samedi 16 juillet 2016

Ravensburg

En BMW sur les rives du lac de Constance. Les vergers plient sous le poids de pommes, les cerises sont odorantes, la nature verte, jaune et riche, proche de la perfection; ainsi des villages: ancrées sur les terrains gras, de solides maisons de maîtres et des granges sur pierre, dans les villages, sous de robustes sapins, des séries de façades en colombages . Ordre, beauté, sérieux. Sous cet aspect, l'Allemagne paraît éternelle. Allemagne-là au moins. En fin d'après-midi nous entrons dans Ravensburg. Cité médiévale flanquée de tours de guet. L'hôtel est au pied de l'Oberertur. De notre chambre, nous apercevons le mur d'enceinte. Dans la rue, Gala arrête un peintre à barbe. Il nous recommande un restaurant de viandes. Même décor de conte classique. Buffets de sapin, plafonnier à caissons, tables de mille kilos, napperons ouvragés, ce luxe paysan qu'apprécie la bourgeoisie nouvelle (je la comprends - l'univers des meubles en poussière coagulée, des tabourets de plastique et du fer blanc chinois me déprime). La bière est délicieuse: profonde, tiède, houblonnée, et servie en verres d'un litre.
Le lendemain, après le petit-déjeuner, nous tombons en plein marché du samedi. Quelques pas dans les ruelles pavées que coupe et recoupe l'eau d'un canal et aussitôt j'ai l'impression que je vais croiser Narcisse et Goldmund, les compagnons du roman moral de Hermann Hesse. Mais c'est encore mieux: parmi les stands d'artichauts sur tige, de groseilles, de framboises et de fromages, un vieillard en bretelles vend des cuillères de bois sculptées au canif, des chaussons de bébé tricotés main et des bas de laine fait maison. Prix unique: 1 euro. J'achète un cuillère. Sur la place, leur marché fait, les couples déposent leur cabas débordant de victuailles et mangent des viennes et de la salade de choux. Midi sonnant, nous faisons de même, mais faute de sectionner avec la maîtrise voulue les mots à rallonge peints à la craie sur les ardoises de menu nous passons une commande aberrante, et nous voici à la tête de six saucisses blanches nageant dans des bols d'eau chaude, de trois pots de moutarde douce et de deux flûtes de bière aqueuse.

