samedi 9 juillet 2016

T.O.

Le réalisme des opinions, le seul qui contribue à la construction de la réalité, passe par le travail. D'où l'emprise grandissante des fantasmes en politique. Si le travail obligatoire rappelle les temps de guerre ainsi qu'un devise sinistre instrument factuel du régime nazi, ne nous interdisons pas de penser que le travail obligatoire est le meilleur ecosystème de l'opinion. Les veuves pleureuses auront beau jeu d'attirer les regards sur l'artiste (j'en suis), de l'autre côté de l'éventail social, cela permettrait de faire goûter au travail des déboîtés tels que François Hollande, Angela Merkel, Daniel Cohn-Bendit ou Jean-Claude Juncker.

Amérique raciale

Que l'Amérique se divise sur ses lignes de fractures sociales et raciales confirme l'effondrement terminal d'un projet impérialiste qui consistait pour imposer le capitalisme à travers le monde à réduire les individus à une masse moléculaire régie par la physique des économistes.

Futur 2

Qu'est-ce qui rendrait la vie plus amusante, ou du moins plus vivante et ferait de ce petit tout que nous sommes, un lieu des enthousiasmes? Sans hésitation: moins de société. Nous sommes incapables de sentir à quel point nous sommes devenus des êtres sociaux - rien que cela.

Futur

Sans les artifices du quotidien, notre vie serait-elle rétrécie? Aux demandants bloqués à la périphérie de notre monde, on fait accroire qu'elle serait agrandie s'ils avaient main sur partie du butin. Mais nous autres, critiques de ce mode de vie et se gaussant de l'être parce que, dans le for, nous le croyons inaliénable, sommes nous vraiment capables de revenir aux fondamentaux et des les situer dans un espace des valeurs?

Folie

Qu'est-ce que la folie? La folie, c'est quand tout fait métaphore.

Chenit littéraire

Après la sieste, je me mets en devoir de réfléchir à la notion de coupure historique telle que je prétends la développer dans l'essai. Voyant aussitôt que le temps va manquer pour travailler un chapitre entier, je prends le parti de résumer les lignes directrices de l'argumentation. Mais voilà, je prends des notes depuis dix ans, elles sont réparties dans plus de vingt carnets et si au début du travail, en mars, j'ai relu l'ensemble, groupé les notes par sujet, attribué des codes à ces carnets, puis reporté ces codes sur un tableau blanc au-dessus des groupes, je déchiffre aujourd'hui ces codes sans retrouver les carnets ou trouve des carnets sans mention de codes. En ce qui concerne la coupure historique, c'est encore plus grave: alors que j'étais à bord train Genève- Fribourg, je me suis mis en devoir de synthétiser mes idées, certain d'aborder bientôt cette notion. D'ailleurs, j'y étais parvenu et fort content, je tenais ce plan de travail pour abouti, donc prêt à l'usage. Or, le lendemain, je veux me relire et, impossible de retrouver le plan! Excédé, je finis par réunir tous mes carnets (et cahiers, blocs, feuilles volantes) en une pile et procède à leur lecture avec méthode, c'est à dire page après page. Rien. Les notes prises dans le train ont disparu. Cela avait lieu il y deux mois, en avril. Cet après-midi, comme j'ai expliqué, après la sieste, je recommence l'exercice: résumer mon propos autour de la notion de coupure historique. Je vais au tableau blanc, utilise les codes pour mettre la main sur les carnets correspondants. Au bout de deux heures, j'ai un canevas. A aucun moment, je ne pense aux notes prises dans le train. Or, à vingt heures, après ma séance de sport sur le toit, je jette un œil à un livre ouvert renversé sur le coin de mon bureau depuis mon emménagement dans l'appartement espagnol, La première révolution industrielle par Patrick Verley. Et quelle révolution: toutes les notes sont là, sur les pages blanches, à la fin du livre! 

Méthode

Il est plus facile d'arriver que de partir, c'est pourquoi je pars tout le temps.

Haldas

Que je sache, nul autant que Georges Haldas diariste ne crée la foi par l'écriture et ne la tient dans ses rets.

