dimanche 31 décembre 2017

Soirée

Monfrère m'a persuadé de renoncer à sortir. Après l'affaire du restaurant encombré, il n'a pas eu de peine. Nous avons accompagné les enfants à Puente Rey, puis nous sommes allés acheter de l'alcool au supermarché. Des hommes en peignoir se baladaient entre les rayons, ils revenaient de la course déguisée qui s'est tenue dans la station. De retour à Agrabuey, nous avons relancé le feu, mis de la musique et ouvert des bières. A trois heures et demie, les enfants frappent à la porte. Sans un mot, Aplo rentre dans sa chambre. Luv raconte le contrôle de police. Affalé contre un mur, Aplo a attiré l'attention de la patrouille.
-Il ont demandé si ça allait.
-Ils ont bien fait!
-Sauf que je n'avais pas mes papiers...
-N'avais-je pas dit de prendre vos papiers? Et d'abord, pourquoi Aplo a-t-il bu tout son mélange? Quand était-ce?
-Il y a une heure et demie.
-Et entre deux, vous avez fait quoi?
-On a attendu le taxi.


Différence

Jeune, on se juge différent. Par devers-soi, on pressent que cette différence est illusoire d'où le travail esthétique sur la personne qui consiste à multiplier les signes. Avec l'âge, la raison l'emporte : n'est pas différent qui veut, les cas sont rares et parce qu'ils sont rares, ils marquent. Pourtant, il faut se vouloir différent. Cela créée de la différence et, en ce domaine, il n'y a pas de progrès, même minime, dont ne profite toute la société.

Musulmans

Les musulmans sous-estiment absolument la violence de l'homme occidental - j'insiste sur l'adverbe. A l'inverse, l'Occidental sous-estime la capacité du musulman à profiter de la faiblesse. Le malheur, pour nous autres qui aimons la culture rationnelle, la critique qu'elle autorise, la liberté qu'elle apporte, est qu'une partie des Occidentaux n'a pas de tâche plus urgente que d'encourager la faiblesse dans le peuple afin de hâter sa mise en coupe.

El Porton

Restaurant El Porton. J'y ai mangé il y a douze ans, j'y suis retourné en juillet, la table est de qualité. De plus nous attendons la visite de Monfrère; faire entorse à la règle et dîner dehors le soir de la Saint-Sylvestre me semblait donc être une bonne idée. La patronne m'annonce qu'elle fermera ce soir-là. Je réserve pour la veille. Sur place à 21h00, nous sommes parmi les premiers. Je souhaitais une installation dans la salle du bas, le garçon nous mène à l'étage. L'apéritif à peine commencé, abondent quarante collègues de bureau. Les hommes se placent à gauche, les femmes à droite, puis le contraire, jouant des coudes, s'embrassant, l'air est électrique. Ils se relèvent, discutent dans le passage, échangent leurs chaises, enfin chacun trouve sa place, le vin est servi. Alors, ils parlent. Mais ce sont des Espagnols. Quarante Espagnols. Des collègues. Et c'est Noël, la sortie d'entreprise, l' hystérie: chacun doit prouver qu'il n'est pas ce qu'on croit, se montrer, être vu. Ils  ne parlent pas, ils hurlent, vocifèrent, moulinent de la main, s'esclaffent et crient.
- Je sais, me dit la patronne, mais que puis-je faire? Je n'ai plus une table de libre!
Le volume sonore est tel que nous avons de la peine à nous entendre. Pour saisir ce que dit Luv, j'arrête de manger, je me penche par dessus la table. Pour avoir ma réponse, elle fait de même. D'ailleurs le garçon a disparu (une serviette nouée sur la tête). Il passe en courant. Disparaît encore. Restée vide, la table qui est dans notre dos, se remplit. Des gens des villes. Mille francs de vêtement sur chaque gosse, le triple sur Madame et un orphelin acheté dans le tiers-monde que l'on gave de chocolat. Cette fois, le restaurant concurrence la discothèque, la nourriture vibre dans les assiettes, le vin est glacé, le café est tiède, je regarde avec envie la rue, sous la pluie, vivement !

samedi 30 décembre 2017

Leçons

Leçons d'allemand tandis qu'il neige. Aplo découvre les déclinaisons mixtes, faibles et fortes, les prépositions qui commandent l'accusatif ou le datif, les quatre cas retenus du latin... Quelques minutes après avoir déclaré, "je vais t'expliquer la méthode", je m'exclame:
- Comment as-tu fait jusqu'ici?
Je suis interdit. Qu'Aplo ignore les rudiments de la grammaire soit, mais comment a-t-il pu présenter ces dernières années à Genève, puis à Fribourg et maintenant à Lausanne des devoirs récompensés par des notes moyennes?
-Nous allons tout reprendre. Sors ton livre!
-Je n'ai pas de livre.
-Alors prends ton dictionnaire!
-La maîtresse fait des fiches.
Excédé (une partie du vocabulaire m'échappe et je trébuche sur les accords complexes), je cherche une grammaire dans l'encyclopédie et entreprend son résumé - deux heures de travail. Après quoi nous débutons la traduction d'un texte. Aussitôt, je bute sur sa difficulté. Quand je viens à bout du premier paragraphe, je constate qu'il s'agit d'un article de presse. Faute de style, le journaliste donne dans les circonlocutions pour en acquérir un, il fabrique des phrases sans verbe et privilégie l'ellipse, cela pour nous parler de l'ambiguïté sexuelle de Marlène Dietrich. Que l'on me descende les pédagogues dans la cour, lorsque j'en aurai fini avec la leçon d'allemand, ils cireront leur godasses et commenceront une marche de nuit!

jeudi 28 décembre 2017

Souper

Grosse neige sur Agrabuey. Les ruelles se remplissent, les toits se chargent. Antonio débarrasse à l'aide de son trident. J'insiste pour lui prêter ma pelle: elle est neuve, fais-je valoir, je viens de la commander en Allemagne. Il ne veut pas. Luv est étonnée par le trident. Nous marchons à travers le village, en baskets, les enfants ont vite les pieds mouillés (cela, depuis qu'ils sont nés, génération qui ne se chausse pas). Je leur fais la visite: l'église et l'ancienne école transformée en bar, le pré aux moutons, la piste de fronton, les ponts de pierre sur la rivière et le canal. Quand nous revenons dans notre rue, Antonio a renoncé à déplacer les paquets de neige, ils se reforment aussitôt, mais pas un des voisins de Saragosse qui a sorti le jet d'eau et arrose devant sa porte. A l'heure du repas, tout le monde rentre et la neige continue de tomber. Durant l'après-midi, le village s'enfonce. Nous descendons à la ville, mangeons le manu chez Brasa, au milieu des familles; au moment de sortir mon porte-monnaie, je m'aperçois que je l'ai perdu. Le patron et la patronne me rassurent, nous souhaitent bon Noël, "si vous ^tres encore dans la région, vous viendrez payer un autre jour!" (Fausse alerte, le porte-monnaie était resté sur la table, par courtoisie, je rappelle le restaurant.) Quatre heures et demie, le ciel poudroie, nous passons la double montagne qui cache Agrabuey derrière des touristes qui roulent des voitures équipées de chaînes, puis nous préparons le souper de Noël. Luv écrit et dessine les menus, Aplo prépare la mousse d'avocat et le foie-gras, je m'occupe de la crème de chou-fleur au caviar. Plat principal, pavé de vache et demi-homard. Etrange bête de l'Atlantique au milieu de toute cette neige. Dehors, vaste silence. Alourdie, la cloche de l'ancienne école peine à sonner. A minuit, nous distribuons les cadeaux. Les enfants m'offrent un phare de vélo, ils reçoivent des coffrets de parfums, des habits, Luv, un jeu de serviette de bain brodée à son nom.

lundi 25 décembre 2017

Images

Quelques mots ou parfois un seul suffisent à déclencher de longues séquences rêvées. Pour avoir lu une critique du style de Racine dans Cinna, j'assiste durant mon sommeil à la concurrence entre deux acteurs vedette du théâtre parisien au XVIIème pour un rôle de professeur à fraise dans une pièce pour enfants. Ces derniers, hilares et causant, montrés (par la caméra, si je me fais comprendre) aussi souvent si ce n'est plus que l'acteur sont tous pareillement habillés de blanc à la façon des aides de curé et ils s'esclaffent. Auparavant - ceci est réel - j'ai regardé les premières minutes du procès de Nuremberg. Les dignitaires nazi se lèvent à tout de rôle pour répondre au juge anglais qui leur demandent s'ils plaident coupables ou non coupables. Rudolf Hess dit simplement "nein!" En rêve, je quitte avec Aplo un bord de mer où assis dans le sable, à portée d'une caravane de gitans, il me faisait répéter mon examen de Français et nous entrons dans Germania, la capitale nazie dessinée par Speer, ville aux perspectives futuriste (plutôt que néo-romain) que nous admirons la main dans la main avant de gagner Prague dont je détaille les monuments. Et ainsi, de suite, du mot aux images, tout la nuit.

Soleil

Ce jour de Noël, soleil radieux sur Agrabuey et comme je me suis couché tôt, j'ai le privilège de me tenir debout dans la village avant les familles; n'était-ce ce bruit des grands fonds qui émane de la chaudière, le silence serait parfait. Hélas pour les enfants qui atterrissent demain à Barcelone, la pluie est annoncée. Le Petit Homme bleu dit qu'il neigera au-dessus de 1000 mètres. Soyons optimistes, la maison est à 1008 mètres.

Veste

Sur ce site de vente en ligne d'antiquités, une veste du XIXème siècle. Je me vois bien répondre à celui qui demanderait où j'ai trouvé cette ravissante veste:
-Oh, je ne sais plus, elle a deux cent ans!

Duschambé

Duschambé, Duschambé, je n'arrête pas de répéter "Duschambé!", Duschambé le jour, Duschambé la nuit, alors que je ne sais même pas de quel pays Duschambé est la capitale.

dimanche 24 décembre 2017

Réel

Pour établir une morale, il faut que le réel soit raconté. A cette seule condition, on pourra unir un peuple ou plutôt, éviter la désunion. Peu importe que l'histoire racontée relève de l'acte individuel ou de l'accord entre ces actes, c'est-à-dire d'une élaboration d'un récit de consensus. Or, l'irruption massive de la technologie a rendu le réel impossible à raconter. Chaque élément du réel est porté par l'innovation constante à un degré de complexité qui le rend irreprésentable. Dès lors, le récit est produit sans plus de rapport au réel.

Caissière

Magnifique caissière - j'en suis là. Magnifique ne veut pas dire belle, encore moins jolie, mais magnifique: empoigner ce sous-métier avec un tel enthousiasme pour le sublimer avec spontanéité m'a laissé pantois. Tandis qu'elle scannait les produits du client qui me précédait, un homme amphore venu des Andes, elle se retourne pour me sourire, me sourit encore, et encore, au point que je me demande si je vais réussir à passer sans être avalé. Vient mon tour, j'engage la conversation, ce qui est déjà une prouesse, nous rebondissons, prouesse double. Or, j'ai oublié mon portefeuille.
-Aucune importance!
-Merci! Il est dans la voiture.
- Je te garde ça?
Sauf que je ne sais pas s'il est dans la voiture, je sais seulement qu'il est tombé de ma poche de veste. En fin de compte, il est bien tombé, mais dans la voiture. Fausse alerte. Et je retrouve la caissière, ses sourcils épais, noirs, ses paupières peintes de bleu, un mauvais goût qui lui va à ravir. Elle fait son métier, elle encaisse. Et engage la conversation avec le client suivant. Il va falloir que je retourne faire des achats.

Guerre et paix

A la ville, les hommes de garnison ont fait une crèche à l'entrée du camp. L'étable est enveloppée de treillis de camouflage et deux lattes de ski croisées forment le symbole de la Phalange.

Conseil

Si ton moteur est petit, choisis une carrosserie imposante.

