mercredi 13 avril 2016

Crypte

Cette femme qui parle téléphone dans un lieu confiné et bondé : " pour l'argent c'est comme toujours et la clef est où tu sais, comment? à ça! oui, je l'ai caché, mais non... je te parle de la chose..."

Internet

Avec le réseau social électronique on est moins émetteur que transmetteur, c'est-à-dire relais. L'expression passe par des contenus qui ne nous appartiennent pas et sont souvent d'origine industrielle.

Futur proche

Si le sentiment d'urgence face à une entreprise contribue à la découverte des moyens de sa réalisation, nous devrions bientôt coloniser l'espace.

Auto-intoxication

Le plus difficile n'est pas d'écrire un essai théorique mais de se soustraire à son influence après qu'on l'a écrit.

Individus-béquilles

Le pire dans une société d'ordre est le poids croissant de ces individus qui, chaque fois que se présente une anomalie, veillent par leur effort à rétablir l'ordre persuadés comme ils sont que celui-ci est une juste expression de la vérité.

Ambiguïté

Une partie des tableaux que l'on admire dans les musées ne sont plus ceux qu'ont peint les maîtres, la restauration ayant altéré les tons et de ce fait changer les rapports.

Promotion de l'échec

Le joueur d'échecs a quatre coups d'avance. Contre son peuple, les dirigeants d’État sous contrôle jouent avec la même mesure. Ils s'offusqueraient en toute bonne foi de ce parallèle: ils ne savent pas qu'ils font.

Communion

Au milieu de la table où sont assises les deux sœurs, une grande verge de bois dur au gland sculpté en tête de diable.

Imagination

Cette remarque souvent gênée concernant le métier d'écrire: "il faut beaucoup d'imagination". Il en faut plus, me semble-t-il, pour adhérer au quotidien.

Temps fini

Dans le temps fini de la vie, il y a une chose que l'homme doit faire pour étendre les possibilités de ses pareils: faire des expériences.

Ages anciens

Dans un endroit tel que celui-ci, on peut mourir. Aucun homme moderne ne souhaiterait y vivre: c'est tout l'intérêt. Un feu brûle, la pluie tombe, la pierre ruisselle. Le vin tiré est rouge, les pêchers odorants. Mais surtout, qu'on ne rapatrie pas mon corps en Suisse. Et s'il pouvait y avoir dans les prés des animaux forts et distraits, sangliers, taureaux, à mi-chemin entre la vie et la vie minérale... 

Démocratie

Dans une démocratie, la cohérence voudrait que ceux qui ne veulent rien savoir soient punis.

Hôtel

Seul dans un hôtel immense. Il est installé dans l'ancienne école du village et celle-ci recevait chaque jour trois cent élèves. Le gardien regarde la télévision le dos au feu. La clef de la chambre est reliée à un cube de bois. La porte est double et médiévale. Je demande l'internet.
- Le routeur est à la cave, je vais l'allumer.
Dans la salle à manger, toutes les tables sont mises, mais il n'y a rien à manger. Je sors sous  la pluie. Personne dans les rues. Je trouve un café. Je m'approche de la vitre. Il y a de la lumière à l'intérieur. Des paysans, un cantonnier, un jeune coiffé comme un huron. Ils regardent un mach de football. Plus tard, quelqu'un arrive de l'extérieur pour téléphoner. La patronne pose sur le comptoir un téléphone à pièces. Le type n'obtient pas sa communication. Toute la salle s'en mêle. Le long du bar court un bac pour tout ce qu'on veut y jeter. Il déborde.

Villaluende

Visite de terrains agricoles dans les montagnes de Villaluende. Nous roulons dans le caillou. Au fond de la vallée, la rivière déborde. Plus haut, il neige. José pousse le portail. J'ai enfilé un polo sur la tête. Il enfonce le bout du pied dans la terre:
- Tu vois, on enfonce pas!
Il me montre l'enclos des taureaux, le puits foré à quatre-vingt mètres, les vignes des anciens. Je grimpe sur des pierres géantes, pivote dans toutes les directions. Sur l'autre versant, coupé du monde, le hameau. Nous croisons l'un des deux habitants. José baisse la fenêtre côté conducteur, parle du temps.
- Il fait froid.
- Froid.
Et lui, que fait-il?
- Je me promène.
Nous descendons une route cahoteuse. Les maisons sont faites de pierres ramassées. La corde au cou, une vache broute. A quatre kilomètres, un autre village, habité celui-là. Nous pénétrons dans le café. Des hommes jouent aux cartes le béret sur la tête. Le plus petit mesure un mètre dix. Le patron apporte des bouteilles de bière de la taille d'éprouvettes et offre trois plats de charcuterie.
- Les gens d'ici sont de bonnes gens, me dit José, si tu te perds, ils t'aideront, je ne dis pas qu'ils t'inviteront chez eux, mais ils te feront un sandwich de saucisse et ils te donneront une coin où dormir à l'abri.

