samedi 24 septembre 2016

Etat suisse 3

L'Etat de Fribourg m'envoie une facture intitulée "non-pompier". Je me renseigne. "Vous contribuez, m'apprend-t-on, au soutien du service des pompiers puisque vous n'y participez pas." Je fais valoir que nul ne m'a proposé d'y participer, mais que j'y participerai volontiers. "Ce n'est pas à vous de décider si vous y participez, m'apprend-t-on, c'est pourquoi vous êtes non-pompier." 

Etat suisse 2

Nous louons à la Ville de Lausanne des vitrines d'exposition situées dans les passages souterrains. Celles de la Place Chauderon se trouvent à quelques mètres des bureaux qu'occupent les fonctionnaires du Service de l'assainissement (en langage vernaculaire, nettoyage). Entre nos vitrines garnies d'affiches et les bureaux des fonctionnaires, des brochettes d'Africains traînent le pieds, jurent, crient, crachent et vendent de la drogue. A l'occasion, ils balancent un coup de pied dans l'une de nos vitrines et la brisent. Coût la première fois, deux mille francs. soit sept cent francs de retenue sur mon salaire. Et la seconde. Cette semaine, l'un de ces énergumènes d'importation remet ça. Que disent les fonctionnaires? Il disent. "nous n'y pouvons rien!" Et serviables suggèrent: "vous pouvez toujours porter plainte." Notre gérant porte plainte. Que dit la police? Elle dit: "que voulez-vous que nous fassions?" Et quand, fort à propos, le gérant conseille de consulter les bandes des caméras vidéos qui filment les vendeurs de drogue:
- Nous n'avons pas le droit.

Etat suisse 1

Avant d'atterrir en Suisse, j'appelle le garagiste. Depuis l'été et Munich, je n'ai pas repris la BMW.
- Impeccable, me dit-il.
Cependant, il conseille de changer les plaquettes avant de passer la visite. J'accepte le coût à condition qu'il trouve la solution pour éteindre le témoin lumineux de la taille d'une pièce de vingt centimes qui s'éclaire au démarrage. Celui-ci indique que les freins doivent être révisés. Il y a deux ans, ils l'avaient été et, à cause de ce témoin, les fonctionnaires de Fribourg avaient refusé l'examen. Me voici donc en train, puis à pied: je rejoins le garage d'Oron. La voiture est là, prête à démarrer. Je mets le contact, le témoin s'éclaire. Le garagiste écoute mes doléances. Il minimise. Sur mon insistance, il rédige une lettre. Je prends la route. J'aboutis à Genève, au Bout-du-Monde. A l'heure du repas, les bureaux sont fermés. Un guichetier me renvoie au personnel de la halle technique. Là, on me signale que je me trompe d'heure. Il est midi, le rendez-vous est pour quatorze heures. La cafétéria est en sous-sol. Je m'installe avec un plateau de couscous: le cuisinier est français comme sont français le personnel, les fonctionnaires et Genève. A la table voisine, une homme sans épaules sous sa tunique bleue de mécanicien de l'Etat. Mine courte, visage délavé, une sorte d'homosexuel sans partenaire. De retour en surface, je consulte ma montre: une heure à tuer. Je fais quelques pas sur les berges de l'Arve, cet endroit que j'ai connu à différentes époques: la semaine de mon arrivée à Genève, en 1986, lorsque l'écrivain O. T. m'a invité à un pique-nique organisé par sa classe des Beaux-Arts, en 1991 lorsque je venais courir à Vessy, en 1998 lorsque je faisais partie de l'équipe de Triathlon de Carouge. Aujourd'hui, un vaste chantier occupe le parc, les foreuses achèvent le percement du tunnel du futur métro qui reliera cette affreuse banlieue d'Anemasse (où je vivais en 1987) aux Eaux-Vives. Je lis sur un banc. Je lis Mounier, avec peine. Devant moi, 12 containers superposés. Blancs et munis d'échelles, on y loge semble-t-il des ouvriers portugais importés pour les travaux. Le soleil brille. Dans mon dos, de l'autre côté de l'Arve, ce sentier où nous allions promener avec Gala quand les enfants étaient petits; ce même sentier où a été tué B.N, le professeur d'ethnologie à barbichette et monocle. Puis je regagne la halle technique et j'avance la BMW. Un fonctionnaire me prend la clef des mains; l'homosexuel délavé de la cantine. Il s'assied dans la voiture, disparaît en elle. Mais non, la voici qui démarre. Il la propulse sur la rampe. N'importe quel propriétaire tournerait de l’œil devant un tel massacre. Hélas, légal. On m'ordonne d'aller attendre dans la salle d'attente. Il ne faut pas gêner les opérations. Là, une population représentative de Genève, peu de blancs; si, un couple de vieillards et un autre vieillard. A en juger par la gouaille, ce dernier est célibataire. Il raconte au couple comment l'Etat français lui a volé sa maison de Douvaine à coups d'impôts et jure qu'en Suisse l'affaire est mal engagée. Mon fonctionnaire sans épaules revient:
- Ce témoin qui s'allume?
Avec un sourire volontaire, je lui tends la lettre du garagiste.
- Oui, mais je ne peux pas laisser passer.
- Vous avez vu les freins?
- Ils sont parfaits, mais le témoin dit le contraire.
Ventre devant, il rentre dans la halle, parlemente avec un chef. Puis transmets le verdict.
- Il faudra repasser la visite.