vendredi 15 juillet 2016

Populaires

Repérage des cadres posés sur les armoires électriques de la ville de Fribourg. La pluie est battante, je porte vingt kilos d'affiches. Le temps de les déposer dans le kiosque de la rue du Jura, je suis détrempé. Je décroche un ciré jaune acheté autrefois à l'arsenal militaire de Morges. Comme chacun sait, les mariniers portent en outre des pantalons; à défaut le vêtement rabat les eaux avec plus d'efficacité qu'un bec de rigole. A midi tapante, j'entre ruisselant dans la Pizzeria La Terraza. Le Prisonnier en sort. Sa notion des circuits, des influences et des réseaux est parfaite: je n'ai pas échangé un mot avec lui depuis Noël, mais il savait que je paraîtrai ce jour. La vraie question est: comment fait-il pour sortir au moment précis où j'entre?
- Je t'attendais, dit-il.
De fait, nous venons de nous bousculer dans le vestibule. Pour couper à l'apéritif, je fais valoir que je dois discuter avec mon remplaçant au poste d'affichage. Le Prisonnier insiste. Je lui donne rendez-vous plus tard. Au gérant turc, je demande une table discrète.
- Nous devons parler affaires.
Il s'agit d'éviter le promiscuité (agréable en Espagne car dans les mœurs, gênante en Suisse). La sommelière m'installe entre deux bibliothèque Ikea. Dans les étagères, des livres pris à la déchetterie, une bouteille de vin, une plante artificielle. Au menu, une entrée de riz en salade, en plat principal des pâtes. C. est en retard. Il surgit un quart d'heure plus tard, raide, empestant le cigare, tout de noir habillé. Les cheveux ont repoussé. En avril, il avait la boule à zéro. La première fois de sa vie, avait-il expliqué. Une erreur. Au moment de remonter avec la tondeuse de la nuque vers le haut du crâne, le peigne est tombé.
- Je me suis fait une piste de ski. Il a fallu harmoniser.
Nous discutons travail. Je n'ai qu'un but, m'assurer que tout va bien afin de me dégager de toute obligation. C'est à ce prix que je peux me tenir éloigné du terrain et poursuivre la rédaction de l'essai. C. parle de son autre métier, imprimeur: de ses chefs, malveillants, fous, colériques: de sa fatigue, visible. Il prend le train le lendemain pour Strasbourg où il passe les seules vacances de l'année. Le repas fini, nous retournons sous la pluie. Le Prisonnier nous rejoint au café Populaire. Il évoque ses femmes. Nous faisons le compte. Y en aurait-il une de plus que d'habitude? Oui, et travailleuse. Il se frotte les mains. "La journée, elle est au bureau. Le mois prochain, nous  partons en vacances en Patagonie. Voyage d'aventure. Tous frais payés." Cependant, la serveuse demande ce que nous voulons boire et le voici, fidèle à lui-même, partageant des clins d’œil, plaçant des blagues, définissant un territoire psychologique. Soudain, je saute de ma chaise. Dans la rue, je rattrape Henry Daley, le marchand de biens. Costume gris, imperméable beige, parapluie fin. Après l'embrassade et le mémoire de mes parages, il me demande si je cherche toujours un appartement à Fribourg.
