samedi 20 août 2016

Suisse

Samedi, marche populaire d'Attalens. Il pleut. Au dixième kilomètre, les enfants râlent. Les adultes délibèrent. Mamère plaide pour le parcours des vingt kilomètres. "Après tout, fait-elle valoir, voilà vingt ans que je participe chaque année. Toi, dit-elle au fils de Monfrère, la première fois que tu as fait les dix kilomètres, tu n'avais pas cinq ans". Nous voilà repartis. Les villages se succèdent. Autour d'un noyau de fermes, les prouesse des architectes contemporains: des cubes, des parallélépipèdes, des triangles. A Bossonnens, des casemates évoquant une cité pénitentiaire. Entre les deux, une magnifique combe d'herbe douce où nous pique-niquons adossé à une grange. Aux postes relais, des paysans d'une grande gentillesse ont confectionnée des gâteaux et des sandwiches. Comme nous sommes les derniers de la journée, ils offent aux enfants de finir les plateaux.
- Gratuitement, précisent-ils.
A l'arrivée, dans la salle communale d'Attalens, la poignée de main habituelle aux organisateurs et les commentaires sur la qualité du parcours. Cette marche est l'occasion avec la famille et avec les amis de la couleur de l'horizon. Puis le soir, retour à Lausanne. Pour m'éloigner autant que faire se peut de cette société qui va à vau-l'eau, j'avale une demi caisse de Hacker-Pschorr.

vendredi 19 août 2016

Feu

Pour notre dernier soir en Écosse, nous décidons d'allumer un feu. Avec Aplo nous empruntons le sentier à travers champs, rejoignons à pied le centre de Whitburn: trop tard, la boucherie est fermée. Nous achetons de la  bière, longeons la route de Bathgate sur deux kilomètres, déposons la bière, démarrons la voiture, grimpons sur la colline où se trouve un supermarché Aldi. C'est un bâtiment blanc dressé au milieu d'un parking aux cases régulières. Les néons l'éclairent de l'intérieur. La nuit tombe. Hormis un couple d'adolescent qui boit de l'alcool assis sur un muret, il n'y a personne. Les portes de verre coulissent. L'air est conditionné. Nous sommes les seuls clients. Bacs réfrigérants, plateaux de fruits et légumes, étagères et palettes de boissons forment quatre lignes parallèles. Nous avançons à travers cet espace lumineux et dégagé, une musique légère sort des haut-parleurs. La plupart des produits sont étiquetés "Ecosse" ou "Irlande". Sensation d'être les derniers survivants d'un monde à l'organisation parfaite. La caissière nous rassure: "Prenez votre temps!" "Je n'attendais que vous", semble-t-elle dire. Peu après, lorsque nous démarrons, je traverse le parking en diagonale, sans me soucier des directions et des panneaux. Tandis que nous dévalons la colline, le supermarché paraît dans le rétroviseur éclairé par ses réverbères. Il offre l'aspect d'une station spatiale. Mais voilà: à peine ais-je déposé la viande sur la table de la cuisine et décapsulé une bière, je constate que nous n'avons plus de charbon. Nous remontons en voiture, direction la colline. Retour à la base. Aplo passe les portes de verre du Aldi, reparaît à la hauteur de la caisse les mains vides: il n'y pas de charbon. Nous rejoignons pour la seconde fois le centre de Whitburn: l'épicerie qui n'avait pas de viande vend du charbon. A vingt deux heures, j'allume le feu. 

