samedi 18 juin 2016

Anarchie rationnelle

Pour mieux fustiger l'arithmétique politique de Hobbes, François Châtelet (dans Penser et vivre comme des porcs) cite l'anecdote de la rencontre du professeur d'université et du marchand de pastèque censée illustrer, pour son auteur J.M. Buchanan, la perfection du marché en tant que principe auto-régulateur des échanges économiques et de la liberté contractuelle entre citoyens. Le philosophe français en a contre le mercantilisme, cette version aberrante de la démocratie qui pour mieux persuader l'individu aliéné qu'il est entre les mains du meilleur des systèmes se présente comme une anarchie rationnelle alors qu'elle n'est qu'un libertarianisme, c'est-à-dire la maximalisation d'une opération de gestion des peuples en faveur du marché. Le texte est trop long pour être cité dans son entier; il rapporte dans ce langage de laboratoire propre aux intellectuels anglo-saxons qui vulgarisent à l'attention des masses l'achat par un professeur d'une pastèque auprès d'un marchand installé sur le campus, fait économique caricatural dont il ressort que la transaction réalise parfaitement l'attente des deux partenaires alors qu'ils ignorent tout l'un de l'autre. Toutefois, au milieu de cette éloge de l'auto-régulation, une phrase réinscrit le doute. François Châtelet la mets en italique. "[] Chaque personne dans la relation est considérée strictement comme elle se présente, et donc sans doute comme elle choisit de se présenter." Artifice type de cette catégorie de marchands d'Orviétan qui prétendent penser la totalité d'un objet sans s'apercevoir qu'ils l'ont auparavant mutilé pour qu'il soit totalement pensable dans leur théorie. En ce qui me concerne, jamais je n'ai eu le sentiment de pouvoir me présenter comme je choisissais de me présenter. Le système des transactions qui organise notre parcours social m'apparaît au contraire comme une contrainte générale qui force continûment au rôle et, dans la durée, condamne l'homme au profit du rôle. Ma thèse centrale dans un ordre d'idées proche étant que le constructivisme social, en créant la personnalité du citoyen à partir de l’addition d'éléments industriellement élaborés, pourrait amener l'homme à atteindre un point de non-retour s'agissant de la capacité à élaborer une critique, celui-ci devenant alors, après suppression de l'intériorité, la proie d'une évolution mécanique.

Victoire

Fébrilité à l'heure du dernier soleil. Lentement, comme s'il méditait, le voisin étend son linge. Les conversations baissent d'un ton, les balcons se vident. Enveloppé dans le drapeau espagnol, un gosse souffle dans une trompette - les parents le rappellent, le match commence. Les chiens vitaminée enfin se taisent. Premier but, cris de joie. Second but. Un père chante l'hymne national pour le bloc d'immeubles. La mi-temps s'achève. En liesse, les familles reprennent position dans les salons. Je fais remarquer à Gala que la moitié de la façade est plongée dans l'obscurité. Cela représente vingt ménages. Au village, les bars et les places doivent être bondées. Troisième but et fin de partie. La sonnette du portail résonne, les chiens miaulent: peu à peu, les familles reviennent au bercail. Quand nous nous  endormons à deux heures du matin l'immeuble bourdonne comme une ruche, d'un balcon à l'autre les voisins discutent et commentent la victoire de leur équipe. 

Liberté

La liberté politique consiste aujourd'hui à choisir ce qu'on a pas choisi.

Portiers

La définition que l'on donne de la société détermine la capacité à y vivre donc à être heureux. C'est pourquoi l'école telle qu'elle a existé au XX ème siècle, sous la forme d'un outil d'éducation générale, a disparu. Ne sont plus donnés les moyens de définir, mais la définition. Définition assez lâche pour ne pas être confondue avec de l'idéologie, définition qui contient sa propre critique. Le tout conçu pour apparier l'individu à un monde-nation des intérêts partisans.
Quand mes enfants sont entrés à l'école, je leur tenais le discours de tous les pères: "commence par travailler, nous  verrons plus tard si tu veux faire l'université!"  Alors qu'ils sont en âge de commencer des études supérieures, je juge ce conseil illusoire, ou plutôt, ridicule. Car nos études supérieures permettent d'être caissier d'une banque plutôt que d'un supermarché, représentant d'une multinationale, plutôt que de l'épicerie de rue, garde-chiourme de l'Etat plutôt que concierge... simple différence de quantité, de revenu veux-je dire, lequel par un jeu de passe-passe vaut statut. L'essentiel - qui est passé sous silence pour réaliser à partir de la définition que donne l'école la société que l'on veut obtenir- est que l'individu honnête reste à la porte. Encore, il resterait à la porte avec un savoir, cette capacité de jouir de soi, mais non: il reste à la porte cloué d'ennui, privé de soi, tel un videur de boîte dont on vante avec un peu de dégoût le poitrail.

