samedi 7 janvier 2017

Yoghourts

Mercredi, je mange un yoghourt. A quatre heures, j'ai un doute. Ai-je vraiment mangé un yoghourt? J'essaie de me souvenir de mes gestes. De l'ouverture du pot, de la cuillère piochée dans le tiroir, du goût, de ce qui confirmerait que j'ai mangé le yoghourt. A tel point qu'il me faut ouvrir le frigorifique pour constater qu'en effet il manque un port de yoghourt. Puis à midi. Je discutais avec Gala. Nous étions encore à table. Tout en donnant la réplique, je vais à la cuisine, j'ouvre le frigorifique, je reviens avec le matériel, petite assiette et cuillère, et je mange un yoghourt. Puis, voyant le pot vide que j'ai devant moi, je songe: je n'ai rien vu de ce yoghourt, cela vient d'avoir lieu et je serais incapable de dire ce qu'il s'est passé.

Pyramide chinoise

Chez le Chinois pour acheter un cahier. D'habitude, j'échange quelques mots avec la tenancière. Elle parle un bon espagnol, mais surtout, sa capacité de compréhension tient de la prouesse. Entre une grand-mère qui n'est jamais allée jusqu'à Séville, triture un jargon que ne renierait pas un gitan, le tout en avalant les voyelles et en économisant les syllabes. La Chinoise plonge dans le stock et lui apporte le fil à coudre turquoise en bobine de douze qu'elle demandait. Toujours est-il qu'elle et son mari ont racheté il y a peu un second magasin, vaste local sur la route côtière. Comment ils s'arrangent pour être au moulin et au four, élever leur fils, dormir et manger, je l'ignore, mais pour travailler il n'y a pas de doute: ils travaillent. Et je le disais d'emblée, ils sont avenants, ce qui est rare dans le milieu. Or, aujourd'hui, je les trouve la tête baissée, les mains réunies sur le ventre, tétanisés; elle debout, lui derrière la caisse. Ils ne me voient pas, ne saluent pas, ne remercient pas. Ils écoutent le sermon interminable d'un petit Chinois sans cou que l'on imagine venu de la capitale et qui vraisemblablement transmet les ordres des grands chefs.    

Choses liées

Nous vivons dans un appartement si mal isolé qu l'on entend ronfler le voisin. Sa femme fait la vaisselle, on a le sentiment qu'elle la fait dans votre salon. Les chiens? C'est un chenil. Les téléviseurs? Bloqués sur un match de football qui n'en finit pas. Mais alors pourquoi rester dans cet appartement? Parce que j'ai beau chercher assidûment un logement sans chiens ni match ni voisin ronfleur, je ne trouve pas le moindre objet qui satisfasse le début de ma demande. Et pour cause: au village, cela n'existe pas. Sable, mer, soleil, traditions ont un prix: celui-ci. C'est comme pour les voitures. Le nouveau propriétaire s'extasie devant son achat. Hélas, il est accompagné d'une taxe d'impôts, d'un contrat d'assurance, des lois de la circulation, des contrôles de la police et de quelques millions d'autres voitures, ce que l'on nomme le trafic.

Médecin 2

Si je parlais de médecin, c'est que j'ai mal. A Gala je dis, "j'ai mal!" D'ailleurs, cela dure depuis un an. Non, quatorze mois; depuis le jour où je me suis présenté devant une Vietnamienne qui s'occupait de la permanence fribourgeoise, un dimanche. Bref, je me couche sur le mal, je l'ignore, j'espère avoir assez de temps pour finir le livre en cours: prendre l'avion pour rentrer en Suisse compliquerait tout. Or, le lendemain matin, le portable sonne. Huit heures et demie. Il ne viendrait à l'idée d'aucun des 40 millions d'Espagnol d'appeler ainsi au milieu de la nuit. Je me rendors. Un quart d'heure plus tard, nouvelles sonneries. J'accours, je vérifie le numéro: inconnu. Retour à la chambre où je somnole. Une fois le petite-déjeuner avalé, je rappelle. "Il faut faire une coloscopie d'urgence, me dit une secrétaire. A quelle heure pouvez-vous venir?" Mon grand-père à eu un cancer du colon. Mon père a eu un cancer du colon. Mon grand-père est mort. Pas mon père.