- Je viens d'en faire visiter un, juste là.
Le geste indique la rue Saint-Michel.
- Avec un superbe jardin de 1200 m2...
Peut-il préciser?
- Oh, c'est très joli, mais tout est à refaire. Le propriétaire en veut deux millions et demi.
A peine revenu à la table, je me relève. Gilles vient de passer devant le café.
- Gilles!
Le prénommé poursuit son chemin. Je me répète. En vain. Je le hèle:
- Oh!
Il avait bien entendu et, me reconnaissant, s'exclame:
- Je m'appelle Jean.
Ma faute. Jamais je n'ai su son nom. D'ailleurs, c'est à peine si je sais qui est ce Jean. Je l'ai rencontré dans une cave à livres. Monté sur une échelle, il rangeait des volumes de littérature sur une étagère. Je l'ai revu au restaurant universitaire, puis à la bibliothèque. Fin décembre, avant mon départ pour l'Asie, il a assisté à la présentation d'Ecriture. Bière. Combat. C'est un homme affable, plein de caractère, mais apeuré. L'un de ses amis m'a dit un jour "tu as entendu parler de ses problèmes?" sans rien m'en dire. Pour l'instant, nous buvons de grandes cannettes de bière fribourgeoise puis de la bitter anglaise. Le Prisonnier parle argent, C. parle travail, Jean écoute. Comme nous discutons de la présence massive des immigrés dans Fribourg et que j'assène mon fait, Jean s'écrie:
- Et tu vas publier ça? Mais jamais plus aucun éditeur ne te prendra une manuscrit!
Riant aux éclats:
- Je sais.
- Moi, dit-il, je crois qu'il faut leur donner leur chance.
- Le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne l'ont pas saisie!
Et de renchérir sur mon propos. Jean éberlué demande des précisions. Il hésite à se lever, à partir. Il se rassied quand je cite Guy Debord, Marcuse et Adorno. Il est à nouveau sur le départ quand je parle de Pegida, de Smidt et du bloc identitaire. Selon son habitude, C. parle des Romain et des Égyptiens. La mondialisation a toujours existé. Tel est son credo. Jean, l'air effrayé chaque fois que je fais une phrase, se tourne vers la salle, pour juger de son possible impact, comme si une police de la pensée allait surgir et me coller au mur. L'heure passe. C. ivre de bière annone. Le prisonnier salue. Il doit regagner l'appartement: c'est l'heure où sa femme rentre du bureau et il s'agit de lui faire l'amour. Jean saisit l'occasion: perplexe, il me tend la main et me regarde fixement, comme si j'allais être enlevé à la sortie du café Populaire. Nous rejoignons en titubant la gare où C. accueille son amie: il leur reste à préparer les valises. 

jeudi 14 juillet 2016

Idoles chrétiennes

Comme je déjeune sur un banc du jardin des Bastions de Genève, j'assiste à cette scène. Un homme de quarante ans vêtu avec élégance, un livre sous le bras, s'agenouille devant le mur des Réformateurs. A moins qu'il s'agisse d'un dadaïste, nous ne sommes pas sortis d'auberge.

