samedi 4 juin 2016

Art et alcool

Alfred Jarry qui se fait livrer le vin rouge par camion-citerne. Le peintre Francis Bacon qui rejoint tous les soirs ses amis, se saoule au champagne, ne mange que des huîtres. Jim Harrsion, morigénant son ami l'écrivain Thomas McGuane: "un litre d'accord, mais pas deux litres de whisky par jour Thomas, tu exagères!"... Duras, six mois de coma. Kerouac qui s'écoule sur un chiotte et se fait pisser dessus pendant toute la nuit. Sylvain Tesson qui tombe du toit d'un chalet. Asger Jorn ivre-mort qui  rejoint Londres en pilotant son avion. Debord assis devant sa cheminée, si lourd qu'il peut à peine se lever pour recevoir ses hôtes. Je pourrais remplir des pages...

Vent

Grand vent sur la plage. Le sable vole. Je mange une paella sou une parasol rouge. Un couple de Français demande de la sangria. Il n'y en a pas. J'explique ce qu'est le "tinto de verano". Des Charentais. Mil quatre cent kilomètres d'une traite. Sujet de conversation favori des retraités épris de transhumance, la route: le nombre de pistes, les aires de dégagement, les péages. Une science comparée des réseaux autoroutiers. A Madrid, un périphérique saturé. Trois heures de perdues.
- Mais enfin, nous sommes à la retraite, me dit le monsieur avec cette jubilation de celui qui a réussi son coup.
- Moi aussi, ais-je envie de lui dire.
Au lieu de quoi, je passe les lunettes pour me protéger d'une nouvelle rafale de vent.
- C'est souvent comme ça? Demande la dame.
- Jamais.
Peu après, des flammes échappées du barbecue du restaurant mettent le feu à la tente.

Pour le bombardement de la ville de Genève

"Oh, me dit cette fille, quelle chance d'habiter Genève, c'est si cosmopolite!"
Commentaire de touriste! Cosmopolitisme est d'ailleurs un terme impropre. Il suppose une communication entre des personnes héritant de leur culture. Qu'avons-nous dans Genève (dans toutes les villes qui font dortoir économique selon le principe du plus petit dénominateur commun), sinon un entassement d'identités fondée sur la seule extériorité: couleur de la peau, habits, signes religieux, langues. Pareille division de la société ne profite qu'à une idéologie, celle de l'argent. Dans cette mesure, Genève est en effet un parangon. L'Etat se félicite d'accueillir dans ses murs ces agences de paix post-gouvernementales dont la mission est d'émettre des avis sur le monde tel qu'il devrait être.  Il fait bien: d'un côté, le dortoir accoté à la machine à production, le réel, d'autre part, des contingents de bien-pensants, occupés à la production symbolique, la fiction. Tout cela pour que circule à bonne vitesse un argent sur lequel l'Etat (de moins en moins) et l'oligarchie (de plus en plus) exerce son racket.
 

Essai

Chaque matin, avant la venue des chaleurs, penché sur le texte de l'essai, ne posant sur la page que quelques phrases par heure, principalement occupé à décider du cheminement intellectuel et de l'agencement des références. Un travail aux antipodes de l'écriture de fiction. Les poètes vieillissent bien: c'est l'aura des mots, le jeu et la lumière, le chatoiement. La prose technique est un sac à rides. Encore, quand c'est académique, le terrain est jalonné, mais ici je spécule. A vrai dire, quand je lâche le morceau - une semaine durant lorsque je suis allé débattre en France autour de Fordetroit - j'ai peur de réengager le combat. Comme si j'allais trouver le texte refermé sur soi. Un moule sombre et dure, impossible à éventrer, même au couteau plat. Cependant, le propos avance. Tout à l'heure, nouvelle angoisse. Maintenant que le squelette de l'ouvrage est apparent, la chair. Si je voulais référencer correctement mes thèses, il me faudrait consacrer dix ans à la lecture. Mais alors, je ne pourrais probablement plus les soutenir. Noyé dans la complexité, je serais contraint d'abstraire une partie de l'essai que j'étudierais dans le détail, négligeant le reste par souci d'honnêteté intellectuelle. Je me dis alors que le rôle d'un essai est précisément d'assembler des savoirs que l'on possède sans les maîtriser entièrement. 