Porno

Fascinante pornographie où l'accès immédiat et brutal à la jouissance est sans cesse menacé par la représentation de l'autre en tant que somme d'organes.

Norbert Wiener

Dans les années 1950, l'inventeur de la cybernétique Norbert Wiener a refusé d'inaugurer des recherches sur la traduction automatique pour le compte de Warren Weaver estimant que "les délimitations entre les mots des différentes langues sont trop vagues, et les connotations émotionnelles et culturelles trop importantes pour croire en quelque projet de traduction quasi mécanique", fidèle en cela à sa critique humaniste de la communication exclusivement fonctionnelle

Ordre

La femme de ménage prend son travail à 14 heures. Elle aspire, astique les meubles, nettoie les deux salles de bains, lave le carrelage de la terrasse. Quand je rentre du restaurant, elle s'occupe de la cuisine, je fais la sieste. Quand je reviens à mon bureau, elle s'occupe des chambres. A 17h30, je sors et la laisse seule dans l'appartement. Elle passe alors la serpillière sur l'ensemble des surfaces et finit pas la cuisine. A vingt et une heures trente, lorsque je rentre chez moi, j'ose à peine traverser le salon avec mon vélo: tout brille, tout est grand. Au lieu de pousser le vélo, je le porte en veillant à ce que les roues ne tournent pas ce qui répandrait le sable de la plage sur le carreau. Alors, je vais dans la cuisine, bois de l'eau, de la bière, mange un peu, dépose l'assiette dans l'évier. Le lendemain, je recommence: c'est l'heure du petit déjeuner. Nouvelle assiette dans l'évier, le café déborde, un couteau tombe, un reste de beurre gicle sur le sol - j'essuie. Le premier jour, on aperçoit à travers le désordre qui s'installe le résultat obtenu par la femme de ménage. Le second aussi. Le troisième, cela dépend. A condition que l'on range, que les déplacements soient prudents. Dix jours plus tard, bien qu'on ait veillé à garder les choses à leur place, chiffonné l'eau qui coule, ajusté les draps, bref, bien que l'on ait veillé à la conservation générale de l'appartement, il semble impossible de revenir au point de départ. Il faudrait un miracle. Ce miracle, c'est la femme de ménage. Le désordre social s'installe au même rythme. D'abord discret, puis pesant, enfin sans solution. Et il n'y a pas de femme de ménage miracle. 

Assange

Que Julian Assange vive depuis quatre ans réfugié à l'ambassade d'Equateur en plein Londres pour délit d'opinion (quand bien mêmes les prétendues charges retenues contre lui par la Suède sont d'ordre pénale) sans que cela n'inquiète les associations de défense des droits de l'homme, habituellement si promptes à tourner le couteau dans la plaie, montre leur collusion avec le pouvoir. Cet acharnement des fausses démocraties a bâillonner un homme qui incarne tout ce que le discours universaliste des puissances occidentales revendique rappelle l'affaire de József Mindszenty, ce prêtre accusé en 1948 de conspiration anti-communiste par le régime hongrois et condamné. Revenant au pays lors de l'insurrection de 1956 pour soutenir Imre Nagy, réfugié à l'ambassade des États-Unis, au centre de Budapest, suite à l’intervention des troupes soviétiques, il y restera 15 ans. Répétition de l'histoire qui témoigne de la dimension diabolique du pouvoir.

Gide-Green

De tout, Gide faisait littérature. Son journal en témoigne. En 1900, quand il démissionne de son poste de maire de la Roque-Bagnard, commune où il possédait un château, il cisèle ses phrases pour dire le peu de goût qu'il a de la fonction politique (un habitant de sa commune rencontré à Caen le mois dernier m'a fait lire la note qu'il avait prise à ce sujet). Le drame de sa vie, l'amour pour sa cousine Madeleine, conquête impossible aboutissant à des fiançailles quinze ans après les premières séductions, traverse toute l’œuvre. Lorsqu'il voyage en Algérie, il raconte ses aventures quotidiennes avec des garçons des ruelles de Biskra. Elles lui vaudront d'être surnommé "le démon de seize heures". A son honneur encore, la rédaction (freinée par l'entourage intellectuel qui confine la publication à un cercle restreint - longtemps ne seront livrés au public que deux chapitres de l'essai) du Corydon, défense philosophique de l'homosexualité dans laquelle Gide conjugue pudeur et militantisme. De façon générale, son approche littéraire de la vie montre un esprit en quête permanente de vérité et capable de l'affronter aussi bien dans les choses intimes que dans les circonstances publiques. Attitude que l'on peut opposer à celle d'un Julien Green qui dans les milliers de pages que compte son journal expose les débats de conscience d'une âme aux prise avec Dieu sans jamais dire un mot de son homosexualité.  