Passage des seuils 3

A Lausanne, dans l'arrière-boutique, j'ai retrouvé mon lit. Il m'a semblé que toutes sortes de personnes avaient dormi dans mon lit. Il était sale. Il y a une machine, mais elle appartient à l'immeuble. L'immeuble appartient aux gens de l'immeuble et comme j'appartiens moins à l'immeuble que les autres gens, j'ai un droit secondaire sur l'usage de la machine. Ce qu'une névrosée à chien s'est d'ailleurs plu à me faire remarquer en avril alors que je lavais deux chaussettes, allant jusqu'à diligenter une plainte auprès de la régie, laquelle à dépêcher un jeune loup en cravate rose qui m'ayant trouvé ivre mais non sans esprit à dû admettre que: "oui, nous savons elle est folle!".
Bref, je n'étais pas ravi de me retrouver au boulevard de Grancy qu'il conviendrait d'appeler Boulevard de la mondialisation (Monfrère, moins lyrique, dit "rue de la merde") et mon lit était sale. J'ai remué quelques livres, consulté mes messages, je suis passé devant la vitrine avec la plus grande discrétion, pour ne pas être vu mais surtout pour ne pas voir ce qui se passait au dehors et, en attendant de me rendre à mon rendez-vous de dix-neuf heures, j'ai médité quelque diatribe relevant de la suite intitulée Pour le bombardement de la ville de Lausanne. Le choc vécu dans le train au départ de Genève, par exemple. Je monte à bord. Les passagers téléphonent. Ceux qui ne téléphonent pas, jouent sur des téléphones. Les autres, écoutent de la musique sur leurs téléphones. Ceux dont le téléphone est sur le côté, travaillent sur des ordinateurs portables. Un dame lit. J'écoute les conversations. Toutes parlent de travail. Projet... CVs... "Est-ce que d'après toi nous avons une bonne stratégie de groupe". Epatant! J'ai dû me tromper de porte: je suis dans un bureau! Mais pour prendre une noter comme celle-ci, il faut quelques minutes et je n'aime pas être en retard.
Je déverrouille la porte du magasin, je verrouille derrière moi (le nez au-dessus de la bouche d'aération dans laquelle est coincée un chat mort). Quinze secondes plus tard, je suis sur la terrasse du Tortillard. Un salon de thé qui évoque l'asile (ce qui me fait penser qu'à Fribourg j'ai vu cette autre chose épatante: un femme qui vient de manger un plat du jour tire discrètement une bouteille d'eau de son sac à main et remplit le verre du restaurant en épiant les allées et venues du garçon). Le Tortillard, disais-je. La patronne est blanche comme neige. Un air de fantôme. Sa robe ressemble à une jalousie. Vaporeuse et inquiète, elle trottine. Je porte du noir. Dès que j'arrive en Suisse, je me change: pantalons de chantier noirs, T-shirt noir, casquette noire, et quelque outils dans les poches, pour le cas où la réalité deviendrait glissante, ou noire. Je commande une chope. Un quart d'heure passe. Autour de moi, trois Français à la conquête du capitalisme: ils parlent de travail. Deux Américains, ils travaillent des courbes sur des ordinateurs portables. Des Italiennes, elles prennent des notes pour un projet d'école de danse. Mon téléphone sonne.  C'est M. Il est en retard. Bloqué à la hauteur de Rolle. Il revient de la réunion internationale des identitaires. La terrasse se remplit. Un couple d'Africains. Deux adolescents blonds et carrés façon avant-garde mormone de l'Utah. Ils demandent en anglais à la patronne si elle parle anglais. M. arrive enfin. Nous parlons de l'évolution des médias indépendants et du contrôle de l'internet. A vingt-deux heures, il a faim. Rien avalé depuis qu'il a quitté le château où se tenait sa réunion, à huit cent kilomètres du Boulevard de la Mondialisation. Il tente le Café de l'Europe, repris par des Français qui font des roestis. Fermé. Un pizzeria. Chaises sur les tables. L'ancienne brasserie du quartier, avenue Fraisse. Gérée par des Turcs. Le patron, jambes écartées, chemise ouverte, gras comme un poulet de rôtisserie.
- Vous faites encore à manger? S'enquiert M.
Pour toute réponse, un bruit de bouche.
- Et on peut manger dans votre quartier?
Le Turc fait un borborygme.
L'énergumène dans son sabir: macchdonalsss. M. par provocation:
- Qu'est-ce que c'est?
L'autre, fâché de devoir se recaler sur sa chaise pour placer le gosier à la verticale.
- Hamburgers.
Mais dans l'immédiat, ce qui me fâche, c'est de ne pas trouver de bière. Eh bien qu'il soit dit, nous n'en trouverons pas. A quand un couvre-feu? Pour ce qui est de la nourriture, il y a le passage souterrain de la gare. Succursale du cauchemar climatisé. M. achète un sac de nourriture industrielle. Seules les étiquettes ont de l'intérêt: ceux qui les conçoivent ont du génie! "Shawarma de poulet basquaise au guacamole avec oignons violets", et autres pollutions dont sont friands les habitants de la rue de la merde.