vendredi 23 septembre 2016

Bipartisme

Le bipartisme, cette caricature de la représentation politique, n'est peut-être que le double honteux de la réduction de notre liberté dans le choix de consommation: incapables de projection, nous dissolvons notre spontanéité créatrice dans l'alternance pendulaire des valeurs.

Post-hégélianisme

J'appelle, dit Mounier, la "marche irrésistible de l'histoire", un mythe paresseux.

Campagnes

Merveilleuses églises qui font sonner les campagnes sans faire trembler les âmes.

Calaferte

Calaferte répétant au long de son aventure spirituelle: si j'ai deux cent lecteurs avertis, je suis justifié.

Livre

Il y a vingt ans, qui eut annoncé que le téléphone détrônerait la lecture, aurait passé pour un fou. La fait accompli, la possibilité d'un tel événement demeure incompréhensible tant est improbable la relation qu'entretiennent le téléphone et le livre.

Apéritif

Ils comptent leurs sous pendant dix minutes. Le Monsieur commande et ils boivent. Ils vérifient le ticket que la dame range dans un gros porte-monnaie. Alors ils s'interrogent sur le prix payé.

Football

Quand change-t-on la forme du ballon de foot? Messieurs, faites preuve d'ouverture!

Trou d'air

Quittant le parc de l'Ouest à la tombée de la nuit, je donne de grands coups de pédale pour regagner le village. Depuis la rentrée des classes, le quai est moins encombré; il faut zigzaguer entre les couples enlacés, les coureurs et les badauds, éviter les chiens à la dérive au bout de leurs laisses extensibles et les poussettes garnies de pare-soleils, mais enfin, ce n'est plus la foule de l'été. Je franchis les obstacles, mais modère le rythme: j'ai oublié mon casque. Passé le port industriel, ses rails de train de charge et ses barrières de la garde civile, je pense: "je vais crever". Jetant un coup d’œil inquiet sur la roue arrière, je conclus: "c'est fait!". Le pneu s'affaisse. Il paraît affaissé. Ou est-ce une impression? Je me retourne : c'est ma vision qui est affaissée, ce pneu est dur! Pourtant, je continue de le soupçonner... Il est atteint. Si je continue, je vais crever. Je double les Bañeras, ce café bâti sur les flots qui marque la sortie de la ville, j'entre dans le trafic. Les panneaux lumineux qui surplombent les deux files de voitures déclenchent leur rappel à mon passage: 40km/h. Quand la route donne l'assaut à la colline, je grimpe par le chemin. Voici la marina. Son nom est "le cadenas" et les embarcations tanguent dans le noir. Des mouettes tournent au-dessus de la plage aux chats. Pour anticiper les embûches du chemin côtier, je mets mon phare sur lumière continue - il était alternatif; mais c'est un phare chinois, autant dire symbolique, et ma roue heurte un caillou, je crève. Ai-je crevé? Oui, je le sens. Mon pneu se dégonfle. Et que se dit-on alors? Alexandre, tu te trompes! C'est une illusion! La résistance est bonne. La chambre à air tient, elle va tenir... Jusqu'au moment où la jante tape le dur. Je pousse. Les cyclistes que j'ai doublé me rattrapent et s'enfoncent dans la nuit. De quoi ais-je l'air? A pousser mon barda? A souffler? Les pêcheurs se retournent. Au village, je défile devant les terrasses de café et, comme tous les jours, quand je retire  les trois litres de bière Skol de l'armoire frigorifique du Chinois, la femme me fait:
- Un sachet?
- Non, non, j'ai mon vélo!

Exercices

Combien d'exercices? Autant qu'il en faut du moment que l'on transcende les pesanteurs du réel.

jeudi 22 septembre 2016

Droits de l'homme

Emmanuel Mounier, en 1959 : "Une mentalité infantile survit chez ces individualités trop abondantes qui ne veulent rien exclure ni peiner personne, qui appellent compréhension leur incapacité de trier, et ouverture la confusion qui en résulte".

