samedi 24 décembre 2016

Noël

Magnifique jour de Noël sur les bords de la Méditerranée. Un soleil haut, un air doux, une lumière profonde. J'enfile un T-shirt, un pull, une veste. Je retire, la veste, puis le pull. Le T-shirt est encore de trop. Les magasins font le plein, les gens sont aimables et joyeux. Tandis que j'achète du tournedos à la boucherie familiale, le plus joyeux de tous prend le volant et enfonce ma voiture. Il disparaît. Nous allons au supermarché. Le gros, le très gros supermarché. Celui qui fait un kilomètre carré, là-bas, sur la colline. Dans les allées, j'assiste à un spectacle. Les gens mangent, boivent, crient, s'embrassent. Ils achètent de jambons, emballent des cadeaux, échangent de recettes. Et puis il y a la poissonnerie. On croirait une vente à l'encan. Les couples se pressent, les calmars circulent au-dessus des têtes, les coquillages roulent au sol, le maître des ventes agite une cloche et hurle les numéros. 

Mourir à Berlin

Un idiot tue. Comme à Hollywood qui juge inutile de changer de scénario puisque le public suit, les commanditaires répètent le coup du passeport oublié. Même truc qu'à Paris, lors de l'attentat contre les caricaturistes. Puis on abat le terroriste et on le fait disparaître. Là encore, même scénario. Avec variante. Ben Laden jeté à la mer, l'Arabe de circonstance escamoté. Alors l'ivrogne glorieux Juncker vient à la tribune et déclare: cela n'a aucun rapport avec l'immigration, nous allons continuer d'ouvrir nos frontières mais bien entendu, cela ira de pair avec un renforcement de la sécurité. Au fond, dans cette affaire (comme dans celles qui suivront), tout est écrit, mais les figurants sont choisis au hasard, dans le peuple et ils meurent, comme diraient les enfants, pour de vrai.    

Parler

Je suis un homme qui parle. Beaucoup. La solitude ne m'effraie pas. Je recherche le silence. Plus qu'à mon tour, je m'y installe. Et je parle. Seul. En revanche, le silence m'effraie quand il se glisse dans la conversation. Effrayer est un peu fort. Il me surprend pour être exact. La conversation est le lieu de la parole. De l'écoute aussi, mais c'est la parole qui répond à l'écoute pas le silence. Alors quand l'interlocuteur rentre en soi, ignore ou encore, démuni, se tait, je m'étonne du poids qu'acquiert le silence.

lundi 19 décembre 2016

Désert et pluie

Après avoir cueilli du houx (les branches mâles sont basses et dures quand les femelles, plus hautes, portent des fruits rouges, je viens l'apprendre), nous roulons plein sud. Venus par la Castille et Madrid, nous repartons par Valence et Murcie. Passé les cols de l'Aragon se déploie la plaine de Teruel. Autant dire le vide. Ici et là, un village terreux autour de son clocher, puis des étendues de terres sèches qui montent contre l'horizon. Rien d'étonnant à ce paysage lorsqu'il défile pendant quelques minutes, mais au bout d'une heure, le sentiment change, la conscience s'abandonne à la contemplation, la conduite devient exploration. Plus loin, posés sur ce désert comme des jouets, cinquante avions de ligne. A peine un hangar, aucun mouvement. Le temps est radieux. Nous prenons de l'essence. Mauvais calcul: devant la station, la garde civile arrête une caravane de gitans. Je roule au pas. Il vaudrait mieux qu'ils ne demandent pas mes papiers. Avisant une voie de service, je m'y engage. Pas de coup de sifflet. J'achète une boisson, passe le volant à Gala. Elle roule vers le barrage. Les gardes regardent les plaques suisses. Ils font signe de passer. Quelques minutes plus tard, le ciel tremble. Il pleut. Comment se fait-il? Je me retourne. Dans le fond, grand bleu, en amont de l'eau noire douche l'autoroute. Jusqu'à la tombée de la nuit, les essuie-glaces suffisent. Puis c'est le périphérique de Valence et Manises, le quartier de l'aéroport : j'y allais plusieurs fois par semaine avec Monfrère quand nous tentions d'ouvrir un bar dans la ville en 1991, ce quartier étant alors le seul à posséder une piscine publique. Mais de Manises, je ne vois rien, l'orage a tout emporté et les choses se gâtent. Pour être exact, tournent au cauchemar. Des trombes d'eau s'abattent à travers la nuit, les voitures soulèvent des trombes, les poids-lourds talonnent, les essuie-glaces peines à évacuer, les feux et les lignes se mélangent. Aux entrées des colonnes et d'autres devant les sorties, les automobilistes échouent dans la berme. Nous ne pipons mot. Je tiens le volant, je retiens mon souffle, j'avance les dents serrées. Une chambre est réservée. Sortie 431, dis-je à Gala. Il en reste donc 125. Deux heures d'épouvante. L'arrivée à l'hôtel nous le confirme, toute la salle est devant les informations télévisées. Les pompiers aident les naufragés, la police secourt, les ambulances ramassent. Images qui prennent une autre résonance quand on vient de subir la catastrophe: une femme à plat ventre accrochée à la portière de sa voiture qui flotte sur le fleuve Turia, des maisons le ventre remplis d'eau, des miliers d'oranges qui roulent à travers champs. Réfugiés dans la chambre, nous voyons que le chauffage est avarié. Or, je suis déjà au lit. Gala fait monter la réceptionniste. Je ne dors pas, je fais semblant. Fatigué de lever des obstacles. Besoin de repos. Mal m'en prend. Après avoir raflé les couvertures de réserve, Gala s'endort. Je lutte contre le froid. N'en pouvant plus, je fais ce raisonnement: la route, l'eau, le risque et maintenant, le froid. Il faut protester, crier. Crions! Et je crie. Si fort, que cela me tire du sommeil. Gala se dresse dans le lit. Quand elle est rendormie, je vois que le froid persiste que je ne vais pas fermer l’œil de la nuit. Il est deux heures. Un éclair puissant éclaire la chambre. Elle donne sur un avant-toit que la pluie tambourine. Plutôt, martèle. La chambre secoue. Je passe un pull, je collecte les serviettes de bains et les dispose en couches. A dix heures, réveil. Même pluie, mêmes éclairs, et un plafond si bas que l'on sent le toit des immeubles. En bas, dans la salle de télévision, l'ambiance de la veille: images d'eau, de débordements, de noyades, commentaires alarmés.