Africains

"Il va falloir importer vingt millions d'Africains dans les prochaines années", écrit le Monde. Qu'est-ce que ce "falloir"? Malhonnête. Qui tait ses présupposés. Il ne faut pas, il faudrait, pour autant que la population se déclare le partisan d'une croissance de l'économie qui permet à une élite de vivre du surtravail des masses, qui permet aux jeunes de refuser tout travail qui ne relève pas du loisir, qui permet d'entretenir un fonctionnariat pléthorique et inerte, qui permet de garantir des droits matériels compensatoires aux catégories professionnelles dont le travail est relocalisé dans les pays pauvres, qui permet enfin d'augmenter nos achats de biens de consommation ostentatoires. Alors, si l'on veut tenir à bout de bras cet édifice absurde et chancelant, il faut en effet importer vingt millions d'Africains à qui l'on aura fait miroiter une participation aux  avantages de notre société. Ce qui permet d'établir que la politique de l'Occident envers l'Afrique demeure ce qu'elle a toujours été: une politique du continent-réservoir.  

Théorie

- Bon les gars, pour ce qui est de la théorie, c'est assez simple.
L'entraîneur prend sa feuille.
- Premièrement, commotion. Mémorisez parce que ça fait aussi partie de l'examen! Donc, commotion... Deuxième point, blessure légère. Troisième, blessure grave. Et quatrième?
Il nous fixe.
- Eh bien quoi? Mais mort bien sûr! Qu'est-ce qu'on apprend toute l'année? A tuer.