jeudi 18 août 2016

Candides enfants de Bathgate

Dans le jardin de la maison de Whitburn, je donne lecture aux enfants de Candide, texte qui est au programme des examens de baccalauréat que présentera Aplo à la fin de l'année. Au deuxième chapitre commencent les tribulations du personnage qui vient d'être chassé du château de Thunder-ten-tronckh:
"Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot. -- Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? -- Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence. -- Ah ! monsieur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque d'argent ; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. -- Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table : « N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. -- Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. -- Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit. « C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares ; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment."
Ayant lu, je demande aux enfants de me résumer l'action. Ils hésitent sur la personnalité des hommes habillés de bleu. Je leur fais voir que ce sont des recruteurs. Le lendemain, nous marchons dans les rues de Bathgate, un village secondaire du West-Lothian dont l'atmosphère est aussi triste que le destin de Candide: la rue commerçante, pavée et humide, un pub, des boutiques gérées par les œuvres de charité, des fast-food et l'entrée du centre commercial; devant ce dernier, deux militaires en uniforme vert. Je vais devant accompagné de Luv. Je lui désigne ces hommes:
- Tu les vois? Regarde ce qui est écrit dans leur dos. Recruitment. Ça ne te rappelle rien? Ils enrôlent de pauvres gosses et les envoie en Irak.
Peu après, Aplo qui était resté en arrière nous rejoint:
- Vous savez ce qui vient de m'arriver! Les deux gars là-bas m'ont parlé. Ils m'ont dit que j'étais grand et que ce serait bien si je voulais faire l'armée. Il m'ont donné cette feuille.
Je m'en saisis: un résumé des conditions d'engagement.

Travail

On dit "travail" pour faire entendre "métier", mais par "métier" il faut entendre "travail". La synonymie est désormais résorbée- au profit du travail.

Chomsky

Avec cette nonchalance des Américains, Chomsky déclare à propos de Marx dans un entretien accordé à Boulder, Colorado, en 1998: "Il n'avait pratiquement rien à dire du socialisme, quelques phrases éparses de-ci, de-là. Il n'avait aucune théorie de la révolution ou du changement social."

mercredi 17 août 2016

Spectacle

Le dixième jour il s'est arrêté de pleuvoir. Au début de l'après-midi, quelques rayons de soleil ont éclairer Whitburn. Aussitôt sont apparus des guêpes, des hirondelles, une pie, des moustiques, un chat et des lézards. Le voisin a sorti la tondeuse, des enfants un ballon. Un autre voisin a ouvert le capot de sa voiture pour bricoler son moteur. Nous avons mis la table au jardin et pris part au spectacle.

mardi 16 août 2016

Sloterdijk

Sloterdijk a raison d'identifier la fin de l'humanisme avec la fin du rapport d'apprentissage du monde à travers la littérature (disons: l'écrit).

Elites

Élites intellectuelles, à défendre. Élites financières, à abattre. Élites artistiques, à défendre. Élites politiques, à abattre. Esprits d'élite, à défendre. Élite religieuse, à abattre.

