samedi 6 août 2016

4 août

Les douaniers de l'aéroport m'arrêtent. Ils me poussent dans un bureau-cellule. J'ai le temps de remettre à Gala les cartes d'embarquement et la réservation de la voiture. Les enfants sont effrayés.
- A quelle heure est votre vol?
- Dans quinze minutes.
Le chef pianote sur l'ordinateur.
- Je n'arrive pas à ouvrir un élément.
Puis le vedict:
- Quoiqu'il en soit, nous devons vous mettre en prison.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas, je n'arrive pas à ouvrir les éléments je vous dis!
Son collègue décroche un téléphone. Cabine insonorisée, je n'entends pas la conversation.
- Voilà. C'est deux jours à Champ-Dollon ou vous payez Fr. 250.- et on vous met dans l'avion pour Edimbourgh.
Je paie. Le douanier me remet la quittance.  Je la lui rends
- Notez le numéro de dossier s'il vous plaît!
Je vois alors qu'il s'agit d'une poursuite de la Préfecture de la Sarine.
- Eh bien Messieurs, je suis coupable d'avoir sorti mon fils de l'école un jour en 2011 et cela, après avoir envoyé une demande de congé.
Les douaniers me considèrent, honteux. 

2 août

Un nègre tente de violer une fille sous nos fenêtres. Elle hurle. Gala saute du lit, ouvre la fenêtre, repère. Je charge mon pistolet, enfile des chaussures et un short, sors dans la rue.
- Ils sont près du métro, me crie Gala.
Une fenêtre s'ouvre dans les étages de l'immeuble, une dame donne des précisions. Je cours jusqu'au métro: rien dans l'allée. Gala ne connaît pas le quartier, elle s'est trompée. La scène a eut lieu devant l'église. Je reviens sur mes pas. Gala en chemise de nuit gesticule sur le parking.
- Rentre!
La voisine donne des conseils. Je fais le tour du pâté de maison. En remontant, je trouve un Arabe. Je l'interpelle. D'après l'attitude, ce n'est pas lui. Et puis ce n'est pas la même voix.
- Tu as perdu trop de temps à te préparer, me dit Gala.

1er août

Entré en Suisse par le poste de douane autoroutier de Bâle, nous avons affaire à un malotru bien suisse qui me colle la vignette sur le pare-brise et me menace d'une amende. Au guichet de dédouanement, un freluquet à képi tamponne mon papier sans me dire bonjour ni au revoir. Même quand il m'ordonne de compléter mon adresse sur la quittance d'achat, il fait en sorte de ne pas croiser mes yeux.
En début de soirée, je suis sous-gare à Lausanne, au boulevard de Grancy. Pas de bière fraîche. Je considère la caisse de Pschorr-Hacker rapportée de Munich. Soit je me résous à boire tiède soit je sors en quête d'un magasin. Il ne fallait pas sortir: je sors. Dans les étages de la gare, un supermarché est ouvert. Vingt personnes devant, le triple à l'intérieur. La police assure la circulation. J'abandonne. Je fais le tour du quartier. Je suis à Lausanne, Kinshasa ou Marrakech. Six Fiat rouges de location remontent l'avenue Fraisse décorée de ballons. Une opération publicitaire pour une pizzeria rapide. Les bras dressés au milieu de la route, le patron, un barbu sorti de mosquée, guide le cortège. Les voitures défilent au pas. Derrière les volants, autant de musulmans. Cent mètres plus bas, je trouve la pizzeria. Pas d'alcool. Je m'enferme dans l'arrière-boutique et jure de ne plus mettre le nez dehors avant le jour du départ.

Naccache

S'inspirant de la théorie du "mème" de Dawkins et de la notion de "foule psychologique" de Gustave Le Bon, le neurologue Naccache propose dans "L'homme réseau-nable" une analogie entre l'état épileptique individuel et l'état inconscient social, c'est-à-dire l'appauvrissement à niveau collectif des contenus communiqués et le recul de la capacité critique qu'elle entraîne. Il souligne le rôle ambivalent (comme dans l'approche pharmacologique de Stiegler) de la technologie de communication qui permet à la fois de produire une conscience distraite de soi et fascinée par un objet exclusif et la possibilité nouvelle d'opposer aux pouvoirs une raison individuelle (de se faire, en tant qu'individu, entendre par tous). Parlant de cette distraction que requiert la gestion totalitaire des foules, il écrit: "Des croyances massivement partagées sont plus aisément identifiées (à tort!) comme des évidences indubitables que comme des croyances". En ce sens le concept de "retour du religieux" que Malraux a lancé sans y réfléchir déploie une fois de plus ses effets pernicieux. Il permet de présenter sous un aspect positif l'introduction massive au sein des sociétés occidentales d'information ouverte d'individus du tiers-monde fascinés par des vérités de religion; précisons: fascinés faute de posséder un recul critique porteur de débat. Il n'y a donc aucunement retour du religieux, mais appauvrissement de régions entières du macrocosme social (pour filer la métaphore du cerveau qu'utilise Naccache). Et, plus grave, dès lors que notre société de communication offre un outil de grande efficacité à la raison individuelle, la possibilité pour des individus du tiers-monde absolument distraits (fermés au débat, si l'on veut) de présenter leur croyance comme le résultat d'un débat.




