samedi 29 octobre 2016

Un monde normal

L'Espagnol est normal. Il aime ce qu'il comprend. Il comprend ce qui est proche de lui, ce qui se répète, ce que comprennent ses parents, ce qu'ils aiment. Il n'est pas curieux. Il ne s'intéresse aux autres que pour autant que les autres confirme ce qu'il est. Ce qui est autre, ce qui est étranger existe mais sur un autre plan. Ce plan est sans rapport avec le monde normal dans lequel vit l'Espagnol. Par opposition, l'Europe a de grands anormaux: les Hollandais, les Suédois, les Danois.

mercredi 26 octobre 2016

Antiracisme

"Mais à l'époque grand-père, pourquoi n'avez vous rien fait contre les antiracistes? Pourquoi avez-vous permis qu'il installent tous ces gens chez nous? Vous avez été lâches et maintenant c'est nous qui allons devoir nous défendre."

mardi 25 octobre 2016

Coiffeur

Notre coiffeur a un système de réservation original. Il est possible de téléphoner, mais il ne fixe de rendez-vous que pour la matinée en cours, ou après dix-sept heures l'après-midi en cours. Le mieux est de passer. Il travaille dans un local de petite taille qui donne sur la rue. Chaque fois qu'il aperçoit passant, il immobilise son ciseau. S'il ne le connaît pas, il reprend le travail, sinon, il salue. Et si c'est un client qui vient réserver, il lui dit:
- Dans vingt minutes?
Or, ces vingt minutes ne veulent rien dire. C'est le temps moyen d'un coupe, mais le temps moyen d'un coupe est impossible à déterminer. Après trois jours de vaines tentatives, Aplo et moi obtenons un rendez-vous par téléphone. Nous sautons sur les vélos, roulons à travers les tunnels, descendons de selle devant le salon. Le coiffeur est en train de balayer les cheveux du dernier client. Aplo passe en premier. Dans le fond du local, un téléviseur montre une émission de télé-réalité. Entre deux coups de ciseaux, le coiffeur change de chaîne. Un passant ouvre la porte.
- Tu as de la place?
Le coiffeur me désigne:
- Après ce Monsieur?
Le nouveau client s'installe sur la banquette. Il en vient un autre. A l'écran, le commentaire d'un procès politique. Des animateurs, l'un de gauche, l'autre de droite, jugent et défendent des hommes politiques corrompus tantôt de gauche, tantôt de droite. Soudain, l'un des animateurs évoque une ville: "A Gimena, province de Jaen". Alors sur la banquette:
- Gimena, province de Séville!
¨Le coiffeur s'en mêle. Celui qui a corrigé l'animateur sort son téléphone, vérifie et admet: il y a Gimena et Jimena. Le client et le coiffeur répètent ensemble pour être bien sûr d'avoir compris: Gimena n'est pas Jimena. Puis ils enchaînent sur la personnalité de l'animateur.
- Ce type critique le capitalisme et il s'en met plein les poches!
- Exactement.
- Il critique le capitalisme et il rachète aux banques les logements des expulsés pour les revendre!
- Exactement.
- Parce que si on critique le capitalisme, au moins...
Puis, une fois qu'il est établi que cet animateur est peu recommandable et qu'il ne faut plus regarder son émission, chacun s'emploie à définir ce qu'il est. Pour ce faire, le coiffeur comme le client cherchent leurs mots...
- Quand on critique le capitalisme, qu'on joue le défenseur des pauvres et que dans le même temps.... on appelle ça...
L'autre, tout a fait d'accord, cherche aussi le mot qui permettra de désigner quel homme est l'animateur. L'autre client, celui qui n'a pas encore parlé, s'en mêle. Chaque fois que les premiers peinent à mettre un mot sur leur pensée et trébuchent, il leur souffle le mot qui convient.
- Cynique.
Et les autres:
- Exactement!
- Honteux.
Et les autres.
- Exactement.
Pus le coiffeur me prend à parti:
- Tu sais Alexandre, cette télévision, ça ne vaut rien, moi je mets ça uniquement pour les clients.

dimanche 23 octobre 2016

Jardin de pierres

Sur les hauteurs d'Antequera, le cataclysme d'El Torcal, un champ de pierres traversé de sentiers. Comme il y a eu de l'orage, la terre a une consistance de chocolat fondu. Luv va devant, Gala et moi suivons. Les garçons passent par les crêtes, sautent d'un parapet à l'autre, s'accrochent aux cheminées, glissent le long des parois.
- Ces deux-là sont à vous? demande un couple d'Anglais.
Ils n'ont pas tort, maintenant que je lève les yeux, Aplo et Luc me donnent le vertige. Juchés sur la hauteur, ils ne sont pas plus gros que des sauterelles. Nous progressons à travers le dédale. Dans les vallons résonnent toutes les langues. Vingt touristes arpentent le domaine. Ils se croisent, gênés. Près de l'Observatoire qui sert de point de départ de la balade survient une famille de Chinois. M'apercevant, elle se fige. L'enfant fait deux pas en avant, se place devant moi et dans un espagnol étudié, détachant chaque mot, demande où commencer la visite. En français cela donnerait: "Excusez-moi, mes parents cherchent le départ. Pouvez-vous leur indiquer l'endroit où commence le chemin je vous prie?"

Caraïbes

A pied à travers les tunnels côtiers. Arrondis, rocailleux, creusés dans la roche marine, ils sont éclairés par des luminaire suspendus. Parallèlement court une promenade en escaliers. Elle surplombe la mer. Sur la façade du premier tunnel, un trou de la taille d'un pastèque. Un plaque rappelle qu'il correspond à l'impact du boulet tiré depuis un navire franquiste au début de la guerre civile. Plus loin, dans un anfractuosité, une chapelle dédiée à la vierge. Trente bouquets de fleurs fraîches s'épanouissent à ses pieds. Un badaud à rajouté une Jésus de petite taille hors de la vitrine. Nous empruntons les tunnels. C'est lundi, le temps est brumeux. Ces tunnels que je traverse depuis six mois, je les regarde mieux depuis que Tonio m'a expliqué qu'il étaient ferroviaires. En 1992, quand celui-ci venait jouer sur la plage, il venait en train. La ligne a été tracée au début du siècle pour acheminer le ciment de carrière vers les ports de Malaga et de Velez-Malaga. Au village suivant, nouvelle halte devant une chapelle, celle de la vierge des Marins. Elle est protégée du soleil par des toiles souples accrochées à la falaise. Les vagues éclatent dans les airs et retombent en gerbes sur le plateforme. Aplo cambe la barrière. Il est au-dessus des vagues. Un vieillard l'observe, ravi du spectacle. Luv et Luc l'encouragent. De retour au village, nous nous installons dans une gargote de plage. Tandis que je bois ma bière, les serveur prépare des mojitos pour les enfants; il coupe et presse les citrons, mélange les alcools et le sucre, pile la glace dans un torchon, pique les pailles. Quand ils ont enfin les verres en main, je leur suggère de prendre une photo: en cadrant sur le palmier, les perroquets sauvages et le ciel désormais ensoleillé, on jurerait une station des Caraïbes.