vendredi 17 juin 2016

Un jeudi

Balade à vélo le long des plages. Les chaises longues sont enchaînées au pied des parasols de palmes, un vent léger soulève les nuages. Dans le deuxième tunnel - il y en a trois sur ce tronçon, percés dans la falaise - le clochard. Il se protège du soleil. Son jeans, sa veste sont crasseux. Appuyé contre le roc, il se confond avec lui; sa barbe à une épaisseur de lichen. Il marmonne en fixant le sol. Nous débouchons sur le plage aux surfeurs, près de l'autel de la vierge. Un adolescent dort la tête posée sur un chien. Les terrasses de restaurants ont abaissé leurs rideaux transparents. Peu de tables sont occupées. Les garçons crient la commande au collègue qui se tient sur le sable. Celui-ci pique des brochettes de sardines ou une daurade sur ces chaloupes remplies de bois qui font brasero. Quand une bourrasque attise les flammes, l'homme jette un pot d'eau sur la braise. C'est le début de l'après-midi. La plupart des magasins ont baissé leurs rideaux. Gala roule devant. La piste traverse à intervalles les des rivières qui servent à évacuer l'eau des montagnes. Si l'on excepte les jours de mai où je bataillais sur les cols du Portugal, il n'a plu qu'une demi-journée en mars. A sec, ces lits servent à garer les voitures, jouer aux cartes, construire des gargotes. Plus loin, la piste devient sentier, les immeubles font place à des maisons. Pendant une heure nous allons à petite vitesse, perchés au-dessus de la mer.  Comme si une catastrophe avait emporté l'humanité. Ici et là, autour d'une table coiffée d'un store, une famille mange en silence, attitude inhabituelle pour un peuple qui crie. Nous aboutissons sur un terrain vague. Au milieu, fleurit un cactus. Je connais cet endroit, c'est là que je rebrousse chemin quand je cours. C'est ce que nous faisons. Peu après, nous sommes attablés dans un restaurant. Le patron me met dans les mains un calamar mauve de neuf cent grammes. Il l'apporte à son collègue du brasero. Nous prenons place. Au fond de la terrasse plus vaste qu'un court de tennis, une équipe d'adolescents. La plupart porte des maillots de joueurs de football. Je compte treize hommes et une fille. Je cherche avec lequel des garçons elle sort. Aucun ne semble se soucier d'elle. Elle regarde par-dessus la tête des garçons, dans notre direction. Cependant Gala me montre une femme:
- Si tu restes en Espagne, c'est une femme comme ça que je souhaite pour toi.
L'homme du brasero pèse cent kilos. Il n'est pas gros, il est épais, il est grand, il a une forte tête. Il réunit les services, empile les verres vides, écarte la salade. Quand il a organisé notre table, il dépose le calamar qu'il a grillé au centre, tourne le plat ovale afin afin que nous puissions voir le calamar. Puis reparaît avec huit demi citrons:
- J'ai remarqué que vous aimiez le citron.
Après le repas, nous allons à la plage. Des vagues rapides se jettent dans le sable foncé. Sur la guérite, à côté du drapeau rouge, le gardien est assis en plein soleil. Pas un seul client. Les serveurs du restaurant, le service fini, fixent le large.

Conduite

L'attitude du chef telle que je l'incarnais, avec cet arbitraire propre à l'adolescent, au sein de mon groupe d'amis dans les années 1980, s'est manifestée dans un rêve fait cette nuit. L'expression étonnée de Jean, nuancée d'admiration et de crainte, quand je tranchais nos tergiversations en assenant de façon outrecuidante: "quoiqu'en disent ceux qui, une fois la décision prise, protesteront, c'est me semble-t-il le seul moyen raisonnable d'arrêter une conduite!"

mercredi 15 juin 2016

Gala

Accord supernaturel de l'âme et du corps. Face à une conjonction aussi heureuse et durable, rien de plus normal à ce que l'individu désarmé par la fatalité ne réagisse avec violence ce qui crée dans le couples de sempiternels désordres.

mardi 14 juin 2016

Question à un milliard

Le milliardaire Peter Thiel, rapporte Alexandre Lacroix dans son livre Ce qui nous relie, pose aux interlocuteurs qu'il rencontre pour la première fois, cette question:
- Quelle est la chose que vous tenez pour absolument vraie, mais avec laquelle très peu de gens seraient d'accord?
Commentaire de l'auteur: "[] c'est une demande très difficile. Si vous êtes capable d'y répondre, cela signifie deux choses. Premièrement, que vous avez du courage, parce que vous allez émettre un énoncé avec lequel l'autre sera probablement en désaccord. Deuxièmement, que vous êtes capable de penser par vous-même."