Noël

Veillée de Noël. Des voitures ont atteint le village, mais je ne vois personne. Donc, seul à Agrabuey.  Le Petit Homme bleu (je l'appelle ainsi car il mesure 1,50 mètre et porte la salopette de travail) est venu boire du vin. Jusqu'ici, je ne connaissais que ses chats (le matou m'a griffé le jour où je suis venu visiter la maison): ils portent les noms des anciens premiers ministres d'Espagne. Aujourd'hui, le Petit Homme s'installe et une heure durant parle astrophysique. Quasars, pulsars, super novas. Il conclut: "évidemment, je ne peux parler de cela avec personne, l'été, il y a Guillen, l'avocat, tu sais, celui qui travaillait pour les cubes bouillon, d'ailleurs il est aussi écrivain; moi je n'aurais pas osé, écrire Burdales reales, sept cent pages sur le sexualité des rois... je disais? Ah, oui, je suis bien content de pouvoir parler avec toi de cette sortie de galaxie... tu imagines, 100'000 années à la vitesse-lumière pour la quitter?" Soudain, téléphone. Monpère vient d'arriver à Malaga, il m'annonce qu'il va prendre le bus et rejoindre mon appartement. Il rappelle. "J'y suis! Et dis-moi, pour brancher l'internet?" "Mais papa. je t'ai envoyé une liste de recommandations..." "Ah oui! Mais à Budapest, je n'ai pas d'imprimante!" Ensuite Gala. En visiophonie. Habillée de noir, un collier sur la poitrine, prête à aller dîner avec son fils. "A quelle heure?". "Oh, pas tout de suite, tu sais, c'est la tradition catholique, il faut tenir jusqu'à minuit! (dix-sept ans que je la connais, jamais elle ne m'a parlé de cela" Je lui dis ce que j'ai fait de ma journée: ratisser le jardin, passer l'aspirateur, réparer la porte de la chaufferie (que les héritiers, de rage d'être dépossédés, ont détruite à la conclusion de l'acte notarial) et préparer les chambres des enfants, tableaux, tapis et surtout, lits; hier, je suis allé à la ville, dans ce magasin de textiles. Lorsque les dames me voient , elles ont le sourire aux lèvres, pareil client, voilà qui est bon pour leur poste (elles ne sont qu'employées). J'achète des coussins, des pieds-de-lits en fourrure, des sachets de lavandes, des draps plats et des housses de couettes, des serviettes de bains et des peignoirs éponges. Après quoi je vais à la boucherie, me recommande de la voisine ("qui?" fait le maître des couteaux - j'ai remarqué, ces recommandations, les commerçants détestent), je fais fais trancher et dégraisser de la vache pyrénéenne et des côtes d'agneau, bref, je suis prêt à recevoir les enfanst, il ne me reste plus qu'à me lever demain, tard, à monter en voiture et à aller les chercher à Barcelone - 700 kilomètres de route.

samedi 23 décembre 2017

Conjuration

Comme si ne pas vieillir c'était s'adapter à son temps!

Intégrité

Ne jamais se montrer ignorant par humilité; l'ignorant tiendra compte de chacune de vos ignorances.

vendredi 22 décembre 2017

Humanité

L'histoire particulière de l'humanité tient à ce que chaque individu, aucune autre espèce n'en est capable, fait pour échapper à la pesanteur. Tomber n'est pas le problème, mais retomber, c'est à dire abandonner la visée de l'impossible.

Eternel non-retour

Je suis un homme du refus. Rapidement, j'ai misé sur quelque chose d'autre. Qui ne fait pas partie de la proposition. Cela ne rend la vie ni plus facile ni plus heureuse. Mais la leste.

Atelier

Peintre, il l'était d'un seul tableau. Un paysage acheté au puces de Saint-Ouen, un travail d'amateur, "le printemps". Dans sa chambre en mansarde, à la sortie de l'atelier, il l'adaptait aux saisons, peignant et repeignant la colline et les champs qui la bordaient, y mettant selon de la neige, de l'herbe verte, du soleil, des pénombres ou des feuilles tombées.

Lire

Je n'aurai pas réussi à persuader mes enfants de lire. Peu importe l'école. Passer l'âge de l'éducation, elle vous coiffe. Autant garder sa chevelure.

Minorités béates

Revendications vocifératoires des minorités. En catalogne par exemple, quand il y a mise en scène improbable d'un drame fictif par une poignée de politiques ou à bas régime, pour compenser je-ne-sais quelles frustrations intimes, toujours réelles, dans les mouvements de conscience, animaliers, féministes, sybarites: que ne voient-ils pas que l'orchestration planétaire des nombrilismes ne vise qu'à dissoudre toute identité traditionnellement constituée dans un schéma post-historique avec options sur capital?

Vin

Dans la rue tout à l'heure. Le voisin sort une bouteille, il approche les verres. Des verres plats qui  contiennent une gorgée. Nous parlons. De rien. Quand le soleil tourne au-dessus du toit, la rue est à nouveau dans l'ombre. Chacun souhaite bon appétit, nous rentrons, les portes se ferment.

1939-2017

"[] si je me tais, ce n'est point par orgueil; pour un peu je dirais que c'est au contraire par modestie et plutôt encore incertitude. Je puis être, et je suis souvent, d'accord avec le plus grand nombre; mais l'approbation du plus grand nombre ne peut devenir à mes yeux une preuve de vérité. Ma pensée n'a pas à emboîter le pas et, si je ne la crois pas plus valeureuse par le seul fait qu'elle diffère et se sépare et s'isole, c'est du moins lorsqu'elle diffère qu'il me paraît le plus utile de l'exprimer. Non point que je me complaise à cette différence, ayant d'autre part grande peine à me passer d'assentiment, et non point que les pensées me paraissent moins importantes si elles sont très partagées; mais il importe alors moins de les dire." André Gide, Journal, 1939.

Sous-marin

A ces choses là, mécanisées, alchimiques, retorses, je comprends que dale, le cerveau étant ce qu'il est, taré et marqué d'impasses, mais je garantis que les frères Jésus on dit: "c'est réparé, elle ne couinera plus!" Or, c'est pire! Mas chaudière des années 1970 a l'estomac plein d'oxygène, elle rumine, elle ahane, elle éructe, tout ça dans l'eau - après tout son travail c'est la gestion de l'eau - bref, j'ai l'impression de vivre et surtout de dormir, car c'est la nuit qu'à la faveur du silence ses manifestations de souffrance sont les plus fortes, dans un sous-marin.

Feu

Chaque soir, à l'usure, je finis par me mettre devant un film auquel je renonce à mi-parcours pour le feu, que je regarde brûler et qui remédie à l'ennui que j'accumulais.

Vectorisation

Ce qui manque, ce n'est pas l'intelligence, mais la conscience de l'objet auquel l'appliquer. Nous faisons erreur sur l'objet.

Investir

Acheter une planète et bâtir un parc de divertissement à l'échelle 1/1, tel est le retour majeur sur capital.

Ironie

Les sondes envoyées dans l'espace à la rencontre de la vie extra-terrestre comportent (drôle de terme, je reprends le jargon des journalistes) un message d'unité.

Billets

Venu à Agrabuey avec deux mil Euros, je les ai collés dans un livre ou dans un tiroir, ou dans un cahier que caché dans un livre, bref, je n'ai plus de quoi acheté un pain car dans le déplacement des cartons, le stockage des livres, le regroupement et de dégroupage, je n'ai plus la moindre idée du parage de mes billets. Tout-à-l'heure, j'ai versé sur le plancher un fond de monnaies qui remplissait une tasse et j'ai fait le compte: de quoi acheter du pain pour deux jours. Il y a la carte, mais à la boulangerie? Le problème est que tous les meubles visibles depuis ma table de travail (installée au milieu du salon - enfin, de la pièce unique, salon-cuisine-chambre) ont été nouvellement achalandés au cours des dernières septante heures de livres. Je ne peux pas en ouvrir trois mille l'un après l'autre.

Cueillette

Avec ma hache forgée à Albacete, parti sur le sentier du Graal qui aboutit à l'ermitage de San Adrían (on va croire que j'invente). Le troupeau du cousin de Calasanz venait de passer et j'enfonçais dans la gadoue. Comme ces jours j'ai un problème de chaussures - lié au déménagement - je portais des mocassins de daim à tiges. Afin de ne pas souiller, j'avançais donc avec circonspection, ce qui, un promeneur m'eut-il croisé, aurait paru étrange, vêtu que j'étais de pantalons de camouflage de l'armée thaïlandaise. J'attins la ferme où j'éloignai deux chiens de garde de mon bâton et grimpai un itinéraire de randonnée à cheval qui passe sur la France. Mais revenons au présent: il y a le choix et autant de variétés de sapins; rien à voir avec ces produits israéliens bien coordonnés, des sapins des Pyrénées,  vifs et verts, certains constellés de pives. Sauf que la plupart ont un défaut. Celui-ci est grillé sur le flanc, celui-là tire sur le roux. Je saute en bas du chemin et m'engage dans un lit de rivière à sec. Alors je trouve mon spécimen, un arbre de trois bons mètres, raide, fourni et viril comme une flamme. Je sors ma hache, j'entame sa base. Aussitôt, je vois pourquoi je me suis coupé à Malaga en jouant devant la cible de mon bureau: aiguisé, le métal pénètre sans effort. Les entailles sont si profondes qu'en quelques coups le le sapin se couche. Je le cache dans le lit de rivière, puis je retourne à Agrabuey par la route (trop de boue de l'autre côté). Dans le vallon, les vaches sont accompagnées de leurs veaux. Longtemps que je ne voyais pas ce spectacle. Puis je découvre cette bergerie en ruine. Une maison basse de pierres cendrées. Elle ouvre sur un champ muré, elle a sa fontaine, ses abreuvoirs, en contrebas s'écoule la source qui irrigue Agrabuey. Quand je dis "en ruine", il faut préciser: plus de toit, de la végétation dans les creux et les poutres cassées. Mais le soleil baigne si bien la scène que si je m'écoutais, j'appellerais immédiatement le propriétaire et si j'étais de ceux qui possèdent un carnet de chèques, je signerais. Avant qu'elle ne finisse, c'est dans ce genre d'endroit qu'il faut espérer refaire sa vie.

Peuples seconds

Si nous n'avions pas colonisé, ils ignoreraient jusqu'à notre existence; tel est le bonheur qui fut confisqué par nos ancêtres.

Mudanza 2

Sept heures, le téléphone sonne.
-Ils sont dans ta rue, dit ma belle-mère qui appelle de Hongrie.
Je sors la torche à la main. Deux Hongrois en training fument devant l'ancienne école. Ils manoeuvrent le camion, débâchent, aussitôt transportent canapés, chaises, luminaires et cartons. Comme d'habitude, Imre me montre des photos de ses derniers tirs militaires, puis ils boivent un café et annoncent qu'il repartent sur Saint-Sébastian par la nationale.
-Pour aller ?
-A Bruxelles. Nous avons un autre déménagement là-bas. La nationale, pour économiser.
Je leur explique la différence entre "autopista" et "autovía" : la première est payante, la seconde ne l'est pas.
-Ce sera plus rapide, non?
Imre note les sigles, A et AP, explique à son collègue dans leur langue fabuleuse ce qu'il ne faut pas faire: s'engager sur une autopista, une AP.
Bruxelles! Penser qu'ils arrivent de Budapest, qu'ils viennent de passer la nuit dans le camion (il fait -5°), qu'ils viennent de décharger mil cinq cent kilos et sont attendus à 2000 kilomètres où ils attaqueront aussitôt la suite du travail!

Mudanza

Bonne surprise lors de mon arrivée à Agrabuey, les frères Jésus ont allumé la chaudière et comme le réfrigérateur à redémarré, la bière est froide. Mais à peine déchargée la voiture, le téléphone sonne.
-Tonfrère m'a donné ce numéro, c'est bien toi?
-Oui, papa, c'est moi.
-Ecoute, les Hongrois arrivent. Aux dernières nouvelles, ils étaient à Montpellier.
-Non, non ! Ici, c'est tout petit, ils ne peuvent pas travailler de nuit, je vais réveiller tous les villageois?
-...
-Qu'ils dorment à Saint-Gaudens, je leur paie l'hôtel. Et puis, ils ne se rendent pas compte: la route est pleine de lacets, il gèle, mes meubles vont finir dans le ravin.
-Bon, je vais voir ce que je peux faire. A propos, j'ai fais charger des Pilsener de Tchéquie. Salut!