Etiquetage

A consommer de préférence avant la fin du monde.

jeudi 5 janvier 2017

Aumône

Sur son vélo tordu, le corps émacié, le cheveu rare mais long, il me dit:
- D'où es-tu? Je suis Italien. Attends, ne pars pas! Je ne mords pas. Et je ne vais pas te demander de l'argent. C'est pour manger. Il faut que je mange. Qu'il soit bien clair, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne fume pas. Tu vois, je suis à vélo.
-Comme tu veux, cela ne me regarde pas.
Cependant, je tâte mes poches. Il y a quelques minutes, j'ai balancé mon dernier Euro sur la table de restaurant où nous avons dîné avec les enfants. Avant que j'ai le temps de réfléchir à mon geste, je lui donne un billet de 10 Euros. 

Lumière

Journée radieuse. La nature s'épanche, un régal. Les passereaux pépient sur les toits, les perroquets tiennent conférence au coeur des palmiers. Sur la plage, le sable à une légèreté de cendre. Il est pailleté de noir. Il brille. Le soleil inonde de lumière les vaguelettes qui mouillent la grève. Le sentiment de bonheur est général. Les gens saluent, les enfants rient. Mêmes les pêcheurs à la ligne, souvent acariâtres, retirent leurs chapeaux et travaillent torse nu. Au supermarché, les dames déchargent des couronnes des rois par centaines, le "Roscon de los reyes magos". Elles les mettent en piles devant la boulangerie. Les Chinois quittent leurs antres pour venir fumer sur le trottoir. En chemin pour l'appartement, je m'arrête trois fois sur des bancs. Chaque fois, j'ajoute un chapitre au livre en cours d'écriture, Noria. Puis j'achète du steak et des patates dites "de Monsieur le curé": elles sont rouges. Pour célébrer cette belle journée, nous mangeons une reine blanche au chocolat chaud. Ce soir, il y a défilé.

Dantec

De Dantec, j'aime ceci; c'est alambiqué, ou plutôt faussement clair, à l'image de l'auteur, néanmoins juste, car il réfléchit et privilégie le sens sur le style: "Qu'est-ce qu'une authentique liberté? C'est le moment où une vérité concernant l'état général de votre condition vous éclaire, à tel point qu'une distance critique s'effectue entre vous et le monde d'avant, que vous êtes en mesure de déployer vos ailes et d'acquérir un peu de mobilité, un peu d'autonomie au regard de la foule des combinats sociaux, puis très vite, vous voilà face à la vérité dénudée dans toute sa cruelle lumière: cette liberté s'anime sur un jeu de contraintes supérieures, celles du monde d'après, auquel il vous faudra vous adapter (y compris en luttant de toutes vos forces contre lui)."

Médecin

Le paradoxe de la visite chez le médecin est que celui-ci traite les symptômes et non la maladie. Pour qu'il s'attaque à la maladie, il faut que les symptômes soient virulents et que le lien de cause à effets tombe dans un catégorie connue. Je ne dis pas cela parce que je reviens de chez le médecin mais parce que je compte y aller. A moins qu'après avoir dit ce que je viens de dire, je ne me contente d'attendre.

CFK

Club de football Kafka.

Baroquismes

Cervantès, Calderon, Quevedo. Et en France, Molière, Marivaux, Descartes. Ces visions baroques du monde ont un point commun avec notre situation de décadence moderne: ce qui est n'est jamais tel qu'il apparaît. J'y pensais ce matin en écoutant des journaliste radio. Forcés de dire ce qu'ils ne pensent pas. Les politiciens, défendant des vérités qui sont des mensonges. Les artistes, jouant une liberté qu'ils ne possèdent pas. Les capitalistes, amassant un argent qui n'existe pas. Les sportifs, mercenaires travestis en héros. Le propre du baroque est la dissociation. L'accès à l'essentiel est interdit malgré le nombre des révélations.

