samedi 22 octobre 2016

Golf

La route principale est côtière. Les villages sont liés par des quartiers nouveaux parfois fermés à cette saison. A l'occasion, on aperçoit la plage. Contre les pentes de la montagne sont accrochées des villas, sur les sommets se tiennent des carcasses d'édifices. Commencés avant la crise, leur construction est abandonnée. Aujourd'hui, le ciel les traverse. De mon toit, j'en vois un: cinq étages de dalles, les cages d'ascenseur en brique, les piliers de métal et une grue. Un agent m'assure que les appartements seront bientôt mis en location. J'observe. La grue est immobile. Un filet gris pend côté mer. Lorsque le vent souffle du Nord, il lève comme un jupe. Alors une tache d'ombre se détache de l'immeuble et flotte sur les pentes de la montagne. Je roule la carte à la main. Je n'étais jamais venu dans ce quartier de villas. La voiture grimpe sur une première colline, longe un défilé, amorce une autre pente. Nous avons rendez-vous dans un golf. Le restaurant du club est logé au sous-sol d'un bâtiment à l'architecture pâtissière, il donne sur le green. Une trentaine d'hommes chenus boivent des brocs de bière, des golfeurs anglais. Je cherche le gars de l'aéroport, celui qui voyageait dans le même avion que les enfants. Cela me revient: il m'a donné rendez-vous près de la poubelle. De retour à l'étage, je le trouve en effet devant un conteneur de verre. Jovial, il vient à notre rencontre. Il tend la main à Gala. Par-dessus ses épaules, je vois l'autoroute. Les voitures défilent.
- Allons à pied, c'est juste là!
Au bout du parking, une impasse. Sur le côté cinq villas. Le gars tourne la clef dans la porte d'entrée. J'ai le souffle de l'autoroute dans le dos. Nous passons le vestibule, pénétrons dans un vaste salon avec cheminée et sortons sur la terrasse. Elle donne sur le golf. Au loin, les taches blanches, ce sont les Anglais.
- Nous sommes au bas du golf?
- Oui. Il passe sous l'autoroute.
Nous descendons un escalier. Le propriétaire a construit un carnotzet avec bar, bouteiller, armoires encastrées. Il les ouvre.
- Vous ne manquerez pas de place.
La visite passe par la cuisine, bien conçue, les chambres, la seconde terrasse, les salles de bains et le solarium où je retrouve les golfeurs. L'ensemble est solide. Voilà quarante ans que le gars vit à Genève. Il a le sens du travail bien fait. Il s'occupe des routes. Il dit:
- De nuit.
Comment en vient-on à acheter une villa adossée à une autoroute? Je me pose la question.
- Dans les années 2000, c'était un mini Las Vegas, ici!
Puis avec cette franchise de l'ouvrier, le gars dit son salaire. Quatre mille cinq cent. Il précise.
- C'est pas beaucoup. J'ai acheté six cent. Depuis la crise, j'ai de la peine à en obtenir deux cent.
Tout cela avec un sourire bon enfant, l'air embêté, comme si la situation lui échappait provisoirement.
  

vendredi 21 octobre 2016

Guide

Constance. Guide touristique à l'usage des aveugles, écrit l'an dernier, sous la pluie, en été, est sorti. Petit volume bleu qui rappelle le Guide Lonely Planet. Les enfants m'ont apporté un exemplaire de Suisse. Quel destin peut bien avoir un livre de cette sorte dans une époque comme la notre? Au XIXème, on aurait lu cela dans un parc, sur un banc, avant d'en faire le commentaire à ses amis sur la terrasse d'un café, pour en reparler ensuite le soir, s'il le méritait, en fumant des cigarettes. Au XXème, on aurait lu cela en se riant, pour  prouver que la littérature n'est pas sérieuse tout en croyant le contraire. Mais au XXIème? Est-on encore disponible pour de telles lectures? Ne renvoient-elles pas à un monde disparu?

Maison

De bon matin à l'aéroport pour accueillir les enfants. Je les attends à l'extérieur. Ils sortent les premiers de la halle des bagages. Je fais signe. Ils ne me voient pas. Ils bifurquent devant la boutique  de clubs de golf. Je fais signe. Il n'y a que moi sur l'esplanade; ils ne me voient pas. Ils passent les portes coulissantes. Je fais encore signe. Ils entrent dans le sas, en ressortent. Alors, ils se précipitent dans mes bras. La voiture est garée à un kilomètre. Un kilomètre marbré et vitré. Une passerelle d'un kilomètre. Nous quittons les carrefours qui mènent à Fuengirola et Malaga, nous traversons une zone industrielle, j'abandonne la voiture sur le bord d'un chemin. Au café, nous  commandons du café et du chocolat chaud. Tout en prenant des nouvelles de la Suisse, j'observe un homme qui me tourne le dos. Physique épais, cinquante ans. Ouvrier, camionneur, que sais-je? Un détail cloche: il porte des baskets de triathlon d'un prix élevé. Il se retourne.
- Vous arrivez de Genève?
- Non, j'habite ici.
- Moi aussi.
Il me dit où il habite. Je m'étonne. Un village voisin du mien. Alors il déclare qu'il arrive de Suisse. Et qu'il louerait bien sa maison. Quand il quitte le café, quelque minutes plus tard, nous sommes convenus de faire une visite de la maison après qu'il l'aura vidée de ses meubles.
- Tu le connais? demande Luv.
- Non.
- Étrange.
- Oui. Surtout ses baskets.


Maffia

- A vingt et une heure, ordonnait le maffieux, comme convenu! Si la transaction se passe bien, tu n'auras pas à intervenir.
De plus, la sœur du criminel me surveillait. Que cet homme me donnât des ordres me sidérait, mais je n'avais aucun moyen de les contester. J'étais à sa merci et cependant, je ne le connaissais pas. Tout en admettant que la question était incongrue, je demandais:
- Quel est votre nom?
Il haussait les épaules. Aussitôt, je m'excusais de me montrer aussi stupide.
- Mais enfin, on se connaît depuis quand?
Posant la main sur mon épaule, l'air paternaliste:
- Ne fais pas l'idiot et tiens-toi prêt!
Je battais en retraite. Montre en main, la sœur marchait derrière moi, veillant à ce que je sois opérationnel pour vingt et une heures. 

lundi 17 octobre 2016

Gira

De cette ville n'étaient plus visibles que les magasins qui retiennent mon attention, magasins de cuir, de pistolets, de couteaux et pourtant, dans une rue pleine de méthode et morne et grise, en cave, je découvrais un magasin de disques. Me venait la réflexion habituelle: à quoi bon acheter des disques? A quoi bon tous ces CD's? Que contiennent-ils de plus que ce qu'il contiennent? Et qui si vite s'épuise... A la rigueur des vinyles? Surtout pour le disquaire. Afin de le soutenir avant disparition. J'apercevais alors sur un présentoir le nouvel album des Swans. Une pochette couleur sable. Et aussitôt résonnait dans les hauts-parleurs la voix de Michael Gira. L'Américain chantait: "this heart belongs to me!" Me remémorant les paroles des années 1980, quand Gira hurlait "this thing is mine! it belongs to me!", je songeais: "pauvre Michael, il n'a pas changé!"