samedi 21 mai 2016

Rapport

Je comprends maintenant pourquoi je suis impatient, fatigué, et dans le rapport circonstanciel aux autres, dans l'ordre, indifférent, gentil et si cela ne suffit pas, méchant. Mon but est de me débarrasser de tout ce qui chez l'autre tient du rôle social pour m'intéresser à ce qu'il est.

Nord

Les pays du Nord de l'Europe doivent faire face à cette vérité effrayante: il n'y a plus de culture.

Zombies

Rien de ce que j'ai atteint du point de vue social ne m'intéresse. Seule compte la conquête du temps. Les puissances coalisées, de l'école à l'Etat et des maîtres de la fausse morale aux pourvoyeurs de solutions industrielles, sont des fabricants d'obstacles. Une fois franchis ces obstacles, vous en êtes là où vous auriez voulu commencé. Alors apparaît le drame dans toute sa cruauté: la plupart des vivants, le temps qu'ils vivent, ne peuvent que prétendre à la vie. Et ce thème du zombie politique - celui qui mord les hommes de bonne volonté pour répandre son sang infecte - acquiert aujourd'hui une nouvelle actualité: les soldats du déplaisir et de la réglementation sont partout en position d'autorité.

Exfiltration

Entraînement hier en petit comité de techniques d'exfiltration. Chacun adopte à tour de rôle une fonction dans le dispositif de sécurité. Devant vont les combattants, à côté de la personne à protéger le garde du corps, à l'arrière les tireurs. Dès que les coups commencent à pleuvoir, les combattants ouvrent une voie au milieu des attaquants que le garde du corps faire franchir au protégé avant de l'engouffrer dans la voiture.
- Recommençons, dit l'instructeur. Si le patron est riche, nous avons deux combattants à l'avant, un garde rapproché. S'il est très riche, nous aurons quatre combattants, deux gardes du corps, un tireur. Ensuite, on entre dans les schémas militaires.
Nous répétons l'action. Je joue un combattant, puis le tireur. L'instructeur évalue les erreurs, les pertes, les blessés.
- Là, tu dois couvrir le patron de ton corps! Si quelqu'un prend une balle, c'est toi! Tu es payé pour ça!
A quoi mon copain, le colosse Russe, répond:
- Tout dépend ce qu'il paie!
Quant à moi, après avoir essayé plusieurs combinaisons et accumuler les erreurs, je conclus que le mieux est encore d'être celui qui paie pour avoir la vie sauve.

Bricolage

Longtemps j'ai pris plaisir à feuilleter es catalogues de supermarché. Je passais vite sur les aliments pour m'attarder sur l'électroménager, la hi-fi et le jardin, mais ce que préférais, c'était les offres des centre de bricolage: d'abord parce que les catalogues avec l'épaisseur des livres, ensuite parce que l'on pouvait les consulter dans un esprit de jeu, chercher si tel tableau électrique était compatible avec tel salle de bains, tel mélange de plâtre avec tel carrelage. Pour augmenter le plaisir, je disposais devant moi les catalogues de plusieurs enseignes et un stylo à la main je comparais les produits. Savoir que l'ensemble du marché visait à fourguer de la camelote chinoise à la classe moyenne inférieure ne m'arrêtait pas. Construire ou entasser permettait en théorie de garantir la vie contre les offenses du temps. Aujourd'hui, j'ai complétement renoncé à ce plaisir. Ou plutôt, j'en ai trouvé un qui est plus pervers: feuilleter les mêmes catalogues pour retrouver la sensation d'autrefois tout en sachant que je n'achèterais pas le plus petit boulon.

Mangue

- Donnez-moi trois mangues bien mûres, dis-je au gitan, et il me toise scandalisé. Lui aurais-je dit que j'avais couché avec sa sœur derrière les cageots qu'il n'aurait pas réagi plus vivement.
- Comment, s'exclame-t-il, que vous voulez-vous dire? Je vais vous expliquer... Et pour ménager son effet, il attend que les autres acheteurs, intrigués par ses vociférations, se retournent et prêtent oreille. Je vous explique: j'ai ici des piments, là des avocats et devant vous des mangues. Je ne vends rien que ces trois choses et je connais parfaitement les mangues, les avocats et les piments! Il n'y a rien de tel que des "mangues bien mûres" parce que toutes les mangues qui sont ici sont parfaites. Il ne saurait donc y avoir sur ce tas une mangue plus mûre et une mangue moins mûre! Tenez, j'en prends une au hasard, je la découpe, la voici! Regardez-moi cette chair! Prenez! prenez! Je vous la donne pour que vous la goûtiez! Si elle ne convient pas, dîtes-le toute de suite! Alors, comment est-elle?
Et aussitôt qu'il a ensacheté mes trois mangues, il recommence avec les avocats:
- Les avocats, c'est une autre affaire. Je vais vous montrer comment on vérifie leur perfection. Il attrape un fruit d'une main, de la pointe du pouce dégoupille la queue comme on ferait d'une grenade. Là, si c'est pas noir dehors, sous la queue, c'est pas noir dedans! Alors, quoi, c'est noir? Est-ce que c'est noir?