Passage des seuils 2

Avenue Louis-Casaï, il y a un restaurant italien tenu par des Italiens. Je n'aime pas les restaurants italiens. Adolescent, quand j'étais élève de l'école de commerce de Lausanne, les camarades organisaient à la fin de l'année un repas à La Nonna. Pour s'épater eux-mêmes, ils réfléchissaient pendant des jours au choix d'un restaurant. Chacun y allait de sa proposition. Puis, l'affaire trouvait sa conclusion: ce serait La Nonna. Les années précédentes, j'étais élève du Berelvédère; il en allait de même: pizzeria La Nonna. De sorte que je me gavais de corn-flakes avant l'heure du rendez-vous. Sur place, je commandais des cannettes de bière. Je n'ai pas changé: quand se forme en moi l'image d'un restaurant italien, je songe. "il n'y aura rien à manger, je commanderai des canettes". Mais pour ce qui est de ce restaurant italien de l'avenue Casaï, j'y suis allé la première fois après que Gala et moi ayons manqué notre vol pour Kuala Lumpur. J'imagine que le fait d'avoir perdu Fr. 2500.- m'avait donné faim. Bref, arrivé furieux, j'étais reparti content. Particulièrement de voir que ce restaurant italien n'était pas tenu par de faux Italiens qui avaient appris à passer la commande en italien, des transfuges serbes ou des Turcs, mais par d'authentiques Italiens qui passaient la commande en français et parlaient l'italien en cuisine. Et puis j'avais mes deux enfants avec moi, bien content de les retrouver, beaux, grandis, joyeux. Ils avaient faim. J'ai cherché un pont pour traverser l'autoroute. Luv se souvenait d'avoir dormi, à la veille d'un départ pour Malaga où nous courions le marathon avec Monfrère, dans cet hôtel affreux, le Nash. Nous avions emprunté pour rejoindre le restaurant italien un système de cours intérieures. Je fis valoir que le pont menait directement au restaurant. Sous le pont, Aplo remarqua un écureuil. Peu après, nous prenions place sur le terrasse. Il était 11h30. Le serveur à crâne d’œuf - il ressemble à un Spoke de Star Trek dont on aurait passé la boule au papier de verre avant de la cirer - nous a dit cette chose étrange:
- Mettez-vous à l'abri, il va pleuvoir! Tenez, là table, là, sous l'auvent. Oui, comme vous êtes les premiers, je garde la pluie pour les suivants.
Luv a commandé un Sprite (depuis quatre ans, sa réponse à la question "que veux-tu boire Luv?", où que nous soyons dans le monde et quelle que soit le nombre de demandes par jour, est "un Sprite"), Aplo un Coca-Cola, j'ai pris une cannette. Et puis nous avons commandé de la cuisine italienne. Cette damnée cuisine italienne! Comment explique-t-on ce paradoxe? En Suisse - du moins avant l'invasion des Turcs et de leur pains de viande congelée à la graisse - il n'y avait que des restaurants italiens et aucun ne servait de la cuisine italienne. Enfin, on ne va pas me dire que la cuisine italienne ne compte que des pizzas et de spaghettis tout de même? Luv a pris une pizza. Aplo et moi avons pris des spaghettis. Théoriquement, il eut fallu trois cannettes pour faire passer les spaghettis. J'en suis resté à deux et j'ai repoussé l'assiette. Le serveur de science-fiction a demandé: "je peux vous offrir un limoncello?"
- Pas pour moi, donnez-en un à mon fils!
Le serveur est parti. Il n'est pas revenu. Il a cru que je plaisantais. J'ai fait apporté le limoncello. Aplo l'a bu. Puis l'addition: sidérante. Mais le serveur avait raison: il a plu sur les autres mangeurs, des Français qui se prenaient pour des patrons. D'ailleurs, il pleuvait toujours quand nous avons pris la direction de la gare Cornavin. J'ai chargé la valise molle (un modèle ambigu acheté à Munich pour Gala) sur le dos et nous  sommes partis à pied de long de l'avenue Louis-Casaï.
- On va pas marcher! A fait Luv.
Je n'ai pas répondu.
- On va marcher? A fait Aplo.
Je n'ai pas répondu. Puis, comme si je n'avais rien entendu:
- Bon, allons-y! C'est tout droit, on va à pied.
Mais à la hauteur du carrefour du Bouchet, le pluie a redoublé de force. Il a fallu s'abriter devant une boulangerie. De l'intérieur, la vendeuse nous regardait d'un air offusqué. Allions-nous vraiment nous servir de son store comme abri sans acheter quelque chose? Même une chose pas chère: un pain ou un ballon? C'est alors que nous avons appris qu'Olofso montait dans le train à Satigny et serait à Cornavin douze minutes plus tard. Les enfants m'ont regardé. J'ai regardé le ciel. Un tram est passé. Aplo s'est précipité.
- Hé, ais-je  dit, pas de précipitation!
Cependant, nous avions traversé la route et le tram était toujours à quai. Aplo maintenait la porte ouverte en appuyant sur le bouton de commande. 
- Laisse-le partir Aplo, je n'ai pas de billet!
- Mais tu t'en fiches, il n'y a pas de contrôle!
- Non, moi je prends un billet.
Mon fils n'en revenait pas. La porte s'est refermée. Le tram est parti. Nous avions manqué le tram. Aplo était penaud:
- Mais pourquoi tu prends un billet?
- Parce que je ne prends jamais le tram.
Cela commençait à l'intéresser.
- Si je me fais attraper la fois où je le prends, ce n'est pas rentable.
En fin de compte, ma fille m'a offert un billet et nous sommes montés dans le tram. Au carrefour de la Servette, Luv a fait allusion au MacDonald's. J'ai montré la façade grise du bâtiment. Un pan de mur de vingt mètres carrés orienté Nord.
- Il y avait là un énorme signe MacDonald's. Nous l'avons détruit une première fois. La compagnie l'a remplacé. Nous l'avons détruit une seconde fois. La compagnie l'a remplacé. Jusqu'à douze fois. Maintenant, il n'y a plus de signe. Qu ça vous serve de leçon, il faut persévérer dans la vie.



