samedi 31 décembre 2016

Examen de nuit

Penchés sur leurs pupitres les candidats sont au travail, je fredonne. Enfin, j'appelle le maître. Il me remet le devoir. Sujet à choix. Commenter les réformes sociales dans les populations andines de Bolivie ou établir la chronologie des guerres napoléoniennes. Dans le premier cas, le texte est en anglais. Il reste cinq minutes.

Flûte

A l'aube, alors que tout le quartier dort, la fille du voisin répète un morceau de flûte.

vendredi 30 décembre 2016

Talent d'organisation

La mémoire courte étant le meilleur allié du pouvoir, on oublie de dire que dans nos sociétés rationalisées au prix d'un effort intense de civilisation les innocents n'étaient pas victimes d'assassinats et que, dans les rares cas où ils se produisaient, ils relevaient de la folie clinique. Les massacres d'innocents qui ensanglantent nos sociétés depuis quelques années sont d'une utilité politique évidente pour un pouvoir contesté et dans leur configuration renvoient aux capacités techniques et idéologiques d'une société hautement rationalisée.

Economie et rêve

Voyez-vous, expliquai-je à cet apprenti économiste, tout le progrès tient à la valeur ajoutée. Prenez une voiture de luxe. Une partie de ce qu'elle contient est inutile. C'est ce qui fait sa valeur. C'est aussi la raison pour laquelle partout dans le monde des pirates industriels cherchent à produire des contrefaçons de cette voiture. Ils imitent ce qui a de la valeur. Et ainsi, il y a progrès. Maintenant prenez une voiture qui n'est que ce qu'elle est. Une Dacia ou, encore mieux, une Trabandt. Tout ce qu'elle contient correspond à une fonction. Il n'y a rien d'autre. Inutile de l'imiter.
Jusque là, le raisonnement est abracadabrant, mais il s'agit d'un rêve, je discoure en rêve. Pour quelle conclusion? Celle-ci:
Il est facile de distinguer entre une société libre et une société totalitaire. Toutes les sociétés qui ont des voitures du type de la Trabandt ou de la Dacia, sont des sociétés totalitaires. Comme ces voitures ne contiennent aucune plus-value et ne sont que ce qu'elles sont, le présent est éternel, rien ne change, il n'y a pas de progrès.

Fin d'année

A l'instant, belle course le long de la plage. Le bord de mer est calme. Quelques braseros allumés. Les autres gargotes ont empilé tables et chaises. Au passage, je me demandais ce que pouvait faire pendant l'hiver cet homme de cent kilos qui en saison cuit du matin au soir des crustacés. Trois parasols de palme couvrent son poste. Je poursuis ma course. Un groupe d'allemands voyageant en mobilhome a tiré des chaises-longues sur le sable. Les Espagnols défilent avec écharpes et bonnets. Il fait dix-huit degrés. Les solitaires promènent leurs chiens. Un gamin essaie le vélo qu'il a reçu pour Noël. Ses camarades applaudissent. Un père gros et une mère grosse poussent une grosse poussette. A Chilches les petits rebondissent sur un château gonflable. L'année dernière, le 30 janvier, je courais sur les quais du Mékong à Vientiane, Gala s'était enfermée dans la bibliothèque du meilleur hôtel de la capitale avec la femme du directeur, le soir nous dînions avec un Italien venu à vélo de Java. Si j'avais à souhaiter quelque chose pour l'année qui vient, ce serait: moins de bruit et plus de temps. Encore plus de temps.

Bruxelles

Plus d'un esprit espiègle a dû s'amuser à décompter les tares respectives du soviétisme sous Brejnev et des démocraties sous Bruxelles; le match est serré. Avec des sociétés dans un état de déréliction avancé, d'autres qui allument des contre-feux et une palme d'honneur à la France. Reste à comprendre comment ce pays qui possède une élite intellectuelle enviée du monde entier a pu se laisser entraîner dans un scénario totalitaire aussi galvaudé.

Humanité

Imaginons une conversation d'un autre temps, dans un langage inconnu, entre deux entités sans commun rapport avec ce que nous connaissons.
-L'humanité...
-Mais, cela n'a aucune importance! Un détail. Parlons de choses intéressantes.

Deleuze

Tournure d'esprit énigmatique d'un Deleuze. Lorsqu'on a compris on a pas compris. De l'alcoolique, il dit: "c'est quelqu'un dont le but est d'arriver au dernier verre." (Abécédaire.)

Cochons

Dans les bacs de congélation du supermarché, entassés et plastifiés, des cochonnets en position fœtale. Une dame soupèse, choisit. Elle jette un spécimen dans son caddie. Bruit sec. Elle s'éloigne. Système d'alimentation monstrueux. Je regarde ces bêtes couchées et laiteuses, aux corps, aux groins calibrés, la peau étiquetée et barrée de codes; on se sent moins proche d'une moule que d'un cochon.

jeudi 29 décembre 2016

Miroirs

Ils installaient des miroirs pour ne pas se cogner aux murs.

Prudence

Pour n'avoir pas à se battre, il faut prendre le risque d'avoir à le faire.

mercredi 28 décembre 2016

Las Menas

Au sommet de la Sierra de Filabre, la mine de fer de Las Menas. Après-guerre, deux mille personnes vivaient entre ces montagnes. Les propriétaires avaient construit des écoles, un cinéma et une place de taureaux. Tiré d'un système de galeries long de vingt-cinq kilomètres le fer était exploité par une compagnie à capitaux belges et hollandais. Il était acheminé par câbles et par wagonnets jusqu'à la plaine où un train le livrait aux bateaux sur le port d'Almería. Ce matin, il ne reste que des pans de murs, des puits écroulés, de la machinerie rouillée. Au loin, une ou deux maisons retapées. Peut-être d'ancien mineurs qui ont décidé de rester après la fermeture en 1968. J'aurai aimé voir la place de taureaux, mais la municipalité l'a démolie pour faire passer la nouvelle route qui doit amener des touristes sur le site. Pour l'instant, il n'y a qu'un couple arrivé en jeep et nous. Aplo s'avance dans les galeries, Gala glisse sur les plaques de neige. Plus bas, à l'auberge, le patron, un ingénieur qui a construit seul son hôtel, cuit de l'agneau à la braise.     

mardi 27 décembre 2016

Sierras

A Villanueva de Guadix, les maisons sont creusées dans la roche poreuse. Le paysage aligne devant l'horizon des monticules de terre, des cheminées de fée et des ravins. Depuis des siècles, les habitants nichent dans des anfractuosités. Les plus fortunés possèdent une façade. Elle ferme leur grotte. Nous approchons du village sur une route qui se faufile entre les reliefs quand la voiture qui nous précède se retourne. Le camion qui arrive en sens inverse s'arrête. Le chauffeur accourt. Les deux occupants de la voiture accidentée sont debout, ils se tâtent, ils font des gestes. Tout va bien. Il est quinze heures. Partis en fin de matinée, nous avons contourné la Sierra Nevada. Enneigée fin novembre, elle brille comme un miroir. Nous roulons fenêtres ouvertes, le soleil tape. La neige coule jusque dans la plaine. Mais voici le village. La tête dehors, Aplo et Luv cherchent une enseigne de restaurant. Le village est plein d'angles, les immeubles sont décalés, les rues torves. Nous traversons une place, la Dacia roule sur un chemin de terre. Des collines rouges émergent des cheminées maçonnées. Les gosses jouent au foot, les adultes fument, un adolescent répare une moto; il a éparpillé les pièces du moteur à même la route. Je zigzague. La rue s'achève sur une levée de terre. Nous faisons demi-tour sous le regard de dix gitans. Ils se sont écartés pour laisser passer, mais à en juger par les mouvements, cela ne va pas durer: ils vont se rabattre, reprendre la rue. Dans l'autre direction, même spectacle: femmes en fichu sur les porches, paille pour les bêtes, poussettes rafistolées remplies de bûches, mâles en chemises à jabots appuyés aux murs. L'adolescent démarre. Comment a-t-il fait pour réparer aussi vite? J'accélère. Je le sème à la hauteur d'une usine abandonnée. Là, nous doublons la voiture accidentée. Les deux conducteurs continuent d'évaluer les dégâts. Nous passons sous l'autoroute. Villanueva est un faubourg, Guadix est de l'autre côté, avec son église sur un éperon de roche. Les Espagnols ont dû migré vers des maisons en dur laissant les grottes à une population de gitans. Finalement, nous mangeons dans un mesón pour chauffeurs-livreurs. Un coupé Mercedes de 1980 est garé devant la salle à manger. Une famille passe à cheval. Une heure plus tard, nous descendons enfin vers Estación, la gare de briques ruinée d'où partaient les convois de fer extraits de la mine de Las Menas. L'hôtel est à mille mètres, au bout d'une route privée.   

dimanche 25 décembre 2016

Beat

Jack Kerouac cherchait quelque chose qu'il ne pouvait se figurer qu'en fantasmant la vie de Neal Cassady lequel lui enviait ce talent de sorcier.