Traversée

En route pour le Nord de l'Espagne par Madrid et Guadalajara. Dans cette dernière, apéritif puis hôtel quatre étoiles, celui-là même où nous avons passé des jours d'été, il y a quatre ans. La bâtisse colossale est flanquée de colonnes néo-classiques, les balcons des chambres donnent sur une urbanisation abandonnée lors de la crise de 2008: au milieu des champs, un réseau de routes éclairé par des réverbères fantômes. Je me présente à la réception avec un chou, une demi-mangue et deux oignons, ce que j'ai sauvé de mon frigidaire. Pour le reste, contentement à profiter du luxe, et pour mieux en percevoir les effets, je me comporte comme un riche, je gare ma voiture à quelques centimètres du tapis rouge de l'entrée, change de chemise dans la partie salon de ma chambre, commande une Guiness au bar puis vais faire les boutiques au centre commercial. Plus tard, je reviens au bar et passe la soirée avec un couple d'Anglais originaires de Northampton. Lui, conseillé en sécurité sur les chantiers. Ce matin, il surveillait le déplacement aérien d'un conteneur d'acide, demain il s'envole pour Singapour. Je raconte notre été à Withburn, cette banlieue de maisonnettes rouges entre Glasgow et Edimbourgh.
-Whitburn! Mon pauvre! Ce qu'il y a de pire en Ecosse! Combien de temps?
-Vingt jours sous la pluie!
-Oh ça, dit la femme, voici que racontent les Ecossais: quand on fixe les collines et qu'on ne les voit pas, c'est qu'il pleut, quand on les voit, c'est qu'il va pleuvoir. Pour moi, j'adore Guadalajara!
-Première fois en Espagne?
-Oui.
Je me retiens de lui dire que c'est une des villes les moins gracieuses du pays.

Chose

Regardez une chose de près, regardez-la de loin! Savons-nous ce que c'est? Comment savoir si ce qu'on nous appris de cette chose, ce que nous savons d'elle, n'est autre que le résultat de l'apprentissage?

Géométrie

A nouveau dans la géométrie du déménagement. Depuis juillet, j'ai passé une heure avec Gala, dans une pizzeria de gare de Lausanne. Dans ces conditions, vais-je rester en Andalousie? Il y a vingt jours, je terminais une période en moine: horaire strict, séances d'entraînement matin et soir, flocons d'avoine, film, sobriété, puis, rentré en Suisse, pour la première fois, je ratais un examen (Krav Maga - comme disait Monami qui étudie les plantes et passe lui aussi des évaluations: "ce la na va pas changer notre vie!"); oui, sauf que cette année, j'aurai tout raté: l'essai d'abord, à réécrire, le roman ensuite, refusé, le récit enfin refusé - placé chez un nouvel éditeur, il est désormais en attente. Voilà, cette période se termine. Il y a un mois, j'étais dans le trou, aujourd'hui je siffle et je fredonne (il fait beau dans la montagne (je note cela à Agrabuey), Noël, ma fête préférée, approche et Gala annonce sa venue). Cependant, j'hésite à rester seul en Andalousie. Cet appartement sur la mer est onéreux, les enfants n'y viennent que trois fois de l'an et Gala "n'aime pas parler l'espagnol". Alors je prévois, je récupère des cartons le long de l'avenue de la Méditerranée et j'enferme une fois de plus des livres (les volumes sur le transhumanisme étudiés pour l'essai, ils serviront lors de la réécriture), puis un matelas, le vélo statique, le canoë... En effet, si je donne mon congé en mars, devra être jeté tout ce qui n'entre pas dans la voiture.

jeudi 21 décembre 2017

Retour

A pied à l'aéroport. Il neige, le trottoir est gelé. Je patine. Le trottoir traverse une zone industrielle. Deux kilomètres, toute la zone. Et j'ai oublié, je porte ces chaussures de chantier achetées à Southend l'an dernier. Elle trônaient sur la bibliothèque de mon arrière-boutique, elles ne sont pas formées. Au bout de dix minutes, je saigne. Trop tard pour rebrousser chemin. Ma valise sur le dos, je poursuis. Ensuite, il faut passer les contrôles. Ivre, c'est difficile. Toutes ces choses que l'on porte sur soi, qu'il faut retirer, poser dans le plateau et reprendre, je perds le compte. La sécurité est aimable, elle m'aide. Je fais bonne figure, dès fois que l'on m'interdise l'accès de l'appareil. Seul avantage de mon état, le vol de deux heures ne dure qu'une minute. La minute d'après, je suis en Espagne et je déguste un "mixto on huevo" sur une terrasse ensoleillée.

Juge 2

Fribourg - mille personnes sur le quai de gare, dans le souterrain et sur l'esplanade. A vingt mètres, une ville silencieuse aux trottoirs enneigés. Le rue de Romont, éteinte. Plus bas, place Georges-Phyton, une automobile me laisse passer. D'un geste, je remercie. Si tôt, cet homme a déjà les bons réflexes! Il y a des héros. Je passe devant le magasin biblique. A gauche, à l'entrée de la rue de Lausanne, je vois que le Libanais à décroché nos cadres d'affichage. La boutique est vide. Un ancien militaire de l'armée d'Aoun. Bon gars, mauvais cuisinier. Il a dû partir. Ou alors, lui aussi a été convoqué. Comment peut-on? Convoquer ainsi, en pleine nuit, quand il neige, au milieu de ce décor de molasse? Ajouter un peu de lumière ! Eclairez-moi! C'est sinistre et froid et sombre. Pourtant, c'est réel. Suisse. Un Espagnol prendrait les jambes a son cou. Il fuirait. Pour peu qu'il ait vu des films, il tenterait le suicide. Et puis, je dois chier. Or, il s'agit d'arriver à l'heure. Manquerait plus que ça: prouver d'entrée que l'on est voyou. Mais boire un café serait trop long. D'ailleurs, il n'y en a pas. Sous les enseignes, les salles sont plongées dans le noir, les chaises tournées sur les tables. Ce n'est pas que j'aie mal au ventre, mais je ne suis inquiet. Etre convoqué, on sait ce que ça signifie: jouer selon des règles inconnues. Mon pays, j'en dit: "rien de plus beau!" Puis à part moi, "quand on le regarde ou s'y promène, de préférence : près des sommets". Oui, triste mécanique morale. Impeccable et inadaptée - à jeter aux orties. Mais qui a ses serviteurs. En pantoufles. Puis je me ravise. L'Etat fait bien les choses. Dans une ruelle médiévale, derrière le Tribunal, je trouve des toilettes éclairées, chauffées et propres. De plus, elles ferment. Je m'installe. Quel meilleur endroit pour réviser son texte?

Juge

Les wagons manquent de places. Les collégiens encombrent le couloir, s'accrochent et s'ignorent. Certains saluent. Deux filles discutent l'horaire de leur bus: "...il avait cinq minutes de retard, tu te rends compte! Combien? Cinq. Enfin, quatre et demie. Et j'étais seule avec le chauffeur. C'est impossible! Cinq minutes je te dis! Incroyable! Le 123? Non, le 5679! Mais oui, le 123! Mon bus, celui du jeudi. J'ai dû courir. Et attend, hier... quel jour c'était? Mardi. Enfin hier, il avait de l'avance... C'était un nouveau. Un nouveau quoi? Le chauffeur, il était nouveau!" Dehors, nuit noire. Au passage des gares, on voit qu'il neige. Etonné d'être là, mon sac entre les jambes, les genoux serrés, les mains sur les cuisses, le regard ballotant. Rassuré aussi : la seule fois de l'année où je suis obligé - ici par un juge; il est sept heures, je suis convoqué au tribunal. Mandat de comparution. Le juge - on dit "président" - me fait venir à lui, au besoin me fera chercher; pour le reste, quel droit? Devant ce rapport de force et avant qu'il ne se défasse (il tient à l'illusion que la société de l'avenir accomplit la société passée - mais encore à la crédulité de ces étudiants que l'on prépare à tomber dans le piège), il faut céder, monter dans le train, se laisser conduire, partager le wagon avec d'autres victimes, descendre à l'heure, se rendre aux rendez-vous obligatoires, eux l'apprentissage contraint de la réalité, moi l'imposition de la voie juste, et nul doute qu'à force de pratiquer la réalité de cette façon, elle ne se referme puis devienne nécessaire, et les étudiants feront et referont le chemin jusqu'au moment où le train les débarquera dans le monde adulte, alors ils n'auront plus qu'une idée, monter dans le bus 123 en espérant qu'il n'ait pas de retard, car il ne faut pas rater le train. Les plus dégoûtés s'écrieront : "allez-voir si c'est mieux ailleurs!"

mercredi 20 décembre 2017

Lierre

"Non!" dit l'infirmière à la gitane.
-Oui, mais...
-Oui, mais non, précise l'infirmière.
-C'est que... c'est urgent!
-Nous sommes pleins! Et ces gens-là attendent!
-Si je monte? Je croiserais le médecin...
-Impossible.
-Je monte!
L'infirmière se saisit du téléphone, elle appelle le médecin, il ne répond pas. L'air dépité, elle repose le combiné, quitte la cabine, jette un œil dans l'escalier, constate: la gitane a disparu dans les escaliers.
Cette attitude anti-constructive a ses bénéfices. La gitane obtient ce que les Espagnols peinent à obtenir. Mais parce que ces derniers diffèrent le besoin, ils construisent. Ils établissent des normes et les respectant, tiennent le système. Ils obtiennent par les règles alors que la gitane se faufile. Sa règle ce sont les failles. Le lierre file autour du tronc. Et il faut un arbre. Héritier du temps. De l'intention. De la mise en retard du besoin.

mardi 12 décembre 2017

Dissolution

Le propagandiste ignore délibérément le réel, puis il ne le voit plus. La victime de la propagande, prend celle-ci pour le réel. L'esprit critique apprend à déjouer la propagande, au point de démettre le réel.

lundi 11 décembre 2017

Ils

Qui "ils"? Trois cent pages n'y suffiraient pas. D'ailleurs, je viens de les écrire ces trois cent pages et je contemple le même horizon, en aveugle. Une chose est sûre: pas moi, pas vous. Ils tiennent la nourriture. Elle transite par des tubes. Les routes:  hachées menu au moyen de péages, de satellites et de personnel armé. L'information, l'espace habitable et le système de troc des actifs, de même. Arrivé à ce point, vérifiable, réel, violent et point de départ, pas d'arrivée, pour lequel nous payons notre quota de travail quotidien, mensuel , année après année, sans fin, la meilleure révolte est encore de tomber malade, de boire, de se droguer, de dériver, de se faire prendre - ce que mettent en pratique - si je regarde bien nos villes d'Europe - des centaines de milliers d'ex-citoyens.

Castration

De la castration générale de l'homme blanc, sexuelle, psychologique et morale; pour l'intelligence, elle est réduite aux dimensions d'un cerveau circulant dans un réseau de puissance labyrinthique orchestré par des sons subliminaux. Jamais personne issue d'une race bien constituée - encore saine veux-je dire - n'eut imaginé pareil scénario de liquidation. Les Africains par exemple, mais les Arabes encore dont le talent simplificateur, leur caractère baignant dans une religion primitive, bloque ab intio ce genre de perversités. Quoiqu'il en soit, nous ne sommes plus au pied du mur, mais dedans,  à remuer la matière, usant de notre dernier souffle pour jurer (du moins pour les victimes auto-flagellatoires) que "tout va bien! pas du tout! qui suffoque? moi je tiens?"

