disputent des doubles avec des messieurs sortis d'un tableau du douanier Rousseau.  

lundi 23 janvier 2017

Concurrence déloyale

Le pape, grand vicaire des dupes, déclarant hier à la presse: "le risque est qu'en ces temps de crise nous cherchions un sauveur".

Travail

Après quelques jours de repos, je suis de retour sur la ma table de pique-nique devant la mer. Lumière étale, horizon bleu, falaises, eau. Sensation bien agréable de vide. Lorsqu'un cri retentit, c'est un perroquet qui vole au devant du palmier où il niche, un chien qu'appelle son maître, un enfant. Le manuscrit divisé en dix cahiers de dix pages, je me mets aux corrections. Deux semaines de travail, songé-je optimiste. A l'heure où je remonte manger des spaghettis, j'ai réécrit deux paragraphes. Ils seront à reprendre. 

The Osmonds

Ce matin, je feuillette le programme des concerts de Londres et tombe sur une date de Donny Osmond, du groupe The Osmonds. Or, il y a trente-huit ans, je lisais le magazine de Claude François, Podium, au bord de la piscine d'un cinq étoiles à Madrid et je vois passer devant moi l'homme qui figure en photographie dans mon magazine, Alan Osmond. Je me lève, le suis, compare : c'est bien lui! L'ayant rattrapé, je lui demande un autographe. Il feuillette le magazine, appelle ses frères, leur montre le cliché sur lequel ils figurent tous, signe, me remercie. Mais ce qui m'a le plus impressionné c'est ce qu'Alan a fait ensuite. Il a avalé un sandwich club de quatre étages avec des frites puis a plongé dans la piscine. Ce qu'on m'avait dit de ne jamais faire.

Credo

Gala répute aberrante ma position de croyance. De famille italienne, d'ascendance catholique, elle ne peut envisager d'acte de foi sans un Dieu, plus encore s'il est révélé. L'idée que la foi crée son objet lui semble absurde. Contre les formules traditionnelles, philosophique et religieuse, "credo deus esse" et "credo in deum", j'adhère à celle-ci: "Credo. Ergo deus."

dimanche 22 janvier 2017

En lisant la presse

Qu'y a-t-il à sauver dans notre société? Quelques individus au profil modeste, inconnus du public, assis à bonne distance de la scène, qui se demandent depuis des années en se rongeant les sangs ce qu'il adviendra de nous, ce qu'on peut faire, ce qu'on peut encore sauver. Les débuts des grandes civilisations, discrets, toujours. A fortiori quand ils succèdent à une grande civilisation.

Argent

A quoi sert l'argent? A éviter les soucis d'argent. Ainsi faut-il n'en avoir ni trop ni trop peu.

Rêve animalier

Rencontre improbable entre des chats et des oiseaux. Ces derniers arrivent en hélicoptère. Je suis du côté des chats que je sermonne: "montrez-vous polis, n'en faites pas trop; on donne, le change et on s'en va!"

Ménage

Dimanche. Ce matin, à sept heures, scène de ménage chez un voisin. La cour résonne. Le couple rentre-t-il de soirée ou a -t-il remué tout la nuit ses griefs pour les laisser éclater au réveil?

Féminisme

Existe-t-il une étude qui distingue entre la défense des femmes, nécessaire, juste, socialement profitable et le féminisme, volontariste, absurde, socialement néfaste? 

Ecole

Levé à 5h15, je donnais à manger aux enfants, les préparais, les fourrais dans la voiture et prenais la route pour Genève. Une heure de conduite. L'hiver, il faisait encore nuit lorsque je les déposais avec leurs cartables devant l'école de Satigny. Cela me fendait le cœur. C'est toujours le cas. L'école est une torture. Ainsi la percevais-je enfant, ainsi l'ai-je perçue devenu père. Lorsque j'allais au collège Saint-Michel, à Fribourg, plus âgé qu'eux, à quatorze ans, je marchais quatre fois par jours les trois kilomètres qui mènent de Givisiez au centre-ville. Le parcours m'est resté en mémoire, le reste non; tout juste la forme de la classe et sa position dans le bâtiment de pierre grise au-dessus du vide. Qu'ai-je appris? Je cherche. Il me semble que tout ce que je sais, je l'ai acquis ensuite, à l'université - on dira qu'il a bien fallu y arriver, à l'université. Quoiqu'il en soit, fixer des enfants derrière un pupitre quinze années de suite ne ressemble en rien à une programme de vie.

Moule

La moule sur le rocher. Dans quel mesure le rocher fait-il partie de la moule?

Loi 3

Dans sa phase régressive, la loi devenue arsenal de lois donne la possibilité à des spécialistes de justifier des actions dont les motifs sont contraires au bon sens et à l'intérêt général.

Loi 2

La loi compense le défaut d'action. Elle est l'instrument idéal du politicien qui prétend agir au moyen de la parole. Les démocraties finissantes votent des lois - sans cesse.

Loi

Une société où la loi interdit certaines opinions est une société où ceux qui promulguent la loi trichent.