Soldats du capital

Ce fonctionnaire d'une organisation internationale m'apprend qu'il travaille à la déradicalisation des immigrés musulmans. Ce disant, il affiche un sourire concerné, comme si la dignité de l'entreprise faisait de lui un homme à part. Cette toilette psychologique n'étant pas rémunérée, afficherait-il la même conviction?

Doutes

Vendredi dernier, je vais au marché du village avec Monami. C'est un marché de quelques stands. Un fabricant de miels, deux plateaux de fruits et légumes, des chiffonniers, dans un angle un fleuriste et une famille qui vend figues, épices et noix, enfin ce gitan qui jongle sur des pyramides d'avocats et de mangues. Mon parcours est toujours le même, dans le sens inverse des aiguilles de la montre. Une première fois, je défile pour le plaisir des yeux, puis j'achète. Ce jour-là, Monami et moi sommes chargés lorsque nous discutons avec le fabricant de miels. Pour quinze Euros, j'obtiens trois pots. Je lui tends une billet de 50, j'empoche la différence en billets. Or, peu après, quand je veux payer une pastèque au stand du maraîcher qui se trouve à trois mètres de là, je ne trouve plus mon argent. Je retourne mes poches, cherche dans le sac à commissions, fouille encore mes poches: incrédule, j'enfonce plus avant la main dans des poches que je sais vides. De retour à l'appartement, Monami émet les hypothèses de rigueur. Nous en concluons que les billets ont glissé au sol lorsque je payais la pastèque. Pourtant, les shorts de l'armée thaïlandaise ont de poches conséquentes, à la fois larges et profondes et comme j'ai déménagé par avion, ma garde-robe est maigre, de sorte que je porte ces shorts matin et soir - c'est dire si j'y suis habitué. Bref, lorsque je repense à l'affaire, je m'étonne que ces billets aient pu m'échapper. Hier, vendredi, un semaine plus tard, je me rends à nouveau au marché. Après avoir fait le tour des stands, je vais directement chez le maraîcher sans m'arrêter chez le fabricant de miels. J'achète des patates, des tomates et du raisin. Derrière les plateaux, trois vendeurs. Ils vont et viennent, servent plusieurs clientes à la fois, comptent, additionnent, ajoutent, retranchent. L'opération dure. Côté client, je suis le seul homme. Mon vendeur dépose les tomates au sol, pèse les patates, les place à côté des tomates, me montre les grappes de raisin, calcule le prix. Je paie. Sur un billet de 20, il me rend 14 Euros dont un billet de 10. J'empoche. Même poche, du même côté, dans le même pantalon. Arrivé à l'appartement je découvre le billet de 10 Euros dans le sac à commissions. Je ne m'étonne pas. Le soir, quand je veux sortir, je ne trouve plus la commande du garage. Elle se trouve toujours dans la poche opposée à celle où je place mon argent. Je cherche qui a pu me faire les poches. Parmi les clients, il n'y avait que des femmes du village; toutes achetaient. Celui qui a voulu me voler aura commencé par la poche droite. Étant tombé sur la commande, il aura poursuivi par la poche droite, celle où je range mon argent. Pour une raison ou une autre, le billet lui aura échappé et il sera tombé dans mon sac à commissions. Vendredi prochain, je prévois de poster mon frère qu'ici personne ne connaît à distance d'observation. Je n'aurai plus qu'à acheter mes légumes et attendre. Dès que le pickpocket tentera son coup, mon frère m'avertira et je l'attraperai (cependant, j'ai retrouvé la commande, elle se trouvait dans un autre pantalon.)

jeudi 2 juin 2016

Aphone

En Espagne (mais j'ai débuté cette pratique l'an dernier à Fribourg), j'ai découvert que l'on pouvait à tout moment de la journée se retrancher du monde. Je déroule la persienne pour plonger la pièce dans le noir, j'enfonce des tampons dans mes oreilles, je me couche. Ne pas entendre sonner les téléphones ne suffit pas: il faut savoir qu'ils ne sonneront pas. Tel est le cas. Depuis quelques mois, ils sont aphones. Pour quelqu'un qui est sans cesse occupé à deviser avec soi-même, cette coupure du réel est une aubaine. Le rythme de la vie ralentit, la qualité augmente.