Les Anglo-saxons

Tout avait bien commencé. Nous avons regroupé dans une valise quelques affaires au cas où nous passerions la nuit sur l'île, Gala lisait la carte, je conduisais, les enfants écoutaient leur musique à l'arrière. Après deux heures d'une route étroite et pleine de lacets, nous étions à six kilomètres du port de Balmaha sur le Loch Lommond. Je venais de raconter vignette par vignette la libération du singe par Tintin dans L'île noire, nous n'allions pas tarder à prendre le bateau. Soudain, route coupée. Y a-t-il un déviation? Pas de déviation. Forcés de rebrousser chemin, nous aboutissons devant un hangar qui vend du matériel équestre. Gala se renseigne. Pour aller à Incailloch? Le vendeur confirme: la route est fermée. D'ailleurs le seul ferry de la journée appareille à 11h30. Il revient à 14h00.
- Mais alors, fais-je, comment visite-t-on l'île?
- C'est calculé, observe Gala. Ainsi les touristes sont obligés de passer la nuit à l'hôtel.
- Bien, et maintenant: que fait-on?
Gala nous rassure: le vendeur a donné l'adresse d'un restaurant.
- Mon dieu, un restaurant! Tu sais ce que ça veut dire!
- La salle à manger donne sur le Loch.
En bougonnant, je remet la voiture en marche. Un heure sur une route sinueuse et encombrée. Elle longe les berges du Loch Lommond. Les enfants cherchent à apercevoir l'eau à travers les arbres.
- Vous voyez quelque chose?
- Non.
Nous dépassons un panneau placé à l'équerre sur un talus: Luss.
- C'était là! s'écrit Gala.
Je veux faire demi-tour, on ne peut pas. Au terme d'une manœuvre périlleuse, à même la route, je rejoins la route qui amène au Loch. Elle est encore plus petite que les autres.  Devant nous, un camion de la voirie: il brosse les plates-bandes. Impossible de dépasser. Quand nous atteignons enfin le port, c'est à dire un parking sur lequel le syndicat d'initiative a posé un kiosque à glaces, une boutique de souvenirs et des pots de géraniums, il y a deux cent voitures. Impossible de se garer. Je me gare dans un virage. Un chauffeur de bus s'excite: il ne peut pas passer. Je m'excite: "descend de ton bus, crétin d’Écosse!" Je reprend le volant, zigzague parmi des dizaines de voitures conduites par des grabataires en sortie dominicale.
- Bon, les enfants, allez voir cette connerie de lac!
Gala: "tu exagères!"
- C'est Dysneland ici! Ces crétins d'anglo-saxons!
Je m'apprête à jouer les pères responsables, je respire un bon coup: allez, moi aussi je vais voir le Loch Lommond. C'est alors que je m'aperçois que les places de stationnement son payantes. Les touristes font la file devant un horodateur.
- Bon, je vais dans la voiture.
Et que vois-je de l'intérieur de la voiture? Des couples qui mangent à la main des frites dégoulinantes de ketchup, boivent du café dans des tasses en carton et achètent du coca-cola, des barbapapa et des porte-clefs souvenirs. Sur la poubelle, un autocollant: alcool interdit sous peine d'une amende de 500 Livres. A côté, un panneau: 1/4 d'heure de ski nautique, 30 livres - 1/4 d'heure de jetski, 45 livres. Et ainsi de suite. Les enfants reviennent dégoûtés:
- Tu avais raison papa, allons-y!
- Écoutez, je suis désolé, cette société est un cauchemar! Allons manger un steak!
- Tu as envie d'un steak?
- Non, mais c'est la seule chose qui soit comestible.
- A condition de trouver un restaurent, fait Gala.
Nous n'en trouvons pas. Je roule une heure. Nous voici à Dumbarton. Une rue. La même que dans tous les villages d'Écosse. Avec son mall, ces obèses qui se traînent en pyjama, sa salle des paris et ses boutiques: toutes sont tenues par des oeuvres de charité.
Nous entrons dans un pub de la taille d'un terrain de football. Mais pour ce qui est du public, on est plutôt dans un cantine ou dans une maison de retraite. Nous appelons les serveurs (deux filles et un garçon qui semblent avoir eu18 ans la veille). L'un des gamines explique: il faut se servir au bar. 
- Et pour la nourriture?
- Au bar.
J'envoie les enfants. Ils reviennent penauds:
- Les enfants n'ont pas le droit d'aller au bar.
Je commande ce que la carte propose de plus cher: le steak angus sirloin... et je ne sais quoi. Dix minutes plus tard, j'ai mal au ventre. La bière: coupée à l'eau. Elle fait 3 degrés. Je retourne au bar.
- Avez-vous de la lager forte?
La gamine ne sait pas. Nous mangeons ce qu'on nous apporte. Plus tard, nous sommes dans un magasin de sport. J'achète des chaussures de travail. A coques.
- Eh bien voilà! On veut faire une excursion et on finit dans un magasin.
Mais je me trompe, la journée n'est pas finie: sur le retour, nous sommes pris dans les embouteillages de Glasgow. A la maison, je jure que je ne ferai plus rien avant de reprendre l'avion. Et que c'est la dernière fois que je voyage au Nord.

Sexualité

Coïncidence entre des postures aux motifs opposés: les idiots de l'Islam détruisent la liberté qu'ils n'ont pas su mériter en annulant celle des femmes, nos idiots de la société de loisir séparent corps et jouissance sexuelle par goût du confort. Les groupes humains perdent leur allant, se figent et en fin de compte meurent lorsqu'ils renoncent à l'exercice naturel de la sexualité.