Exister

Plus que surpris, épatés qu'un inconnu leur pose une question, il s’aperçoivent soudain qu'il existent, eux qui pensaient n'exister que par intermittence.

Femme

Quoi de plus jouissif qu'une femme de goût?

Montre

L'ouvrier qui consulte plus qu'il ne faut, pour qu'on la voie, la montre demi-luxe qu'il a reçu de l'entreprise pour ses quarante ans de bons et loyaux services.

Vol

Les garçons de bord portés sur le spectacle sont ravis, le public du vol est captif et acquis.

Aéroport

Retrouver après des semaines de bonne tranquillité à cheminer dans des rues modestes l'aéroport assomme.

Courage

Le courage est cette qualité qui prédispose à devenir ce que l'on est pas. Il y faut la représentation de soi. En quelque sorte, une volonté de volonté.

Exotisme

A quoi tient l'appréciation du visiteur envers un pays? A l'idée générale qu'il se fait de ce pays avant la visite? A ses attentes? A l'idée générale, j'en doute; aux attentes, peut-être. Conformément au plaisir de se laisser surprendre, c'est surtout à l'aune de l'exotisme que le pays est jugé et il ne peut l'être que par les détails. Accumulés, ceux-ci contribuent au portrait du pays visité que le voyageur brossera pour ceux qui voudront s'inquiéter de ce qu'on y a vécu. Comptent ainsi le sourire d'un épicier, la couleur d'un habit ou la couleur du temps, le goût d'un plat, la qualité d'un lit, d'un trottoir ou encore d'un lever de soleil. Tout ce qui fait que nous sommes ici et non là. Mille choses que l'on peinerait chez nous à nommer pour l'étranger, tant elles sont noyées dans le quotidien.

Envol

Couchés sur le dos, nous apprenons à nous lever et à fuir. Une fois allongé, il s'agit de pivoter sur le ventre, prendre appui sur le pied droit et décoller. "Attention, précise le militaire, se redresser brusquement serait une erreur, le couteau de l'ennemi pourrait vous atteindre. Il faut décoller à la manière d'un avion... je montre... il quitte progressivement la piste. Compris? Bien essayons! A mon signal?"
Et quand claquent les mains du militaire, je reste cloué au sol, comme si jamais encore je ne m'étais levé.

Inactuelles

Ces livres qui dans le titre comportent le mot "aujourd'hui" m'inspire deux sentiments, le ridicule d'abord, la nostalgie ensuite. Ainsi ai-je eu en main hier le livre "Burgos, aujourd'hui", un volume de 1960.

Aigle

L'aigle impérial avait de la peine à se détacher de son socle.

Librairie d'ancien

Un à un, je parcours les livres du rayon philosophie.
- Y a-t-il un ordre?
- Que voulez-vous dire?
L'échange a lieu en espagnol. Peut-être me suis-je mal fait comprendre. Je précise:
- Comment les volumes sont-ils classés? Par ordre alphabétique? Par thèmes?
- Pas du tout, ils ne sont pas classés.
Le libraire est à son bureau, désœuvré. Aucun autre client. Je continue ma recherche.
- Nous fermons dans deux minutes.
A en juger par le profil du Monsieur, cela signifie réellement "deux minutes". Je fais le tour de la boutique. Au fond, les bande-dessinées. Non que cela m'intéresse, mais j'en rapporte à l'occasion pour un ami qui fait collection.
- Ce sont des bande-dessinées (j'utilise le mot espagnol "tebeos")?
- Oui, en anglais on dit "comics".
Puis je m'avance vers la caisse et tend au libraire Le capitalisme funéraire de Vicente Verdu.
- Vous prendrez un sachet?
Il glisse le volume dans le sachet. A peine arrivé sur le seuil de la librairie, le volume passe à travers le sachet et tombe sur le trottoir.

Derrière

Apprendre à percevoir toujours ce qu'il y a derrière soi produit sur le comportement d'étranges dérivations que l'on perçoit devant soi, dans le regard d'autrui, surpris de constater que l'on puisse agir ainsi.

Conversation

Trois personnes. Un couple avec enfant et leur ami célibataire. L'ami parle et parle. L'ami ne cesse de parler. Le couple écoute. Il n'arrête pas d'écouter. Et quand la femme enfin veut placer son mot, l'ami monte le ton sur la syllabe qu'il énonce et rebondit.