San Juan de la Peña

Trois quart d'heures de route à travers les forêts du mont Oroel pour atteindre le nouveau monastère de San Juan de la Peña. Sur un plateau, à mille mètres, le bâtiment impressionne par sa taille. La façade de briques rouge forme un puissant rectangle aux fenêtre alignées. A son extrémité, la façade de l'église décorée dans un style manuelin. A l'hostellerie, j'annonce que nous allons visiter l'ancien monastère pour profiter du dernier soleil. Ce qui a dû faire rire, le bâtiment du 10ème siècle lové sous une roche géante au cœur du bois n'ayant jamais connu la lumière naturelle. Là se sont installés à l'époque mudéjar des moines bénédictins suite à la découverte dans la roche de cette cavité. L'anecdote veut que l'apôtre soit apparu à un chasseur qui poursuivant un cerf était tombé dans la grotte. Mais ce qui est attesté, ce sont les deux incendies qui marquent l'histoire du site.  Les constructions de pierre de l'ancien monastère ont brûlé forçant les moines a gagné le plateau où ils construisirent au XVIIème siècle un autre monastère que les flammes emportèrent deux cent ans plus tard. Enfin, la République les expulsa en 1835. Nous dormons là, au-dessus des ruines.

dimanche 18 décembre 2016

Navarre 2

Maintenant la nuit tombait. Dans ce village de vingt-huit habitants, il y avait un bar. Nous avons pris place au comptoir. Entre vieillards, enfants et petit-enfants, dix personnes patientaient devant une table mise. Gala frigorifiée me réclamait une soupe. La Navarre, je ne sais pas, mais l'Espagne, ce n'est pas le pays de la soupe. Elle répétait "soupette!". J'ai commandé de la bière, j'ai questionné la patronne. Aidée par son grand-père, une gosse avalait un bouillon de pâtes au moyen d'une cuillère d'argent.
-Désolé, a fait la patronne, tout ce que ces gens vont manger a été commandé.
Alors, buvant nos bières contre le feu, nous avons regardé la famille avaler des crevettes, du riz, des piments, du porc et un demi-sanglier. Puis nous avons serpenté à travers la montagne pour regagner la vallée. A dix kilomètres, dans un village de chalets et d'immeubles de ski, nous avons trouvé une auberge tenue par des hippies. Des brochettes de poulet traînaient sur le comptoir. La fille les a réchauffées. Elles étaient tièdes, coriaces, salées et sucrées. L'enseigne annonçait Estrella Galicia. D'après mes théories (du moins à ce jour),  la meilleure pression d'Espagne. J'ai donc commandé et commandé encore. Un deux, quatre, cinq litres. Un berger allemand se promenait entre les jambes des clients, de la musique rock jouait. Un des membres de la fratrie avait cloué aux murs des vinyles new-wave. Echo and the bunnymen, Devo, Stranglers. J'aurais pu lui commenter chacun des titres de ces disques. J'ai essayé. Il m'a dévisagé l'air amusé. De quoi pouvais-je bien être en train de causer? A minuit, nous sommes montés dans la chambre. En bas, la fête durait. A quatre heures les hippies ont passé Israël de Siouxsee.. Les tampons de cire n'y suffisaient pas. Le matin, nous étions en pleine forme. A dix heures, nous avions l'estomac retourné. A midi, nous étions aux affres. J'ai laissé Gala devant un thé et je suis retourné à Agrabué.