dimanche 10 décembre 2017

Grade 2

A sept heures, je vois que les rues sont blanches et qu'il continue de neiger. L'examen de ceinture verte a lieu à dix heures, j'ignore si la voiture à des pneus d'hiver. Je cherche un bonnet, je n'ai pas de sac de sport. La veille, j'ai préparé vingt cartons de livres ( destinés à Agrabuey). Ils forment une muraille devant l'armoire des habits. Je tasse mon matériel dans un sac de supermarché, gants de boxe et protections, chaussures plates, protège-dents, et de l'eau, des barres de céréales. Mais comment les protégés de la neige. A la fin, je me décide à prendre une valise. A Clarens, un ouvrier casse les congères. Il m'indique le gymnase. Les examens de premier niveau sont en cours. Je lorgne. Les experts sont installés aux quatre coins de la salle. Cent personnes font les exercices en silence. Assis au sol, un Portugais révise. Lui aussi passe la verte. A l'heure dite, nous sommes douze. Des gens de Fribourg que je connais, certains sont des amis. Nous plaisantons - à vrai dire, nous ne sommes pas rassurés.
Salut en ligne.
-Sortez les tapis, on va commencer par les roulades!
Sauter par-dessus un personne roulée en boule - bon. A gauche, à droite... Une fois je manque perdre l'équilibre, mais dans l'ensemble, le résultat est présentable.
-Maintenant, plus haut!
Et que vois-je? Un escogriffe grand comme un réverbère se positionne devant le tapis, il se plie. Plié, il a le dos à la hauteur de ma poitrine.
-Non, ça je ne peux pas.
Le type derrière me pousse, c'est mon tour.
Je fais un pas, et bloque. C'est psychologique bien sûr, mais psychologique ou pas, je vais me rompre le cou. Alors, un des candidats m'encourage de quelques mots bien sentis - j'oublie lesquels- cela finit par ..."suffit de se propulser avec les deux pieds!". Miracle, je saute et je passe. Déjà les tapis sont retirés, la série des coups de pieds commence. Avec les parades, les dégagements d'étreinte et les étranglements, une heure et demi de figures.
-Décontractez-vous, ce n'est qu'un examen.
La voix de l'expert me parvient comme s'il s'agissait d'un écho. Je ne suis pas décontracté, d'ailleurs je ne sais pas ce que ça veut dire "décontracté". "Détends-toi!" me dit mon partenaire, alors que nous montrons les retournements au sol. Il a raison et je suis désolé de faire un aussi mauvais partenaire. Dur comme une planche, je ne lui facilite pas les démonstrations. Force est d'admettre: je suis né contracté et contracté je suis, d'ailleurs ce n'est pas tout, je suis aussi à court de souffle et suant, autant dire épuisé; vais-je tenir les deux heures? Ce n'est que vers la fin, quand commencent les combats, que je me relâche quelque peu, mais alors la fatigue me submerge.
Peu après midi, nous sommes dans les douches. Un des candidats panse son nez, un autre soigne sa lèvre; nous supputons nos chances. Personne en crie victoire, mais chacun pense avoir ses chances. Une fois rhabillés, les experts nous font mettre ne ligne.
-Messieurs, la décision est simple et unanime... Nous n'avons pas vu ce que nous voulions voir.  Personne n'obtient le grade. Des questions?

vendredi 8 décembre 2017

Noire

Café des Momies, sous-gare, à Lausanne, nous discutons avec Monfrère des primes des employés en avalant des chopes de bière belge quand fait irruption une femme en noir, cheveux noirs, bottes de cuir noires, grands yeux noirs avec un soupçon d'Asie, jambes dans des bas noirs et fins qui laissent voir la peau blanche et un magnifique visage aux lèvres maquillées de noir. Depuis Gala, pas une femme ne m'avait fait pareille impression. Elle est entourée de collègues, la tablée parle de travail (pourquoi tout le monde parle-t-il de travail, de pour-cent, de chiffres, de bénéfices, bref de travail?) et les autres semblent tassés, défaits, lents, comme si toute force avait fuit le groupe dès qu'elle est apparue. Impossible de détacher les yeux. Je l'écoute qui parle de chiffres. Elle doit faire semblant. Elle ne peut pas s'intéresser à ces résultats, à ces mesures, à ces âneries! Fasciné, c'est à peine si je peux encore parler avec Monfrère.

Montreux

Cette année, j'ai payé. Sang pris, sang analysé, coloscopie, ablation, pression; arrivé au mois de décembre, je vois que l'assureur n'a pas sorti un franc. Donc, j'anticipe. Et je prends rendez-vous chez le dermatologue. J'ai ces marques rouges et brunes le long du cou, comme des flammes sur un réservoir de Harley-Davidson. L'assureur payera. De même pour ce bouton qui émarge à gauche du nez. Et quelques autres conseils, dont celui-ci:
-Docteur, je me gratte.
-Vous vous grattez? Comment?
-Le jour et la nuit. Surtout la nuit. Aux parties, au torse, aux jambes. Les cheveux aussi, je veux dire la tête.
-Mm.
Le cabinet donne sur le lac Léman, les cygnes opèrent dans les nuages. Tout de blanc vêtu, attablé devant un bureau blanc, le dermatologue finit de remplir la fiche puis donne son avis de spécialiste:
-Pour les rougeurs sur le cou, on ne peut rien faire. On pourrait, mais il y a peu de chances que ça marche. Bref, le mieux est de ne rien faire. Pour le bouton, si cela ne vous gêne pas, le mieux est de le l'oublier. Si je le brûle, vous aurez une brûlure à la place du bouton. Enfin, pour ce qui est de se gratter, continuez de vous gratter. Du moins si ce n'est pas insupportable. C'est une réaction normale de se gratter.

Roulade

Un carton sous le bras, je vais au parc Milan. Sous la pluie, j'ai l'air ridicule dans mes shorts. De plus, il commence à faire nuit. Je me chauffe près des tables de ping-pong. Moulinets de bras, squats, pompes. Le sable est gris dans les bacs, les balançoires sont à l'arrêt. Un éboueur m'observe. Sur les quelques cinquante exercices que je dois présenter devant les experts pour le passage de grade, il en est un dont je suis incapable: la roulade de côté. Départ debout, tourner sur les épaules, la tête au sol et les jambes en l'air, se relever et poursuivre le combat. Comment réussit-on ce tour de force? Pas idée. Dimanche matin, je dois présenter cette figure avec les autres. J'installe mon carton dans l'herbe. Deux flics passent. Eux doivent savoir. Mieux vaut continuer de se chauffer. Rater sous leur yeux, c'est moche . Quand ils disparaissent, je roule. Une fois, deux fois. La troisième roulade est à peu près réussie. Mais il faut la faire des deux côtés. A droite, échec total. Je m'étale sur le carton. Les passants se demandent ce que je fais. Moi aussi.

jeudi 7 décembre 2017

Montchoisy

Lausanne - A la brasserie du Palace, le maître d'hôtel nous propose de revenir dans deux heures. Il fait nuit, j'arrive de l'aéroport, il neige, Aplo sort de l'école.
-Sinon, vous avez notre restaurant lounge. Il sert de la cuisine méditerranéenne.
-Méditerranéenne? Qu'est-ce que ça veut dire? Arabe?
-Provençal, nous répond ce Français.
L'ascenseur de l'hôtel nous descend au niveau jardin. A l'entrée de la salle à manger, une sorte de Richard Clayderman. Il fait ses gammes. Nous remontons.
-Cela ne vous convient pas? Demande le réceptionniste.
-Il y a un piano. Dites-moi, où peut-on manger dans le quartier?
-Au Romand.
-Non, non. Autre chose.
-Je ne suis jamais allé plus loin.
Le Royal? Mais Aplo y a emmené sa copine pour fêter la première année de leur rencontre:
-Trop léger.
-On mange au Royal et ensuite je te fais des pâtes.
Nous aboutissons à la Croix d'Ouchy.
-Une table pour deux je vous prie!
-Quel nom dites-vous?
-Je n'ai rien dit.
-Pour huit?
-Deux, mon fils et moi.
-Ah, je comprends: vous n'avez pas réservé!
-Et nous aimerions manger.
-C'est impossible. Après Noël, peut-être.
Alors me vient l'idée d'aller à la patinoire. La dernière fois que j'y suis allé, mon oncle était champion de hockey, j'avais quinze ans. Au collège du Belvédère, les filles de ma classe demandaient de ses nouvelles avant les matchs. Le hockey sur glace m'a toujours fasciné, mais je me désintéressais de la compétition. Assis dans les gradins, je suivais les mouvements et buvais mes bières. Que l'équipe gagne ou perde m'était indifférent. D'après mes camarades, j'avais un problème.
La salle de restaurant de la patinoire a gardé son mobilier d'époque. Sur la glace, des juniors à l'entraînement. Je commande une chope et une assiette valaisanne, puis je cherche des traces du Lausanne Hockey Club des années 1980, une coupe, des photos, des médailles... Aplo mange une pizza (ce que je voulais éviter), il me parle de ses notes, puis, sans que je demande, de son avenir et de ses projets, "parce que, me dit-il, ma copine exige que je sache ce que je vais faire". Il me tend son téléphone. Le message affiché est la réponse qu'il a envoyé à sa copine. Aplo écrit qu'il étudiera les sciences économiques s'il réussit le bac, puis qu'il partira à pied, vagabondera, enfin "comme il le faut", qu'il mourra.
-Mais ne t'inquiète pas, me dit-il, ce n'est pas ce que je vais faire.

mercredi 6 décembre 2017

Rationnelles

Les personnes rationnelles savent quelles sont les réponses rationnelles aux questions posées; cette rationalité est floue dans la mesure où elle admet par principe une entorse raisonnable à la règle. Les autres personnes sont celles qui n'excluent aucune possibilité de réponse pour autant que cela ressemble à une réponse.

PPDC

On trouve toujours plus bête que soi ce qui, lorsqu'on a besoin d'être rassuré, est rassurant.

Manolo

Manolo arrive sur sa Harley-Davidson. Il l'enfourche là-bas, au bout de la rue, et la gare ici, à cinquante mètres de l'entrée de son immeuble. Trois clients attendent devant le salon de coiffure. Manolo retire son casque (qui ressemble à une casserole), salue, monte le rideau de fer. Il dénoue son foulard, quitte sa veste de cuir, allume le néon, passe un tablier.
- Voyez-vous, hier, je suis allé donner mon sang à Malaga! 460 grammes en cinq minutes! Je ne voulais pas le croire, mais le docteur l'a bien dit, on se sent plus léger! Vous savez tous que j'habite au cinquième? Que je ne prends jamais l'ascenseur? D'ailleurs, il n'y en a pas. Ces marches d'escalier, c'est mon sport. Eh bien, depuis que j'ai donné mon sang, je vois la différence: jamais je ne suis monté aussi vite! Bon, qui est le premier?"

Hollywood

Autrefois le dialogue était porteur d'action, aujourd'hui il n'y a plus de langue, le sens est limité à l'action.

Grade

Dimanche prochain, examen technique et combat pour le passage de grade. Avant de prendre l'avion, je révise une dernière fois. Coups de pieds et coups de poing sur la terrasse puis roulade sur un matelas jeté en travers du salon. Dans l'arrière-jardin de l'école juive de Madrid, à l'âge de douze ans, je pouvais sauter par dessus trois personnes: aujourd'hui, une seule suffit à m'inquiéter, j'ai peur de me casser le cou.

samedi 2 décembre 2017

Pratique

Monami m'attend à l'aéroport. J'y vais en voiture, seulement je ne puis aller à bout de trajectoire: le parking est sous-dimensionné. Cinq étages, des milliers de places, et des rampes d'accès en colimaçon, des passages bas, des portiques étroits. Si elle bloque, la voiture devra être évacuée par une grue. Je la dépose à un kilomètre de la tour de contrôle, dans un garage de plain-pied, signe un registre, tend la clef de contact au préposé. Il la gare et appelle un bus. Celui-ci me conduit devant la halle des arrivées, s'en retourne. Je trouve Monami, je rappelle le garage. Le bus revient, nous emmène. Le préposé sort ma voiture du garage, la tourne et la présente. Je paie et je reprends l'autoroute.  