Question d'avenir

Si l'on me demandait comment je vois l'avenir, sans doute dirais-je: coupant du bois, puisant de l'eau, goûtant au silence, dormant. Cela, à petit vitesse.

Réglage

Nous tenons notre force de la représentation. Ceux qui l'ont compris tentent de nous régler sur la présentation.

Sport

Ascendant fantasmatique que donnerait sur la vie l'entraînement intensif du corps au point de faire accroire à ses pratiquants qu'ils échapperont au régime de la finitude.

samedi 24 décembre 2016

Noël

Magnifique jour de Noël sur les bords de la Méditerranée. Un soleil haut, un air doux, une lumière profonde. J'enfile un T-shirt, un pull, une veste. Je retire, la veste, puis le pull. Le T-shirt est encore de trop. Les magasins font le plein, les gens sont aimables et joyeux. Tandis que j'achète du tournedos à la boucherie familiale, le plus joyeux de tous prend le volant et enfonce ma voiture. Il disparaît. Nous allons au supermarché. Le gros, le très gros supermarché. Celui qui fait un kilomètre carré, là-bas, sur la colline. Dans les allées, j'assiste à un spectacle. Les gens mangent, boivent, crient, s'embrassent. Ils achètent de jambons, emballent des cadeaux, échangent de recettes. Et puis il y a la poissonnerie. On croirait une vente à l'encan. Les couples se pressent, les calmars circulent au-dessus des têtes, les coquillages roulent au sol, le maître des ventes agite une cloche et hurle les numéros. 

Mourir à Berlin

Un idiot tue. Comme à Hollywood qui juge inutile de changer de scénario puisque le public suit, les commanditaires répètent le coup du passeport oublié. Même truc qu'à Paris, lors de l'attentat contre les caricaturistes. Puis on abat le terroriste et on le fait disparaître. Là encore, même scénario. Avec variante. Ben Laden jeté à la mer, l'Arabe de circonstance escamoté. Alors l'ivrogne glorieux Juncker vient à la tribune et déclare: cela n'a aucun rapport avec l'immigration, nous allons continuer d'ouvrir nos frontières mais bien entendu, cela ira de pair avec un renforcement de la sécurité. Au fond, dans cette affaire (comme dans celles qui suivront), tout est écrit, mais les figurants sont choisis au hasard, dans le peuple et ils meurent, comme diraient les enfants, pour de vrai.    

Parler

Je suis un homme qui parle. Beaucoup. La solitude ne m'effraie pas. Je recherche le silence. Plus qu'à mon tour, je m'y installe. Et je parle. Seul. En revanche, le silence m'effraie quand il se glisse dans la conversation. Effrayer est un peu fort. Il me surprend pour être exact. La conversation est le lieu de la parole. De l'écoute aussi, mais c'est la parole qui répond à l'écoute pas le silence. Alors quand l'interlocuteur rentre en soi, ignore ou encore, démuni, se tait, je m'étonne du poids qu'acquiert le silence.

lundi 19 décembre 2016

Désert et pluie

Après avoir cueilli du houx (les branches mâles sont basses et dures quand les femelles, plus hautes, portent des fruits rouges, je viens l'apprendre), nous roulons plein sud. Venus par la Castille et Madrid, nous repartons par Valence et Murcie. Passé les cols de l'Aragon se déploie la plaine de Teruel. Autant dire le vide. Ici et là, un village terreux autour de son clocher, puis des étendues de terres sèches qui montent contre l'horizon. Rien d'étonnant à ce paysage lorsqu'il défile pendant quelques minutes, mais au bout d'une heure, le sentiment change, la conscience s'abandonne à la contemplation, la conduite devient exploration. Plus loin, posés sur ce désert comme des jouets, cinquante avions de ligne. A peine un hangar, aucun mouvement. Le temps est radieux. Nous prenons de l'essence. Mauvais calcul: devant la station, la garde civile arrête une caravane de gitans. Je roule au pas. Il vaudrait mieux qu'ils ne demandent pas mes papiers. Avisant une voie de service, je m'y engage. Pas de coup de sifflet. J'achète une boisson, passe le volant à Gala. Elle roule vers le barrage. Les gardes regardent les plaques suisses. Ils font signe de passer. Quelques minutes plus tard, le ciel tremble. Il pleut. Comment se fait-il? Je me retourne. Dans le fond, grand bleu, en amont de l'eau noire douche l'autoroute. Jusqu'à la tombée de la nuit, les essuie-glaces suffisent. Puis c'est le périphérique de Valence et Manises, le quartier de l'aéroport : j'y allais plusieurs fois par semaine avec Monfrère quand nous tentions d'ouvrir un bar dans la ville en 1991, ce quartier étant alors le seul à posséder une piscine publique. Mais de Manises, je ne vois rien, l'orage a tout emporté et les choses se gâtent. Pour être exact, tournent au cauchemar. Des trombes d'eau s'abattent à travers la nuit, les voitures soulèvent des trombes, les poids-lourds talonnent, les essuie-glaces peines à évacuer, les feux et les lignes se mélangent. Aux entrées des colonnes et d'autres devant les sorties, les automobilistes échouent dans la berme. Nous ne pipons mot. Je tiens le volant, je retiens mon souffle, j'avance les dents serrées. Une chambre est réservée. Sortie 431, dis-je à Gala. Il en reste donc 125. Deux heures d'épouvante. L'arrivée à l'hôtel nous le confirme, toute la salle est devant les informations télévisées. Les pompiers aident les naufragés, la police secourt, les ambulances ramassent. Images qui prennent une autre résonance quand on vient de subir la catastrophe: une femme à plat ventre accrochée à la portière de sa voiture qui flotte sur le fleuve Turia, des maisons le ventre remplis d'eau, des miliers d'oranges qui roulent à travers champs. Réfugiés dans la chambre, nous voyons que le chauffage est avarié. Or, je suis déjà au lit. Gala fait monter la réceptionniste. Je ne dors pas, je fais semblant. Fatigué de lever des obstacles. Besoin de repos. Mal m'en prend. Après avoir raflé les couvertures de réserve, Gala s'endort. Je lutte contre le froid. N'en pouvant plus, je fais ce raisonnement: la route, l'eau, le risque et maintenant, le froid. Il faut protester, crier. Crions! Et je crie. Si fort, que cela me tire du sommeil. Gala se dresse dans le lit. Quand elle est rendormie, je vois que le froid persiste que je ne vais pas fermer l’œil de la nuit. Il est deux heures. Un éclair puissant éclaire la chambre. Elle donne sur un avant-toit que la pluie tambourine. Plutôt, martèle. La chambre secoue. Je passe un pull, je collecte les serviettes de bains et les dispose en couches. A dix heures, réveil. Même pluie, mêmes éclairs, et un plafond si bas que l'on sent le toit des immeubles. En bas, dans la salle de télévision, l'ambiance de la veille: images d'eau, de débordements, de noyades, commentaires alarmés.