Monastère

Belle salle de classe aux pupitres de bois blond. Nous sommes quatre élèves sur ce banc, garçons et filles assis en demi-cercle. Le professeur donne lecture d'un texte de Racine. Il défile, élégant et supérieur, mais humble, dévoué. Soudain il ferme son livre et me tend un chat.
- Déposez-le derrière vous!
Je fais valoir que c'est une mauvaise idée, que j'ai déjà un bébé dans le dos et que ces deux-là ne feront pas bon ménage. En réalité, je ne veux pas d'un animal derrière moi.
Le professeur termine la lecture, puis donne les consignes de tenue. Il fait venir un élève et montre comment afficher à hauteur d'épaules, sous la nuque, une bande de tissu comportant notre nom et celui de la classe.
- Au cas où vous vous perdriez!
Aussitôt, nous sommes jetés dans le monde. Je marche à travers les blés ondoyants. Un monastère se dresse sur la colline. Dans le verger, des pommes, des cerises. Je rejoins une tablée de mangeurs. Tous n'ont pas pris place. Ils se font des politesses. J'essaie de comprendre les règles locales de la préséance. Je fais signe à un mangeur de me précéder. Puis à un autre. Maintenant, il ne reste plus qu'une place sur le banc. Or, elle est creuse, c'est une chiotte. Le maître de cérémonie cherche le couvercle. Il trouve un morceau de planche, veux l'ajuster. J'essaie de m'asseoir. Cela ne va pas: je vais tomber dans la fosse à merde. Il est ennuyé: cette planche qui peine à s'ajuster est un défi esthétique. Cependant les commensaux passent les plats. La nourriture est délicieuse. Mon voisin découpe une tranche dans un gâteau au chocolat. Considérant l'importance de cette tranche, je vois que je vis pauvrement, dans un endroit sans culture, en Espagne, au bord de la mer, avec des gens frustes. Quel monde raffiné forme cette tablée de sybarites! Prétextant que je n'ai pas encore goûté au salé, je refuse la tranche de gâteau .
Plus tard, quand j'atteins le cloître du monastère, un guide vient à ma rencontre. Il m'entretient de ma pièce de théâtre.
- Laquelle, celle dont le héros est un pneu?
Et comme il m'explique l'échec de ses démarches à Paris, je le rassure:
- Ah, le contemporain, ce n'est pas facile!
Satisfait de m'en tirer à bon compte, je quitte le monastère pour divaguer à travers champs. Dans les  blés je trouve monté sur chevalet une petite toile dans le style pompier. Elle est signée A. Schmidt. Un paysage de campagne. J'hésite à la voler, mais non, dans ce monde, cela ne se fait pas. Plus loin, je trouve de vielles montagnes russes. Affaissées, brunies par la rouille, elles ressemblent à la carcasse d'un dinosaure. A son pied, des tréteaux. Tout un personnel s'agite. Des agents de la culture de Salamanque, me dis-je aussitôt. Je regarde les filles, elles sont belles. Mais quand je me rapproche, je vois ce qu'elles sont, des agents de la culture, des agents qui font circuler cette bouillie de l'esprit qui nous emportera tous. D'ailleurs, elles remontent dans le bus qui les a amenées, avec leurs coiffures, leurs ongles vernis et leurs classeurs de gestionnaires. Je me tourne à nouveau vers les champs. Un moine en habit blanc cueille une pomme. Ma contemplation est interrompue par un bruit. Il vient de l'intérieur d'un bâtiment sans fenêtres. Trois ouvriers s'apprêtent à punir un agent de la culture qui a molesté une vierge. Le plus remonté retire sa ceinture pour le fesser. Finalement, c'était une mise en scène. La jeune fille tombe dans les bras  de l'ouvrier et l'embrasse. Celui-ci lui enfile deux doigts, à travers le tissu du pantalon, dans le postérieur de la vierge. Puis il lâche prise et emmène ses camarades sur ce mot d'ordre:
- Il y a mieux à faire pour les hommes que de s'intéresser aux femmes!

Bords de mer

Eau limpide sur le bord de mer, les courants ont éloigné ces nuages jaunes qui les mauvaises semaines ourlent les plages. Près du rocher, des gosses pédalent des pieds sur des dauphins gonflables, les familles ont dressé des tentes, les stéréos  des voitures hurlent du flamenco à travers les coffres ouverts. Quand j'atteins le point le plus élevé du chemin que j'emprunte pour gagner la ville, une barque de rameurs défile au large. Six hommes rament dos au vent, le septième barre debout. C'est lui qui se noiera dans le roman d'enquête que j'écrirai pour m'amuser. Puis vient la crique de l'Araña, celel de la fabrica, avec sa cimenterie et le quai aux sardines et ses cent restaurants (en fait quatre-vingt deux, Aplo et moi les avons compté en avril). Les touristes étrangers sont arrivés, mais les lieux réquisitionnés demeurent: la table de joueurs de cartes, le banc des grands pères, le couple qui vit dans sa camionnette contre le déverseur des égouts. Enfin, le long quai en dalles blanches qui mène à la marina et au port avec ses populations: les chats qui vivent sur les blocs de pierre et chassent à l'intérieur du dédale, le fitness à ciel ouvert, l'alignement des gargotes. Après l'entraînement, verrée avec les camarades. Un fonctionnaire de la ville, un agent de sécurité, un militaire, un bachelier. A tour de rôle chacun évoque la construction d'un immeuble sur une plage connue, son interdiction d'exploitation après achèvement du chantier, son abandon et sa destruction. Et de donner en millions la somme que les autorités et les promoteurs se sont mises dans les poches. Puis le militaire:
- Un garde civil gagne 1200 Euros, un garde national, 1400 Euros. Quant au municipal, c'est une honte, c'est là qu'on voit où va notre argent, figurez-vous qu'il gagne jusqu'à 2100 Euros! 

jeudi 7 juillet 2016

Hors antenne

Fautes de français à répétition sur France-Culture. Ce n'est pas que la nouvelle génération ne sache les règles, c'est qu'elle les tient pour négligeables. A l'instant, au journal de huit heures: "...ce n'est que si seulement la sanction...". Et annonçant l'heure: "...il est douze heure trente et un". Personne ne corrige. Hors antenne, peut-être?