Nouveaux Etats

La plupart des décisions gouvernementales d'Occident, dès lors qu'elles sont aujourd'hui prises afin de conserver et d'étendre les intérêts de l'Etat contre le peuple, peuvent être définies comme des stratégies de construction de l'ennemi. L'actuelle opération de profilage par la morale puritaine des comportements sexuels du mâle blanc (à travers un vocabulaire expresse que martèlent les médias) offre en outre un exemple anticipé de l'usage à venir de cette stratégie: lorsque l'individu-masse aura été redéfini comme unité économique et adéquatement muselé pour ce qui concerne ses droits de conscience, les armes seront retournées contre les éléments non-désirables qui occupent des postes de puissance.

lundi 27 novembre 2017

40

Demain, il y aura quarante ans que j'écris ces notes. Impossible. Pourtant, si. Quittant Fribourg, c'était il y a trois ans au mois de décembre, j'ai passé un après-midi à photographier des cahiers. La mise en carton n'est incertaine. Avec Gala, nous partions pour Makassar et la mousson qui s'abattait sur les Célèbes donnait à croire que mes notes seraient inondées. Dans l'Axarquie, près de Malaga, au printemps, je sympathise avec la concierge de l'immeuble. Elle parle français, son mari attend une affectation en Afrique. Plutôt que de payer une entreprise, les propriétaires des appartements se passent le balai. Entre temps, j'ai relu quelques centaines de pages de notes. Les années 1990 par exemple. Les notes d'un fou - qui n'est pas moi. Donc, inutile d'imaginer une mise au propre. Rien que d'y penser, cela me rend malade. La fausse concierge est la candidate idéale (nous avions sympathisé, elle me parlait de la gêne financière du ménage). Je ne me décidais pas. Qu'une personne connue, vivant un étage plus bas, me lise d'aussi près, n'était pas rassurant, mais surtout, je craignais pour sa santé. Un soir, nous allâmes manger chez ce couple. La semaine suivante, il s'embarquait pour le Nigeria. Affaire entendue: que cela reste dans les cartons. Durant l'été, lorsqu'apparaissaient à l'écran, quelques pages de ces cahiers, je tombais parfois sur des périodes sinon assagies raisonnables. Ce matin, j'ai buté sur un paradoxe. je parle encore des notes. C'est entendu, on ne sait pas ce qu'on fait (en littérature, moins qu'ailleurs). Et puis, quarante ans, c'est plus qu'une moitié de vie. Tout de même, à noter au quotidien ou presque, sans relâche, il faut des raisons. Je les ai cherchées. Elles sont nombreuses et j'en oublierais si je me mettais en devoir de m'en ressouvenir - on ne peut pas. Il y en a une, qui paraît constante. A partir de l'adolescence, comme il se doit, je réfléchissais - entre autres - à la liberté. Pas au concept dont les maîtres nos répétaient les caractéristiques à l'université. Plutôt au mode de vie de l'homme libre. Ce qui pesait sur la liberté, ce qui l'empêchait était notoire. Nous le savons tous. Pas une conversation entre amis qui ne soit tissée de plaintes. Mais côté positif ? Eh bien ce matin, il m'a suffit d'ouvrir les yeux et constater: je suis libre. constat. J'énumérai les circonstances de ma vie actuelle pour passer le temps. Disons-le, elle est catastrophique. Aucun humain bien constitué ne peut souhaiter cela. Or, elle est libre. Ma recherche a abouti. Hier... Trois heures du matin, je me couche. Comme d'habitude, je me demande ce que je vais faire. Pas tellement de la journée qui vient, mais de la semaine, du mois, de l'année. Dans l'absolu, que vais-je faire? Les possibilités, hier, à trois heures, étaient les suivantes: rejoindre Guy en Birmanie, m'installer dans sa jungle, l'aider dans ses affaires, continuer l'entraînement sportif; louer un garage dans une commune genevoise, aménager un lit, voir les enfants; participer aux exercices militaires du Neguev que propose Bernstein; rebâtir de l'intérieur la maison de montagne, y installer une brasserie et une bibliothèque - mais, peu importe. Peu importe, car l'important est que je peux faire tout ce qui me vient à l'esprit ou ne rien faire. Ce degré de liberté je l'imaginais déjà au moment où nos professeurs en concepts, la pensée en éveil, le regard fiévreux, allaient faire la file aux caisses du supermarché pour acheter les deux œufs qu'ils feraient frire dans leur studio, et ce degré de liberté impliquait entre autre qu'on ne répète jamais contre sa volonté des gestes imposés. Ce degré de liberté, échappé à condition surveillée et industrielle, je l'ai atteint. Pas d'horaire. Gala partie, plus de femme. Des amis? Quelques uns, mais dans d'autres pays, des noms. Les enfants, à l'école, autre pays, dans leur routine. Le lieu où je réside, je peux le rendre à son propriétaire quand il me plaît. Les livres, je les écris, mais ils n'ont plus d'éditeur. Des ordres, j'en donne parfois, rarement, je n'en reçois pas. Et je suis mobile: les possessions et les cartons de notes sont au garde-meuble, je n'ai pas de problème d'argent. Que s'ensuit-il? Une liberté extraordinaire et catastrophique. Au sens où, après une catastrophe, rient ne tient; si je veux obtenir de la vie en partage, il me faut reconstruire. Or cette situation, c'est à cela que je voulais venir, est celle que je me représentais comme la plus enviable d'entre toutes. Un statut de vagabond. A fini par advenir que je croyais possible, ce que je me représentais comme l'aboutissement de mes efforts. Un motif de satisfaction si les choses s'étaient déroulées de façon aussi logiques, j'entends, de l'idée à sa concrétisation, comme le veut ce qu'on nomme dans forme caricaturale, un projet. Bien sûr, il faut vouloir un peu. A ne pas ou à ne rien vouloir, rien ne se produit. Mais, à la fin du compte, après quarante ans de notes qui posent des questions sans réponse, ce qui apparaît, c'est que l'action est marqué fatalement par le caractère. Le caractère peut travestir autant qu'il le souhaite - dans mon cas au moyen d'idées - les voies qui lui appartiennent, c'est celles-là qui seront empruntées Elles amènent à cette évidence: ce que l'on souhaite depuis l'origine ne relève pas d'un choix.



jeudi 23 novembre 2017

Laissés-de-côté

Nos juges. N'ont jamais eu affaire à la mort. Comme les écrivains et l'ensemble des prescripteurs de l'universel. Si le but, effort de civilisation, la nôtre, blanche, est atteint et peut désormais entrer en phase de dépassement, le problème sont les laissés-de-côté, disons pour être exact, le fait que nous ayons calculé l'avenir sans tenir compte des ces pauvres hères : schéma freudien, tout ce que nous n'avons pas voulu voir détruit notre présent et dans ce présent-là, les laissés-de-côté ont raison, écrivains et juges ne feront jamais que des clowneries.

L'aujourd'hui

Une période triste de ma vie que celle d'aujourd'hui car ne s'y passe rien qui me surprenne sinon dans le domaine voulu de la pensée où je creuse, n'arrête pas de creuser pour établir devant moi qu'il existe un envers à cette tristesse. Je n'y crois pas. En fait, je me défile. Aussi, comment faire? Tout tombe. Malgré un pas sûr et de bons réflexes, je ramasse sur la gueule. Les livres écrits ne deviennent pas des livres publiés, ils demeurent écriture et jachère, tiroir et infini. Preuve que j'essaie de me tromper, charlatan pour soi, degré de la vieillesse - me manque ma femme, partie je ne sais où, "partout ailleurs", cela suffit, la destination réelle n'étant qu'une affaire de géographie, elle ne fait rien au sentiment, bref Gala est absente. Pas en heures ou en semaines, en mois. Le décor, pourtant magnifique, peut-être parce que je l'admire, c'est la mer devant l'appartement et le sable, la plage, vide en cette saison; avec cela, malgré un mode d'emploi réglé, un mode de moine, je  prétend être ce que je ne suis pas, je me fige. Voilà pour l'aujourd'hui.

Dulcinée

Quarante ans que je parle espagnol, les menus des restaurants conservent une part de mystère. Ce midi, chez Dulcinea, je crois commander un pot-au feu alors qu'il s'agit d'une "sopa de picadillo", une soupe à l'eau. Elle est jaune, légère, y flotte de l'œuf jaune. Plus tard, comme je remue, montent des bribes de jambon. Ce qui flotte, c'est le pain, seule partie du plat nourrissant l'homme. A la table à côté, un ouvrier accompagne ce potage au pain de pain à l'huile. Au dessert, autre expérience: selon les jours, le client peut choisir entre une mousse au chocolat et un flan au chocolat, tous deux sont parfaitement identiques et j'en suis à me demander lequel est le meilleur. Si Dulcinée était cuisinière, Cervantès n'a pas transmis les recettes.

Produit actuel, conçu, existant

Démonstration devant public de la dernière innovation technologique en matière militaire. Le directeur de la compagnie responsable de l'arme fait son spectacle mercantile lequel consiste principalement à simplifier les données du problème. Portant beau, vêtu d'un costume gris, il se tient devant un écran géant. Les présentations faites, il attire l'attention sur un robot qui vole à un mètre de son visage depuis qu'il est entré en scène. Il s'agit d'un drone de la taille d'une libellule. Il avance la main, le drone recule. Il l'abaisse, le drone reprend position. Ceci pour établir sa vitesse de réaction, ainsi expliquée: "aucun homme n'est assez rapide pour l'intercepter!". Et maintenant, le clou du spectacle. Un projecteur s'allume. A l'autre bout de la scène apparaît une mannequin. Le directeur tire de sa poche une télécommande, le drone quitte sa position et frappe la tête du mannequin. "La mort est immédiate". Noir sur la scène. Sont alors projetées les images d'un vol. Un avion-porteur traverse le ciel. La soute s'ouvre, des milliers de drones d'échappent. Ils s'abattent sur une ville. Venons-en à la morale (le présentateur n'use pas de ce terne désuet, mais c'est de cela dont il s'agit): "imaginez un monde où vous pouvez tuez les méchants sans aucune risque?" Et afin que l'idée pénètre dans les cerveaux, il assène la question deux trois fois - le public applaudit. Alors est projeté un film court à la narration aberrante. Je résume. Une mère parle à son fils par Skype. "Comment vont tes études mon chéri?" Tout en s'entretenant avec son fils, elle explore son activité sur les réseaux sociaux et soudain s'écrie devant un post: "Oh, non, mon chéri, ne me dis pas...? Enfin, tu ne fais pas de la politique, n'est-ce pas?". Ce qu'il faut comprendre: le fils a vaguement milité pour on ne sait quelle cause. Séquence suivante, des milliers de drones tombés du ciel fondent sur l'université où étudie le fils, passent à travers les murs d'un amphithéâtre et tuent tous les étudiants qui se mêlent de politique. Retour à la scène, le public applaudit (mollement, il n'a pas tout compris, ou il est sous le choc). Le directeur, tout sourire, répète le credo: "n'est-il pas merveilleux, ce monde à venir où l'on pourra tuer sans risques et de façon certaine les méchants?"

mardi 21 novembre 2017

Supérieur

La transcendance est le principe supérieur d'organisation car il ajoute de l'espace à l'espace et du temps au temps.

Postpolitique

A des fins d'usage quotidien, je regarde les marionnettes supérieures, Zückenberg, Merkel, Macron, Draghi et je vois bien que la pantomime est postpolitique, qu'aucun mot proféré, aucune idée assenée n'est conçue dans un but de société, que les gestes, les attitudes, les poses sont autant d'éléments d'une chorégraphie qui rappelle les jeux d'eau des jardins à la française du dix-septième. Pour autant, cela ne me dit pas comment me prémunir, avancer, planter les jalons. C'est ainsi, l'histoire. La critique met en lumière, mais le bénéfice est long: on demeure dans l'ombre des idées anciennes, le changement ne vient que lentement, d'où cet espoir mêlé de désespoir où succombent les impatients, ceux qui affolés de vérité aimeraient précipiter la roue du temps en s'adjoignant les consciences.

Petit véhicule

A son véhicule, il y avait toujours une roue de trop une roue de pas assez. Nul ne les voyait que lui. Il vous retenait de prendre le volant. Attisait votre envie de prendre le large et, dans le même temps, vous retenait, instillant le doute. Les plus audacieux le bousculèrent, les timorés finirent par se chercher de nouveaux maîtres, arrêtant d'autres véhicules, ils s'en allèrent. Lui resta. Remplaça le dialogue par le monologue. Le véhicule pourrit sur place, son corps alla en terre - sa philosophie est passée à l'histoire.

Yoga

La semaine dernière, je vais faire du yoga. Dans le principe, rien qui ne m'insupporte plus. C'est tout à fait contraire à mon esprit, mes formes, mes blocages - et ces derniers sont innombrables - pire, je ne tiens pas du tout à être débloqué (au même motif, ma défiance envers la psychanalyse). Bref, je prends la posture, je me glisse dans le rôle et dans l'onde, je m'initie au courant. Comme je suis, en ce moment un être perdu, une pauvre homme de cinquante ans sans femme qui essaie de tenir la tête hors de l'eau, au moment où la sauce prend (je parle du yoga), je me redresse cerveau en main et apparaît... un chou. Un joli chou blanc et vert, d'un poids certain, disons deux kilos comme un gros bébé. Il est au Mexique, à Xalapa, au milieu d'une société de légumes et dans ma vision, je vois que ce sont, ces légumes, les protégés de Toldo, mon ami qui a crée dans la couronne de la capitale des fermes biologiques et, toujours dans cette ouate minuscule que produit l'hypnose légère du yoga, je me dis: "Alexandre, c'est là que tu dois aller! Toldo va te faire une faveur, il va te remettre entre les mains du chef des péons qui t'enseignera à cultiver ces légumes formidables, sains comme le paradis!"

Luyckx

Enoncé par Marc Luyckx Ghisi, ce propos fascinant qui m'assomme et je précise, de pareil effet de lumière suite à une assertion idéologique je n'ai que deux, au plus trois expériences dans ma vie, laquelle n'est déjà plus si courte: "ce n'est pas l'algorithme mais le choix de valeurs qui est derrière qui compte".