San Juan de la Peña

Trois quart d'heures de route à travers les forêts du mont Oroel pour atteindre le nouveau monastère de San Juan de la Peña. Sur un plateau, à mille mètres, le bâtiment impressionne par sa taille. La façade de briques rouge forme un puissant rectangle aux fenêtre alignées. A son extrémité, la façade de l'église décorée dans un style manuelin. A l'hostellerie, j'annonce que nous allons visiter l'ancien monastère pour profiter du dernier soleil. Ce qui a dû faire rire, le bâtiment du 10ème siècle lové sous une roche géante au cœur du bois n'ayant jamais connu la lumière naturelle. Là se sont installés à l'époque mudéjar des moines bénédictins suite à la découverte dans la roche de cette cavité. L'anecdote veut que l'apôtre soit apparu à un chasseur qui poursuivant un cerf était tombé dans la grotte. Mais ce qui est attesté, ce sont les deux incendies qui marquent l'histoire du site.  Les constructions de pierre de l'ancien monastère ont brûlé forçant les moines a gagné le plateau où ils construisirent au XVIIème siècle un autre monastère que les flammes emportèrent deux cent ans plus tard. Enfin, la République les expulsa en 1835. Nous dormons là, au-dessus des ruines.

dimanche 18 décembre 2016

Navarre 2

Maintenant la nuit tombait. Dans ce village de vingt-huit habitants, il y avait un bar. Nous avons pris place au comptoir. Entre vieillards, enfants et petit-enfants, dix personnes patientaient devant une table mise. Gala frigorifiée me réclamait une soupe. La Navarre, je ne sais pas, mais l'Espagne, ce n'est pas le pays de la soupe. Elle répétait "soupette!". J'ai commandé de la bière, j'ai questionné la patronne. Aidée par son grand-père, une gosse avalait un bouillon de pâtes au moyen d'une cuillère d'argent.
-Désolé, a fait la patronne, tout ce que ces gens vont manger a été commandé.
Alors, buvant nos bières contre le feu, nous avons regardé la famille avaler des crevettes, du riz, des piments, du porc et un demi-sanglier. Puis nous avons serpenté à travers la montagne pour regagner la vallée. A dix kilomètres, dans un village de chalets et d'immeubles de ski, nous avons trouvé une auberge tenue par des hippies. Des brochettes de poulet traînaient sur le comptoir. La fille les a réchauffées. Elles étaient tièdes, coriaces, salées et sucrées. L'enseigne annonçait Estrella Galicia. D'après mes théories (du moins à ce jour),  la meilleure pression d'Espagne. J'ai donc commandé et commandé encore. Un deux, quatre, cinq litres. Un berger allemand se promenait entre les jambes des clients, de la musique rock jouait. Un des membres de la fratrie avait cloué aux murs des vinyles new-wave. Echo and the bunnymen, Devo, Stranglers. J'aurais pu lui commenter chacun des titres de ces disques. J'ai essayé. Il m'a dévisagé l'air amusé. De quoi pouvais-je bien être en train de causer? A minuit, nous sommes montés dans la chambre. En bas, la fête durait. A quatre heures les hippies ont passé Israël de Siouxsee.. Les tampons de cire n'y suffisaient pas. Le matin, nous étions en pleine forme. A dix heures, nous avions l'estomac retourné. A midi, nous étions aux affres. J'ai laissé Gala devant un thé et je suis retourné à Agrabué.  

samedi 17 décembre 2016

Navarre

Don Gabriel est monté en voiture. Passé le pont, la route serpente à flanc de rocher. Sur deux kilomètres, il n'y a plus que de la pierre, du bois, de l'eau. Nous sommes restés dans ce village de vingt maisons serrées entre l'église, le bâtiment municipal et une piste de pelote basque. Je m'entendais respirer. Cela m'a plus. J'ai pris Gala par la main et nous avons emprunté l'une après l'autre les échappées. Toutes donnent sur les champs excepté celle dont la pente finit sur la berge. Là commence un chemin. Les cloches à bétail continuaient de tinter dans les hauteurs. A chaque pas, je me disais: "bien, très bien". En même temps, je calculais le prix, modeste; la distance, énorme; l'éloignement, idéal. Et cette terre dont j'ignore tout mais qui semble donner des choux, des salades, des patates. Si tout est à vendre, à remarqué Gala, il doit y avoir un problème. Elle suggérait je ne sais quelle calamité. J'ai ouvert les bras et j'ai montré le village: "que veux-tu que les gens fassent ici? Longtemps que le travail a fui". Sur une façade aux volets clos, un panneau indiquait un numéro de téléphone. Une voix hésitante a répondu. J'ai expliqué que j'appelais pour la vente.
-Quand pourriez-vous venir?
-Je suis devant le panneau.
Deux chats se sont poussé le long du mur, quelque chose à remué derrière le mur de façade. Un homme habillé de bleu et coiffé d'un bonnet est apparu. Rubalcaba, ex-ministre du gouvernement socialiste, avait le poil beige; Rajoy, actuel président d'Espagne, le poil noir. J'ai caressé le chat noir. Le beige m'a griffé au doigt. L'homme au bonnet s'est excusé.
- Il vient de l'autre côté de la montagne. C'était la bête du chasseur. Mais comme le type ne faisait que chasser, il a émigré. Le voici. Avec moi.
Et il a fait signe d'entrer. Il y avait là un appartement complet, restauré au millimètre, vernis, fleurant bon l'encaustique.
-Tout est neuf, dit l'homme.
Faisant l'article:
-Jamais rien n'a servi.
-Vous vendez?
-Oui. Enfin, peut-être. Vous savez... Moi, avec tous ces politiques. Pour qu'ils me volent le produit de la vente. Venez voir la suite.
Car il y avait une suite, mais elle n'était pas reliée. Nous sommes ressortis. Cette fois, je n'ai caressé que le chat noir. Mon doigt continuait de couler. Nous avons fait le tour du bâtiment avant d'entrer par une autre porte. Même soin apporté à ce nouvel appartement. Tout était fait, y compris les lits, comme si une famille riche de Saragosse devait être accueillie dans la journée et logée selon les critères du confort urbain. Je jetais un œil par la fenêtre. Nous étions bien dans le même village, médiéval, rustique, tout de pierre construit. Les pièces n'avaient rien à envier aux reconstitutions historiques d'un musée. Et puis, à force d'anecdotes, de confidences et de critiques acerbes contre l'Etat, nous avons sympathisé et l'homme en bleu, Felipe, a décidé de nous faire visiter le reste du village. Il était né dans la maison où nous étions. Travaillait-il? Non. Pour la même raison toujours. Ne pas engraisser les corrompus. avant de quitter l'appartement, il désigna les radiateurs, le thermostat, un outillage dernier cri. Et deux stères de bouleau coupé fin.
-Moi, je préfère chauffer avec ça.
Il nous a emmené à la rivière. De là, nous sommes montés sur la colline. Désormais, le toit de l'église était à nos pieds. Il a ouvert la grille d'une propriété.
-Là, c'est un Ecossais. Vous pourriez vous y installer, il ne vient jamais.
Gala était enthousiaste. Je l'ai freinée:
-Trop luxueux.
Maintenant, nous voyions enfin les vaches. Elles occupaient le montagne du chasseur, au-dessus du lit de la rivière. J'ai imaginé le chat. Il avait franchi ce sommet pour atteindre Agrabue. L'animal paraissait bien petit pour une telle prouesse.
Au moment de se séparer, Felipe a dit son nom:
-Piedrafita. Mes aïeuls venaient de l'autre côté des Pyrénées. On m'a dit qu'il y avait des Pierrefit là-bas.
Et il nous a remis la carte de visite de l'Ecossais.
-Des années que je ne le vois plus. Il faut que je lui répare son tuyau d'arrosage.
Nous avons appelé. C'était un médecin de Glasgow. Un chirurgien. Il a décroché avant d'expliquer qu'il était en Afrique et qu'il entrait en salle d'opérations. "Vous pouvez me rappeler?"
   

vendredi 16 décembre 2016

En route pour la Navarre

Dans les contreforts pyrénéens, derrière deux montagnes de sapins, Agrabue. Don Gabriel Gonzalez de Aragon Ramirez de Espara fait la visite. La maison de pierre est au cœur du village, la porte basse, le soleil frais. Nous entrons. Une première pièce aménagée dans la grange à foin est traversée de lourdes solives. Un poêle de tôle rumine.
-Je suis désolé pour les photos, me dit le propriétaire.
-Elle sont excellentes.
-Oui.
Je tâte les meubles de planches.
-Vous savez, je n'ai pas besoin d'une cuisine d'exposition.
Nous circulons dans les étages. Il y en a deux. En partie basse, les chambre. Des lits de fer, des madones dans leurs cadres, une chaudière de cuivre. L'escalier est bon. Bois et carrelage. Le jardin étroit a son herbe et un arbre. Sur les toits alentour, les cheminées rondes typiques de la région. L'une d'elle surmontée d'une croix, l'autre d'un crâne. Appuyé à la barrière qui marque la limite du jardin, je regarde l'église. Sa tour carrée domine le village. Puis nous marchons dans des rues pavées et rebondies. Les maisons de pierre grises sont petites, fortes, belles. De la fumée s'échappe dans le ciel. Combien d'habitants. Vingt-huit. Je cherche la rivière. Elle coule juste là, à quelques pas de la place principale. Lit large, maquillé de galets. Une femme bêche un potager. De grosses mottes de terre noire. Des cloches résonnent. Je lève les yeux. Le troupeau est éparpillé dans la hauteur. Il broute des sentiers accrochés à la montagne. La maison a un nom, Casa Nieves. 
 

jeudi 15 décembre 2016

En route pour l'Aragon

Pour un Espagnol, être autre c'est faire la même chose autrement.