Des amis

Des amis. Qu'on ne voit pas, qu'on a jamais vus. Dont on ignore la taille, les réactions, qui n'ont ni odeur ni vitesse. Des amis qui ne nous sont d'aucun secours en cas de difficulté puisqu'ils ne vivent pas dans le même espace. Le projet génial du Zückenberg est la réplication à l'échelle de l'univers de sa timidité maladive.

Qu'est-ce que l'art?

La possibilité qu'à l'homme de créer un langage unique pour exprimer sa foi dans l'homme.

mercredi 4 janvier 2017

Forêt

Un vent froid souffle sur la côte. Pour échapper aux aboiements des chiens, j'écris sur la plage. Il y a un toit au-dessus de la table de pique-nique, mais je ne me méfie pas: le soleil tape. Or, je demeure penché sur mon cahier quatre heures de suite. Je regagne l'appartement en tremblant. Le soir, avec les enfants, nous regardons La forêt, un film d'horreur. Au Japon, deux jumelles se perdent dans un lieu hanté. Elles courent entre des arbres auxquels son suspendus des cadavres. Le réalisateur nous montre les visages des femmes à satiété, jouant sur leurs similitudes. Je me couche avec de la fièvre. J'avale trois sachets de poudre. La nuit, je reconstruis le scénario du film. Pour bien faire, je procède scène par scène. Chaque dix minutes je me réveille, je vérifie le temps écoulé sur le réveil, ou crois le faire, et me rendors. Les visages sont désormais ceux de vierges nues qui s'adonnent aux pires vices sexuels. Je me promène parmi elles, je participe, je couche. Et je les dirige. Avant d'aborder la dernière scène, cette remarque: si un tel film venait à sortir, il serait aussitôt interdit et je serais jeté en prison. Puis je me rendors pour parachever l'oeuvre. Un cassette musicale est montrée en plan fixe. Au stylo, il est écrit Peeing jeezer. Pendant quelques secondes, rien ne se passe. Alors de l'urine suinte de la cassette. L'odeur envahit la pièce. Toutes les femmes se pâment. Je caresse ma voisine et la viole. Générique. Les actrices se relèvent. Elles s'en vont, soulagées d'en avoir fini avec ce cauchemar.  

Faire

Le problème de l'homme. Il ne sait pas que faire. Un drame. Et insurmontable. Le problème de la plupart des hommes. Ils ne trouvent rien à faire. Ils attendent les ordres. Lesquels ne tardent pas à venir.