Changement d'heure

Il me semble que j'aurais besoin de tomber malade. Un peu comme on grimpe sur une échelle pour changer l'heure en modifiant la position des aiguilles. Au fond du lit, l'homme grelotte, perd ses parasites et cherche la lumière. Lorsqu'il se relève, c'est l'heure zéro, il relève le menton.

Grand livre

Le grand livre, pensé-je, impossible à faire ou presque pour la raison que je dirai, est celui qui montrera le rétrécissement de la vie biologique et morale de l'homme occidental, et c'est que (voici la raison) il faudrait pour illustrer l'histoire de ce déficit avoir appartenu à deux voire trois générations dévidant ainsi une pelote d'expériences qui rendraient le fait incontestable.

María Zambrano

En attendant le train pour Madrid, je rôde autour de la gare de María Zambrano, surpris de retrouver autour de cette destination l'ambiance qui tant de fois m'a accueillie lorsque j'arrivais à Malaga; j'avais oublié, maintenant que j'y accoure en voisin, les odeurs de café, le marbre clair de la promenade, les perroquets dans les palmiers ou encore les effluves d'eau de Cologne au bas des immeubles de bureaux, toutes ces impressions liées à un quartier qui fut longtemps mon point d'entrée dans la ville.

Sortir

"Quand j'ai commencé à sortir, il y a quelques années... ", dit cet homme qui va sur les soixante ans.

samedi 18 novembre 2017

Sans fin

Extraordinaire puissance combinatoire de la langue qui permet de parler sans fin de rien ou de presque rien.

Travail

Partout dans le monde des gens simples, honnêtes, parlent d'argent, le visualisent, en tas, se demandent "comment, mais comment font-ils ?" et ce "ils" en dit long sur leur incompréhension, sur la distance absolue entre le lieu actuel de la conversation et le tas d'argent, à leurs yeux une image de la fortune, et alors qu'ils retournent au travail dont ils venaient avant de commencer la conversation, ils pensent encore à ce tas constatant jour après jour avec dépit que leur travail ne les en rapproche pas d'un centimètre.

vendredi 17 novembre 2017

Courageux

Ces courageux qui après que vous avez fait votre choix et subit ses conséquences affirment péremptoires: "j'ai tout de suite vu qu'il en serait ainsi!"

Reconnaissance

Monfrère de retour d'un repas en soirée chez des amis : "c'était ennuyeux, j'ai préféré jouer avec les enfants!" Ce qui me vaut la nuit venue de nommer en rêve, un à un, tous les camarades d'école et de jeux que j'ai fréquenté depuis l'âge de douze ans. Leurs portraits apparaissent, je nomme. Puis ceux de l'adolescence, de l'université et de Mexico, quelques autres enfin, connus à Fribourg il y a trois ans. Par exemple, des photographies prises lors d'une fête tenue en 1986 apparaissent et j'identifie les visages dont celui de ce Français que je n'ai croisé qu'une fois dans ma vie, ce soir-là.

jeudi 16 novembre 2017

Lire en Espagne

Au restaurant ce midi j'ouvre un livre sur la table, je me penche, je demeure penché, bref je lis et je sens que cette activité étonne: l'air gêné les gens se redressent, sont moins spontanés et moins volubiles comme s'il s'efforçaient de ne pas remarquer cet acte rare.

mercredi 15 novembre 2017

Vienne

Le cosmopolitisme viennois des années 1930 que défend un Stefan Zweig promeut une vision essentiellement humaine de la politique, mais défendre notre poubelle sociale en se revendiquant de son héritage revient à vouloir danser la valse en discothèque.

Aires

Comment tout cela va-t-il finir? Par l'ordre. Mais cette fois, puisqu'il n'y a pas de valeurs faîtières, nous aurons deux aires coexistant, l'une, réservée, domaine des instigateurs, l'autre massive, ordurière, bestiale. Et un emballement communicationnel, outil du pouvoir des bourreaux de l'aire première sur les victimes de l'aire seconde.

Jours

Toujours cette lumière éblouissante venue de la mer, elle efface le quai, les roches, le sable, se propage, envahit le ciel, il n'y a plus personne, que des timides qui arpentent le quai à petit pas comme s'ils allaient déranger. De l'autre côté - l'appartement traverse - sur la place, le couple de vieillards des montagnes rouges grille des marrons entouré de deux chiens graciles qui ont le physique des girafes de Dali. Je fais des aller-retours. De mes pâtes à la salle de sport, des carnets d'écriture au lit, au salon, aux documentaires - ils défilent sur l'écran, mais demeurent invisibles avant le soir tant il y a de lumière.

Flexion

De la réflexion qui produit l'écart à la flexion qui produit le même: la machine qui happe la personnalité et la met en réseau s'empare de ce que l'on dit et le répète afin de confiner l'être dans son être et opérer la réduction.

Graffiti

"Je ne pense plus - j'ai déjà réfléchi à pas mal de choses - que nous ayons été mis au monde pour savoir ce qu'est la vie." C.A. Cingria

Revenu

La gestion des foules par l'octroi du revenu universel est un programme de type militaire. Qui nourrit commande ; quant aux héros et aux mutins, ces figures qui réagissent à la détresse matérielle et morale, privées de leur motifs elles sont abolies.

Editeurs

Si les éditeurs refusent les manuscrits parce que je pense ce que je pense, c'est qu'ils les acceptaient parce que je pensais ce que je pensais (ce sont eux qui évoluent dans la censure plutôt que moi dans l'opinion) et dans ce cas mieux vaut aller se promener et boire, dormir, manger et faire l'amour sans jamais confier un seul mot à ces gens qui font métier de les rendre public.

Sapin

A mon arrivée dans la région, j'ai acheté un sapin. Il n'était pas plus grand que ma main et je compte les racines; celles-ci plongeaient dans un gel bleu. Enfermé dans un carton, ses quelques aiguilles lorgnaient par une fenêtre afin que le spécimen dise son nom. A l'évidence, il n'avait jamais vu la nature. D'ailleurs, il n'était pas seul. Il côtoyait quarante collègues tous identiques disposés sur une palette au milieu des tondeuses, de la vaisselle, du beurre et des fruits - nous étions dans un supermarché. N'ayant ni terrain ni terre, je n'avais aucun besoin d'un sapin, ma priorité d'ameublement allait aux lits, aux chaises et à une table puisque le nouvel appartement était loué vide, cependant je n'hésitais pas, j'achetais le sapin. Pour l'acclimater, je me rendis chez un Chinois à qui je demandais du terreau universel que je versais dans un pot ramassé sur une poubelle, puis je transplantais le spécimen, retirant le sachet de gel bleu qu'il avait autour du pied. Plus tard, lorsque je partais à l'étranger, je pris soin de remettre les clefs au propriétaire afin qu'il lui donne de l'eau pour tenir devant le soleil andalou. Le sapin est toujours sur la terrasse, au-dessus de la mer et il a pris de la taille, disons qu'il a triplé de hauteur, mais ceci d'étrange s'est produit récemment: il s'est séparé. D'un côté il est resté sapin, de l'autre est venue une branche inédite, d'une variété exotique.

samedi 11 novembre 2017

Audit

Technicienne la démocratie qui qualifie de populaires les mouvements qu'elle orchestre par le haut.

Watzlawick

A sa femme il écrit: "jamais je n'avouerai que je ne peux vivre sans toi."

Prédateurs

Des pécores en mal de visibilité dénoncent pour abus sexuels ces hommes qui nonchalamment leur ont mis la main aux fesses. Nul doute que ces protestations contre la nature n'aient été conçues par des esprit masculins intéressés en raison de visées autrement prédatrices à asseoir leur domination politique sur nos sociétés occidentales en détruisant les dernières forces de la population blanche.

Légumes

"Oui, me dit le médecin, mais bien que pollués et quelque peu malsains, mieux vaut manger des légumes que n'en pas manger."

Avoir

A quel moment se dit-on, "j'ai vécu". Cela dépend de la morale de chacun.

Bruit

Amour étrange du peuple pour le bruit.

Dodge

A pied au garage pour aller y récupérer ma Dodge. Au lieu du véhicule neuf que j'attendais, je trouve une guimbarde terreuse. A deux kilomètres du village, sur une route défoncée, elle fume, casse et coule. Le vendeur m'accueille dans sa famille, retarde le moment des excuses, préparer à manger, louvoie. Quand survient le mécanicien, le patron explique la situation; j'entends dire à ce dernier que ma Dodge a été vendue à un Américain de passage qui en donnait le double du prix. La famille m'emmène dans les profondeurs de l'appartement et me dorlote. Elle m'offre sa fille, une adolescente. A l'aube, je quitte la chambre et cherche la voiture. N'ayant rien trouvé au village, je tente de rebrousser chemin, mais la route qui mène à l'immeuble où vit le garagiste est obstruée par des blocs de pierre. "Après, c'est le territoire des Serbes", me prévient un passant. Comme j'essaie de passer, je me retrouve à ramper dans un tunnel de fortune. A la première bifurcation, il y a deux voies. L'une fermée par une porte basse donne sur un puits, l'autre mène à la barricade serbe. "Il n'y a rien plus rien à faire, me dis-je, réveille-toi !" Je répète, "je veux me réveiller", puis j'imagine que je remue et en même temps je me propulse pour gagner la surface. Me voici assis dans le lit.

Enregistrement magnétiques (1952-1961)

Seule son intuition ajoutée à sa grande intelligence on permis à Debord de demeurer génial dans le n'importe quoi.

vendredi 10 novembre 2017

Nouveau monde

Le quai vide et la mer blanche de soleil, car les villageois la semaine n'y viennent plus; un couple, un homme et son chien, quelques pas dans le sable, très vite ils se rabattent sur la place et vers les rues. Cela ressemble à un monde construit aujourd'hui et vécu demain, un monde qui aurait perdu les deux tiers de sa population, un monde ralenti, silencieux, secret.

Orientation

On ne s'oriente dans l'espace qu'au moyen de valeurs. Les valeurs dépendent d'un principe. Or, si la liberté découle de l'action, aucun principe qui en impose n'est recevable. Telle est l'aporie à laquelle est confronté l'homme épris de liberté. Son tort est de croire que la liberté est un principe quand elle n'est que la somme possible des orientations dans l'espace.

Eliza

Rêve de répétition cette nuit. Des choses vues et pensées le jour se répètent devant l'esprit qui les considère de l'extérieur, comme si elles étaient spontanées, neuves, ce qui produit l'apaisement. Peut-être n'avait-elles été qu'entrevues ou pensées incomplètement, dans quel cas c'est le processus psychanalytique dans sa fonction de base qui est à l'œuvre, mais cela m'a fait penser à Eliza, l'ordinateur primitif installé par Weizenbaum dans son institut de recherche l'année de ma naissance . Afin de soulager l'anxiété de ses collaborateurs, l'Américain avait créé un ordinateur qui reformulait sous forme de questions et de sollicitations les confidences que ceux-ci tapaient sur le clavier, produisant ainsi une décharge émotionnelle proche de celle que m'obtint le rêve de cette nuit.
AF à l'ordinateur - Je me demande ce que je ferai si je quitte l'Espagne.
L'ordinateur - Vous songez à quitter l'Espagne? Je comprends. Et que ferez-vous?
AF à l'ordinateur - J'irai dans la montagne.
L'ordinateur - Vous irez donc dans la montagne.
AF à l'ordinateur - Oui, mais je ne sais pas si c'est bien.
L'ordinateur - Non, vous ne savez pas si c'est bien.


L'optimiste et son contraire

Optimisme et pessimisme ne sont pas fonciers. Ils sont le fruit de l'expérience. Nul ne sait quand il a cueilli, ingéré et assimilé ce fruit, ni quel il fut, mais dès lors, chaque jugement portera inconsciemment une marque. Or, celle-ci à des conséquences considérables. Une fois aboutie l'analyse d'un problème, les conclusions seront en effet toutes différentes selon que l'on privilégie, pour définir l'action à venir des hommes et ainsi la résultante du problème posé, le principe optimiste ou le principe pessimiste.

jeudi 9 novembre 2017

Méthodes de plumage

Plus un jour sans qu'apparaissent, recyclées sous des dénominations neuves et prétendument au service de la démocratie, des méthodes de gouvernement empruntées à l'Union soviétique de la dernière période, celle des technocrates. La question étant: pourquoi maintenant, trente-cinq ans après le règne d'un Andropov? Existe-t-il aujourd'hui un "momentum" qui garantit la réussite de cette entreprise liberticide?