Destroyer

Si j'enregistrais de la techno, j'aimerais atteindre par la même ironie critique au degré de négativité d'un Destroyer dans Musical Trashcan.

mardi 13 décembre 2016

Terrorisme

La guerre au fantasme. Terroriste par exemple. Je ne dis pas que ces demi-fous n'existent pas, qu'ils ne sèment pas la mort. Je dis que l'essentiel pour les tireurs de ficelles est le potentiel fantasmatique du terroriste. Pour faire la guerre, il faut des moyens et ces moyens, vendu par les tireurs de ficelle, sont facturés au peuple. Et puis une fantasme, ça aveugle. Combinaison gagnante.

Les maîtres

"Il n'y a pas de maîtres! Il ne doit pas y avoir de maîtres! Le peuple doit choisir son destin!", disent les maîtres. Puis ils vont en coulisse et prennent les décisions.

Bar

Cinquième étage de l'Hôtel. Le bar vitré donne sur l'aéroport. Un couple devant moi. En gris. Solide gaillard de cinquante ans et sa femme, non sans lourdeurs. Il sont assis face à l'écran de télévision qui diffuse les résultats du cricket. Et silencieux. Résultats du football, silencieux. Nouvelles politiques, silencieux. Vieux couple, me dis-je. Puis la femme se tourne vers son gaillard et lui parle mains devant. Ils sont muets.

Oxymores

Nous pensons la liberté, nous pensons l'absence de liberté. Ou du moins, nous croyons le faire. En réalité, nous ne pouvons ni penser la liberté ni penser l'absence de liberté. Ce que nous faisons c'est ressentir l'absence d'un état que nous nommons liberté. Là encore, une contradiction: comment ressentir l'absence de quelque chose dont nous ignorons tout? Et si l'on disait que la mort est la liberté? Que l'absence de toute contradiction saisie par la pensée et ressentie par le corps est la liberté? Si l'on disait que la liberté est l'absence de contradiction?

Londres (fin)

L'hôtel où nous logeons à Southend présente les avantages courants d'un quatre étoiles et un avantage spécifique: il est à côté d'un magasin de sport. Raison principale de son choix. Mais après avoir rempli la valise de gants de boxe, de chaussures à coques, de shorts et de chaussettes, il restait à faire quelque chose d'intelligent. Par exemple ce que font des touristes bien élevés, se rendre à la Tate Gallery. Nous avons longuement hésité. Le train, le métro... La cohue. Nous nous sommes décidés. N'étions-nous pas dimanche? A peine débarqués à Stratford, nous voyons notre erreur. Même désordre halluciné des corps que le soir du concert. Que dis-je? Pire! Car, fêtes de Noël oblige, c'est un dimanche ouvrable. Toute la banlieue se répand dans la gare et part à la conquête des galeries commerçantes. Haut le cœur instantané. Je fais signe à Gala. Avec cette boule au ventre, je ne vois pas comment je trouverai la disponibilité d'esprit pour contempler de la peinture. Et nous rentrons. Deux heures de train, voilà notre dimanche.

O2-Arena 4

Le dimanche 11 décembre se produisait sur une des scènes du O2-Arena le groupe de hardcore new-yorkais Every Time I Die. Comment font les punks lorsqu'il passe entre les panneaux de détection.
-Monsieur le punk, pouvez-vous me garantir que vos chaînes en métal sont en tissu?

Effets spéciaux

Dans un supermarché de Southend j'achète une brosse à dents électrique. La moindre de ses vertus n'est pas de reproduire au contact avec la bouche le bruit d'un avion à hélices roulant sur le tarmac avec toutes les nuances liées à l'orientation et à la force du vent. Cet effet spécial qui ne figure pas parmi les qualités vantées du produit rappelle que le hasard fait bien les choses, ce qu'a découvert, il m'en souvient, le réalisateur Jack Arnold, auteur en 1957 du film L'homme qui rétrécit  - film inspiré du roman du même nom de ce grand auteur d'épouvante qu'est Richard Matheson (la maison des damnés!) - quand, ne sachant comment donner l'illusion que les gouttes de pluie qui s'abattaient sur la tête d'un Grant Williams rétréci étaient de taille anormales, s'est vu proposé par un ouvrier présent sur le plateau de tournage une capote qu'il suggérait de remplir d'eau.

O2-Arena 3

La question est alors de savoir s'il l'on consent à une série importante et, semble-t-il potentiellement croissante, de sacrifices pour partager un moment de grâce. Si l'on s'engage dans ce pari pour être plus exact, car la grâce, moment supérieur, n'est jamais offerte en principe, mais réservée et distribuée au hasard. Pour moi, la réponse est non. Ce concert magnifique donné par Richard Aschcroft dans une ville de Londres amoncelée d'obstacles, mon esprit ne peut y tendre sachant ce que le corps aura à endurer. Ajoutons que l'artiste qui occupait ce vendredi 9 décembre 2016 la scène de l'O2-Arena a, lui, donné à cette même question, la réponse inverse. Il a survécu en tant qu'artiste à la séparation de The Verve, survécu en tant qu'homme aux ravages de la drogues et, franchissant un à un les obstacles, il s'est présenté avec un micro devant sept mille personnes. Rédemption et transfiguration. Si la grâce est le fruit de la souffrance, le vocabulaire de la religion est le mieux adapté pour exprimer les conditions brutales de la modernité en phase d'auto-destruction.

Masse

L'ère des masses interdit toute spontanéité. Les machines découpent nos activités qui sont désormais marquées par un nombre infini d'arrêts. Nulle action ne peut aller à sa conclusion sans passer par ces immobilités. Ce qui était fluide et naturel devient pénible et contraint. Le monde technique est un monde de la pesanteur. Échapper à cette moderne loi de l'inertie impose de se soustraire au nombre. Seul celui qui fuit les grands établissements humains évitera cette faillite du vivant. La fuite à un prix: l'exigence. Celui qui veut vivre sur des territoires que la masse n'a pas encore soumis au régime du nombre devra faire appel à des talents oubliés. A mesure que ces talents seront rappelés, la vie reviendra.

