mercredi 10 février 2016

Amour liquide

Dans L'amour liquide, Zygmunt Bauman insiste sur l'angoisse que générerait l'engagement émotionnel (amis, mais surtout amants). Aucunement! L'engagement qui inclut le risque est toujours porteur de vie. Le problème, c'est le cadre légal de cet engagement. Sa dimension politique et administrative. Pour filer la métaphore, le problème, ce n'est pas la liquidité, ce sont les écluses et les ingénieurs sociaux.

Rente

Plusieurs fois que j'entends mon collègue immigré demander: "sans nous, que feriez-vous? que deviendrait l'économie suisse?" Nous ferions ce que nous voulons faire, vivre et non ce que l’État veut que nous fassions, travailler afin que ses personnels puissent vivre de la rente de notre travail.

Individualisme

Quel individualisme? Masse, oui! Ces sociologues ont-il jamais lu Debord? Ce qu'ils prennent pour de la liberté, de l'originalité, ce qu'il prennent pour des prérogatives de l'individu ne sont que des signes fabriqués à l'échelle industrielle (le spectacle) et accrochés sur l'individu comme des ornements sur le sapin de Noël. A la société de l'héritage, ils opposent l'ultra-individualisme. Mais dans la société de charpente traditionnelle, ancrée dans un territoire, organisée autour du père et pérenne par le nom, l'individu, parce qu'il est contraint et pour autant qu'il en ait force, résiste et se constitue originalement. Cette création de moyens propres chez les meilleurs débouche à l'occasion sur de vraies personnalités, des figures éminentes, prescriptrices d'idées, de comportement, de projets. A contrario, cet hyperindividuation dont se prévalent les sociologues est en trompe l’œil.

Sion 2

Quittant la rue du Grand-Pont dans le vieux quartier de Sion, je remonte la rue de la Marjorie. Ces vingt dernières années, je suis venue des centaines de fois distribuer des flyers et coller des affiches dans la ville, mais parce que le temps c'est de l'argent, je courais tel un dératé, n'empruntant qu'un réseau de rues communiquantes, évitant tout écart qui m'eut retardé. Ainsi n'ai-je jamais vu ce tunnel sous la montagne qui s'ouvre en haut de la rue Marjorie. Je me retrouve rue des Châteaux, face au musée du Valais. Plce étonnante, intemporelle, figée dans le granit. Les nuages épais qui naviguent dans le ciel donnent au lieu un aspect dramatique. Dans mon dos, une maison de base carrée surmontée au dernier étage d'un bois décoré. Une musique joue derrière un volet. Où que je porte mon regard, je trouve de l'ancien, du vieux, de la pierre, du ciel, du silence. Cette place n'est pas une lieu de production mais un lieu de vie, et, par la forme tranchée des pans de roc qui enferment les quelques constructions, un lieu axial, enté sur le ciel. Grand bonheur de se trouver là, à l'écart du fleuve du temps.

Changement

Que signifie ce refus de changer une fois que le changement est advenu et non-réversible?  Que les choses qui ont été, jamais ne redeviennent ce qu'elles furent, je le sais: aussi ne s'agit-il pas de nostalgie. Et d'ailleurs, même si cela se pouvait, j'ignore quelle époque connue j'isolerai pour la monter aux nues. Non, c'est autre chose, de plus  pernicieux: le refus de se laisser entraîner dans une direction qui ne valorise du passé que les éléments médiocres. Un refus de participer à un raisonnement faux débouchant sur un avenir truqué. Car c'est bien d'une erreur de logique dont il est question. Comment un passé aussi riche et prometteur peut-il donner lieu à un présent terne et machinique, et cela sans susciter dans l'homme une mouvement de révolte? C'est comme si les prémisses d'Aristote, posées en bon ordre, aboutissaient en fin de démonstration à une conclusion plaquée.

Téléphone

Le téléphone portable permet de s'isoler de la foule donc de la supporter. Rien ne s'opposant plus au fait de faire foule, le foule augmente.

Architecture des fous 2

Parcours inédit de ces dérangés dont le musée d'Art Brut expose les oeuvres. Untel, orphelin, jardinier puis maçon, père de famille puis vagabond, se réfugie dans le mutisme. Pendant trente ans, il ne prononce plus un mot. Absent au monde, visité par des éminences obscures et transcendantes, il crée jour après jour sous la dictée de forces spirites.

Décourager

Luv me dit que ses professeurs d'école entreprennent l'année durant de la décourager. Plutôt que de la sermonner lorsqu'elle reçoit une mauvaise note et de lui indiquer la bonne manière de travailler, ils font valoir qu'avec de telles notes jamais elle ne pourra accéder aux études secondaires. Consciente ou non, cette façon de s'assurer que seul un nombre restreint d'élèves atteindront le baccalauréat correspond à des directives économiques établissant le nécessité de disposer d'une part d'élèves dotés d'un savoir pratique lié à un métier, d'autre part d'une masse d'élèves sans qualifications qui seront positionnés en fonction de la conjoncture. La culture générale n'ayant qu'une utilité somptuaire qui coûte plus à l’État qu'elle ne rapporte, le nombre d'élus doit être réduit au maximum.

Sion

A Sion pour distribuer des flyers. Arrivé par le train, je gagne le vieux quartier et la rue du Grand-Pont. L'ambiance est étrange, trop calme. Est-ce que je me trompe? Serait-ce un jour férié? Non pourtant, nous sommes lundi. J'appuie ma tête contre la vitre d'une boutique de mode. La vendeuse est là, en attente. Plus loin, un marchand de salles de bains: il est assis à son bureau, il consulte son téléphone. Je jette un œil à la rue. Une dame s'y promène. Nous sommes donc deux. Il y a vingt ans, lorsque j'allais travailler un mois à Verbanne, dans le magasin de luxe de Monami, je me souviens avoir ressenti la même chose: quelqu'un va--il venir? Mes flyers à la main, je cherche les adresses dont le client a demandé le service, des galeries d'art. Les trois premières sont fermées. Dans la vitrine de la quatrième, on lit au-dessus d'un numéro de téléphone: "appelez-moi, j'arrive en 5 minutes".