Couple 2

La femme est prête à pardonner. L'homme est prêt à exiger. C'est pourquoi la nature à prévu que le seul couple capable de faire une enfant soit composé d'une femme et d'un homme.

Règles

Des bêtises circulent dans la champ lexical. "Superficial rules", par exemple. L'expression figure en caractères de taille sur le flanc d'une camionnette. A part les rejeter ou y souscrire, que peut-on faire face à des règles? Mais si elles sont superficielles ?

Fortune

Un type qui fait fortune par la ruse démontre avant tout qu'il ne sait pas faire fortune par le travail.

Cowboy

Construire une vision du monde sur la base de tests en laboratoires est très américain. Une sorte de volontarisme façon cowboy: il arrive de la plaine, aperçoit une petite ville et se demande ce qu'il faudrait faire pour en prendre le contrôle.

Radio

Pendant tout l'entretien, mon téléphone vibre. Quand je suis seul, je rappelle S.
- Je voulais te dire que tu passes à la radio!
- Je passais!

Néo-libéralisme

En philosophie politique, il y a un état de nature des hommes. Dans la nature, rien de tel. En revanche, il y a des traits de nature. Quand on voit deux propriétaires qui partagent une montant de cheminée peindre chacun sa face, on se dit que le néo-libéralisme (comme arnaque)  a encore de beaux jours devant lui.

Couple

Qu'un couple après quarante ans de vie commune puisse encore avoir quelque chose à se dire - une dame et un monsieur que je connais sont dans ce cas et parlent à la table voisine - me semble extraordinaire. Mais, au cours des quarante ans, ce n'est jamais le même couple.

Vérité

Une partie de ce que je fais, au quotidien veux-je dire, en dehors des actes spontanés veux-je dire, dépend de la vérité; une grande partie de ce que je ne fais pas dépend de la vérité. Cependant, je suis incapable de donner, même quant à l'usage circonstanciel que j'en fais, une définition de la vérité. Je souscrire à cette idée que la vérité est à elle-même son critère et permet de dire le faux. Ce qui établit ma croyance dans une mystique de la vérité.

Comportement

Lorsque l'on voit une femme seule, il faut attendre quatre secondes avant de décider quoi que ce soit. Si un homme l'accompagne, il il ne se tient pas à une distance temporelle de plus de quatre secondes.

Marketing

L'idée absurde mais géniale, après voir marqué pendant cent ans les produits que l'on vend, de vendre une marque pour que l'on achète un produit.

Linge

Cette dame à la bouille lunaire, seule, qui n'en finit pas de mettre du linge à sécher sur un étendage de ficelles. Chaque fois qu'elle sort de son appartement pour aller sur le balcon, elle tourne la clef trois fois dans la porte de fer forgé, puis, retournant dans l'appartement, trois fois dans l'autre sens. J'essaie de savoir d'où peut venir l'ennemi: chien, violeur, voisin, macaque? A droite, il y a un mur; à gauche, un autre mur. Les escalader serait périlleux, elle vit au cinquième. Il y a bien une sixième étage, mais il est fait de vastes terrasses et soutenu par un morceau de façade vertical: pour emprunter cette voie, il faut être pompier. Son linge a peut-être une valeur inouïe? Quelqu'un qui est à l'intérieur de l'appartement cherche peut-être à voler ce linge?   

Matin

Les chiens se sont tus. Les mâtereaux et les hirondelles volent au-dessus de la montagne bleue. Rien de plus appréciable que ce silence. Avec les bruits disparaît la société.  