Adorable

Adorable petite fille qui me demande si je vais bientôt avoir des enfants.

Villes

Les villes suisses ne sont pas en Suisse; ni les anglaises en Angleterre; les villes sont désormais les carrefours électroniques d'un réseau. Leur territoire ne définit plus leur évolution. Ce qui les compose - éléments matériels et humains - circule de ville en ville à travers le monde plat du capitalisme sans passer par les campagnes. C'est donc là qu'il faut trouver refuge.

Pop-corn time

A l'instant, j'écoutais une conférence sur internet. En même temps, je mangeais des chips. Du moins j'essayais, car j'ai bientôt abandonné. Qu'on m'explique comment on peut manger des chips et suivre en même temps le raisonnement d'un professeur qui parle en chaire. Jusqu'ici, je n'ai jamais acheté de tonneau de pop-corn dans une salle de cinéma publique. Il faut que j'essaie. Si je peux combiner pop-corn et film, cela signifiera-t-il que la possibilité de manger en interprètant des images dépend de la complexité de ces dernières, ou du discours qui l'accompagne? A Mexico, en 1985, j'ai assisté à la première du film de John Huston Sous le volcan. Le public était venu avec des glaces, des bonbons, des pop-corn et des boissons. Un capharnaüm. Mais quand le film a démarré, ce fut pire. Les gens parlaient. Celui qui comprenait expliquait au reste de la famille le déroulé des événements. Parfois la bouche pleine. Ce soir-là, je me souviens de m'être dit: il y a des cinémas au Mexique, mais on ne peut aller au cinéma.

Passage des vivants

Comment marquer son passage de vivant quand les marques propres sont industrielles? Question qui ne se pose pas pour les individus partisans de l'industrialisation de l'homme, ceux qui, nés au milieu d'un magasin mondial des marques numériques, se sont forgés une personnalité propre qui n'est que l'addition et la combinaison de marques industrielles. En d'autres termes, ces individus jugent inutile le socle humaniste de la civilisation quand ils ne le condamnent pas au nom de ses crimes. Cela revient à passer à la trappe tout ce qui a fait advenir l'homme libre des sociétés occidentales donc l'homme industriel. Et cependant, cela peut se faire sans contradiction en arguant d'un changement de paradigme. Il y a un homme contemporain fruit d'un devenir millénaire et un homme à venir, fruit de la rupture avec l'homme contemporain. Quelle que soit la position que l'on adopte face à cette évolution, deux choses apparaissent certaines. D'abord, dire n'est pas résister, parce que le progrès est un dire qui passe à l'acte alors que le dire de la critique n'est qu'un dire symbolique et que nos valeurs dominantes sont matérielles. Ensuite, que l'origine psychologique de cette aventure qui s'annonce est la fatigue de l'être occidental dans sa confrontation héroïque à la mort.

Opinions

Des opinions de chacun, il faudrait mettre sous réserve celles qui relèvent de la défense de l'intérêt professionnel; celles qui relèvent de la défense de l'intérêt amoureux; de l'intérêt régional, partisan, communautaire, géographique, religieux, traditionnel, national... Problème de l'oignon et des couches. Contre cette doxa, Descartes institue le doute hyperbolique: je tiendrai comme faux tout ce dont j'ai la moindre raison de douter. Et comme cela ne suffit pas, il fait appel au Malin Génie (qui me trompe alors que je suis certain de savoir). Que reste-t-il? Le cogito. Quand je pense je sais que je pense. Alors il reconstruit le réel, c'est à dire, selon que l'on adhère ou non à son schéma épistémologique, découvre des vérités ou accumule des opinions.