Servus

Les Bayernois saluent en disant "servus". La prononciation du "s" portant sur le "z", j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un mot composé débutant par "sehr", mais non, il s'agit bien du mot latin qui signifie "esclave, serviteur".

mercredi 3 août 2016

Bouddha

Bouddha est assis au sommet de la montagne. La montagne est son corps. Bouddha est le monde.

Peinture

En peinture - tirer du néant: tirer du noir ou tirer du blanc. Soustraire de la lumière ou additionner de la lumière. Mais rares sont les artistes qui tirent du noir. L'équivalent astronomique passe par l'explosion. Le monde est tiré des ténèbres par l'expansion d'un contenu de matières et de couleurs. Pour voir, peignons la toile, recouvrons-la de noir, puis découvrons-la.

Suisses

Après huit siècles d'existence, les Etrusques, petit peuple indépendant, furent absorbés par l'empire romain d'Occident.
Après huit siècles d'existence, les Suisses, petit peuple indépendant, furent absorbés par l'empire américain d'Occident.

Agir

Je vais arrêter de travailler; apprendre la musique; cesser de boire; voyager; me remarier... Ne pas dire ce qu'on va faire, le faire. Ne pas se payer de mots, agir.

Sang

Dans les élites, il est désormais ouvertement question de vampirisme, c'est à dire d'achat de sang jeune à verser dans des corps en quête d'éternité. Empoisonnement de la conscience par l'argent qui en dit long sur l'aspect diabolique du capitalisme dans sa phase ravageuse.

mardi 2 août 2016

Freiburg

Plutôt que de rentrer en Suisse, nous faisons une halte par Freiburg-in-Brisgau. J'ai une amie en ville. "Ne l'appelle pas!", enjoint Gala. Six heures d'une route de campagne avec une trafic intense. Sur la fin, la Haute forêt noire. Quoiqu'il en soit, nous descendons. Au jugé, six cent mètres. Comme le ciel est bas et que nous plongeons, l'atmosphère est sinistre. Les sapins ressemblent à des parapluies, les verts ont de reflets de bouteille, l'air sent la cave. J'essaie de dépasser, de rejoindre l'avenir. C'est impossible. Il y a des caravanes hollandaises et des hippies dans des ambulances transformées en carrosses d'amour. Lorsque nous entrons dans la ville, nous empruntons une avenue qui file droit, et nous voici ressortis, nous voici dans les champs (dans le Bade- Wurtemberg, tracés au cordeau). Je tourne la voiture. Pour recommencer. Ensuite, il faut demander à un Allemand. Il y a des gens dans la rue. Des parachutés. Pas d'Allemands. Gala trouve un étudiant. Il nous renseigne avec précision et générosité. Nous aboutissons alors dans un hôtel tenu par des homosexuels, gentils, bien coiffés, odorants, qui nous montrent la chambre, mauve et le restaurant, sucré. Pour ne pas faire les originaux, nous buvons du vin. Et remontons avec peine dans la chambre (au passage, je note cette chose qui me paraît extraordinaire: il y a un aquarium encastré dans un mur. Un aquarium tout en hauteur. Dedans, quatre poissons rouges de bonne société. Des poisson achetés. Mais il y aussi des énergumènes minuscules, de la taille d'un ongle de petit doigt et, ceux-là ne sont pas achetés, ils ont poussé dans l'aquarium). 