Musique d'avenir

Dans une ou deux générations, lire et écrire sera aussi original que jouer du clavecin.

mercredi 1 juin 2016

Enfants

Caen - Château-fort de Guillaume le Conquérant. Une classe d'école est en visite. Des enfants petits, amusés, mobiles. Deux maîtresses les accompagnent. L'aînée, chaussures de marches, pantalons retroussé sur les chevilles et sac au dos, les assemble devant une sculpture contemporaine. A distance, je devine un homme de bronze assis.
- Qu'est-ce que c'est les enfants?
Pas de réactions.
- Un cosmonaute?
- Non! s'écrient les enfants.
Mais une petite fille en capuche bleue fait: "oui!"
Alors les autres:
- Oui!
La maîtresse:
- Les cosmonautes ont un cahier et un stylo à la main? Est-ce que c'est un écrivain?
Les plus hardis des enfants sortent du groupe et tournent autour de la statue.
La maîtresse tranche:
- C'est un étudiant! Comme vous!
Visiblement perplexes, tous les enfant se mettent alors à discuter. 

Douce nuit

Revor et Anice, les amis anglais chez qui enfant je passais mes étés me conduisent sur les bords d'une rivière semée de météorites. Dans une baraque, je compile des 33t. du groupe anarchiste Crass, faisant valoir auprès des Anglais que j'ai acheté ces mêmes disques à l'âge de douze ans lors de mon séjour dans leur cottage de Leicester et que je les croyais introuvable; mais non, l'histoire  a continué en sous-main, la preuve, voici mêmes des inédits et des titres nouveaux! Revor manifeste une curiosité polie. Une voix chevrotante et apaisée s'élève derrière un rocher.
"Je vais mourir, mais ne vous inquiétez pas pour moi!"
Un pique-niqueur confie:
- C'est Monseigneur Bertelby.
Quelques pas à travers le cataclysme et je prends place dans la file qui mène à l'avion. L'hôtesse qui demande ma carte d'embarquement est boudeuse. Le contenu de mes poches s'éparpille. Il y a plusieurs sortes de monnaies, des tickets de caisse, un croissant en miettes, des notes littéraires et un coupon; je le lui tends, il n'indique pas le numéro de votre siège, dit-elle. Mon désemparement la fait rire. Nos yeux se rencontrent, elle sourit, je lui adresse un clin d’œil. L'hôtesse dépose une morceau de pain sur ma langue. Avec cette obole, je pénètre dans l'avion. C'est un rafiot armé par une compagnie sud-américaine. Les banquettes sont découpées dans des planches de chantier, les chaises et tables volées sur des terrasses de bistrot, l'air est saturé d'odeurs de graisse, quant au moteur, il fait trembler la carlingue. Installé dans une chaise de plastique, je prévois de dormir au sol pendant le voyage. Puis je décide de noter ce que je viens de raconter et cherche une pièce à l'écart. J'en découvre une derrière un amoncellement de meubles. Pour libérer l'accès, je dois déplacer un vélo. Il appartient à P. de R. Lorsque celui-ci le récupère, il est en pleine conversation avec ce pouilleux de Valar, à qui il explique:
"Mireille va abandonner son gosse si on ne le prend pas avec nous ce soir, elle n'en a rien à foutre de ce gosse tu comprends, ce qu'elle veut c'est sortir, d'ailleurs, si elle l'abandonne, il ne reviendra jamais!"

mardi 31 mai 2016

Hommes-machine

Une apologie de la mort qui serait une apologie de la vie est encore le meilleur plaidoyer contre le posthumanisme car cette techno-religion est nécessairement anti-dialectique.

Affaires 2

Cinquième étage du Holiday Inn, à portée du bar - des hommes se relaient devant la baie vitrée. Un portable à la main, ils discutent stratégie. Cela donne:
"Compris... 5 sur 5... On fera comme ça... Noté! On va les avoir..."
A les écouter, on finit par croire que le compte à rebours vaut aussi pour soi, que l'attaque est imminente.

Affaires

Devant la baie vitrée de l'hôtel Holiday Inn, une bière sur la table, le regard fixé sur le tarmac. Mon voisin en costume déclare à son voisin en costume:
"En ce qui me concerne, mon organisation comme la votre..."

