mardi 7 juin 2016

Chose 2

Aucune de ces requêtes: "plateforme", "catamaran géant", "structures sur la mer" ne donne d'image conforme à ce que j'ai vu au large. Or, ce matin, comme le bus 160 passe près de la cimenterie, j'aperçois la chose face à la plage de l'Araña. Il s'agit d'une usine de huit piliers dressée au milieu des flots. Elle a parcouru plus de deux kilomètres depuis dimanche. D'ailleurs, elle poursuit sa route. Peut-être est-elle tractée par un sous-marin. Ce sont les brumes qui lui donnaient l'autre soir son aspect fantomatique de grande pieuvre. Étrange mastodonte de cent mètres de côté à la surface des eaux !

lundi 6 juin 2016

Silence

Le silence de la nature, qui est aussi le bruit des éléments et les cris de animaux, en montagne par exemple. Or, ce que j'aime plus que tout, c'est le silence des hommes. La nuit sur les quartiers. Le repos qui fond sur les vivants. Chacun est là, plongé dans le sommeil, protégé par des murs de pierre, sous le ciel noir.

Sens

Ces heures face à l'écran, ces heures à griffonner sur des carnets, à lire, ma vue baisse. Pour l'ouïe, c'est pire. Je dois tendre l'oreille. La droite de préférence, car depuis 2008, je souffre d'un acouphène dans la gauche: sifflement aigu et incessant. En revanche, le nez, que j'ai gros, fait des merveilles. Mon odorat s'affine. Je suis capable de sentir une effluve à dix mètres. Quand je remarque: "quelqu'un allume un feu", ce n'est que quelques minutes plus tard que les gens qui m'accompagnent sont en mesure de confirmer.

Chose

Lors d'une course de fond, la pensée ressemble à une valve. Elle libère des contenus incertains sur un rythme saccadé. Cela tient à la foulée, mais aussi à l'impossibilité de mobiliser pleinement l'esprit, requis comme il l'est par l'effort. Se produisent alors des hallucinations rationnelles. Ce soir, autour de dix-huit heures, tandis que les familles finissent leur repas du dimanche, je courais en direction d'Almería. La piste de sable qu'empruntent cyclistes et marcheurs passent entre le quai et la plage. Soudain, je lève les yeux et aperçois une homme qui porte les tables de lois de Moïse. Il s'agit en fait d'un garçon de café qui tient pressé contre sa poitrine deux séries de chaises blanches. Plus loin, je vois un coléoptère géant. La dernière apparition est plus inquiétante. Un heure plus tard, sur le retour, je regarde la mer. Soudain, une pieuvre mécanique émerge de la brume. Massive et grêle, elle se tient sur l'horizon. Jamais je n'ai vu pareille silhouette. Pour donner une idée de la vision, on peut penser à une araignée d'eau, mais ici, le monstre est mécanique: pattes courbes, plateforme centrale et une tour de plusieurs dizaines de mètres. Je la suis des yeux. Impossible de savoir si elle avance. Elle est de face, à quelque 10 kilomètres. Énorme. Un catamaran? Trop haut. Une plateforme industrielle? A cet endroit? Ce matin, il n'y avait rien. Des films tels que Battle Los Angeles 2012 ou World War Z me reviennent en mémoire. Même image inaugurale. Quelque chose apparaît. Puis l'apocalypse se déclenche. Je continue de courir. Un hélicoptère de la police remonte la côte à basse altitude. Sur la plage, les baigneurs le désignent à leurs enfants. Mais nul ne semble voir cette machine qui se dresse sur l'eau. Je me frotte les yeux. La chose est toujours là. Quand un groupe de passants marque un arrêt sur le quai. Les hommes lèvent le bras, pointent sur la chose, les femmes mettent leurs mains en visière. Ces gens-là habitent toute l'année au bord de l'eau, se promènent pour ainsi dire chaque jour sur le quai et ils sont surpris. Je poursuis mon chemin, pénètre dans le premier d'une longue série de tunnels (percés dans la falaise). Quand je ressors près de mon village, la chose a disparue.