Contre l'Allemagne

Pour autant que les réquisits politiques du moment ne contraignent pas l'analyse, l'histoire retiendra que la présidente Angela Merkel a contribué à anéantir l'effort psychologique de reconstruction commencé par les Allemands dans les ruines de l'Hitlérisme. Ce que je peine à comprendre, c'est comment cette femme de l'est, adepte du réalisme, a été retournée. Car pour ce qui est de se vendre, elle s'est vendue. A considérer sa longévité politique, on peut émettre l'hypothèse qu'elle a trahit le peuple allemand contre la promesse d'occuper une poste directeur à un niveau supranational en cas d'aboutissement du projet de la mondialisation. Un pari certes hasardeux, mais qu'il faut pondérer avec l'état d'avancement d'une carrière qui bute sur sa propre limite constitutionnelle. Son appel aux immigrés illustre la priorité donnée par les États de l'Union à la préservation des institutions sur la défense de l'intérêt collectif. L'importation massive d'individus prélevés sur les stocks les plus misérables d'un tiers-monde fatigué par un libéralisme arbitraire discrédite toute idée de solidarité nationale dans les vieux pays d'occident; elle renforce les prérogatives de l'administration et augmente ses rangs; elle appauvrit la classe moyenne; elle enrichit les banques en accroissant les prêts; elle menace les revenus de la classe laborieuse.
Au lendemain de l'attentat de Berlin, la présidente confirme son double jeu. Exaltant les vertus démocratiques, elle en appelle à la résistance contre la barbarie. Elle qui vient d'imposer sans consultation deux millions d'étrangers à son peuple. Elle qui a exigé des services policiers quelques heures après l'attentat un renforcement général des dispositifs et lancé un programme de vidéosurveillance urbain.
Enfin, pour préparer les phases prochaines du mandat qu'elle remplit pour le compte des marchands, elle répète que les réfugiés de guerre - selon le discours officiel, principalement des familles avec enfants - doivent être accueillis sans préjugés alors que chaque citoyen constate de visu  que ces étrangers ne fuient pas des théâtres de guerre, sont des hommes et sont déplacés par des maffias sur la foi d'une promesse de prospérité facile.
Un tel cynisme dans le positionnement politique dépasse les techniques de manipulation traditionnelles. Dans un monde nettoyé de ses repères, la nouvelle donne consiste à créer un événement aux retombées internationales puis à dire ce qu'il n'est pas pour le mettre au service d'une visée exclusive.
Il est aisé de voir qu'à ce jeu-là, toutes les parties en mouvement, immigrés issu des pays en voie de dislocation et peuples occidentaux poussés à des comportements contre-nature, sont perdants.

dimanche 1 janvier 2017

easyJet

Soirée de nouvel an. Je dépose les enfants à l'aéroport. De retour, je trouve Gala au téléphone avec Luv. L'avion pour Genève est annulé. Gala insiste: "appelle!" Je suis bien placé pour le savoir, je l'ai d'ailleurs écrit dans easyJet: il n'y a pas de numéro de téléphone sur le site de la compagnie. Gala veut croire le contraire. Elle cherche et trouve. Depuis 2011, la situation a évolué: chaque pays a son numéro consacré. Un machine répond en espagnol: "bonne année et à demain! Aplo rappelle de l'aéroport. Il explique que des voisins genevois voyageant à bord du même avion ont acheté à l'instant des billets sur Swiss. Je tape une requête. Les tarifs s'affichent. Faramineux. Ces genevois ont raflé les trois derniers billets à bas prix. Olofso appelle: "et s'ils passaient par Paris?" Deux vols, un changement d'aéroport et des heures d'attente la nuit du 31 décembre? Impossible. A quand le prochain vol easyJet? Aplo se renseigne. Dans cinq jours. En attendant, l'hôtel est pris en charge. Soit. Reste une énigme. Quelle solution ont trouvé les deux-cent quarante-huit autres passagers? Car, comme chacun sait, les vols low-cost sont toujours complets. Dès lors, comment la compagnie pourrait-elle les redistribuer sur les vols suivants?  Cette question en tête, je repars pour l'aéroport. Entre temps, je suggère aux enfants de prendre le train de proximité et de me rejoindre au centre-ville. Une demi-heure plus  tard, je les dépose devant l'hôtel, un quatre étoiles de la chaîne Tryp.
-Voilà Aplo, c'est l'occasion de t'imposer. Tu expliques la situation à l'accueil et tu exiges.
Accompagné de sa sœur, il se présente à la réception. Vingt minutes plus tard, Luv vient me dire qu'ils ont une chambre. Il a fallu rappeler la compagnie, elle n'avait pas envoyé le mail de réservation. Il est vingt-deux heures, les premiers feux d'artifices éclairent la nuit. Les enfants choisissent de rester en ville. Je regagne le village. Gala a préparé le foie-gras et le champagne. Nous dansons sur le terrasse. Ce matin, Luv rappelle: "nous sommes à la réception, la compagnie n'a retenu la chambre que pour une nuit". Je me rendors. A midi, Aplo annonce que lui et sa sœur reviennent une fois de plus de l'aéroport. Chambre et repas sont confirmés. Le billet de retour aussi... pour jeudi.