Entreprise de pauvreté générale

Quel est le but du socialisme... aujourd'hui?
Détruire, dit Monami.
Mais encore?
Niveler la société, appauvrir les gens. La pauvreté pour tous sauf ceux qui sont à l'origine de ce programme.

Imprécations

Le livre des plaisirs de Raoul Vaneigem - style superbe, anathèmes, force, grandiloquence, mais texte d'imprécation plutôt que pamphlet. Le professeur génial règle con compte à un ennemi imaginaire ("ennemi philosophique" comme Deleuze dit dans Qu'est-ce que la philosophie "personnage philosophique") dont on peine à identifier la nature derrière les déguisements. Concevable à l'époque des situationnistes historiques, ce misérable héros de la marchandise n'est quarante ans plus tard qu'une caricature nécessaire à la prise de parole.

Aéroport du sud

Les portes coulissantes du hall des arrivées s'ouvrent par intermittence. De l'extérieur, j'aperçois les chauffeurs, les guides, les loueurs espagnols qui attendent leurs clients une pancarte à la main. Tout en guettant, ils bavardent et plaisantent. Ils ont des physique de la région, teint hâlé, cheveux de jais et font leur âge: épaules carrées et mèches au gel pour les jeunes, embonpoint et calvitie pour les pères de famille. Les voyageurs surgissent en fonction de la provenance des avions, ils sont hollandais, anglais et suédois. La période n'étant pas aux vacances, il s'agit de retraités ou de jeunes, la plupart en groupes ou en voyages organisés. J'attends devant ces portes pendant une demi-heure. J'observe les expressions, l'allure, le désemparement, la nervosité, mais surtout le bonheur de se trouver là dans la lumière et dans la chaleur comme si le Nord était d'abord un lieu de travail et de privation. Puis quelque chose me frappe qui n'existe pas en Espagne: la tentative d'échapper à la vieillesse. Les femmes sont refaites, et les hommes. Quand ce n'est pas la chirurgie, c'est le sport en salle ou le vêtement rajeunissant: mères habillées comme leur filles, pères qui portent des costumes de louveteaux ou de footballeur. Une angoisse diffuse règne jusque dans leur joie qui est inconnue des Espagnols qui les accompagnent le panneau serré sous le bras.

Fatigue

Dans le métro pour l'aéroport, une adolescente au crâne rasé. Ce n'est pas un choix, elle est malade. Le galbe de la tête est superbe. Front délicatement incurvé, haut arrondi marqué par l'occiput, belle tombée de nuque. Ayant perdu ses sourcils, elle les a dessiné au crayon noir un peu plus haut que l'orbite. Aussitôt assise au fond du wagon, elle croise les mains sur ses genoux et s'endort: attendre sur le quai l'a épuisée.

Camaron

Ce gitan qui chante aux terrasses des bistrots. Recuit de soleil, jeune, mal en point. Il s'avance, se devant une table de buveurs et entonne un flamenco inspiré. Le public le prend pour une ivrogne et se détourne. Le verre qu'il tient à la main contient quelques sous. Je donne une grosse pièce. Il réfléchit et se met à chanter. A la fin du premier couplet, il hésite, cherche ses mots.
- Tu vois, me dit-il, j'improvise et quelque fois, ça ne marche pas. Je m'entraîne dans les bus.
Il sourit l'air navré. Il lui manque deux dents. Comme il ne trouve pas la suite, il propose:
- Je vais te faire un petit Camaron de la Isla.