Enfants

Étrange de ne plus voir les enfants. Ils ont laissé quelques traces. Une photographie sur la table de nuit, un vélo. De temps à autre, j'apprends ce qu'ils font. Aplo est parti ce matin pour une ferme dans le village de Provence au-dessus du lac de Neuchâtel, il s'occupera des vaches et la basse-cour; Loé finit ses examens scolaires et ira à Lyon faire les boutiques. Quand je me balade sur mes terrasses, je  cherche comment faire pour les rejoindre. Alors, apparaît la Suisse, Genève. Je reprends place dans ma chaise: ce n'est pas possible, que ferais-je là-bas? Voyons, quels sont les autres pays vivables en Europe? Où l'on parle la langue du pays, où l'on rencontre les gens du pays, où l'on mange la nourriture du pays? Et de me replonger dans les annonces de vente de terres agricoles autour du plateau castillan. 

Virilité

Qu'il y ait des homosexuels, soit! Qu'ils revendiquent et s'affichent, bon! Qu'ils gesticulent, tirent sur la couverture, imposent leur étiquette, prétendent revisiter l'histoire, bref qu'ils bataillent pour exister, les pauvres! Moi, mon inquiétude va à la perte de la virilité. Non pas qu'elle se manifeste d'abord dans le sexe : elle est partout visible. Dans le port de tête, dans la vision de l'avenir, dans la vision du passé. Et dans la prise de décision. Que d'atermoiements! Dès qu'il s'agit de trancher, on file en crabe. Notre maudite loi surnage avec peine dans un océan de règlements! Plus personne pour oser taper sur la table et au besoin décrocher le fusil. Comme si une loi ou un règlement pouvaient nous protéger! Le cul entre deux chaises, un caniche sur les genoux, nous égrenons notre catéchisme universel.

Postlittérature

A peine rentré de Calais, une autre invitation à participer à un festival littéraire, parisien celui-là. Son thème, l'Amérique. Les participants, des Américains. Des écrivains au noms prestigieux. De ces auteurs qui écrivent des romans dont le nombre de pages concurrence le Bottin et négocient des contrats avec Hollywood. Je parcours la liste: je ne trouve pas d'écrivain français, ni mon nom, mais je serais confronté aux mêmes collègues que lors des deux rencontres précédentes. Me revient en mémoire les pages que consacre Bernhard aux prix littéraires. Dans Le neveu de Wittgenstein il parle, me semble-t-il, du Georg-Büchner (quand on vous donne un prix, c'est comme si on vous faisait caca sur la tête, ou quelque chose de ce goût.) Reste à savoir comment refuser sans se mettre à dos les gens de bonne volonté.

Chose 3

La plateforme est arrivée sur le port marchand. C'était donc cela, une plateforme. Je l'ai photographiée de loin, comme je passais en voiture hier, mais les clichés sont médiocres. A cette distance, cachée par les passants, les palmiers, les grilles, les grues et les ferries, noyée dans la vitesse, elle ressemble à une araignée d'eau. Or, je sais ce qu'elle est: colossale. Quatre piliers de béton, une tour. Ainsi, le mystère demeure: comment s'est-elle déplacée le long de la côté pour arriver à bon port? Avant la fin de la semaine, je suivrai la digue pour aller y voir de près.

Continuité

Pour traverser le temps quand on vit seul, il faut suivre sa pensée. Bientôt, le rythme est constant. Le monde s'aplatit, devient paysage, il file. L'exercice n'est pas drôle, mais il est agréable. Par moments, il agace les nerfs: on ne sait plus s'arrêter, la fuite en avant s'impose. Soudain quelqu'un téléphone, annonce sa venue, frappe à la porte, s'installe. Alors la société reprend ses droits. La langue est partagée, les repas, la boisson - tout le jour, tout le temps. C'est drôle et agréable; ensuite, c'est moins drôle; enfin, c'est désagréable. Surtout à partir d'un certain âge. Car si c'est la situation habituelle de la jeunesse qui explore et cherche, c'est la situation par défaut de la vieillesse qui s'emploie à faire passer le temps. La parole tourne et revient. Les sujets tournent et reviennent. Sauf si l'on dispute avec art, mais cela suppose de s'être penché sur des textes, d'avoir fourbi ses armes, d'avoir du neuf à proposer et donc, d'avoir été, d'être seul.