Radiohead

La vidéo du nouveau titre musical des géniaux Radiohead, Burn The Witch, est un film d'animation racontant la visite au village d'un homme en chapeau melon. J'ai montré cette vidéo a plusieurs personnes. Chacune en a donné une interprétation différente. Elle a évidemment été conçue dans cet esprit. Conçu n'impliquant pas nécessairement que l'intention première est de brouiller les pistes. Étant donné l'intelligence et la maîtrise du groupe anglais, je plaiderai plus volontiers pour un mélange de spontanéité et de conscience. Or, cela revient à dire que l’œuvre d'art ouverte suppose un homme à l'esprit ouvert, un homme qui est l'incarnation d'un paradoxe: celui qui ne sait pas ce qu'il sait.

Stabulations

Gala est repartie aujourd'hui. Je dois la rejoindre dans trois jours en Suisse. Nous prendrons ensuite la voiture pour aller à Munich. A la fin du mois, nous irons chercher les enfants à Genève et partirons pour Edimbourgh. Puis retour en Espagne.
S'il n'y avait pas les enfants, je ferais autrement: je resterai dan mon bocal tout l'été, travaillant à mon bureau le matin, dînant d'un menu au restaurant du coin, faisant la sieste puis du sport selon un horaire inaltérable. Puis à l'automne, quant tout le monde reprend le travail, je partirais vers l'Est atteignant Bangkok à Noël. L'été n'est pas une période propice aux voyages. Et en Europe moins qu'ailleurs où les rythmes obligatoires ouvrent la porte des sites de divertissement à la foule. Pendant les grandes vacances, mieux vaut rester à l'abri.
Gala aime l'Englisher Garten. Parc magnifique que j'aime aussi, et je me vois déjà assis, un litre de bière sur la table, face au lac; mais c'est l'ambiance transformée de la capitale bavaroise que je redoute.
Voilà quatorze mois que se déversent quotidiennement des misérables importés de l'Est et du Sud : milliers d'adolescents maliens, lybiens, maghrébins, pakistanais et irakiens, auxquels les associations ajoutent quelques femmes couvertes portant des bébés pour alimenter les premières pages de la presse de propagande. Cette exposition universelle des tares de ce monde que nos dirigeants vampiriques organisent au pied des quartiers ressemble chaque jour plus à une punition: "bande d'imbéciles bourgeois, nous assènent-ils, ne comprenez-vous pas qu'il faut consommer plus sans quoi nous, les élites dévergondées, ne pourront plus nous vivre de votre travail!"
Et autres insultes au peuple.
Bref, dans cette ville faite pour la joie de vivre, voilà quatorze mois que les hostilités ont été déclenchées contre les Allemands. Insultés par la présence de ces hordes d'analphabètes qui ne savent pas dans quel pays elles se trouvent (il a suffit que les missionnaires leurs expliquent que les billets de banque poussaient sur les arbres), les Munichois sont priés de faire acte de contrition. Gala veut me faire croire que ces "gens-là" comme elle appelle pudiquement les envahisseurs sont cantonnés aux abords des gares. J'aimerais qu'on me dise comment on peut cantonner un million de personnes aux abords des gares. La réaction courante de ceux qui n'osent pas avouer franchement que cette invasion est insupportable, réaction d'ailleurs honteuse, est de dire que l'on peut éviter les quartiers où s'installent ces "gens-là". En d'autres termes, le voyageur secondant ici l'habitant dans son déni de la réalité, est censé surimposer à la carte de Munich une carte des quartiers fréquentables.
N'est-ce pas exactement ce que vivent les Américains depuis qu'ils ont aboli l'esclavage et institué le racisme ordinaire? Mais réjouissons-nous: il y a pire.
Il y a les petits pays. La Hollande, le Danemark, la Suisse. Alors, faute de place, il n'est pas question d'établir des zones. D'où le maître-mot de tous les discours: la tolérance.
Contre ce système de stabulations qui se met en place à travers l'Europe, il faut préférer le voyage dans le désordre, sans circuit de visite, sans zones sécurisées ni ghettos, sans parcs dédiés ni règlements de bonne conduite. Un voyage où l'autre, ce n'est pas le résident qu'on expulse de sa vie, mais le voyageur qui traverse l'inconnu. Avant de disparaître pour une longue période (qui correspondra à l'expansion, à l'effondrement, puis au reflux du capitalisme), ce type de voyage devrait être possible quelques années encore pour qui aime l'effort et considère que les déceptions comme les surprises font partie de la traversée des territoires. 