O2-arena 2

Southend est une ville des faubourgs de Londres. La septième plus importante d'Angleterre, nous dit le chauffeur de taxi. Comme si je disais à un touriste japonais pour lui présenter ma ville, "elle a été douzième au concours des villes fleuries en 2005". Ce qui n'est pas premier, mérite-t-il qu'on le définisse par la classification? Et d'ailleurs, que nous importe qu'une ville soit première? Retombées du sport? Pour me montrer aimable, je demande au chauffeur s'il y a un port. Il répond que Southend possède la plus longue jetée au monde. Bien. Fin de la conversation. Nous verrons cela demain. Pour l'instant, il fait nuit, il pleut et nous tournons le dos à la mer.
Le train de banlieue de la Great Anglia est à quai. Nous montons. Gala s'enthousiasme pour la qualité des sièges. Revenons à notre chauffeur. Je dis à Gala qu'il faut distinguer entre "town" et "city". (Soit dit en passant, The town and the city est le titre du premier livre de Jack Kerouac, un roman réaliste écrit à Lowell, dans le Masachussetts, ce que l'on appellerait en Suisse, un patelin). Bref, nous roulons à bord d'un train de proximité qui a son terminus dans la petite banlieue de Londres, à Stratford.
Là, tout se gâte. Il y a foule. Et rapide. Elle court, marche, bouscule, parle, beugle. La gare évoque les prisons de Piranèse. Dédale de trottoirs, de passerelles, d'escaliers, d'ascenseurs, de tourniquets. Tout cela, en mouvement. Les souterrain crachent des milliers de corps. Peu après, il s'engouffrent dans des couloirs aériens. Survient un train, dix trains, cent trains. Qui se vident, et aussitôt remplis plongent dans les tunnels. Nous essayons de gagner un hall. Moi qui croyais que l'Angleterre marchait à gauche. Elle conduit à gauche, mais marche comme elle veut. Et pour cause, la plupart des gens qui se bouscule dans ce système de tubes ignore tout de l'Angleterre: afghanes en burka, africains en boubous, géants russes, sikhs enturbannés, mexicains, polonais, espagnols... Enfin, nous émergeons dans une salle d'accueil (comme dit le département marketing). Un désastre. Les corps en folie passent à travers des machines. Ceux qui rebondissent sont récupérés par des agents de sécurité en gilet de sauvetage orange qui auscultent le droit de passage et forcnte la machine à traité le fuyard. Mon cas est différend. J'arrive de la banlieue en train et je dois prendre un ticket de métro. Mai pour prendre un ticket de métro, il me faut sortir de la gare. Or, mon billet de train ne me permet pas de passer la barrière des machines. Je me mets à la file. Le service de sauvetage est débordé. Quand vient mon tour, un noir qui porte la barbe du Père Noël sur le gilet orange, me dit: "il faut un abonnement". "Oui, votre ticket est valable, mais pour sortir il faut un abonnement". "J'ai compris, me dit-il encore, vous voulez acheter un ticket de métro, mais il fallait l'acheter dans votre gare départ".
- Elle n'en vendait pas.
"C'est possible. Alors je ne peux rien faire pour vous. Suivant!"
Et il se tourne vers une grand-mère en perdition. Je ruse. Je me pousse contre une adolescente, je sors comme si elle et moi ne faisions qu'un. Elle époussette ses fesses et file. J'achète des tickets de métro et retrouve Gala où je l'ai laissée, sur la passerelle aérienne. Elle n'y est plus. Je scrute les bouches de souterrains, les escalators, les quais. J'ai mal au ventre. Cette humanité écrasée, apoplectique, rend malade. Enfin, j'aperçois Gala. A cinquante mètres. J'ai failli la perdre.
"J'ai pris de l'avance" me dit-elle"
"Ne fais plus jamais cela!", lui dis-je
Maintenant, nous sommes à bord d'une rame qui fonce vers North-Greenwich. Dans le wagon, un échantillon de la population mondiale version Pages en couleur sur les races et les caractères des peuples, éditions 1956. Si mon voisin était nu avec un javelot à la main, cela n'étonnerait personne. Bon dos, le flegme britannique! D'ailleurs quoi tout cela est-il britannique?
Nous quittons la rame. La foule nous porte. Elle marche à la manière d'un manifestation. Nous débouchons sur une esplanade. Des tentes et des caravanes façon la bohème c'est sympathique vendent du thé là la cannelle et du café à des prix prohibitifs. Le courant nous entraîne. Apparaît le O2-Arena. Un chapiteau géant. Pour situer, disons la moitié d'un quartier parisien. Un service d'ordre organise la foule qui marche sur les portes d'entrée. Nous voici dans une file. Puis sur une autre esplanade, intérieure celle-ci, parties communes de l'O2-Arena. Un quartier avec ses cafés, ses magasins, ses kiosques, ses latrines, sauf que ce quartier est sous cloche et qu'il est privé. J'ai une boule à l'estomac. Je m'en veux. D'être à Londres, d'être venu, d'être au monde. Et que le monde soit devenu un enfer. Mais il est trop tard. Faire le chemin en sens inverse est encore plus déraisonnable que de suivre le courant. Quant à rentrer en taxi à Southend, j'y ai pensé - le prix m'a refroidi: Fr.200.- Nous voulons boire une bière. Un, deux, trois; les quatre premiers self-service sont pleins. Dire qu'ils sont pleins n'est pas juste: ils débordent. Des corps en tas. Tous ne tiennent pas debout. Nous tournons en rond, dans la rue, sous la cloche. Impossible de parler. Il faut se concentrer pour ne pas heurter les passants qui arrivent en sens inverse et ne pas être heurté par ceux qui émergent des portes latérales, toilettes, salles de concert, cinémas, salles de jeu, et à nouveau toilettes, salles de concerts... Un bar-restaurant, là! Avec au comptoir, un créneau. Nous pénétrons dans le bar, un placeur nous demande si nous venons pour le restaurant. Trop tard, le créneau s'est refermé. Nous prenons la file. Un père et son fils trouvent extraordinaire que nous soyons venus depuis l'Espagne pour écouter Richard Ashcroft. Moi aussi. Et pour la bière? Difficile, admet le fils. Marche arrière donc. En direction de la salle de concert. A l'entrée, les mêmes anges gardiens que dans la gare de Stratford. En gilets de sauvetage orange. Mais ici, ils agitent des numéros au-dessus des têtes. Je consulte nos billets. 404 et 405. "Assis ou debout?", crie un ange-gardien. C'est une dame qui ressemble à P.D. James. Elle nous indique un couloir. Il amène aux panneaux détecteurs. "Videz vos poches, retirez vos chaussures!" Le contrôleur nous regarde éberlué: "comment ça pas de téléphone? Madame non plus? Faites-voir!" Nous montons par des escalators. En direction du toit du chapiteau. Les portes ont la taille de semi-remorques. Elles sont barrées de numéros. 420-430-440. Entre les dizaines, des stands de bière. De la Stella Artois. L'Arena est propriété de la multinationale de la téléphonie O2 et O2 travaille avec la marque de bière internationale Stella Artois donc Alexxandre Friederich boira ce soir de la Stella Artois. Dans un verre en plastique. A Fr. 10.- le verre. Servie par un étudiant défoncé. Payé avec des cacahouètes. Nous entrons enfin dans la salle. Pour situer, disons la moitié d'un quartier lausannois. Un placeur vérifie notre ascension à travers les gradins.
Concert.
La salle se rallume. Sept mille personnes sortent en même temps. L'esplanade extérieure ressemble à une fourmilière. Que l'on aurait retournée à la pelle. Des forces de sécurité dirigent au porte-voix les piétons vers les trois directions conseillées, la gare-tu-rentre-à-la-maison, le-bus-tu-rentres-à-la maison, le-village-bohème-sympathique-tu-continues-tasoirée-si-tu-peux-payer.

O2-Arena

Tandis que l'avion atterrit à Londres Southend, je lis les dernières lignes du journal tenu par Maurice G. Dantec tout au long de 1999, Le théâtre des opérations et j'y trouve, juste avant la note dernière qui évoque les bombardements en Tchétchénie, une critique de l'album Urban Hymns de The Verve:  "Un pur joyau de la pop'music britannique [...] les ornementations orchestrales psychédéliques de The Bitter Sweet Symphony...". Éloge long, sincère de cet disque clef qui venait de paraître. Deux heures plus tard, nous prenons place avec Gala sur les gradins de la salle de concert O2-Arena dans North-Greenwich. Les écrans qui surmontent la scène s'allument. Encadré de deux gardes, Richard Aschcroft en veston à paillettes a quitté sa loge. Il arpente les souterrain, il marche marche vers la scène. Sept mille personnes applaudissent ces images. Parcouru de rais stromboscopiques, la foule ressemble à un tapis de pixels. Ecrans noirs, l'ex-chanteur de The Verve apparaît. Il lève les bras et entonne Out Of My Body, premier titre du nouvel album. Sa démarche raide de drogué s'efface quand il attrape sa guitare. Il joue This Is How It Feels. Derrière, la formation standard, batterie, basse, guitare, clavier; sur les tréteaux, un orchestre de violoncelles et de violons. Cheveux blancs en pagaille, le chef dirige. A l'avant-scène, Richard Aschcroft. Grand bonhomme maigre en costard. Dédaignant tout effet de spectacle, il chante. Pas de danse, de mouvement ostentatoire, de "chorégraphie" comme disent les enfants qui ne voient pas que l'articulation robotique de danseurs ramassés dans les fitness a d'abord pour but de cacher l'indigence de la musique que fabriquent les multinationales. Hormis un Music Is The Power caricatural qui tourne à l'hymne humanitaire et quelques finals cacophoniques qui déparent, un concert de musique pop où chaque note est audible, où la voix ne faiblit pas, où la section à cordes, plus encore que sur les albums, apporte aux compositions cette qualité aérienne qui faisait déjà originalité de The Verve. Et pour finir, après un tour de chant de trente titres qui parcourt tous les albums solos, sous les acclamations, Richard Aschcroft retire ses lunettes de soleil: "maintenant, un titre que vous connaissez,  je l'ai écrit il y a vingt ans". Il baisse la tête, les violons montent en puissance pour The Bitter Sweet Symphony.

lundi 12 décembre 2016

Reprises

Quand il ne se bat pas contre soi, l'écrivain, confronté aux éditeurs et aux lecteurs, se bat contre autrui.