Journalistes

Quand, par hasard, je lis des écrivain journalistes, je me dis que ce qui fait l'écrivain ce sont les défauts.

Southend

A la limite de Southend, entre hangars, parkings clôturés et artères industrielles, cet homme foudroyé qui vocifère:
"Porcs! Enculés! Ta, ta, ta, ce que vous racontez! Saloperies de ta mère! Putasses connes!"
Comme s'il exorcisait sans fin une humiliation. Il s'enfonce dans le brouillard, enchâinant:
" Ta, ta, ta, rien du tout! Merderies! Salauds...!"

Titrologie

Voilà quatre jours que je cherche comment exprimer en une phrase valant titre d'ouvrage cette possibilité fantasmatique de voler à basse altitude au-dessus d'une ville, façon nageur, pour saisir avec un recul de quelques mètres (juste assez pour ne pas subir une situation) les implications des événements qui se déroulent au sol.

Fonte

"Transvaluation de toutes les valeurs": pour affecter cette puissance mâle perdue suite à la liquidation du travail physique, puissance qui rangeait fatalement les individus dans une sous-classe, soulever de la fonte dans les salles de sport après son travail.

Festival

Ce qui prévaut, c'est le dispositif. Si chacun honore son rôle dans le dispositif, il surgit dans le paysage, émerge de l'anonymat. Ce que l'écrivain peut dire, ce qu'il peut éventuellement avoir à dire sur ce qu'il écrit (approche suspecte) ne compte aucunement. Son corps seul est revendiqué en tant que poids de notoriété. Cela prouve qu'il n'est pas qu'un nom sur la couverture d'un livre. Le dispositif bien rôdé justifie l'ouverture par les fonctionnaires d'une ligne au budget. L'argent des citoyens est capté. Fâchés de ce soulagement mais heureux de récupérer leur dû, ceux-ci accourent.

Lire

"Jusqu'alors, les livres étaient en très petit nombre, l'habitude avait été prise de les lire à haute voix, de telle sorte que, même seul, le lecteur était accoutumé à se lire à haute voix le livre qu'il avait sous les yeux. On rend compte de l'un des éléments de la civilisation monacale par cette nécessité de lire les textes à haute voix et de s'isoler, par conséquent, dans une chambre. Or, avec la multiplication des livres, on commence à lire avec les yeux. On ne lit plus le texte en le parlant, on le découvre directement, visuellement. Ainsi, d'une certain manière, le livre prend un aspect plus abstrait."
Une histoire de la raison, François Châtelet.