Maîtresse

La classe finie, je disais à la maîtresse d'école dont j'étais l'invité, "Anna m'a parlé de toi...", et suspendais la phrase forcé d'admettre que la maîtresse était aux côtés d'Anna lorsque cette dernière s'était adressée à moi et que je ne pouvais prétendre séduire cette maîtresse si j'étais incapable de me souvenir de sa présence lors d'un repas tenu deux jours plus tôt, mais comme on fait en de pareilles circonstances, plutôt que me taire, je poursuivais, "excuse-moi, cette confusion est liée à l'antigéométrie et à l'irrationalisme... tu fais également partie de ce mouvement, n'est-ce pas?". Sans comprendre, la maîtresse hochait la tête et je songeais "tu sais que cela ne sera pas possible, elle manque de vivacité, ne comprend ni ne comprendra!"

Merde

Dans un magazine de sport espagnol parmi les mieux cotés, trois pages sur la merde: conseils pour analyser sa forme, sa couleur, son odeur et ainsi déterminer les modifications à apporter au régime de l'athlète.

Communication

Enseigne sur un hangar près de Séville: Antiquités d'époque.

lundi 6 novembre 2017

Information

La synchronisation de l'esprit avec les machines de traitement de l'information bloque la critique, celle-ci exigeant une temps désormais indisponible; mais dans la mesure où l'esprit ne peut assimiler une information sans la soumettre à critique, l'information et sa critique sont fabriquées simultanément sur décision de l'émetteur. L'information brute que nous croyons assimiler par la critique est une information semi-brute qui contient sa propre critique.

dimanche 5 novembre 2017

Fourmis

-Il y a des fourmis, dis-je au gérant de l'immeuble.
-Où ça?
-Dans l'appartement, au salon, derrière les murs. Je laisse tomber une miette, elles sont là.
-Evidemment, si tu laisses de la nourriture ouverte.
-Mais dans la cuisine?
-Non, non, pas de nourriture.


Michael Jackson

Michael est assis sur la banquette arrière. Je suis à son côté. Le chauffeur se gare. Je sors de la camionnette, sécurise les abords, sans me retourner frappe contre la vitre. Au signal, l'autre garde du corps quitte la camionnette avec Michael. L'artiste va devant, l'escorte derrière, j'ouvre la voie. Soudain l'attaque. Deux fans armés d'AR-15. J'abats le premier d'une balle de 9mm dans la tête, le second fuit, je le touche à l'épaule, puis au cou, il tombe, je recule, tire deux fois pour couvrir ma retraite tandis que l'escorte couvrant Michael de son corps l'embarque dans la camionnette. Le chauffeur démarre, m'embarque et quitte le hangar. Exercice complété dans les règles de l'art une fois sur trois.

Film

D. a fini de monter le film de notre voyage dans l'est. Il annonce qu'il l'envoie. Je l'en dissuade. C'est qu'ici, chaque jour, j'écris en fonction d'images mentales. Si je visionnais les images tournées, il n'en resterait rien.

Un homme normal

Une fois de plus, un procès m'est intenté. La plainte est le fait d'un homme normal, et j'insiste sur le qualificatif. Peu importe le fond de l'affaire, ce qui m'intéresse, me fascine et me désespère, c'est cette psychologie primitive qui consiste à exiger que les instances rétablissent par le droit et la sanction une norme que l'on juge bafouée. Je m'explique - cet homme dont je parle, celui qui intente le procès,  est ce genre de caractère qui a mis en équation liberté et règlements. A ses yeux, il n'existe de liberté que dans les limites définies par les règlements. La liberté n'est pas un concept à réaliser mais une mise en conformité. Que ces règles changent dans le temps n'y fait rien (ce fait qui devrait ramener au concept par la critique demeure lettre morte). Dès lors, toute individu qui par ses agissements illustre une liberté incompatible avec les règles doit être mis en procès. Raisonnement aussi certain qu'effrayant. Dont je m'apprête à faire les frais.

Pêche

Deux ans que je suis devant la mer, jamais je n'ai vu un bateau de pêche. Quant aux rares pêcheurs qui jettent leur ligne, ils rentrent bredouilles. Pourtant, pas un restaurant, une gargote, un bar qui ne propose à son menu vingt poissons et autant de crustacés.

Femmes

J'envie ces hommes qui peuvent s'intéresser à toutes les femmes.

samedi 4 novembre 2017

Foyer

Lors de chaque déménagement ou achat de maison, il faut garnir le nouvel intérieur de son nécessaire. Une fois de plus, je cherche des meubles. Chaises, tapis, table et, Noël approchant, un canapé. Or, parmi les petites annonces, je tombe sur une photographie qui semble prise dans mon salon. Le canapé est identique - même forme, même couleur, même modèle - mais encore la table basse et le luminaire. Je me penche: comme ici, le sol est de marbre clair, la baie vitrée donne sur une terrasse. A l'extérieur, on aperçoit ce mobilier de faux teck vietnamien que je possède aussi. Plusieurs fois je scrute l'image. A la fin, seul l'escalier dont la position est différente permet de dire que cela se passe ailleurs, chez un annonceur réel qui se débarrasse de ce même canapé que j'ai acquis en avril chez La fabrica de muebles. Le choc passé, force est de reconnaître qu'il s'agit bien d'une image de cet univers indifférencié dans lequel nous vivons en cherchant à sauvegarder une intériorité que tout menace.

mercredi 1 novembre 2017

Valeurs

Que les Musulmans disputent des valeurs entre eux et surtout, chez eux, tel serait le progrès. Après tout, nul ne juge bon qu'un scientifique contemporain entre en débat avec un physicien de l'époque pré-copernicienne.

Mishima

La pensée que le Beau, ni grand ni petit, était affaire de juste rapport, ne pouvait effleure l'adolescent que j'étais. "Le Pavillon d'Or".

mardi 31 octobre 2017

Esbroufe

La pantalonnade du catalan Puigdemont devrait servir de mise en garde à ces faibles d'esprit nourris au confort facile qui jugent qu'il n'existe plus de principe de réalité. Pour ces derniers, la défense des immigrés (il ne faut pas dire "accueil", ils n'accueillent personne) est une posture qui se décline en quelques phrases bonnes à briller en société dans le milieu étroit qu'ils fréquentent. A leur image, Puigdemont: martelant des slogans hypnotiques, pariant sur l'esbroufe, il a fini par confondre fantasme et réalité. Au moment où sonne le réveil (Madrid dicte et impose), il n'est qu'un pantin - à cet égard, je me suis trompé: il semble qu'il finira en prison. Evacué de la scène, l'affaire sera close. S'il en allait de même pour les faibles d'esprit qui cautionnent la destruction de notre culture par l'immigration, je m'en réjouirais. Nul doute qu'ils ne soient les premières victimes de leur aveuglement; à ceux qui dès maintenant s'insurgent de se battre alors contre les analphabètes d'importation.

Artistes

L'effort consenti pour atteindre un résultat ne dit pas la valeur de ce résultat; erreur commune parmi les artistes.

lundi 30 octobre 2017

Splendide

Mer splendide. Des kilomètres d'eau claire sous le ciel lumineux. Je nage. Personne dans l'eau. Quelques jeunes jouent au ballon, deux gosses font des pirouettes. Pieds nus, je marche sur le quai, je me sèche. Le lundi, les terrasses ne font pas de clients, il n'y a que le gitan, les mains posées sur le ventre. Les paupières closes, la gueule brûlée de soleil, il fixe l'horizon. Profitons. Je profite.

Trio

Zweig, Frisch, Borg, que je lis successivement racontent, le premier, dans Le monde d'hier, le comopolitisme de Vienne dans les années d'avant-guerre puis l'avènement du nazisme, le second, dans son Journal, l'Allemagne en ruines des années 1945 et 1946, le dernier, dans Le voyage à la drogue, les premiers hippies fuyant l'Occident pour l'Orient et vitupérant le citoyen-modèle du nouveau capitalisme esclavagiste. Le hasard de ces lectures trace une ligne continue de décadence non pas tant des sociétés que d'un idéal humain impossible à retrouver et qui marque le destin actuel de notre monde.

Liaisons

En route hier à bord de ma voiture noire, la plus longue de la côte, j'écoute Band on the run, l'album des Wings, l'un des meilleurs de Paul McCartney. La nuit, je rêve. A bord d'une Mini, la plus petite de la ville, je me gare. Renonçant à manoeuvrer à l'aide du volant, je coupe le moteur et soulève la voiture à la main, la tourne, la positionne. Je retrouve ensuite ma grand-mère dans son appartement lausannois. Le lien: l'album de l'ex-Beatles est sorti en 1973; cette année-là, mon oncle hockeyeur est venu nous rendre visite en Finlande, à Helsinki, où nous vivions. Il conduisait une Mini, il écoutait ce disque. Ma grand-mère, qui était sa maman vivait dans le quartier de Montchoisy, sous gare, à Lausanne.

L'écrivain suisse

L'écrivain suisse est publié par des éditeurs à la solde de l'Etat, les critiques de presse qui le lisent sont à la solde de l'Etat. Pour la diffusion en revanche, il dépend de sociétés rompues aux lois du marché, alors seul compte le chiffre des ventes. Quand aux lecteurs, s'il y en a encore, nul doute qu'ils ne disparaissent bientôt: à l'école les élèves n'apprennent plus à lire, tout juste savent-ils déchiffrer un texte, dans la plupart des domaines, l'image a pris la relève. Pour couronner le tout, car il faut du temps pour écrire, le métier le plus répandu parmi les écrivains suisses est celui de professeur, précisons, à la solde de l'Etat. Cependant la question est débattue ici et là, et à l'Université encore, donc à la solde de l'Etat: "quel statut pour la littérature?"

Marathon 2

Paella sur la place de la Constitution, voilà qui s'annonce bien après vingt et un kilomètres de course au soleil, seulement il s'agit d'un concours, les familles apportent leur poêle géante, leur gazinière et les ingrédients, discutent et touillent. Quand je retourne sur la place, changé et douché, pas une n'a encore mis le riz à bouillir: à l'évidence aucun plat ne sera servir avant trois ou quatre heures de l'après-midi. Je me couche, dors deux heures et mange deux steaks.

Marathon

Départ du demi-marathon à 10h00. Très vite, il fait vingt-six degrés. Nous passons la colline en direction de Malaga puis dans le sens inverse, longeons la mer, bifurquons; une heure plus tard, la colline est à nouveau en vue - je peine. Ce type en bleu qui n'a cessé de me prendre un mètre et que je doublais aussitôt, prend l'avantage. L'idée me traverse l'esprit: "je vais abandonner". Alors je remarque le panneau "6 km". Découragé, je freine, je baisse le rythme.
-Allez, c'est presque fini! me crie le lièvre.
-Et ce panneau!
-Passage précédent, ils l'auront oublié.

samedi 28 octobre 2017

Solidarité

Dirigeants catalans hors-la-loi mais en liberté: solidarité de voyous au sein de la classe politique internationale.

Imagination

"Inspiré de faits réels" souligne que l'imagination des créateurs est défaillante.

jeudi 26 octobre 2017

Effort

L'Europe est fatiguée, chacun le sait et peut en outre le constater: de Bucarest à Madrid, personne pour déplacer une chaise ne la soulève plus, il la traîne.

mercredi 25 octobre 2017

Idéologie 3

"Dommage, me dit cet ami, que la censure revienne." Dommage? "Dommage", est insuffisant. Quand il y a censure, il y a Vérité. Fausse vérité. Et ceux qui l'administrent s'arrogent un pouvoir sur la discussion, donc sur le liberté ce qui vaut hypothèque sur l'homme. Se contenter de ce "dommage!" est plus que de la résignation, une sorte de fatalité complice. L'histoire l'a montré. Elle aboutit toujours à la mort érigée en système politique.

Boxe

Le couturier du village parce qu'il est boxeur s'occupe de recoudre les gants de tous les boxeurs du village.

Hallucinations

"Alexandre, tu ne sais rien", constatai-je hier, moins vexé que contrit, embêté, alors que j'arpentais ma chambre dans la demi-obscurité. Là-dessus, je me couche et toutes sortes d'hallucinations s'emparent de mon esprit, me valant de passer une nuit épouvantable, en examen, face à un comité d'experts dont certains titulaires d'enseignement à Normal sup' devant qui j'avais à produire un exposé sur la nature des relations épistolaires à l'époque romantique en montrant l'ascendance romaine et grecque des manières de dire, cela avec des exemples pris dans la poésie, et tout le long de cette préparation de l'oral je maudissais mon ignorance des textes, des concepts et des dates.