Passage des seuils

Il y a vingt ans, un ami de Lausanne m'a emmené skier en France. Un homme prévoyant, organisé, son métier résume son caractère: il est directeur d'école. Il chauffe la voiture, nous quittons la ville. Lorsque nous grimpons la route en lacets qui mène à la station, il fait encore nuit. Sentiment glorieux d'arriver les premiers: sur le parking, la croûte de glace est aussi dure que le béton, au guichet les vitres sont cartonnées de givre. Nos cartes journalières en poche, les skis sur l'épaule, nous grimpons un talus. Dans la pénombre bleue, un bruit cadencé, le remonte-pente. Et là, stupeur. Vingt personnes distribuées quatre par quatre. Des portiques coiffés de gyrophares s'ouvrent et se ferment. Les skieurs s'élancent, patinent, s'assemblent sur une ligne et se tournent vers la rangée des sièges qui arrive à grande vitesse. Je me souviens d'avoir dit à mon ami: "ça, je ne peux pas faire!" Seulement, il avait affrété la voiture, conduit, acheté les abonnements. D'ailleurs, la journée s'annonçait radieuse.
Lundi, quand j'ai pris l'avion en Espagne, mon sentiment n'était pas très différent: "zut, il faut rentrer dans le rythme!" Donc trouver le créneau. A quelle heure est l'avion? Je calcule la marge. Avec des largesses; on ne part pas le ventre vide, il faut nettoyer la machine à café, faire le tour du propriétaire. Pour l'Andalousie, l'heure est indue: six heures cinquante. Et comme je ne sais pas lire les horaires, je rate le bus. Grand silence dans le ciel. Maintenant que la première fournée d'ouvriers est partie pour la ville, le village se rendort. Puis, un à un, surgissent d'autres matutinaux: une grand-mère qui donne le bonjour, un jeune à barbe qui apprend dans un livre surligné en fluorescent, des voireux portugais qui commentent la victoire de leur pays la veille à l'Euro de football; un camion de la municipalité, les ramasse, le bus arrive. Assis à l'arrière, je me retourne sur le village. Drôle d'impression: reste-t-il quelqu'un  au village après notre départ? Presque envie d'y retourner. Pour voir. Mais frapper aux portes, déranger les dormeurs? Un instant, j'imagine notre bus vu du ciel. Une cargaison de volontaires va prendre le rythme, il rejoint le dispositif. A l'arrêt, celui du port, tout le monde descend. Un peu comme s'ils n'allaient pas au bout de leur idée. Je descends u terminus et rejoins la gare des trains. Puis l'aéroport et l'avion. Avant d'atterrir, le capitaine, une femme, nous annonce que "Genève est chargée". Qu'il va falloir patienter un quart d'heure avant qu'elle ne nous propulse dans ce nouveau dispositif. Le moment où je manque dire: "ça, je ne peux pas !"  






lundi 11 juillet 2016

i.s.

Sauvons ce qui est beau

Coupure

Travail concentré dans l'avion. Toujours la coupure historique. Enfin, toujours! Je n'ai pas commencé, j'assemble des notes, je tire des traits, je fais un plan à partir de deux autres plans; d'ailleurs la petite table est trop petite. Il faut encore y faire tenir Marcuse, Wiener, un article sur la philosophie de l'histoire, une canette de Coca-Cola et un gobelet. Juste avant l'atterrissage, j'obtiens une synthèse. La voisine qui joue au Tetris semble soulagée. Mais aussitôt les feuilles repliées, j'hésite. Pour vérifier que cela fonctionne, je fais un schéma, je dessine les concepts: pour les cycles de concentration des communications une serpent aux anneaux de taille variable, pour la coupure un éclair, pour le gouvernement invisible et les politiques un enclos. A regarder cela de plus près, je pourrais généraliser la formule, placer ici et là, dans le texte, des dessins conceptuels... 

Balai

Je donne un coup de balai sur mon toit. Je me dis: en ce moment, partout sur terre, des gens balaient. Un morceau de trottoir, un balcon ou un escalier, un préau, une cour. Ils rendent le monde un peu plus propre.

Enfants

Genève, aéroport de Cointrin. Dix semaines que je n'ai pas vu les enfants. Étrange. L'impression que l'on vient de me faire deux petits adultes.

dimanche 10 juillet 2016

Nouvelle Rome

Les tournois sportifs sont à l'image de notre société: les mercenaires dans l'arène, le peuple dans la tribune, l'exécutif invisible derrière le nuage informatique. Rien de changé depuis Rome - homéostasie générale.

Ruse

Stratégie de la ruse marchande appliquée au discours politique: vendre ce qui n'existe pas et dont le marchand prouve l'existence en le montrant (l'aspirateur miracle ou la guerre du Golfe).