Caen

Atterri à Caen dans un aéroport miniature. Une dame agite un panneau au nom du festival Epoque. Identité intermédiaire: vous êtes assez connu pour que l'on s'intéresse à vous, pas assez pour que l'on sache vous reconnaître. En route, nous parlons de ce temple cambodgien sur la frontière thaïlandaise que les deux pays se disputent depuis trente ans. Elle s'y est rendue en février. Proximité des choses lointaines. La dame est une bénévole qui véhicule les écrivains à bord de sa voiture depuis la première édition du festival. Nous passons un barrage de police, elle me dépose sur la place Saint-Sauveur, on me remet un badge. Ville blanche, lacunaire, traversée de vent frais. L'un de mes éditeurs, après avoir quitté Paris, a acheté, selon ses termes, une maison mil-neuf cent au milieu de la campagne. Plus tard, comme je lui fais remarquer que cela n'existe pas, il acquiesce. En attendant, je le cherche. Sorti d'Espagne - je viens de le constater - mon téléphone portable ne fonctionne plus. Les Espagnols ne quittant pas l'Espagne, le vendeur de téléphonie a omis de signaler cet inconvénient. Je fais appeler l'éditeur par un des responsables de la librairie Guillaume chez qui je signerai mes livres. Tandis que j'écoute la tonalité, un homme me fixe: c'est l'éditeur (à ma décharge, je ne l'ai rencontré qu'une fois, il y a dix ans, lors d'une lecture à Paris le long du canal Saint-Martin). Il est ingénieur aéronautique, poète et spécialiste de Rimbaud. Il  a fait le voyage d'Afrique dans l'ordre des stations, sur les traces du génie. Le soir, je cherche l'apéritif des écrivains, ne le trouve pas, bois seul, dors tôt, dors mal, suis réveillé par les hurlements des fêtards, ne dors plus, me rendors enfin, vacille jusqu'à la salle des petit-déjeuners (le réceptionniste m'accompagne à la porte, s'efface en précisant: "tout est automatique, vous prenez un plateau et vous faite le tour."), puis je rejoins la place Saint-Sauveur et m'assois derrière mes livres: easyJet, Fordetroit, Cassations, 45-12. En fin de matinée, Jean Rouaud prend place à côté de moi. Nous nous sommes rencontrés une fois, à Genève, il y a vingt-cinq ans, lorsqu'il a reçu le Goncourt pour Les champs d'honneur. Ce jour-là, je lui avais dit. "je trouve votre livre surécrit". Il avait répondu: "Oui, c'est volontaire!" Fallait-il être un blanc-bec pour imaginer le contraire! L'après-midi, débat sur les Etats-Unis en crise avec Thomas B. Reverdy, Lionel Salaün et une scénariste de Bande dessinée, Loo Hui Phang. Tour de parole, courtoisie, tentative de dire ce qu'on veut dire, et difficultés habituelles, vitesse, efficacité et résumé contre profondeur, analyse et réflexion. Quand le discours prend forme, que je draine quelques pensées, le gong retentit: l'heure est écoulée, chacun remercie et s'en va.

Transparence

Dans son article Visible man, Peter Singer revendique une transparence générale des informations concernant les individus. La société connectée comme solution éthique. A quoi Julian Assange oppose à juste titre une morale libertaire: seuls seraient astreints à la transparence les responsables, leurs décisions engageant toute la communauté; la vie privé des individus serait au contraire protégée contre les incursions de l'Etat. Malgré la proximité des intentions, difficile d'imaginer dans leurs résultats deux approches aux conséquences plus opposées. Peter Singer (qui semble si j'ai compris défendre cette théorie aberrante qu'est le conséquentialisme, lequel implique de juger de la valeur morale des actes par les effets déployés) se range par défaut dans le camp des libertariens.

lundi 30 mai 2016

Skype

Gala, à distance, devant la caméra, nue sous un treillis:
- Tu ne vas pas sortir comme ça, non?
- Mais enfin, tu me connais! Personne, jamais!

Salade

En terrasse, le garçon de café au client:
- Eh bien, vous aviez faim!
- Pas du tout, ma salade s'est envolée!

Naissance de la démocratie

Quand on songe à l'action de Clisthène, cet aristocrate que le peuple d'Athènes appelle à la tête de la ville après s'être révolté contre les Spartiates que lui imposait le tyran Isagoras, on s'étonne de ce trait génial qui amène cet homme a concevoir, en rupture avec toute la tradition, le débat comme le fondement politique de la communauté, mais aujourd'hui, face à la complexité des rapports de délégation qui fragilise la démocratie, il y a aussi lieu de se souvenir qu'un seul homme inspiré par une idée pouvait alors être à l'origine d'un bouleversement historique.

Deuxième classe

Le pilote du ATR42 à destination de Caen: "Ici, devant, tout va bien!"
Mon voisin anglais me coudoie:
- Un Irlandais.

Télévision

Les rêves sont informés par les dernières images du soir, surtout lorsque celles-ci se déversent sans qu'on y prête attention, ce que j'ai eu l'occasion de vérifier cette nuit après avoir allumé dans la chambre d'hôtel le téléviseur qui faisait face à mon lit, lequel passait une film d'action avec Stallone que je ne regardais pas, mais que je n'ai pu éviter de voir.