Pokémon

L'un des développements possibles du jeu Pokémon Go consisterait à attribuer des points au meilleurs joueurs de chaque pays (ceux qui ont capturé le plus de Pokémons) et à les amener à se capturer mutuellement.

dimanche 14 août 2016

Actualité

La littérature ne devrait jamais s'occuper de l'actualité. C'est le sens des Considérations inactuelles de Nietzsche. Mais il y a pire que l'actualité, il y a la politique. Dans ce domaine, les Américains du Sud remportent le palme: ils engagent leur littérature. Atavisme historique, j'imagine: la cruauté des Espagnols ayant fait table-rase du passé, tout acte de création devient nécessairement politique. A l'école déjà, je me méfiais d'un Pablo Neruda. Les équivalents français ne manquent pas. Il n'en reste pas moins: la tentation de se mêler de l'actualité est le signe d'un monde en crise. Imitons Gide: en voyage en Afrique pendant que la Whermacht occupait la France, il apprenait l'Allemand en pratiquant Goethe.

Evénement

Quand on rend publique un événement, surtout le plus anodin, toutes sortes de gens répètent à qui veut l'entendre: "j'y étais!".

Définition

Une société totalitaire est une société où une partie des individus dictent aux autres parties comment penser et agir en tout.

West Lothian

En Écosse, toujours. Carte dépliée, nous repérons des routes et établissons un circuit qui nous emmène vers le Loch Ness, le Loch Earn et l'Île de Skye. Puis nous passons nos notes à la poubelle: 380 miles de conduite, des passages en bac, des hôtels modestes, complets ou chers. Dimanche, il est midi, il n'a pas encore plu. J'ouvre le classeur laissé par les amis écossais. Parcs à thèmes, villages musées, giratoires, fermes de truites...
- Une réalité débitée en tranches!
Gala se récrie. Je fais taire mon pessimisme et reprends la lecture; je tombe alors sur cette phrase: "in the surroundings of the house you will find a managed countryside"

Eau

Hassner me dit que la maison dans la montagne possède un réservoir de 3000 litres d'eau. Un camion municipal livre sur commande. "Municipal" veut dire pour moi: mauvaise nouvelle. Mais précise-t-il, il y a une importante nappe phréatique. Il finit pas me proposer de creuser ensemble le puits. Ensuite, comme m'expliquait S., il faudra installer une pompe et tirer de l'eau pendant vingt-quatre heures, attendre un jour et recommencer l'opération. Cela plusieurs fois. J'étudie en ce moment le débit de la rivière et de ses deux affluents. Nous ne sommes pas dans les Alpes. Se retrouver sans eau dans la montagne est dangereux. En septembre, je ferai venir un sourcier.

Puissance

En mai, comme nous marchions dans Malaga, Monami s'inquiétait de voir venir le jour où il perdrait son sex appeal. Cela ne m'était pas venu à l'idée. Hier, en des circonstances que l'on devine, je pensais à la puissance. Qu'est ce que le sex appeal sinon l'aura physique que produit le fait sexuel de la puissance? Alors, en effet, se représenter couillu et incapable de bander correspond un peu à perdre le monde.

Imperia

"Constance. Guide à l'usage des aveugles", mon nouveau livre est annoncé sur le site des Éditions In Folio. En couverture, la statue de l'Imperia, prostituée qui tient le pape dans une main, l'empereur dans l'autre. De couleur bleue, l'ouvrage a petit d'air de Lonely Planet - encore faut-il avoir beaucoup tenu en main ces guides pour faire le rapport. Publication réjouissante d'un texte écrit à la main, sous tente, en promenade, sous la pluie, et dans les brasseries de Constance en juillet de l'année dernière.

Temps 2

Nos amis écossais installés dans l'appartement de Malaga écrivent: le temps est superbe, nous adorons l'endroit! Et demandent de nos nouvelles. Je réponds: le temps est exécrable. Réaction espiègle: nous nous excusons pour ce mauvais temps, mais personne ne vient en Ecosse pour le temps. Voici la métaphore que je propose.
- Ce millionnaire est affable, généreux. Il vous apprendra ses trucs et vous donnera de l'argent sans demander aucune contrepartie. Si vous souhaitez le rencontrer, c'est très simple, il reçoit à bord de son avion. Il est tout le temps en déplacement. A noter que son avion est défectueux et que le risque d'accident est constant.
- Dans ce cas, j'hésite.
- Vous savez, personne ne lui rend visite pour la qualité de son avion, seul compte la qualité de la rencontre.