Dispute

- Que 2 et 2 ne fassent pas 4, je veux bien dit le philosophe, mais que 2 et 2 ne fassent pas 4 quand 3 et 2 font 5, c'est un peu fort Monsieur le politicien!
- Et moi qui croyais, Monsieur le philosophe, que les philosophes avaient le don de se mettre au-dessus des points de vue singuliers pour les partager tous!

Invasion terrestre 2

Donc nous sommes face à cette situation extraordinaire: nous gobons cette histoire d'invasion inévitable parce qu'après une bonne journée de travail, ce que nous voulons, c'est rentrer dans nos appartements, manger, nous asseoir devant le téléviseur et faire l'amour. Un Anatolien, un Syrien, un Pakistanais, un Malien ne pense pas ainsi: il se dit que s'il veut continuer à pouvoir travailler, rentrer chez lui, manger et faire l'amour, il doit défendre son territoire.

Invasion terrestre

De Damas à Fribourg, il y 3800 km (je sais, j'y suis allé à vélo en 1998). Je ne manque pas de physique et cela ne s'acquiert pas en quelques heures. Dans ces conditions pourtant, je ne marche pas plus de cinquante kilomètres par jour en terrain plat et je ne garantis rien après une semaine à ce rythme. Bien sûr il y a des trains, des camions, des bateaux, mais qui d'entre nous peut utiliser ces trains, camions et bateaux sans payer? Donc les immigrés qui n'ont rien ont de l'argent. A moins que quelqu'un leur en donne. Ensuite, on nous dit qu'il est impossible d'empêcher leur venue. Que veut-on dire? Que les trains, camions et bateaux ne sont pas visibles? pas contrôlables? que des centaines de milliers de personnes le long d'une route ne sont pas visibles? Lorsque je traversais les montagnes d'Anatolie, j'avais à peine mis pied à terre que toute la contrée répétait mon nom. Donc, je ne crois pas un instant à cet énorme mensonge de l'immigration dont les Européens sont les victimes.

Passion

La vie est passionnante si on la rend passionnante; quand nul n'y songe, cela équivaut à soulever une montagne.

Famille

Quand une famille espagnole gare sa voiture et débarque, il y a tant de portières, d'enfants, de ballons, de parents et de cris sur le trottoir, que le piéton doit improviser un nouveau plan de circulation.

Compagnie

Tous ces individus qui ont voulu fausser compagnie à la société et qu'on a ramené par le collet.

Sexe

Bien toutes ces longueurs sexuelles, échauffements, perversités, mignonneries, pelotage des couilles et des cavités, mais une bonne prise directe et rythmée, rien de meilleur.

Animaux dans l'espace

Le propulseur qui mettra en orbite le vaisseau américain colonisateur de Mars, nous dit la NASA, peut arracher de terre l'équivalent de trente éléphants.

Exigeant

Ne rien faire est le plus exigeant des exercices. Ne rien faire avec maîtrise.

Fordetroit

Lorsque Fordetroit fut publié, j'hésitai. Devais-je l'envoyer aux gens de Détroit? Travis l'a reçu dans sa boîte à lettres. Il m'a écrit qu'une voisine lui en donnait lecture, traduisant chaque semaine quelques pages en français. Après de longues interrogations, j'ai renoncé à envoyer le livre à Robert. Il parle le français, mais il y autre chose: j'ai fait de lui un personnage négatif. L'était-il? Impossible à dire. Ce que j'ai dit de son caractère était une des possibilités, celle que je relevais étant donné ce que je sais, étant donné ce que je suis; certainement l'eut-il mal pris, lui qui m'avait accueilli dans sa maison. Comment s'expliquer sur ce que devient le réel dans le chaudron littéraire? 

Benêts

N'importe quel benêt peut occuper un poste politique élevé dans notre société de l'information et des spécialistes corvéables. Ce qui compte dans cette position, c'est le carnet d'adresses, la mise en réseau des ces adresses et l'habileté dans leur usage. Or, pour satisfaire à ces trois réquisits, il faut une  production de soi constante et dénuée d'états d'âmes: exactement ce que peuvent les benêts.

