samedi 26 novembre 2016

Pluie

Quel est le meilleur moyen de savoir si celui qui prétend que dans sa région il pleut rarement dit la vérité? Attendre un jour de pluie. Si plus rien ne fonctionne (l'internet patine, l'électricité est coupée, les voitures roulent au ralenti, les gens ruissellent, les appartements sont inondés...), il dit vrai. En Andalousie, il pleut rarement.

Chaises 4

Ramon n'est pas reparu. Je l'appelle. Une à une, lui dis-je, je descends les chaises à la benne. Pour les autres, le modèle gitan, s'il pouvait les reprendre... A peine ai-je raccroché le téléphone que j'entends Gala pousser un cri au fond de la cuisine. Je me précipite. Le sol vient de se soulever. Je rapelle Ramon.
-Le sol, Ramon, il vient de se soulever!
-Les murs?
-Non, le sol de carreaux, le carrelage, dans la cuisine. D'ailleurs, ce n'est pas fini. J'y suis. Je suis debout dans la cuisine tandis que je te parle, ça continue...
- Je vais rajouter ça à ma liste.


Buffet de la gare

Déjeunant au buffet de la gare, je constatai que l'un de nos cadres d'affichage était tombé. Auprès du serveur serbe, je m'inquiétais de son remplacement. D'une grande amabilité, celui-ci m'affirmait avoir aussitôt contacté mon collègue. Il me remerciait de ce que je faisais pour la culture et, selon son mot, pour la "patrie". Heureux de cette connivence intellectuelle, je me lamentais alors de la disparition annoncée du buffet, évoquant pour ce serveur encore jeune les mutations subies par notre gare de Lausanne depuis les années 1980. Puis, appareil photo en mains, l'emmenais à la découverte d'une partie cachée des bâtiments où les artisans tenaient des magasins selon la mode traditionnelle du fabricant-vendeur. Il y avait là, dans des échoppes de bois, un peintre en décors, un serrurier et une paysanne rôtissant des châtaignes.

Collaborateurs de l'Europe

Quel sort réservera dans une cinquantaine d'années l'histoire officielle au rôle joué par les fonctionnaires européens de Bruxelles? Cela dépendra du contexte politique au moment de l'élaboration du discours, mais il se pourrait que cette engeance bruxelloise soit désignée responsable de l'imposition d'un système post-démocratique et de la liquidation des valeurs humanistes. Ou encore, s'il est permis d'imaginer dans le futur un régime éclairé, des historiens qui feront le procès nominal d'hommes lâches inféodés au pouvoir de l'argent, étudiant par le menu, comme cela fut le cas pour le régime national-socialiste, leur mentalité de collaborateurs. Quant à moi, soulignant leur responsabilité dans l'importation orchestrée des hordes du tiers-monde, je leur collerai volontiers dès ce jour l'une de ces étiquettes de gratte-papier dont ils ont le secret, celle de "crime contre l'humanité".

Robot en liberté

Images amateurs d'un robot de forme humanoïde échappé d'un laboratoire de recherches russes. Sorti boire le café, le programmateur avait laissé la porte ouverte. Le robot parcourt cinquante mètres. Ses batteries vidées, il s'immobilise au milieu d'une rue. Un bus le contourne, puis une voiture. Un policier intervient. Il est à pied. Il bloque le trafic. Les conducteurs sortent de leurs véhicules. Scène étonnante, nul n'ose toucher le robot. N'importe quel obstacle tombé sur la chaussée eut été aussitôt élevé. Or, ici, personne n'intervient. L'attitude animale de défiance face à l'inconnu est clairement perceptible chez ces hommes et femmes. A la fin, survient le chercheur. Il s'excuse et emmène la créature.

Méfiance

A l'hôpital, en salle d'accueil. Foufroyé par une crise cardiaque, Monpère part à la renverse. Il gît le visage contre le marbre. Qu'on appelle une ambulance! Mamère ne réagit pas. Je la presse d'agir. Elle s'y emploie, mais sans énergie. Des infirmières passent. Elles l'ignorent. Un médecin. Il file. J'ai compris: il n'y a pas d'ambulance dans cet hôpital, Monpère va mourir.
-Méfions-nous un peu de l'Etat, m'as-tu toujours dit, je n'oublierai pas.
Agonisant, la bouche déformée, il énonce sur un ton ironique:
-... un peu!