Visée

La généralisation des machines vise à faire de l'homme la pièce d'une machine.

Ersatz

Antonio, le chauffeur de taxi cultivateur de mangues, celui-là même qui m'a emmené le jour du marathon, nous raconte qu'il travaillait autrefois dans une boulangerie industrielle.
- Toutes les étiquettes étaient mensongères. Liste des ingrédients, provenance, date de péremption...
Et à propos des pastèques, comme je lui explique qu'un spécimen de cinq kilos a fondu dans mon frigidaire telle une neige au soleil.
-Il faut les prendre pendant la saison, en juillet et en août. En dehors de ces mois, les agriculteurs ajoutent un agent chimique pour obtenir le goût sucré propre à ce fruit. Si tu ne les consomme pas aussitôt, elles s'affaissent.

Tour

Après la crypte, la tour. A pied par un escalier en pivot. Là encore, seul.  Et chaque mètre vous est conté. Il y en a septante-deux. Les panneaux signalent: "il vous reste 43 mètres sur septante-deux". Panneau suivant: "il vous reste...". A l'arrivée, le campanile. Quatre cloches massives dans leurs ouvertures, la mer de toutes parts. L'histoire de la cathédrale est orientée vers l'Amérique. Celle qu'on ne voit pas et qui ne fait plus rêver. Un nom par-delà l'Océan. D'ailleurs, les bateaux sont toujours visibles depuis la tour, ancré dans le plus grand port d'Andalousie. Paquebots de croisière aux ambitions modestes: promener des touristes entre les deux colonnes d'Hercule. L'angle de vue ne me permet pas d'apercevoir Gala qui boit une bière septante-deux mètres plus bas, sur une terrasse, mais je photographie, suspendue au-dessus de sa tête, en saillie d'un immeuble vermoulu, une piscine à débordement dont les parois sont de verre.

Crypte

La semaine dernière, sous le niveau de la mer, dans la crypte de la cathédrale de Cadix. De la salle  centrale, circulaire et voutée, partent des couloirs nus. A intervalles, des peintures et des chandeliers. Au fond, les donateurs, les prêtres et les évangélisateurs du Nouveau monde, emmurés. J'y suis seul. Dans une niche, une châsse vitrée. Elle contient le corps conservé de Catherine, sainte de l'époque romaine. Le miracle est expliqué selon la croyance surnaturelle de la pureté acquise dans l'union à Dieu par le fait d'une foi exceptionnelle. Il est précisé que le visage est intacte car il a été recouvert après la mort d'un masque de cire. Je me penche. Étrange sensation. La femme mesure dan les un mètre quarante. Elle gît de trois-quarts. Le visage semble barbouillé de lait. Sous cette matière translucide aucune expression. Quant au corps, il est enveloppé d'un suaire. Reste un pied, tordu, jaune, dont on en comprend pas la mécanique. Une mise en scène ecclésiale des concepts qui témoigne d'un haut degré de folie.

samedi 10 décembre 2016

Soljenitsyne

Soljenitsyne, de retour de son exil américain, aux prises avec le sacerdoce littéraire, levé chaque jour à l'aube pour travailler douze heures, en deux séances, à son grand œuvre, Le Premier Cercle. Rigueur qui m'apparaît aujourd'hui dans toute sa nécessité (plus que le devoir de réflexion que s'imposait aux mêmes heures de la nuit, près d'un siècle auparavant, le Paul Valéry des Cahiers, exercices de rigueur qui pourtant me fascinaient).

Amis

Ces amis qui n'ont pas été à la hauteur de leur ambition et qui vous le reprochent.

Matchs

Partout des matchs. Des pronostics de matchs, des résultats de matchs et des analyses de matchs, des commentaires de capitaines et des déclarations de mercenaires. Matchs de rugby, de basket, de football, de tennis, selon les préférences du public quant à la physique de la balle et la nature de son rebondissement. Mauvais joueur, j'ai toujours pensé qu'il fallait prohiber ses actes de combustion sociale. La réalité n'en deviendrait que plus réelle. Penser l'obstacle aide à ressentir sa condition de créature. S'en distraire, conduit à l'accepter.

Création

Plus on crée plus le monde s'éloigne.

Homme

Les grandes questions -expression à mettre entre guillemets pour indiquer que l'on fait référence à la philosophie - pourraient être résolues en admettant qu'elles ne peuvent l'être, une question sans réponse n'étant pas, au sens strict, une question. Mais alors, le statut de l'homme serait impossible à distinguer de celui de l'animal. L'impossibilité de répondre associée à la possibilité de questionner est exactement ce qui fait - verbe à mettre entre guillemets - l'homme.

jeudi 8 décembre 2016

2016

Si un mot quelconque de notre langue, surtout quand il s'agit d'un concept, permet à son utilisateur  de mettre au ban de la société celui à qui il l'applique, cela veut dire que la langue a été détournée au profit d'une idéologie.

mercredi 7 décembre 2016

Maison

Découvert entre deux montagnes d'Aragon, une village de pierre et de bois. Une rivière coule dans cette vallée fermée. Près des champs, une chapelle, dans une rue étroite comme la main, l'unique bar. Cinquante habitants, dont la plupart sont des fantômes. Je téléphone aussitôt. J'irais maintenant, si je n'avais un avion pour Londres demain. Le vendeur attend des visites pour lundi. Pourvu qu'elles jugent le lieu hostile, reculé, froid. Ce qu'il est. 

Noria

Ce matin, écrivant Noria, je m'amusais du dialogue des personnages. Tout à mon entrain, je forçais le trait. Ce qui m'amuse moins, c'est le sentiment que nul ne voudra publier un tel texte, de crainte de se mettre au ban de la pensée légale, laquelle, quoiqu'on en dise, est une obligation pour tout intellectuel qui veut conserver le droit d'émettre à destination du public sans être taxé de terroriste.

Optimisme

Si je suis aussi optimiste, c'est que nous arrivons au terme du processus d'avilissement. Une fois de plus, devrais-je dire. Les effets de la dernière forme du capital auront été catastrophiques; peut-être ne sont-ils pas irréversibles, du moins socialement. Pour la dimension écologique, c'est une autre affaire. L'élite croit connaître le peuple. Elle le connaît assez pour mener à bien son programme d'instrumentation générale. Mais la psychologie qu'elle lui impute entretient avec sa psychologie profonde un rapport de plus en plus irréaliste à mesure de la réussite de l'entreprise. Dès lors, ce qui dans l'ordre de la prescription politique lui apparaît comme devant fonctionner à l'avenir pour avoir fonctionné par le passé, apparaît aux yeux du peuple comme une provocation. Alors intervient la rupture. 

mardi 6 décembre 2016

Criminels

En bonne logique, les dirigeants de nos pays d'Europe sont désormais, quelque soit leur démarcation partisane, des criminels. Ils favorisent l'importation de criminels au prétexte du repeuplement.

Inondations

Hector sur les inondations de dimanche. "Je rentrais de la discothèque à sept heures le matin (il est garde). Sur la route des montagnes, je suis passé de justesse. Les deux automobilistes qui suivaient se sont embourbés. Il m'a fallut quatre heures où je mets d'habitude vingt minutes. Alors, dans le bas de la ville, je n'ose pas imaginer! Mais la bonne nouvelle, c'est que cela va donner du travail aux maçons et aux peintres. On a besoin de travail!"