Bonheur

Si par "être heureux" l'on entend faire ce qu'on choisit de faire sans rencontre d'obstacles insurmontables, je suis heureux. Si l'on entend autre chose - et je ne doute pas que cette maxime du bonheur par défaut semblera pauvre - un état idéal par exemple, on transforme la vie en un horizon d'attente et un lieu de souffrance. Pourtant, qui peut jurer ne jamais tomber dans ce piège du bonheur absolu quand bien même il ne pratiquerait que la maxime pauvre?

Répétition

Que faire qui n'ait été fait? Jamais deux faits identiques pourtant. L'humanité est ainsi destinée qu'elle ne se réplique que par la différence. De même pour l'individu. Ennuyé parce qu'il croit être dans la répétition, il souffre d'être sans cesse confronté à l'inconnu. D'où la lente marche de la culture qui est encore ce qu'elle était tout en étant déjà autre, d'où l'effort prométhéen qu'exige l'originalité, qui, dans ses expressions les plus audacieuses, relève encore de la nuance.

Sens

La seule chose qui ait un sens est de marcher devant soi en prenant des notes. Plus la pesanteur est lourde, plus cette opinion se renforce.

Mendiants

En début d'après-midi, sans manquer un jour, ce jeune clochard à demi-gitan installe son vélo sur lequel est monté un haut parleur relié à une radio et sonorise la porte du supermarché. En mars, deux fois de suite, j'entends un morceau de Bob Marley: pas d'obole pour cette musique d'idiots. Mais je me trompe, il règle au hasard, sur un programme musical: c'était donc une coïncidence. Nous  sympathisons. Il me montre un moteur récupéré sur un skate électrique, parle de l'installer sur son vélo. "Venir de la ville, ça en fait des kilomètres!" Je minimise. Il ignore que je couvre la même distance pour me rendre près du parc de l'Ouest, un total de 75 kilomètres par semaine. Pourquoi mendie-t-il vient aussi loin de chez lui; après tout, chaque quartier a son supermarché. Peut-être fait-il croire à ses parents qu'il travaille?
Puis lundi, apparaît un autre clochard. Serré dans un costume gris, la face rouge, il porte des lunettes pop, baisse la tête avec timidité. Maintenant qu'ils sont deux à mendier, chacun rivalise de gentillesse pour garder ses clients, esquissant des sourires, levant une main amicale, se précipitant pour aider à porter un cabas ou pour garder le caniche de ses dames. A en juger par les casquettes renversées au sol, cela paie, même si quelques centaines de grammes de mitraille additionnées ne doivent pas faire plus de deux ou trois euros. Quoiqu'il en soit, cela prouve que personne n'est indemne du milieu dans lequel il vit. Pour preuve ce mendiant de Gharapuri, l'île aux éléphants ancrée face du port de Bombay. Il y vingt ans je quitte l'hôtel Taj Mahal avec d'autres touristes (celui où se sont déroulées les attaques terroristes de 2008). Un quart d'heure plus tard, je suis devant l'entrée de la grotte qui motive la visite de l'île. Un mendiant est assis au sol. Sur le mouchoir de tissu plié à ses pieds, une seule piécette. Il ne bouge pas, ne tend pas la main, ne sourit pas, ne gémit pas. Il se tient dans le soleil, les yeux fermés. Je me place sur le côté et l'observe. Il finit par lever le regard. Il va tendre la main, me dis-je.
- Vous ne recevez rien?
- Non, rien.
- Et si vous demandiez?
- Et alors?
- Ces touristes vous donneraient de l'argent.
- Cela ne changerai rien. Je ne reçois rien parce qu'il est écrit que je ne dois rien recevoir.
- Mais alors pourquoi rester là?
- Parce qu'un jour, ça changera.
- Ah.
- Oui.
- Pourquoi?
- Je ne peux pas savoir, mais je sais quand. Dans cent ou deux cent ans. 

Punks

Ne pouvant se produire sur une scène qui n'existe pas, les punks qui en 1977 hurlaient "no future!" ont disparu.

Magie

N'est-ce pas magique? Je tape Alexandre Friederich sur Amazon et je vois que mon prochain livre, qui n'existe pas, peut être commandé.