Chaises 3

De retour de Suisse, je trouve les chaises telles que je les avais laissées: en pièces. Puisqu'il faut  s'asseoir, j'en assemble deux. Assis, je m'emporte contre le propriétaire. Il écrit un message. Venir en notre absence le gêne. Ce que j'aimerais, c'est ne jamais le voir. Il annonce sa venue. Je lui promets d'être là. Peu avant le rendez-vous, je m'éclipse. Sur une terrasse du bord de mer, je commande une canette. Lorsque je remonte, je m'excuse de l'avoir laissé seul avec Gala.
-Une urgence! Donne-moi encore une minute!
Téléphone en main, je sors sur la terrasse et discute de vive voix avec un interlocuteur imaginaire. Puis je vérifie quelque chiffres sur l'écran d'ordinateur. Avant de descendre à la plage, j'ai affiché des graphiques complexes.
-Voilà! Faisons vite, le prochain appel en va pas tarder et ça vient de New-York.
Ramon est un homme gentil. Il a travaillé au cœur d'une petite hiérarchie dans le domaine des assurances. Ni trop haut, ce qui implique des responsabilités, ni trop bas, ce qui implique de travailler. Sauf à me répéter: à ses yeux, dire c'est faire. Notre dialogue est donc marqué au sceau de la déformation professionnelle.
- Ramon, il faut absolument que tu changes ces chaises, lui dis-je. La semaine dernière, je suis parti à la renverse. Un peu plus, je me brisais la nuque
-Bien. Je prends note. Donc nous disions. Premier point... Changer les chaises. Il y a autre chose?
-Tu comprends, lui dis-je, j'ai du travail par dessus la tête. Nous serons absent en début de semaine. Une négociation. Si tu pouvais en profiter...
Et je l'emmène vers l'ordinateur pour vérifier les dates de notre absence tout en m'assurant qu'il voie les graphiques.
-Les affaires, hein?
-Oui, le marché monte. Nous avons fait 30% de chiffre d'affaire de plus sur les derniers mois. L'argent ne manque pas, mais je cours.
-Bien. Je t'ai aussi apporté les factures d'eau et d'électricité.
Du tiroir de la commode, je sors une enveloppe de carton et la fouille.
- J'ai de tout là-dedans, des Dollars, des Livres Sterling, même des Ringgit malais. Attends je vais trouver.
faute de change - je ne présente que des billets de cinquante - il en rabat de seize euros sur les montants habituels. Puis il empoche la feuille sur laquelle il a noté "chaises à remplacer" et rentre chez lui. A moi de débarrasser le plateau de table des pieds, dossiers et placets afin qu'on puisse au moins dîner.
Les jours passent. Chaque petit-déjeuner, avant de m'asseoir, je retourne la chaise, je monte dessus pour la consolider. Et à midi et le soir. Le temps passe.
-Quel jour a-t-il dit?
-Mardi au plus tard, fait Gala.
Jeudi, il envoie un message.
"Je passerai demain matin".
"Ramon, le matin, je dors.", lui dis-je.
Donc, je fais une exception. Je me lève avant dix heures. Pas de Ramon. Le lendemain la sonnette retentit. Je suis encore au lit. Gala est à la cuisine. Je la rejoins. Elle me montre quatre chaises en pin. Sales, fendues, retapées. Des gitans n'en voudraient pas.


jeudi 24 novembre 2016

Information

Ne jamais oublier d'ajouter son lot de mensonges à la vérité lorsqu'on informe ceux qui informent le public.

Lendemain

Il ne cessait de s'interroger sur ce qu'il ne ferait pas le lendemain.

mercredi 23 novembre 2016

Promotion d'un livre 2

En fin de compte, j'arrive à Morges avec une heure d'avance. Pour les livres à la vente, je ne sais pas. Les organisateurs de la conférence n'ont pas répondu. Mieux, ils n'ont pas compris la questions. Leur message est: "oui, bien sûr". Avant de rejoindre l'hôtel, je passe à la librairie que dirige Sylviane Friederich. Treize heures trente, je trouve la porte fermée. Je me dirige vers l'hôtel. La réceptionniste du Savoy ne trouve pas ma réservation. La façade que j'ai identifiée sur la page internet est celle d'un autre hôtel, la Nouvelle couronne. J'y pose ma valise. Gala me rejoint. Dix minutes avant le début de la conférence, nous partons en direction de la salle. Le Grenier bernois. Gala demande notre chemin à un relieur installé rue Louis-de-Savoie. Il nous envoie en direction de Préverenges. Nous revenons vers le port par le Casino. Une fois de plus, je suis sur le point de renoncer lorsque j'aperçois un homme grand et plat devant un bâtiment ancien. Inquiet, il fouille la ruelle du regard. Je passe à devant lui: "vous attendez quelqu'un?" Un ascenseur nous amène dans une mansarde. Trente personnes patientent sur des chaises pliables. Je parle une heure. Après les remerciements, et quelques échanges sympathiques, Gala annonce que nous rentrons à l'hôtel.
-Un hôtel? Vraiment?
-Mais oui, nous arrivons d'Espagne.
L'organisateur a cru que je plaisantais lorsque je faisais allusion dans un mail aux billets d'avion. 