Southend

Diversité fabuleuse de l'Europe. L'avion vous débarque dans le faubourg d'une ville, dans ce cas un endroit de Londres sans intérêt donc inviolé, et l'identité de tout un peuple s'offre au regard. Maisonnettes de brique brune alignées sur des miles. Elles s'arcqueboutent aux giratoires puis reprennent le rang, à moins que l'on choisisse de changer de direction. A l'équerre et dans les angles, formant les branches d'une étoile, commencent d'autres rues toutes pareilles. Il n'y en a pas dix ou cinquante, mais des milliers devant l'horizon, accrochées les unes aux autres comme des wagonnets. Les façades ne comptent pas six mètres jusqu'à la corniche du toit. Les aplats de gazon sont coupés d'allées, les portes munies de heurtoirs. Aucune clôture, les propriétés donnent sur les trottoirs, quant aux voitures, elles sont garées le capot côté entrée, témoignant de la présence des hôtes à leur domicile. Un Anglais arrose, un autre peint, un troisième répand du gravier. Au milieu de cette agglomération, un supermarché bardé d'annonces et un épicier Pakistanais vendeur d'alcools. A un voisin qui décharge une échelle de son véhicule, je demande le pub.
- Justement, j'en viens!
Il m'indique au loin un gosse qui tourne en rond sur son vélo.
- A peu près à cette hauteur.
Le pub fait grill; il donne sur un périphérique qui mène au centre de Londres. Il est entouré d'un Fish &Chips, d'une blanchisserie, d'un kiosque et d'un kepab. Boisé, usé, tout en moquettes et tapisseries, il est meublé de fauteuils et de canapés, façon salon privé. Au comptoir je m'intéresse aux colonnes à bière. Des marques internationales.
- Avez-vous une blonde anglaise?
- Je n'en ai pas la moindre idée, fait la gamine.
Côté restaurant, un placeur guide les clients. Un verre de bitter en main, je cherche où m'installer. Je pénètre dans un boudoir qui a sa cheminée et ses tableaux. Des amis font cercle autour d'une table chargée de boissons. Entre une femme. Les autres l'accueillent avec des rires et des blagues. Elle distribue baisers et poignées de main. Elle s'assure de n'avoir oublié personne, m'aperçoit:
- Je vous embrasse aussi?
Le placeur les appelle, tous se lèvent et se mettent en file indienne. Je reste seul dans le salon. Près des machines à sous, un couple de jeunes ouvriers avec leur bébé. Lui en bleu, le crâne rasé, le cou gros, les épaules taillées telles des enclumes. Elle, tirebouchonnée dans un corset noir aux trous entretenus. La vie est dure. A les observer, cette phrase me vient aussitôt à l'esprit. Ils doivent rencontrer des problèmes naturels qu'ils résolvent de manière naturelle, en se débattant. Mais cela ne suffit pas, d'autres problèmes suivent. Et d'autres encore. Mais nous sommes vendredi, dans un pub: pendant quelques heures, les problèmes n'existent pas. Le placeur vient chercher le couple. Je les rejoins au buffet. Munis d'assiettes blanches, nous défilons devant dix terrines: chou surcuit, patates à l'ail, pois luisants, purée... Auparavant, un coupeur de viande nous a offert de choisir entre la dinde, le porc et le bœuf ou de goûter des trois sortes. Le couple fait quelques pas. Il s'arrête devant la table des sauces. Chacun asperge son plat à la louche. Fabuleuse diversité, disais-je. Si de nos jours l'on insiste tant sur les droits formels, c'est qu'il est à peu près impossible de juger de leur respect dans la vie quotidienne. Il suffit d'en parler pour donner le change. Hélas, pendant ce temps les plaisirs coutumiers sont battus en brèche. Or, ce sont eux qui donnent à chaque pays son genre, sa culture et ses limites.   Cette façon de noyer trois viandes, sept garnitures et une brioche de pain au lait sous un demi-litre de sauce par exemple, ou ces maisonnettes de brique ou encore l'étrange régime de la courtoisie populaire qui chez les Anglais alterne avec une profonde vulgarité. Rien de plus jouissif que de voir l'homme réel déborder les discours des planificateurs. 



Changement

Quand on craint le changement, c'est qu'il a déjà eu lieu.