Chaises 5

De retour de Cadix, arrêt chez le géant suédois. Après avoir marché un kilomètre entre des intérieurs en morceaux, nous achetons des morceaux de meuble. Face à l'étagère de vingt mètres, cherchant nos chaises, je dis à Gala:
- Je crois que ça ne va pas être possible. Elles sont en deux parties.
Des caisses, je regarde en direction de la cafétéria. Dix machines gris plombs alignées sur un plan de métal. Les familles travaillent à produire des jus d'orange, des cafés ou des hot-dog.
De retour dans l'appartement, je vois que le propriétaire n'a pas enlevé les vieilles chaises. Aussitôt déposée la valise, j'empoigne ces débris et les balance dans le couloir. Une voisine sonne: "vous comprenez, j'attends des amis, ça ne fait pas propre". Elle a raison. Je griffonne le numéro du propriétaire. Ramon appelle. Je lui raccroche au nez. Il y a six mois, j'ai demandé à ce qu'il me débarrasse de ces chaises. A ce rythme, combien de chose peut-on faire dans une vie? Au fond, je devrais être rassuré: l'Espagne ne sortira pas de la crise, qui est le meilleur des états pour qui aime le monde plutôt que la société.

Mondialisation

La souris. Mammifère furtif. Circule à travers le monde sans laisser de traces. Change de territoire. Ignore ce qui lui déplaît, consomme ce qui convient. Millions de souris que manipulent nos mains.

Moralistes

Amiel était-il heureux? Et Joubert, Sainte-Beuve, la Bruyère? Par définition, les moralistes ne sont-ils pas en défaut de soi? Le protestantisme, courant profond et anhistorique qui travaille en sourdine les consciences, est-il autre chose qu'un levier séparant le corps de l'esprit?

Voiture 2

Une voiture sans chauffeur passe. Mais une voiture sans chauffeur ni passagers?

lundi 5 décembre 2016

Demain

Rien ne m'intéresse plus. Sauf ce qui se passe derrière ce qui devrait nous intéresser tous. Passer de l'un à l'autre est le véritable défi humain. La société vole en éclats, commence la mise à nu. Dans cet état neuf, nous redevenons le jouet des forces transcendantes. La plupart succombe. La chute du faux augure l'ère des individus. Enfin apparaissent des vivants.

Voiture

Se vérifie ce que l'on savait: moyennant quelques modification techniques, une voiture carburerait tout aussi bien à l'eau. De cette information, la presse cherche à faire une anecdote pour livre des records. Tirer les conséquences de ce constat reviendrait en effet à engager des bouleversements géopolitiques majeures, bref à changer le monde.

Escargot

De tous les animaux, l'escargot est le plus émouvant. Conscient du regard enfantin qu'implique une telle affirmation, je ne m'en défends pas. Car c'est bien sûr à la coquille que j'en ai. Rampant à la verticale d'un mur, je voyais tantôt un escargot dont la coquille ne tenait au corps gélatineux que par une excroissance. Le fardeau tirait vers le bas tandis que le gastéropode gagnait le ciel. Les symboles ont leur poids dans la réception des animaux.

Sens

L'année deux mil seize touche à sa fin. Les doigts d'une main suffisent à compter les discussions que j'ai eues pendant ce temps. Certes, je tiens mes distances, joue en coulisse et déménage sans raison, mais le fait pointe aussi sur le statut à venir de la parole: l'opérabilité mécanique des communications s'accompagne d'un désintérêt pour le sens.

Barbe 2

Ce qui indique que le projet d'extension infinie du capital ne néglige aucun marché. La mode de la barbe longue a relancé l'offre des coiffeurs. La croissance accompagnée des barbes et la difficulté d'entretien permettent la fidélisation du client. Les barbus investissent dans leur barbe.

Barbe

Je lui mets un couteau à la gorge.
- Attention à ma barbe, me dit-il, elle me coûte cher!

Projet

Il avait pour projet d'enregistrer le silence sur disque. A cet effet, il lui faudrait placer ici et là de légers bruits. Une question le tracassait: quels bruits et combien de bruits pour faire entendre le silence?

dimanche 4 décembre 2016

Napalm

Napalm Death. Je fais ce que je fais. Je fais ce que je veux. J'existe, je suis (depuis 1980).

Versatiles

Changer d'opinion, il le faut. Puisque le sens n'est pas donné, le changement fait loi. Mais ce changement doit être référé a des motifs intimes. Sa raison repose sur la réflexion. Des changements d'opinion qui sont autant de manières de s'accorder aux motifs du groupe, il faut se méfier absolument. Or, nous sommes à un moment charnière. Nos sociétés de masse on porté avec autorité depuis vingt ans des motifs qu'elles ont par choix tactique données pour universelles. Innombrables les individus qui les ont adoptées sans autre critique leur octroyant ainsi la force de propagation nécessaire. Ceux-là, s'apprêtent à changer d'opinions. Ils attendent la nouvelle fournée. Ils doivent être pris dans l'acte.

Mil neuf cent soixante-huit

Ces gens qui au cours d'un printemps se sont amusés à penser la révolution alors qu'ils n'appartenaient à la société ni par le travail ni par les actes, arrivés au pouvoir quarante ans plus tard, se sont amusés à prendre des décisions.

Dantec

"[...] la démocratie culturelle aura surtout permis de fabriquer des tonnes de confiture à la chaîne, pour nourrir des batteries de cochons."Maurice. G. Dantec, Le théâtre des opérations.

Eaux

Après une courte nuit ponctuées de réveils (logé dans la chambre à coucher de son maître, le chien du voisin aboie), je commande un taxi. Le ciel est gris, il pleut. Le départ du marathon est prévu pour neuf heures. En route pour Malaga, je scrute le large. Les averses cesseront avec le jour, affirme la météo. Le chauffeur dément. Il cultive des mangues dans les collines de Benagalbon et entretient un puits. Il connaît son sujet.
- Voyez cette nuée claire? Il tombe des verses sur le centre-ville.
Près de la place de taureaux, la visibilité baisse. Sur la chaussée, l'eau abonde. Un particulier enclenche ses feux de détresse et abandonne sa voiture. Nous progressons à petite allure le long de la plage. Quant au le circuit de la course, balisé avant l'aube, il est en pagaille. Le vent chasse les cônes, l'eau les emporte. Le taxi me dépose sur l'Alameda. En hauteur, les palmiers fouettent. Je passe un imperméable et cours me réfugier sous l'Auditorium du jardin des plantes. Deux coureurs m'ont précédé. Je m'échauffe. Un clochard qui dort dans un sac perd sa bouteille de vin. Il la rattrape et se rendort. Demi-heure avant l'envoi de la course. Les plus téméraires sautillent sur la grille de départ. Les shorts, les maillots, les dossard, tout ruisselle. Pendant ce temps, l'organisation consolide l'arche gonflable qui menace de s'envoler. Au micro, l'animateur annonce cinq mille participants. De l'Auditorium, j'en compte une petite centaine. L'abri ne se garnit pas; or, nous sommes à quelques mètres des boxes. La pluie redouble. Le mieux sera de cacher l'imperméable sous un fourré pour le récupérer au retour. Puis de se poster derrière le lièvre au denier moment. A neuf moins dix, une annonce: le départ de neuf heures est annulé. L'organisateur explique, ce n'est pas la pluie qui tombe, mais la pluie qui stagne, plusieurs sections de la ville sont impraticables. Prochaines nouvelles dans trois quart d'heure pour un départ reporté à 10h30. J'interroge le ciel, puis m'élance: je rentre à la maison. Sortir du parc est difficile, je marche sur des ruisseaux. Je m'engage sur le quai. Vitrifié d'eau, il patine. Les rares voitures sont perceptibles à leurs phares. Lorsqu'elles passent à ma portée, elles éclaboussent jusqu'au ciel. De l'autre côté c'est la plage. Les paillotes secouent, le sable danse. Quant à la mer, elle est rouge. Les canaux qui descendent de la montagne évacuent le sang des terres sèches. Les mouettes s'affolent. Huit kilomètres plus loin, une voiture de police coupe la route. Je continue, seul, les pieds dans l'eau, au milieu de la grande artère qui conduit à Torrox et Nerja. Un homme évacue à grands coups de seau la flotte qui noie son salon. Je cherche mon passage. Par endroits, j'enfonce jusqu'à la cheville. Soudain, un responsable du marathon se détache d'un mur.
-C'est profond?
-Oui.
Pas très gentil de ma part, puisque cela pourrait décider de l'annulation du marathon, mais maintenant que j'ai renoncé, n'est-ce pas? L'organisateur se penche pour voir. Après tout, qu'il se mouille! Qu'il juge par lui-même! Et d'ailleurs, ne suis-je pas passé? Je le salue et poursuis ma route. Un groupe de jeunes fait signe. Des bénévoles qui tiennent un ravitaillement.
- La route est coupée!
Ils me font répéter, puis tous:
-Elle est coupée, la route est coupée.
Tandis que je file en direction de la falaise, je vois les gens qui remuent sous l'abribus. Ils ont entendu, ils se demandent que faire.
Une demi-heure plus tard, j'entre dans notre appartement, je consulte le site du marathon: annulé.