Barbie

Comme je fais remarquer l'opportunisme idéoloique des fabricants de la poupée Barbie lesquels viennent d'introduire des figures de femmes laides, petites, obèses et grandes, Aplo remarque avec pertinence:
- La Barbie n'était pas belle, elle était parfaite.

Amour

Au lieu d'écrire "l'amour, je n'ai pas de solutions de ce domaine qui n'en a pas", l'auteur produit trois cent pages d'analyse.

mardi 9 février 2016

Architecture des fous

Passionnante exposition au musée d'Art Brut de Lausanne sur les fous et l'architecture. De fait, il s 'agit plutôt de maisons, d'immeubles et de cabanes dessinés de face, de haut, de loin, de près, bâtiments conçus par addition, telles des sculptures du facteur Cheval, plutôt que par calcul, sauf pour cet artiste qui, avec la rigueur du chef d'entreprise sollicité par un client fortuné, donne à son travail ce titre fabuleux: "plan et devis d'architecture sidérale agraire". 

Pour un bombardement de la ville de Lausanne

Quand on déambule dans les rues de Lausanne, concevoir ce qu'elles étaient il y a seulement trente ans est impossible. Ville de métiers, de bistrots, de rencontres, un peu raide dans sa bêtise bourgeoise, paysanne quant au fond, parlant un  français mauvais et sympathique, ville possédant une identité, ville distinguée des autres villes du Léman, sinon exceptionnelle, originale devant le monde. Aujourd'hui, elle dégoûte. Celui qui s'y promène est physiquement gêné de voir tant de laisser-aller, de laideur, de médiocrité, de duperie, de crainte rentrée. Caractères négatifs que recouvrent une prétention crasse et une obséquiosité exponentielle. Que dire d'autre? Les bras m'en tombent. Je n'ai qu'une envie: me sauver. Que voit-on dans le centre de la ville ? Une population à peine sortie des valises, en apesanteur, qui parle toutes les langues du monde et de préférence aucune, une population ne manifestant envers la culture, la société, le bonheur, aucune espèce d'intérêt. Une population en pyjama qui s'étonnerait qu'on le lui fasse remarquer et comment lui en vouloir? L’État s'est chargé de confondre domaine public et privé, délaissant le premier, contrôlant le second. Et derrière ses énergumènes qui rêvent d'acheter la pacotille que les industriels font fabriquer dans le tiers-monde, un population, plus ancienne, arrivée par l'avion précédent, qui possède déjà cette pacotille et en fait étalage, prouvant si besoin était, que la liberté promise peut être atteinte. Et ensemble, ces deux populations, s'arrangent pour produire à tous les coins de rues, une nourriture pauvre, malsaine, merdique: pizzas, pâtes, kebab, chinois. Un peu plus loin, ceux qui ont lâchés, les intoxiqués. La municipalité leurs octroie un territoire exposé, les nourrit, les torche, les filme. Et dépêche des bon samaritains fonctionnarisés qui rêvent de sauver le monde, donc les drogués. A la fin de la journée, ces habitants de Lausanne se mettent au lit dans des casiers subventionnés, des asiles de nuit, et pour les pendulaires français, dans leurs Renault Clio. La ville s'est enfin vidée. Dites moi? Je rêvais, n'est-ce pas? Cela ne va pas recommencer demain? Et chaque jour? Cette paupérisation des esprits. Ces pyjamas. Cette cochonnerie de fast-food. "Recommencer? Que voulez-vous dire? Ici, c'est Lausanne. Mais à Genève, à Paris, à Londres, c'est la même chose, c'est aussi Lausanne."

Inconnue

Fascinante histoire que celle de l'inconnue de la Seine en ce qu'elle révèle des préoccupations de voyance dans une génération, celle du début du siècle, qui à rebours de son affirmation de liberté sociale est marquée par un christianisme mystique.

lundi 8 février 2016

Boire

Ma mère me dit qu'à boire ainsi, bientôt je mourrai. Une chose est certaine: la littérature se passe d'adverbes.

Massues

Le perfectionnement de l'outil divise la société selon une double critère, la capacité intellectuelle requise pour son usage, le pouvoir économique nécessaire à son aquisition. Tout le monde peut utiliser une massue, tout le monde ne peut pas utiliser un ordinateur. Mais c'est surtout entre sociétés que l'outil à forte valeur technologique installe des divisions. Car s'il y a beaucoup d'ordinateurs dans le monde, il y a bien plus de massues. Les rapports Nord-Sud dont les statistiques mesurent par les chiffres la nature sont aujourd'hui grevé d'un tel déséquilibre que comparer deux pays, deux peuples, deux cultures relevant l'une de la technologie moderne, l'autre de la technologie ancienne, est pure illusion. Cela revient à comparer un chat et une table, un montagne et un bateau, un baril de pétrole et un arbre.

Brutal

Retour brutal en Suisse car brutale, notre société l'est: rien dans le comportement des gens qui ne semble dicté par des impératifs de vitesse, de rentabilité, d'efficacité, de communication, cela même dans les figures déchues, symptômes triomphants de la réussite générale, les déchus, les alcooliques, les idiots, les fous, les égarés, les ralentis, les drogués. 

Sieste

Époque heureuse où, dans les campagnes comme dans les villes, les jours chômés comme les jours travaillés, on faisait la sieste, chacun évitant de déranger l'autre pendant ce repos.