Conversation rêvée

Cette nuit, je me tourne vers Gala qui dort. Je lui explique alors, tout en dormant moi-même, que notre conversation est rêvée, que nous rêvons tous deux mais que cela ne nous empêche pas de parler.

mardi 22 novembre 2016

Pluies

Deux jours de pluies battantes. Les premières depuis mars. Plus de voitures dans les rues, la population a fondu de moitié. Où est-elle?

Ecoute

Avec un peu d'expérience, il est facile de ne pas écouter l'interlocuteur tout en le laissant croire qu'on l'entend. Et cela, même dans une langue étrangère. Maîtriser le rythme de la parole et supputer le sens des pauses y suffit. Dans cet art, Monpère était passé maître. Il était diplomate. L'une des sagesses du métier est de savoir écouter. La perversion de cette sagesse est de prétendre le faire. Monpère n'écoutait pas. Par des signes de tête, un mot parfois ou une brève réplique, il témoignait de son attention. Et au cas où l'autre découvrait sa duplicité, qu'importe? La discussion finie, cet interlocuteur s'éclipserait pour ne jamais reparaître. Mais à la fin, c'est l'allégorie de l'arroseur arrosé. Sous le coup de l'habitude, Monpère éprouvait de la difficulté à écouter l'autre, qu'il lui soit proche ou indifférent.

Croisière

-Et dites-moi mon amie, quelle est le programme de cette croisière?
-D'une variété! Il y aura même un naufrage!

Force

La force des textes, la possibilité de traduire en textes une force tient aussi à la proximité de la fin. Une conscience spéciale s'installe. Elle compte le temps. Stig Dagerman ou Paul Nizan sont de ces auteurs dont le génie est talonné par la mort.

Clochards au village

Après huit mois passés au village, je connais chaque clochard. Ramon a la tête boursoufflée d'un crapaud. Il porte des lunettes épaisses à monture carrée. Il mendie penché. Son corps semble fait de deux moitiés. Quand ses talons touchent le mur d'appui, le buste est d'équerre. Le teint de peau est cramoisi. Il a un air de grand brûlé. C'est une maladie. Il pose au sol une casquette, remercie sans regarder ce qu'on y jette. Il salue le badaud. Sa résidence est sous un pilier de la A7. C'est une sorte de chambre en carton que le vent fait trembler. Il a soixante ans et travaillait comme métallurgiste.
Pedro, lui, vient à vélo des quartiers populaires du Nord. Sa famille croit qu'il a un emploi chez un pêcheur du village. Il roule ses vingt-cinq kilomètres par jour pour allumer un poste de radio devant le supermarché. Contre les sous dont les villageois lui font l'aumône, il diffuse de la musique. L'appareil est cassé, il hurle. Pedro a les cheveux gras et longs, il est plus maigre qu'un manche à balai. Sa spécialité est le gardiennage des chiens de ces dames. Plutôt que de les attacher au distributeur de caddies, elles les lui confie. Déterminé à faire de son mieux, il les caresse avec énergie pour éviter qu'ils n'aboient. Lorsqu'il en a trois entre les jambes, il leur parle sans discontinuer afin de ne pas faillir dans sa mission. Ensemble, nous causons vélo électrique. Il collectionne des pièces de moteur éparses convaincu à terme de les assembler pour équiper son vélo. Trouvé dans une poubelle, celui est fragile. Dernièrement, il m'a montré une courroie d'entraînement. Il en était fier.
La mémère - j'ignore son nom - est aphone. Elle tire une valise d'enfants Winnie l'Ourson. Une ribambelle de sachets crasseux sont accrochés à l'armature. Jamais je ne l'ai vue mendier. Il m'arrive de la croiser dans les rayons du supermarché. Son visage est buriné, ses cheveux de paille. Elle ne pèse pas quarante kilos. Elle porte des chaussures d'homme qui ressemblent à des palmes. Hier, je descends au village sous une pluie battante. Installée dans le renfoncement d'une porte, elle buvait une canette de bière en regardant fixement le parking.
Le long de la rue principale, il y a le fou. Assis sur le muret de la boulangerie, il passe la matinée à plier en cinq, dans le sens de la longueur, des feuilles de papier couvertes d'écriture qu'il arrache dans un cahier d'école; le reste de la matinée, il les déplie, les consulte, réfléchis, puis, selon, les jette dans la benne ou les classent.
Enfin, il y le groupe des ivrognes. Ils occupent un banc proche du parvis de l'église. Vêtus de trainings, ils passent inaperçus. Il sont jeunes, dans les trente ans. Et usés. Ils se repassent des bouteilles à longueur de journée. Si l'argent manquent, l'un d'entre eux endosse un gilet de secours orange et se poste au centre du parking. Il fait alors devant les voitures des gestes vagues et pour prix de son aide au stationnement, tend la main devant la portière.