Billet d'excuse

Assommé, je dors six, sept, huit heures. La lumière éclaire le marbre du sol, chauffe le lit, illumine les parois; sans me réveiller, je cherche comment dormir encore et suis embêté: et si j'écrivais une excuse pour le professeur? si je manquais les cours du matin? si je manquais ceux du matin et ceux de l'après-midi? ce serait plus crédible? un refroidissement? ou une indigestion? Alors, je m'aperçois que c'est Aplo qui a l'école, pas moi, que je suis libre, que je n'ai rien à faire de la journée. Puis, me réveillant, que personne ne doit aller à l'école, que j'ai cinquante ans, que Aplo ne vit pas ici, en Espagne, mais en Suisse.

mardi 17 mai 2016

Modes de vie

Le mode de vie du moine est solitaire et contraint. La pratique de la foi est déclinée en exercices constants, les vœux engagent l'individu dans la répétition sans limite d'un programme qui favorise la communion au quotidien.
Le mode de vie de l'individu normal est contraint de façon aléatoire par des sollicitations extérieures dont le principe est impossible à synthétiser et les motifs explicites contestables, ce d'autant plus que ces contraintes, présentées comme des obligations, sont changeantes.
Il serait aisé de considérer l'argent dans la société capitaliste comme un équivalent de ce qu'est la foi dans les sociétés monastiques, mais la question du volontarisme exclut cette possibilité: le moine veut se donner des contraintes tandis que le citoyen subit des contraintes (est société - société unique donc société de référence - celle qui inclut la majorité de la population, ce qui implique des contraintes garanties par une autorité et non une adhésion aux contraintes).
Le seul cas de libre gestion des contraintes toléré par la société est celui où l'individu s'acquittant de son rôle d'agent investi du rôle de faire circuler l'argent, peut racheter l'intégralité de son temps et le soustraire aux contraintes (sinon toutes, la plupart).
Cela concerne deux types de citoyens: le riche, le pauvre.
Pour racheter le temps dont il a besoin, l'artiste peut se glisser dans la peau de l'un ou de l'autre.

Négation de la subjectivité

L'échec de la naturalisation de la philosophie psycholinguistique de l'esprit ramène les efforts entrepris par les sciences cognitives au point où se trouvait Descartes lorsqu'il cherchait à réduire le dualisme en créant dans son Traité des Passions le concept d'"esprits animaux": en résolvant le problème par la répétition du problème, l'argumentation s'engage dans une régression à l'infini. Malgré la négation de l'existence de la subjectivité (qui à mes yeux exclut la démarche du champ de la philosophie sans l'inclure dans celui de la science), ce courant que sous-tend une idéologie absolutiste à vocation politique échoue à faire système.

Brume marine

En début de soirée, quand je me mets en route pour la ville, une lumière magnifique illumine la baie. L'air est chaud, les falaises brillent, un  groupe d'adolescents entre à reculons dans la mer en battant des mains. Sur le quai, les restaurateurs acheminent du bois noueux qu'ils entassent dans ces chaloupes en suspend qui servent de brasero. Il est 17h30, des clients finissent leur repas de midi. A mesure que j'approche du port de plaisance, les plages se remplissent. Vers la grande digue, les baigneurs sont Hollandais, Anglais, Belges, des touristes descendus des bateaux de croisière. Passé le secteur douanier et le pont d'embarquement des ferries pour l'Afrique, j'emprunte le second quai, celui des Espagnols et brusquement le soleil disparaît, les contours de la ville s'estompent, je ne vois plus la plage, toute devient gris et vaporeux. Je cherche un foyer d'incendie, je recule, j'observe les gens couchés sur la plage: ils se sont levés, ils scrutent l'horizon. J'entre dans les quartiers, gare mon vélo dans ne perpendiculaire: les rues sont lumineuses et chaudes. Dans un magasin d'étoffes, je veux acheter des rideaux. Des couples fraîchement mariés discutent fronces, ourlets, jalousies - j'abandonne, regagne les quais, m'incorpore à cette masse d'air flou qui roule sur l'eau et envahit la ville. Je descends de vélo et vais au pas de crainte de heurter un passant. Étrange phénomène. Pour mieux le mesurer, je recommence. Retourne à la hauteur du magasin, plonge dans le gris. La température baisse de 5 degrés quand on franchit la limite des deux espaces. En cillant des yeux, je vois cet air: il est composé de petites larmes qui poudroient.