Dernières rencontres

Si au moment de mourir, on me demandait qui je veux revoir, mon choix se porterait sur des personnes que je n'ai vue qu'une fois dans ma vie et parfois quelques minutes seulement.

Premier capitalisme

Sous le règne d'Henri VIII (1509.1507), au moment des premiers développements de l'économie marchande, rapporte Karl Marx dans le Capital, les vagabonds sont fouettés et emprisonnés; à la première récidive ils ont en outre la moitié de l'oreille coupée; à la seconde récidive ils ont pendus: d'après Hollinshed, soixante-douze mille l'auraient été sous le règne d'Henri VIII.
En Angleterre, à la fin du XVème siècle sont créées des Workhouses, maisons de travail forcé. Si le travail est obligatoire, c'est d'abord parce que chaque individu est considéré comme membre de la richesse publique. Ainsi, nul n'a le droit d'être à charge. Ceci dans une société bouleversée, où les paysans sont chassé de leurs terres et ne trouvent pas à s'employer à la ville.

Retrouvailles

Nu, un panneau sens interdit cachant mon sexe, je m'avance en direction du lit où repose Olofso. Massif, il ressemble à un catafalque. A son chevet, notre amie psychiatre Anne. Les deux femmes se plaignent: je délaisse la mère de mes enfants.
- Je t'aime, dis-je pour ma défense, mais tu es simple.
Plusieurs fois, je répète: je t'aime. Elle se lève convaincue, me prend la main et m'amène dans le fond de l'appartement où le punk Stéphane a sa turne.
- Tu te rends compte, me dit Olofso, que nous sommes différents de tous les autres?
- A quarante ans, je n'étais pas différent, mais maintenant que j'en ai cinquante, oui, je suis totalement autre.
Olofso se met à genou. Elle coupe la musique de Stéphane et passe un vinyle de Crass. Décentré sur le plateau, le disque tourne mal. Je me représente ses sillons. Comment peuvent-ils dans ces conditions floues rendre un son?
Nous montons à bord du train pour Bussigny. Les voyageurs sont des habitués. Qui peut bien vouloir habiter à Bussigny? Par la fenêtre, je ne vois que des campagnes. Des adolescents pouilleux portant des guitares prennent la file dans le couloir. Les pauvres, ils habitent donc à Bussigny?
Je marche sur la colline. Le village de Bussigny doit être dans la plaine, mais je ne vois aucune maison. L'essentiel est qu'Olofso sache pourquoi nous sommes là. De même, c'est elle qui connaît les horaires de l'école. Je l'aperçois avec les enfants. Tous trois empruntent un long escalier à travers champ. Aplo et Luv vont devant. Ils sont petits, ils peinent à gravir les marches de bois. Nous nous rejoignons à mi-hauteur de la colline. Quand Luv veut se jeter dans mes bras, elle rate une marche et bascule dans la boue. Elle a trois ans, un corps de poupée. Je la soulève à la hauteur de mon visage. Ses paupières sont couvertes de boue liquide, elle ne peut ouvrir les yeux. Je frotte mais la boue résiste. Aplo qui du même élan allait se jeter dans mes bras, attend son tour. J'embrasse Luv, je la pose au sol. Aplo s'appuie contre ma poitrine. Comme s'il avait médité sa phrase depuis des semaines, il dit:
- J'aime pas le canard.  

mardi 5 juillet 2016

Chien nouveau

Par de savantes manipulations, on pourrait fabriquer un chien sans pattes et qui n'aboie pas. Le seul problème serait de convaincre les amateurs de chiens que cet être immobile et muet est un chien. C'est ce qu'il est convenu d'appeler un changement de paradigme.

Exhibition

L'expérience répétée de l'autre dans le cercle intime - parent, amant, ami - permet de mieux le connaître que l'on ne se connaît soi-même - en apparence. Ce qui, du point de vue de ses défenseurs, légitime l'approche comportementaliste. Mais c'est faute de distinguer entre deux types de connaissance, l'une intérieure, l'autre extérieure. Ou, plutôt, étant incapable d'user de la connaissance intérieure, de se référer à soi comme on se réfère à l'autre.