Féministes

Après avoir dévirilisé les hommes au moyen du féminisme faute de savoir être femmes, les voici qui soutiennent avec la même ferveur l'importation de mâles aux moeurs archaïques et aux comportements simiesques.

dimanche 20 novembre 2016

Noria

J'écris Noria. Une bête fiction. Ce livre complètera Stabulations, un livre intelligent. La question est de savoir si ce qui est intelligent n'est pas bête et ce qui est bête ne l'est pas trop. Cela dépend de ce que le lecteur pense de la société et ce qu'il pense dépend en partie de ce qu'il lit.

Grandes causes

A quoi servent les grandes causes, les causes nationales, les causes universelles? A justifier l'organisation de conférences nationales, de grandes conférences, de conférences mondiales. Le jour, les délégués se reposent des excès de la nuit, du sexe et de la boisson. Dans les derniers jours de la conférence, ils communiquent les progrès réalisés, soulignent l'importance de la cause et s'accordent sur la nécessité d'un nouvelle rencontre. Nul n'évoque la fonction première de ces conférences. Elles servent à détourner l'argent des peuples au nom d'une morale sans responsabilité.

Acteurs 2

En fin de compte, je me rabats sur Arte. Ce qui offre un avantage, je vais pouvoir aller me coucher. Car pour ce qui est des fictions, cette chaîne que l'on dit culturelle donne dans la série policière diffusée par épisodes ou dans les moyens-métrages à vocation tiers-mondiste. Scénario type: Abdul, jeune berger afghan que son père a répudié... Ou encore: dans le petit village africain, la saison des pluies approche quand... J'oubliais une dernière catégorie: les succès de la fin du XXème siècle dont nul cinéphile n'a entendu parler. Nous en voyions un hier, Lisa et le diable. Coiffures des années 1980, jeu hésitant, ralentis mystérieux et, dans le rôle du diable, Telly Savalas, en costume noir, la boule à zéro. Soudain, un sentiment de déjà-vu. Expérience fréquente, mais moins fugace que d'ordinaire. La scène de film montre l'héroïne embarquée côté passager dans une limousine des années cinquante. Elle jette un œil au rétroviseur et découvre sur la banquette arrière une femme qui a le même port de tête et la même coupe de cheveux. Le réalisateur questionne l'effet miroir. Or, à l'instant où cette scène se déroule devant mes yeux - scène lente- je constate que j'ai regardé ce même film il y a quelques temps, en compagnie de Gala, dans notre salon espagnol et prends conscience que cela avait lieu a la même époque, juste après notre retour en avion de Suisse, que le film m'avait ennuyé et que je m'étais levé pour aller au lit, ce que je fait peu après que le sentiment de déjà-vu se soit estompé.

Acteurs

Gala se plaint que nous ne regardons que des films en anglais. Je proteste: je fais de mon mieux. Pour en trouver un, j'en trie près d'une centaine. Puis il y les aléas de la machine. Le film ne charge pas, il est flou, il est incomplet. Vient le problème des sous-titres. Peut-être mon anglais se détériore-t-il? A moins que ce soit l'ouïe? D'ailleurs, même en Français j'éprouve des difficultés. Il me faut tendre l'oreille. Mais enfin, que se disent ces acteurs? Quand ils ne crient pas ils parlent, mais dans un cas comme dans l'autre, sans articuler. Autrefois, les acteurs étaient émoulus des écoles de théâtre. Aujourd'hui, c'est tout juste s'ils sont allés à l'école. Et sous prétexte que tout le monde sait parler, ils jouent leur rôle sans complexe, comme si cela allait de soi. Résultat, ils parlent dans leur barbe, ânonnent, susurrent. Quand il s'agit d'y mettre de la rage, ils hurlent. Nous autre, pauvres spectateurs, voyons alors défiler à l'écran des actions dont nous ne saisissons ni les tenants ni les aboutissants. Parfois, dès le début du film. Une fille dit son nom. "Comment, dis-je à Gala, quel prénom a-t-elle dit?" Alors en Anglais, je veux dire en argot américain, avec un accent de l'Outback ou dans un cokney gallois, c'est dire!

Loi

Une loi simple. Lorsque chacun cherche à gagner le plus d'argent possible, la quantité d'argent disponible augmente et la qualité de la vie baisse.