Affaires

Dans ce train des Cercanias, un homme d'affaires déchire avec rage des dossiers, puis satisfait se lève, jette les morceaux dans une poubelle, ajuste sa cravate et sifflote.

Sierra

Régions celtes de la Sierra de Guadarrama avec ses troupeaux qui broutent les cataclysmes. De mon wagon de train, je reconnais les chemins de terre que j'ai emprunté à vélo. Il s'enfoncent dans les défilés, ressurgissent à hauteur d'horizon, s'enfoncent encore. Il pleut, le ciel est de plomb. Les maisons de pierre sont trapues, les ruisseaux serpentent entre la roche. Au cours des vingt dernières années, je suis souvent passé à travers ces montagnes de Castille, mais si je les reconnais, je ne sais ni leur nom, ni le parage des chemins, ni ce que j'y faisais. Et pourtant, ces paysages se mesurent à la mémoire.

Table 2

Pour me donner du courage - ou par lâcheté, cela revient au même - je monte d'abord par l'escalier de fer les parties légères de la table de pique-nique: les pieds en équerre, les deux bancs. Je me place ensuite face au plateau. Il mesure 2,50 mètres et pèse trente kilos. Les marches de l'escalier de tôle qui conduisent au toit sont étroites, la rambarde abaissée et nous sommes au quatrième étage. J'essaie de le basculer sur la longueur et de le tirer. C'est impossible, le virage est trop aigu. Alors je le dresse et lui fait monter les marches l'une après l'autre. Je souffle et grogne tant qu'une voisine sort sur son balcon. J'atteins le premier tiers de l'ascension, et je fais une calcul: si je n'ai que le double de la force que je viens de dépenser, je dois redescendre sous peine de la lâcher à mi-hauteur. Je continue. A mi-hauteur, je sens que je peux l'amener jusqu'à la terrasse, mais je constate alors que pour lui faire prendre le virage, il faut le faire pivoter en l'air, au-dessus du patio. J'y parviens, mais au moment de la mettre en appui sur la rambarde pour me reposer je vois que ma main gauche est sous le plateau: soit je lâche le plateau et il tombe quatre étages plus bas, soit je le pose et il écrase ma main.

Vrai-faux

Lorsqu'on se renseigne auprès d'un tiers choisi au hasard dans la foule quant à l'état d'une situation, par exemple le nom d'un lieu ou l'heure de départ d'un bus, l'habitude est de confronter le premier avis avec un second et, pour les anxieux, de le corroborer par un troisième. Mais si chacun procède de la sorte, la vérification du faux par le faux dira le vrai et finira par emporter la décision. L'exemple est aberrant car, bien entendu, d'autres paramètres sont pris en considération: l'intuition, la déduction, la correction... Ces éléments informent le processus de décision et limitent le risque d'erreur. Mais si cela vaut pour une situation simple, il n'est pas certain qu'il en aille de même pour une situation complexe. Ainsi faut-il se demander si dans la passe que traversent nos sociétés un des modes de fabrication du vrai n'est pas la vérification du faux par faux.

Décor

Un décor cache souvent le vide. Dans un monde du plein, il sert à occulter la vraie combinaison des éléments.

Naturel

Dans un restaurant du quartier des affaires de Chamartin pour le repas de midi. Je prends place dans l'arrière-salle parmi des banquiers, des bureaucrates, des rentiers venus en voisin avec leur épouse et des amis. Bientôt l'arrière-salle est pleine. Les garçons énumèrent les plats du menu, apportent les boisson, débarrassent les tables qu'ils préparent immédiatement pour les nouveaux arrivants. Soudain, le patron passe avec sous le bras trois sac de congelés: calmars, crevettes, morue. Dans le naturel du geste, il y toute l'Espagne. J'ignore si , mieux que les Suisses, les Espagnols savent trancher par un oui ou un non, mais ils ne prétendent pas être ce qu'ils ne sont pas (ce qui, soit dit en passant, permet parfois de le devenir). 

Elastique

Dans le bus qui m'emmène à la gare, deux femmes proche de l'âge de la retraite discutent par-dessus les épaules des autres passagers. Elles évoquent les enfants, les petits-enfants. "Carmen, commence l'une, veut des patins, mais je lui ai fait comprendre qu'elle ne les recevrait que quand elle saurait patiner." L'autre abonde dans on sens : "oui, je me souviens, mon père me disait toujours...". Mais leur enthousiasme ne se réveille vraiment que lorsqu'elles se mettent à parler de saut à l'élastique. Elles évoquent alors les figures, les défis, les points des unes et des autres, la tension et la hauteur de l'élastique, riant et sautillant sur place.

Campagne

Antequera sous la pluie - un berger en pèlerine jaune et ses mille moutons contournent un champ d'oliviers.

Obligation

Ils se plaignent de ce à quoi ils s'obligent.