Zum Aumeister

Dernière soirée à Munich. Chaleur d'orage. Nous roulons en direction de Freiman. Au bout de l'Englisher Garten, où les touristes ne vont pas, une forêt ouverte offre le meilleur jardin de bière du parc. Régime habituel: bière au litre, salades de patates, choux cru au lard, choucroute passée, demi-poulet, saucisse de porc rouge sauce curry et bretzel géants que les consommateurs enfilent sous le bras pour rejoindre les tables. L'ambiance est familiale, heureuse, simple. Un couple choisit une zone d'ombre sous un arbre. La dame pose son panier d'osier. Elle déplie un nappe et l'étend sur la table. Son homme va chercher le repas. Si l'on veut manger et boire, il faut procéder dans l'ordre. Derrière le comptoir de fer blanc, les cuisiniers en toque servent les mets. Ils les déposent sur votre plateau. Lorsque la commande est complète, on s'avance vers les tonneaux. Deux serveurs servent la pression. De la Hofbrau. Pour remplir une chope, il faut compter trois à quatre secondes. Les chopes sont déposées les unes derrière les autres. Chacun s'avance dans l'ordre de la file d'attente. Le choix dépend de la couleur de la bière, blonde, blanche, brune, de la taille de la chope, demi-litre ou litre. Sur le côté, la bière-limonade, le radler, avec le même jeu de couleurs. Le client passe alors par une cahute où se tient une caissière. Engoncée dans un siège rembourré, elle porte le costume traditionnel bavarois, pour les dame, le haut chantilly et la robe à volant vert. Le jardin est occupé par quelques cinq cent buveurs. Les gamines comme les grand-pères entrechoquent des Mass d'un litre. Nul ne semble saoul. La plupart des clients arrivent et repartent à vélo. Nou prenons le chemin du retour à la nuit combante et j'entends derrière moi Gala qui gémit:
- Mais c'est horrible cette forêt! C'est humide! C'est donc ça faire du vélo dans des conditions hostiles! Alexaandre! Sortons de cette forêt, je vais rouiller!
Mais je n'entend pas, je contemple cette scène: une petite famille montée à bord d'un pneumatique glisse sans un mouvement de rame sur le canal qui traverse le parc.

Cy

Exposition Cy Twombly (au fait, que veut dire "Cy") à la Fondation Brandhorst de Munich. De cet artiste je connaissais la période béton: écorchures, dénoués et traces blanches sur fonds gris, parfois chargés de matière. Le contraste entre l'épaisseur de la glaise et les spirales crayonnées me plaisaient. De 2000 à sa mort en 2012, il a peint des séries de grands formats aux couleurs vives. Une salle présente ainsi douze tableaux en mémoire de la bataille de Lépante. Des tons bleus (vu le sujet...), mais aussi des oranges et des rouges. Plus loin, des toiles géantes représentant des boutons de roses. Elles ont été peintes à l'aide d'un pinceau-brosse ficelé au bout d'une perche. Précisons que chaque fleur mesure 1,50 mètre de circonférence et qu'il y en a trois ou quatre par toile. Et que voit-on? Quelque chose de beau. Quelque chose qui trahit la recherche d'un peintre authentique. Quelque chose qui exprime une quête d'. Quelque chose que l'on comprend mais qu'il est difficile de sentir. Mais alors, que voit-on? Quelque chose de beau et de plus ou moins heureux, selon le mariage de couleurs. Comme on dirait qu'il y a chez les grands lyriques abstraits de la trempe d'un Rothko des compositions fortes et d'autres faibles. De même chez Monet ou Gérhard Richter...

Suisse

Toute société dont la puissance économique dépasse la force de ses membres est amenée à brader sa culture. Pour ce qui est de la Suisse, cette liquidation passe par l'emploi général des robots et l'importation massive d'idiot utiles prélevés sur le contingents du tiers-monde.

Oniriques

A bord d'une Bentley décapotable conduite par une grande femme. Nous sommes en couple et en balade, emmenés par ce chauffeur d'exception à travers une ville historique. Un bras sur la portière, l'autre sur la cuisse de Gala, j'admire les chapelles, les fontaines, les immeubles. Soudain, je crie:
- Mon pistolet!
La femme ne réagit pas.
-Vite!
Je m'énerve.
- Mon pistolet! Mon Glock! Dans la boîte à gants.
La femme jette un œil dans le rétroviseur.
- Là, là! Dans la maudite boîte à gants, vous dis-je! Un pistolet!
Je l'empoigne et tire trois coups en direction du cimetière.
- Qu'y a-t-il y chéri? Demande Gala.
- Quelque chose à bougé!
Je cache le pistolet encore chaud entre les dossiers de la banquette arrière.
- Tu crois que ce cuir pleine peau va fondre?
Mais je n'ai pas remarqué que la Bentley était arrêtée. Que Gala était descendue. Sur le trottoir, Gérard Berréby, le directeur des Editions Allia. La Bentley lui appartient; la femme aussi. Il me tend un livre.
- Voyez !
Des statues de la liberté de profil détourées au crayon gras dans la façon de Dubuffet. Au chapitre suivant, une Histoire des alphabets. Le truc consiste pour le lecteur à dessiner le son des lettres qu'il prononce au fil de l'énumération. Et ainsi, devant Gala, la grande femme et Gérard, le doigt pointé en l'air comme un chef d'orchestre dirigeant ses musiciens, je chantonne:
- En haut-en bas, à gauche-à droite, en haut-à-gauche-à gauche et à droite!