Idéologie 2

Gérard Depardieu dans un entretien donné cette semaine dit, ne substance : quand je rentre en France, je me réfugie dans mon appartement avec mes livres, je ne sors pas; pourquoi voudrais-je voir ces Français qui sont tristes comme la mort. Je vais appeler cela le "syndrome de l'arrière-boutique". Savoir ce qu'on a autour de soi, même si c'est peu, plutôt qu'être versé dans le grand chaudron multiculturel où toute qualité produit un infâme brouet - ce qu'il ne dit pas, car la presse, toujours plus théâtrale et fausse a beau prévenir, "l'acteur ne mâche pas ses mots", c'est que vivre dans des rues transformées en supermarché qu'arpentent des imbéciles parachutés du tiers-monde dont le seul point commun est de savoir user d'une téléphone portable démoralise, désole et à terme anéantit tout bonne volonté. Le dialogue avec le passé relève des langues mortes, mais il y a au moins une langue.

Panama

Splendide fin de journée, la plage est lumineuse, la falaise rose de soleil. Je requinque mon pneu de vélo, prend l'ascenseur, me mets en selle, fais deux mètres, le pneu est dégonflé. Tant pis pour la balade en direction d'Almeria; j'en profite pour apporter le vélo à la révision. Là, je me rappelle à la bonne mémoire du mécanicien. "Je sais, me dit-il, c'est ce vélo avec lequel tu as voyagé".
-Jusqu'en Syrie. Vingt-cinq ans sans une réparation.
-Epatant! Je vais te le briquer.
-Attention, pas question d'en faire un trophée, je l'utilise.
Il l'empoigne:
-Et par où es-tu passé pour aller jusqu'en...
-...Syrie.
J'énumère.
-Oui, me dit-il, donc tu as dû traversé ce fameux canal?
-Un canal? Le détroit de Corinthe, peut-être?
-Non, cet autre qui a déclenché tant de guerres, un axe marchand... le canal de Panama.
Maintenant, songeur, je marche sur le quai et j'écris - après avoir longtemps repoussé pour ne plus savoir ce qu'il convient de dire - le premier chapitre du livre consacré au voyage dans l'Est entrepris en septembre.


Idéologie

Ces jours, à travers le monde, la presse unanime titrait "la parole enfin libérée". La parole des femmes s'entend. Sollicitées, celles-ci expliquent le comportement des hommes. Le comportement des hommes blancs, pour être exact et pas dans n'importe quel milieu, dans celui du pouvoir afin que cela serve de modèle au peuple. Cette parole est libérée en parfaite conformité avec la programme idéologique mondial qui commence d'imposer ce qu'il prône: la réduction de l'individu à l'unité économique asexuée.

L'écrivain romand

L'erreur de l'écrivain suisse-romand se nomme Paris. La main en visière il cherche là-bas ce qu'il est ici. Ce défaut de personnalité ne semble pas toucher les Alémaniques qui baissent les yeux, trouvent leurs pieds, les lèvent, voient le ciel, se trouvent petits et vont de l'avant, à la mesure du pays.

Nouvelle donne

Aujourd'hui, un hérétique, c'est un homme qui a une opinion.

Mouche

Dans cette grande salle de restaurant de la campagne de Villarobledo où les camionneurs de la région viennent manger plane une mouche. Agaçante. De celles qui chassées reviennent. Deux buveurs se plaignent. Massifs et couperosés, ils avalent du vin blanc, ce qui en Espagne est rare. Des locaux pourtant. Ils appellent le garçon :
-Pépé, la mouche!
-Encore?
-Encore!
Pépé attrape un aérosol de gaz anti-moustique et pulvérise les deux clients. Cheveux, visage, ventres, tout y passe, et la table, les chaises. Il se recule et tourne autour, pulvérise de haut, secoue, donne un dernier coup. Quand il rebouche son aérosol, il s'est formé un nuage, épais, acide, suffocant, qui se déplace, gagne ma table et je vois que ce n'est nullement de l'eau citronnée ou autre vapeur écologique, mais le genre de saloperie qu'on ne répand que le nez bouché et le buste en arrière.
-Là, laisse nous ton truc ! Fait le plus gros des deux clients tandis que la mouche continue de planer.

Ne rien faire

Que certains aient pour préoccupation centrale de ne rien faire me fascine. Quelle valeur peut bien avoir le rien-faire lorsqu'il n'est pas apposé au faire?

lundi 23 octobre 2017

Thovil-Yakku (citation)

"Les grands archétypes spirituels de l'humanité recèlent des évidences oubliées. Ainsi, l'irrationnel, la télépathie et la clairvoyance ne sont que des reliquats très anciens de fonctions essentiellement animales qui suppléaient à des carences intellectuelles que nous avons pu combler au fur et à mesure de notre évolution, et que nous voyons disparaître. Les animaux en général ont conservé ces fonctions. Les chiens hurlent à la mort, refusent de manger parce que leur maître est décédé à huit cent kilomètres ou parce qu'il mourra le lendemain."

dimanche 22 octobre 2017

But invisible

Avec Stefan Zweig, je crois fermement à cette idée que "la véritable orientation d'une carrière est déterminée du dedans; si absurdement que notre chemin semble s'écarter de l'objet de nos vœux, toujours il finit par nous ramener à notre but invisible"

Retour à la mer

Prévoyant, j'ai pris contact il y a deux jours avec une propriétaire de garage. Son annonce disait: "grandes places, voitures hors-gabarit et bateaux". Elle m'attend devant l'immeuble. Pose des questions. Méfiance typique: bien... mais vous n'êtes pas espagnol? "Ah, vous habitez ici? Où?". Je lui dis. C'est à cinq cent mètres. Son immeuble est au 159, le mien au 198 de la même rue.
-Je ne vois pas.
-En face de l'hôpital des urgence.
-Mm...
-La place de la Constitution, vous voyez?
-Quelle place?
Je sais, elle s'appelle "Al-Andalus", mais les gens...
-Non... En tous, cas on est bien ici, c'est un des meilleurs endroits au monde!
Sauf qu'après avoir risqué trois fois d'emboutir la porte automatique et les pots de fleurs de l'allée, je renonce à garer mon tank. Autant dire qu'elle pensait à des bateaux de petite taille, chaloupe et canots..

Droits

Plus l'Etat parle de droits moins il y en a. En parler, c'est établir des normes, poser des limites donc transférer les droits de l'individu à l'Etat.

Catalan

Jordi Sanchez, président de l'Assembleé Nationale Catalane, emprisonné, sollicite son transfert après avoir été reçu au réfectoire par les autres prisonniers aux cris de  "Vive l'Espagne!".

Suisse

Au cours des dernières vingt années, j'aurais quitté la Suisse pour des raisons diverses. D'abord, après des années de squat en villa, afin d'éviter d'être logé en appartement, ce qui m'a toujours paru la plus grande des misères de notre siècle. Puis afin de distinguer entre le régime du travail et celui du loisir, achetant une maison en France, à soixante kilomètres de Genève. Mais hier, je voyais à l'évidence la raison qui en 2015 m'avait fait quitter Fribourg (et jusqu'ici sans le moindre velléité de retour): dans l'état actuel de notre société, il est impossible d'avoir confiance dans les inconnus avec qui nous sommes tenus de partager notre vie au quotidien. Les Espagnols, plus grégaires que les Suisses, ont gardé le bon sens. Certes, il sont fermés, xénophobes et peu cultivés, mais en tant qu'étranger, j'ai plus confiance dans n'importe quel Espagnol que dans ces gens du monde entier que contiennent nos rues suisses.

Espagne 2

Enchantement de la nature qui produit dans l'âme des effets inouïs car, contre toute attente et plus encore contre mes habitudes de caractère, arrêté un instant dans une station-service de Fuentes (village de pierre dans le coucher de soleil, arbres qui remuent en silence dans la brise), j'entreprends aussitôt la jeune fille qui me fait le plein et avec tant de spontanéité qu'elle me fait adieu du bout des doigts, un sourire gourmand au visage, se tournant pour voir si par hasard je ne changerais pas d'avis.

Espagne

Que je me souvienne, jamais je n'ai vu un aussi bel automne. Bien sûr, cela dépend des possibilités du paysage. De sa grandeur, de sa variété, de son isolement. La sensation de lumière, de matériaux détachés et voyageant dans cet espace immense qu'est la Castille centrale m'accompagne depuis plusieurs jours. Ainsi déployée, la nature ramène l'homme à sa modestie native que la ville toujours condamne.

Teruel

L'une des plus belles routes d'Espagne, la N-330/N-420 de Teruel à Cuenca. Après le haut plateau d'Aragon aux étendues rougissantes, la nationale plonge dans le lit du fleuve Turia qui coule vers le sud et Valence. Découpées en blocs poudreux devant l'horizon, les montagnes ont le profil des "monuments" du Colorado mais sur les berges qui lèchent la route pousse à foison une herbe verte et lumineuse. La voiture circule dans des méandres, rase une falaise creusée par endroits de main d'homme et qui fait un pont au-dessus du capot. Le premier village de cette vallée primaire se nomme Libros. Assis au pied des maisons, les habitants fixent par-dessus la rivière des chapelles enfouies dans les grottes. Puis la route monte brusquement pour atteindre la frondaison des arbres et ces arbres sont de toutes les variétés, soles dont le branchage traîne sur le flot, rangs de peupliers, petits chênes, sapins pointus. La route poursuit, tantôt encaissée et il faut alors lever les yeux pour attraper les taches de soleil qui dérivent contre les cheminées de fée, tantôt juchée sur la falaise et alors la vue embrasse le vallon. En même temps, je lis la carte crainte de manquer la bifurcation qui doit me ramener en Castille sauf rejoindre la Méditerranée (aidé par un Hollandais qui, plus admiratif que moi s'il est possible, conduit à 30km/h). A Torrebaja, la colonne de voitures se sépare. Je grimpe à travers le village, le paysage s'ouvre, c'est la Manche. La route est large, lisse et haute. Pendant une heure, je roule seul en direction des terres mortes et de ses grands effondrements (les Torcas). A l'occasion un tracteur décroche d'un village à demi-enterré, puis à nouveau les monts remplissent le ciel, verts, noirs et crayeux - j'ouvre grands les fenêtres, ils sont odorants. Pas de col, rien que des hauts et des bas, des rampes placées sur les côtes, cette lumière chatoyante des forêts d'automne et un sentiment d'infini.

samedi 21 octobre 2017

Nu

"Je suis nu, j'arrive!", m'écrit un client. Message suivant: "pardon, cela ne vous était pas destiné".

Essais atomiques de Bikini

"Nous sommes capables de tout ce que nous voulons, note Max Frisch en 1946, il ne reste plus que la question de savoir ce que nous voulons; au terme du progrès, nous en sommes là où étaient Adam et Eve; il ne nous reste plus que la question morale."

Etoiles

La différence entre un hôtel trois étoiles (certaines choses ne fonctionnent pas), quatre étoiles (presque tout fonctionne) et cinq étoiles (tout fonctionne y compris ce dont on a pas besoin).

vendredi 20 octobre 2017

Non-lieu

Parfois, cracher au sol dans mon appartement de luxe avec vue sur la mer - tard, le soir, fatigué, lassé de notre sort-  me permet de me souvenir que ce pourquoi on me rançonne n'est jamais mien.

Ennemi

L'ennemi du progrès civilisateur, ce n'est pas tant le capitalisme que les capitalistes, plus exactement aujourd'hui le grand capital dans sa volonté diabolique d'assimiler le vivant à une marchandise à effet de rendement.

Responsabilité

Qu'il en aille de la responsabilité de l'écrivain (partons de l'idée qu'une telle chose existe) de ne pas exciter les passions en cautionnant par le récit de ses emportements des idéologies est indéniable. Pour autant, faut-il passer sous silence les constats à la seule fin  de donner force à des valeurs devenues dans la condition actuelle de nos sociétés utopiques, j'entends, pour exemple, la fraternité, l'universel ou la tolérance et autres badernes impropres à guider qui que ce soit? Entre ces deux attitudes, il y a dilemme. A trop craindre le passé (qui, contrairement aux affirmations entachées de caricature ne revient jamais sous une forme historique identique précisément parce qu'elle a été identifiée), on supporte un avilissement culturel des individus qui comme toute réduction mathématique aboutit à l'ordre, ce qui, à l'échelle de l'Occident porte un nom: le totalitarisme.