Bonté

Bonté des gens simples. Affrontés à de vraies difficultés, ils trouvent leur consolation dans l'attachement au réel. Or, c'est ce réel que le mouvement diabolique des affaires liquéfie et assèche. Faute d'être réfléchie, leur révolte vient trop tard. Ils ne poussent les cris que l'on espérait que lorsque le pain leur est retiré de la bouche. Ce qui augure mal de l'avenir, car ce n'est pas le pain qui va manquer, mais l'appétit.

lundi 4 juillet 2016

Immigrés

La plus grande escroquerie de ce début de siècle: l'apport culturel des immigrés.

Ruse

Qu'il ait fallu plus de vingt ans pour s'apercevoir que l'antiracisme n'avait rien à voir avec le racisme témoigne de la subtilité des ruses qu'emploient les milieux marchands pour tromper le monde.

Premières manoeuvres

Premières manœuvres ne vue de l'annulation des élections présidentielles françaises de 2017. Le premier secrétaire du parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, a déclaré suite à l'annulation de l'université d'été de la formation à Nantes sous prétexte de menaces : « Ça préfigure une campagne très compliquée pour tout le monde, le PS n’est pas le seul objectif, c’est la démocratie dans son ensemble qui est visée ».

dimanche 3 juillet 2016

Humanisme lettré

Intéressant d'apprendre que l'un des motifs qui aurait poussé Peter Sloterdijk a redéfinir l'humanisme face aux percées des biotechniques (dans ses Règles pour le parc humain puis dans La mobilisation infinie) serait le fait que les longues lettres qu'il écrivait à ses amis lettrés restaient sans réponse. Qui n'a ressenti dans notre génération, cet abandon de la dispute épistolaire comme moyen de partager ses interrogations et de soupeser sa pensée?

Historicisme 3

Les analytiques ont raison: il n'y a de vérité que comme équivalence. Vérité mathématique. Tout autre usage est métaphorique. Appliquée à un système philosophique ou, pour le dire en termes contemporain, à un ensemble de thèses philosophiques, la vérité ne désigne que la conformation logique des énoncés et à leur capacité à faire ensemble. C'est également la raison pour laquelle, à s'en tenir à la définition stricte de la vérité, les analytiques ne peuvent rien dire sur le monde: leur rigorisme logique leur ravit l'objet qu'ils se proposent d'étudier. Mieux vaut entendre la philosophie - ce que nous faisons d puis plus d'un siècle dans l'approche humaniste - comme un ensemble de propositions manifestant sous forme rationnelle des enjeux cachés. D'où la part magique que joue l'intuition (dont se privent les analytiques, ce qui les transforme en savants d'un monde savamment modélisé).

Historicisme 2

Ce qui disqualifie la philosophie comme système de la vérité c'est sa condition historique de production (le fait qu'elle ne sait pas encore ce qu'il faudra savoir pour que la vérité soit vérité du tout) d'où la révolution que représente l'historicisme de Hegel (il intègre pour mémoire tous les systèmes antécédents et se donne comme leur synthèse), mais lui-même étant la production d'un esprit historique se relativise à mesure que le temps s'écoule. Les systèmes de vérité de la philosophie, en tant que successifs et non-contradictoires (à condition de ne retenir que les philosophies qui s'intègrent dans l'Histoire de la philosophie) éclairent donc autant vers l'extérieur (par la puissance de la raison) que vers l'intérieur (comme incarnation de la psychologie d'un esprit individuel et social).

Historicisme

La vérité (surtout si le terme n'est pas utilisé) hante la philosophie. Débarrassée du fardeau de la théologie, elle tombe dans le scientisme. S'ensuit l'éclipse et le soupçon. Puis, avec la technique de l'homme, cette nouvelle utopie, s'impose une technique de la vérité. Et la philosophie en tant que discours sur les moyens de la vie subit une nouvelle éclipse.