Ajouts

Dans les moments de paresse, je règle mon flux musical sur aléatoire. Le service en ligne propose alors des titres choisis de ma collection d'albums auxquels s'ajoutent des suggestions. Le mois dernier, l'algorithme a été modifié. Il privilégie la vente des artistes les plus commerciaux. J'écoute de la musique froide, on me propose de la musique chaude; j'écoute de la musique blanche, on me propose de la musique noire; j'écoute de la musique underground on me propose son équivalent radio. Six, sept fois de suite, j'annule un morceau, je force la machine à passer au suivant. Excédé, je coupe le son et sors sur la terrasse. Je me trouve alors devant mon barbecue sur lequel j'ai disposé trois cactus en pot achetés au marché du vendredi. Des deux fleurs du carnegiea, l'une est fanée. Quand je la saisis du bout des doigts, je découvre à sa base une gélatine translucide. A l'aide d'un canif, je pique: il s'agit de colle durcie. Les fleurs ont été rajoutées pour faciliter la vente.

dimanche 15 mai 2016

Morale périphérique

Contente-toi de ce que tu n'as pas!

Etologie

Le pigeon suit la pigeonne qui fuit. Dès qu'elle est prise, elle recommence de fuir.

Parti de la vérité

Quand cessera-t-on de payer des demi-portions pour nous fournir des concepts de sociologie au rabais? Ce "vivre-ensemble" est une aberration aux conséquences mortifères. A l'instar du stakhanovisme, l'expression glorifie ce qui n'existe pas pour n'avoir pas à considérer ce qui existe. L'ouvrier idéal inventé par la propagande soviétique permettait de légitimer a priori la souffrance au nom du productivisme. Ce "vivre-ensemble" fonctionne de même: il légitime une situation sociale en constante dégradation au nom de l'intérêt financier de la minorité. Le multiculturalisme mène à la guerre de tous contre tous comme le stakhanovisme menait à la négation de l'individu et à sa destruction. Si aujourd'hui comme autrefois des demi-portions peuvent se payer sur la vente de concepts, c'est qu'il existe derrière la commande un parti de la vérité.

Minorité dangereuse

Disposée à accepter tous les futurs pour n'avoir pas à faire face au présent.

Systématique

Le projet d'expulsion de la mort est le facteur premier de destruction de la vie dans la société occidentale.

Pénis

Étonnant Atretochoana eiselti découvert il y a peu dans un affluent de l'Amazone brésilien. L'animal dont l'espèce ne compte à ce jour que six spécimens ressemble à s'y méprendre à un pénis. Il respirerait par la peau. Nous sommes bien peu de choses.

Espagnols

Dans une charge contre le protestantisme politique des sociétés du Nord, je dis aux deux Javier: "parlons franchement, les Espagnols n'ont ni imagination ni fantaisie, mais ils ont le bon sens, il sont doués pour la vie et ils sont fiers". Et l'un comme l'autre, n'entendant pas la critique, ne gardant que le positif, rétorquent "oui, c'est vrai que nous savons vivre".

Autre

Original celui qui parti d'on ne sait où aboutit ailleurs. Remède courant: le traiter de fou.

Langue

Si concentré sur ce que je ne suis pas que je me mords la langue.

Valises

A l'arrêt en gare, il lui faudrait descendre cinq valises. L'une de ses valises est un sac, une autre, un sachet de supermarché. Le train marquait une halte d'une minute. Il achemina les premières valises, les disposa sur la plateforme à proximité de la porte. Lorsque le train fut à l'arrêt, il vit qu'une partie des valises avaient été ramenées à l'intérieur du wagon. Il se précipita, en transporta deux, s'en alla chercher la troisième. Celle-ci avait été remisée dans une armoire. Il la saisit, la porta sur la plateforme, retourna chercher le sachet. Quand il le souleva, il se rompit. Il ramassa les effets qui tombaient sur le sol, courut à la porte. Les passagers qui attendaient sur le quai commençaient de monter. Il jeta une valise par dessus leur tête, puis une autre, retourna dans la wagon. Le sac était enfermé à l'intérieur d'une armoire. Il le prit, courut jusqu'à la porte, le balança sur le quai. Il voulut descendre, mais les passagers qui montaient l'en empêchaient. Lorsque la voie fut libre, la porte se referma et le train démarra. Par la fenêtre il vit ses valises. Un inconnu les emportait. 

Jet

Je n'aime pas jeter du riz ou un fond de pâtes, mais jeter une tomate ou du persil me semble beaucoup plus inquiétant. 

Toit

A l'instant j'étendais le linge sur mon toit. Au quotidien, je ne connais pas de plus grand plaisir que se tenir sous un ciel limpide et d'écouter les oiseaux.