samedi 9 avril 2016

Table

Journées tranquilles. Je plante des cactus, vais au marché, rédige l'essai. En soirée, le téléphone sonne:
-Alexandre.
- Oui?
Ici, les ouvriers tutoient, utilisent les prénoms et font leur travail sans état d'âme; ceux-là me font comprendre que pour cette livraison, c'est spécial, il va falloir que je descende.
Me voici devant le camion. A l'intérieur, les ouvriers ahanent.
- Qu'est-ce que c'est?
- Ma foi, vous devez savoir ce que vous avez acheté.
(Cette réponse, je l'ai souvent entendue : elle signifie que dans le monde entier les clients s'interrogent sur le contenu du colis. Or, le livreur livre un colis, pas une chose identifiable.)
Il se trouve que j'ai commandé plusieurs meubles, mais, à en juger par le poids, j'ai vite fait de conclure: c'est ma table de pique-nique. Le même modèle que j'avais commandé pour Gimbrède il y a seize ans, en bois autoclave, pas chinois, recommandé aux municipalités pour l'aménagement des parcs.
Les ouvriers se déhanchent, gémissent. Il font glisser le colis en bas du pont. Le trafic des voitures est interrompu. Les livreurs essaient de traverser la rue, d'atteindre le portail de mon immeuble. Ils s'y reprennent à trois fois, appuient enfin le colis, me prennent une signature, s'en repartent.
Au déballage, je vois que le plateau est déjà monté. Je veux le soulever. La dernière fois que j'ai fait ce type d'exercice à pieds nus, j'ai risqué l'amputation. Je monte au quatrième et me chausse. En plusieurs voyages, je rapproche les pièces légères de mon allée : pieds, renforts, bancs. Ensuite, il me faut traîner le plateau sur un couloir d'accès long de 30 mètres. Je passe deux portes. Dans la pièce qui donne sur le patio, les enfants qui sont à leur devoirs, se précipitent à la fenêtre. La mère les rejoint et s'intéresse aux péripéties. Encouragé par la présence des spectateurs, j'achemine le tout devant l'ascenseur, et là, mauvaise nouvelle: le plateau n'entre pas dans la cage. Je considère les huit niveaux d'escaliers, juste comme ça, pour vérifier qu'il y en a bien huit... A ce moment, passe un adolescent dégingandé. Je manque l'alpaguer. Pour cinq euros, il ferait l'affaire, n'est-ce pas? Mais à voir le petit chien qu'il balade - de la taille d'une basket - je retrouve des forces. Un quart d'heure plus tard, j'ai ma table dans l'appartement. Alors les choses se compliquent: l'accès au toit se fait par un escalier de fer forgé au-dessus du vide. Quand fois que je l'emprunte, il tremble sous mon poids.

Personnages

Les personnages locaux, distingués de la foule par une attitude atypique.
Le mendiant du supermarché. Je le croise dans les environs de la plage aux chats, lorsque je me rends à vélo la séance de combat; il roule dans l'autre sens. Peu avant la tombée de la nuit, de retour au village, je me ravitaille en pain et en eau: il est debout, à côté des portes coulissantes, la casquette retournée au sol et tient en laisse un chien minuscule que lui a confié une dame. Comme d'habitude, il sonorise le quartier avec son poste radio peint aux couleurs de la Jamaïque.
Près du pont, dans le quartier des pêcheurs, le rustre à barbe au visage bouffi d'alcool dont le territoire est délimité par le muret de la plage et le réverbère du quai. Dès le début de l'après-midi, il rejoint autour d'une table pliante des voisins qui disputent à même le trottoir une partie de cartes sans fin.
Le professeur de sport en training bleu et orange qui enseigne sous le regard curieux des parents à des pupilles la course d'obstacles (quelques cônes disposés le long du quai). Sa formule favorite est: "c'est bien, mais il y encore des progrès à faire!"
Le faux marathonien, tête rase, épaule carrées, torse nu et bronzé qu'il fasse chaud ou froid. Il porte des lunettes de compétition blanches et marche en long et en large comme s'il avait à faire baisser le rythme cardiaque après un exploit.
Le Russe massif qui me répond, lorsque je demande s'il participe aux trois séances hebdomadaires de combat:
- Oui, j'essaie, mais c'est difficile, je manque de temps.
A la sortie, comme j’arnache les bagages sur mon vélo:
- Depuis ton village, par les quais? Eh bien. tu as du temps!
Puis, il me dit d'acheter un casque. Le vendredi, je déballe mon casque: cuir noir, muselière de métal rouge.
La séance d'entraînement finie, nous occupons le ring.
Il frappe, je ramasse. Il frappe encore, place un direct puis un crochet. Je suis sonné.
- C'est de la technique. Respire! Je vais te montrer...
Et il frappe de plus belle.

Manque

A croire que la dynamique appelle le manque. Maintenant que j'ai de l'argent, je n'ai plus de femme; quand j'avais femme et appartement, je n'avais pas d'argent; quand j'avais femme, argent et appartement, la justice me cherchait des noises. Si j'avais le tout, je m'emploierai à y ajouter un sentiment de manque.

Fonctionnalisme

La langue s'adapte aux moyens électroniques: les discussions de famille ressemblent de plus en plus à des rapports de bureau.

jeudi 7 avril 2016

Langue

Parce que la langue est le moyen de communication usuel, chacun s'estime capable de penser. Cela revient à dire devant un violoniste que, sans avoir jamais appris, l'on joue parfaitement.

Culture

Petits bourgeois débiles cultivés en pots.

Fin des routines

La dérive des situationnistes s'oppose à la routine, c'est à dire à l'espace et au temps rationalisés. Elle revendique le monde contre la société. Mais quand Debord évoque avec nostalgie les décors de Paris, ce n'est pas tant à l'évolution urbaine qu'il faut penser - elle est de toutes les époques - qu'à l'imposition d'un monde construit pour la routine et qui n'exprime que celle-ci. L'histoire à laquelle nous sommes désormais confrontés est celle de la succession de ces routines qui chorégraphient les corps et disposent les esprits à réaliser  de façon toujours plus adaptée un programme politique mis au service de l'économie de marché. Jusqu'au moment, prochain, où le programme ne donnant plus de résultat, ses ordonnateurs chercheront des solutions dans le monde et s'apercevront qu'il n'existe plus.

Etre

Être là et se contenter d'être là. Fascinant: en effet, comment saurait-on ce qu'il se passe?

Max

Lisant les notes de l'excellent Max Frisch, je me dis que l'une des facilités de l'écrivain (qui est aussi un savoir secret), c'est que l'on intrigue mieux en affirmant une absurdité qu'en s'efforçant de penser.