Tintin

Dans le centre historique de Séville, deux Japonais en costumes traditionnels. Comme ils sont arrêtés devant la vitrine d'un bijoutier, j'ai tout loisir de les observer. Chez l'homme et chez la dame, des pantalons flottants de toile grise et une vareuse du même tissu. Sur la tête, une chapeau mou à bords tombants. Malgré les socques de bois qui les rehaussent, ils mesurant à peine 1,60 mètre. D'ailleurs je en suis pas le seul à regarder. La situation est celle des Dupont Dupond débarquant à Schangaï dans Le lotus bleu.

mercredi 21 septembre 2016

Envahisseurs

Allergique jusqu'au rythme de leur langue.

Touristes

Ces touristes (comme moi, en d'autres occasions) qui cherchent avec concentration sur un plan ce qu'ils ont devant les yeux.

Silence

La Fin de l'histoire de Hegel que caricature Fukuyama, ne serait-elle pas, si on caricature plus avant, l'ensemble des mouvements et des bruits qu'exigent le retour au silence?

Jhon

Je signais ce matin un contrat avec un indien, Jhon. Du bout du doigt, il souligne l'orthographe de son nom:
- Il n'y a pas erreur, c'est bien le "h" d'abord. Mes parents ne savaient pas. Alors voilà, je m'appelle ainsi.

mardi 20 septembre 2016

Parc

Urrupien des anneaux de Vector est un petit parc de la galaxie JGG-67-X où les mères amènent jouer leurs enfants.

lundi 19 septembre 2016

Présidents

Dans la rue, j'aborde un homme grand:
- Vous êtes le président?
- Non, ce n'est pas moi.
- Excusez-moi, je vous ai confondu!
De fait, si l'Espagne, en l'absence d'une majorité parlementaire, n'a plus de président du gouvernement depuis bientôt un an, chaque immeuble a son président à qui les locataires s'adressent pour régler leur problèmes d'eau, de poubelles, d'échéances... 

Pluies

La température a enfin baissé. Il a plu quelques heures. Il pleut pour la troisième fois depuis que je me suis installé dans le village, au mois de mars. Un paysan rencontré près de la Sierra de grenade, me disait:
- Vous verrez, ici, en janvier, il y a de l'herbe.
Ce qui voulait dire que cet endroit, extrêmement fertile, méritait qu'en en vantât les qualités.

États-Unis

L'affaissement dramatique de notre culture tient en bonne partie à la mainmise exercée par les États-Unis sur le monde des images. Grands pionniers du vide au temps de la colonisation de l'espace national, ils ne se sont construits que par la science et la religion et, ainsi écartelés entre le pragmatisme et la folie de Dieu, ignorent tout de la valeur des héritages historiques

Piano

Soudain, Gala me raconte ses vingt-huit déménagements. Comme Céline, elle va "D'un château l'autre": après le château de la Sarraz, nous avons habité au château de Vufflens, puis au château de Forel, un mètre de neige en hiver, il fallait creuser pour aller acheter le pain.. ensuite, nous avons cherché un château dans la campagne genevoise..." Un heure de tribulations racontées du bout de la table, sur la terrasse, tandis que le soleil baisse sur la mer.
- Tu comprends, il fallait de la place pour le piano à queue de mon mari!

Essai

Mis fin hier à la partie de l'essai consacrée à la critique des sciences cognitives comme fondement du posthumanisme et de son programme de rénovation de la société marchande. Après dix mois employés à mettre en place le dispositif de dénonciation des dérives du libéralisme, il est temps d'aborder les solutions pratiques qui, à titre personnelle, me serviront à l'avenir de moyen de prévention et de morale.

Criminalistique

Le crime commis, je cherchais dans un magazine des indices sur le coupable. Toutes les pages étaient consacrées aux Beatles et aux Rolling Stones. Les musiciens apparaissaient à différentes époques de leur carrière, coiffés selon la mode du jour. Lorsque je me reportais au texte, je constatais le peu du sérieux du travail policier; l'enquêteur énonçait par exemple devant un portrait en pied de Paul McCartney: " l'approche criminalistique permet d'affirmer que sur cette cette photo les cheveux de la star ne sont ni réellement plus longs ni réellement plus courts que sur le cliché de la page précédente".

Mounier

Passionnant Emmanuel Mounier, dans ce français magnifique dont il a le don: "une personne n'atteint sa pleine maturité qu'au moment où elle s'est choisi des fidélités qui valent plus que la vie. Sous le couvert d'une philosophie de l'amour ou de la paix, on a acclimaté, sur le confort moderne et le souci douillet qu'il donne à l'âme, une monstrueuse méconnaissance des ces vérités élémentaires".