 

  

Succès

Un livre qui rencontre le succès assigne à son auteur une tâche douloureuse: identifier les causes de ce succès et les détruire. L'ambition de l’œuvre - et par là je n'entends rien d'autre que le travail d'écriture - est à ce prix.


samedi 3 décembre 2016

Art

Dans la gare du bord de mer se tient une exposition de peinture. Les vraies nourritures spirituelles de l'Espagne sont de la partie: une table de la loterie nationale et la diffusion en direct des matchs de foot.

jeudi 1 décembre 2016

Du mou

Faute de se procurer un film à bon compte sur internet, je me rabats hier sur une comédie policière tournée en 1967 qui met en scène Bernard Blier et Jean Lefebvre, Du mou dans la gâchette. Les compères assassins se baladent dans une cité nouvelle à bord d'une limousine américaine ailée, peut-être une Oldsmobile. Daté, le film surprend par trois caractères au moins que les réquisits hollywoodiens ont depuis neutralisés. Le rythme d'abord. Il est humain. Il rend à la parole la place qui devrait être la sienne en société. L'environnement ensuite. Moderne, exhibé comme tel, il est encore peu machinique: les hommes côtoient des femmes qui côtoient des hommes. Enfin, la psychologie des personnages. Elle est erratique plutôt qu'inscrite de force dans la trame du scénario. Par ailleurs, on s'amuse rétrospectivement de l'admiration naïve que le France de ces années pré-révolutionnaires porte aux Américains et de la vision plus naïve encore d'une modernité enchantée.

Presse

Excellent article de Julien Burri dans l'Hebdo sur Constance, guide touristique à l'usage des aveugles, ou plutôt sur son auteur. Il dit ce qu'il faut savoir pour demeurer dans l'incompréhension et par-là même renvoie utilement à la lecture, l'unique propos d'un écrivain étant qu'on le lise.

Signalétique andalouse

Sur le panneau municipal indiquant le cimetière, les trois croix. Celle du Christ, celles des larrons. Direction du cimetière et direction morale.

Cadix

Ville étonnante et belle que Cadix. La route longe un système de dunes. Sur le versant opposé s'étend l'eau de la mer intérieure. Puis vient la ville. Moderne d'abord, historique au bout de l’isthme. Notre hôtel est entre ces deux quartiers. Son nom, Puertatierra. Moderne, précisons: comme l'étaient les villes ouvrières dans les années 1960. De fait, les constructions datent de cette époque. Massives et carrées, entre palais administratifs, douanes maritimes et casernements. Sortis de l'hôtel, nous butons sur une tour de contrôle qu'envierait n'importe quel aéroport international. En contrebas, sur la plage jaune, des surfers. Plus loin, il faut passer une muraille pour descendre vers les quartiers anciens. Sur les balcons vitrés pend de la lessive. Les rues en quadrillage aboutissent sur des places qui ont leurs orangers. Pour accéder aux étages des maisons, le locataire traverse des cours de marbre et de faïence. L'été, ce labyrinthe doit être ravissant. 

En route

Descendu la côte en direction de Cadix. Une pluie torrentielle ralentit le trafic. L'autoroute traverse un décor qui évoque Mexico et Pattaya. Bâtis à quelques mètres de la glissière de sécurité, défilent des snacks et magasins aux façades peintes. Au-dessus, trônent les cités satellites. Les plus modestes comptent cinquante logements. Certaines en ont dix fois autant. Des forêts d'enseignes recouvrent ces termitières. La plupart affiche des noms rêveurs: Copacabana, Golf paradisio, Playa ocaso. Et à leur pied, Excellent furniture, Fich&chips, Bar Notthingam.
Adolescent, lorsque je conduisais sur les huit pistes en désordre du périphérique de Mexico, je me demandais comment sortir de ce goulot ceint de murs. Ici, rasant les villas de vacances des gens du Nord, je me demande comment font les estivants pour gagner la mer. Est-ce qu'ils traversent? Roulent-ils des heures pour atteindre cette plage qui pendouille sous leur balcon?
Passés Torremolinos, Marbella et Puerto Banuz, le décor perd en densité. Les grues rouillent au-dessus des parcs de villas à l'abandon, les hangars sont troués, les réverbères osseux.
Aux environs de la Línea (la ligne), le village limitrophe de Gibraltar, nous quittons la A7 pour pénétrer dans une ville nouvelle. Les rues transformées en ruisseaux ralentissent notre progression. Je manque un gendarme couché, la Dacia pique dans le fossé. Je redresse, conduis le visage contre le pare-brise pour anticiper les obstacles. Soudain, un panneau annonce une Route culinaire et gastronomique. Requinqués, nous roulons. Au bout de dix minutes, il faut renoncer. Pour la première fois depuis que je voyage en Espagne - cela remonte à l'année 1975, il y a quarante et un ans- nous ne voyons ni bar ni restaurant.
Vingt kilomètres plus au Sud, nous prenons place dans la salle de cafeteria d'une station service entre des policiers et des chauffeurs de poids lourds marocains en route pour Algéciras. Nous passons par Tarifa. Changement d'ambiance. Des chevaux s'ébattent sur les terres inondées, des chemins rectilignes coupent à travers les près, de vastes haciendas sont posées sur la lande. Perchés sur des montagnes de terre ocre, les villages sont blancs. Vejer de la Frontera semble accroché au ciel. Puis nous franchissons un col avant d'entrer dans le domaine des éoliennes. Elle hérissent par centaines les collines. Montées sur des mâts grillagés, les hélices anciennes sont tordues comme de la réglisse. Les autres, fuselées et brillantes, tournent à grand régime. Enfin, à la tombée du jour, nous empruntons le bras de terre qui amène à la presqu'île de Cadix

France-Culture

"Tu ne crois pas si bien dire, désormais France-Culture a un succès formidable! La station est passée au bleu! Les filles se battent pour partager le lit des animateurs! D'ailleurs, le système de réservation ne va pas tarder à donner de l'aile. Auparavant, ces gens géraient Airbnb. Ils ne pensaient pas avoir à répondre à pareille demande! Ce n'est pas tout: comme disent les logiciels de jeu, vous avez encore plusieurs niveaux à passer."
Une partie de la nuit, j'ai répété ce texte comme si je cherchais à le transmettre sur les ondes.

mardi 29 novembre 2016

Démocratie

Tant que les peuples européens prendront goût aux joutes électorales et aux rodomontades des politiciens, il n'y aura pas de démocratie. La mise en scène de la personnalité était dommageable dans la société d'après-guerre, dans une société des réseaux, elle est dévastatrice. La Suisse seule donne l'exemple d'un système de délégation abstrait. Puisse-t-il résister aux veuleries de ces élus que l'inexpérience et la naïveté poussent à se soumettre aux pitres européens et à leurs chaperons d'Amérique.

Keith

Ce copain qui donne un cours sur l'île de Turks and Caicos. Il remarque un chevelu. Quand ce dernier pose sa guitare, il s'approche de la chaise longue pour la lui emprunter.
-Je vous en prie, dit Keith Richards.

Morts

Comme j'assistais ennuyé à un spectacle de bateleurs apparaissait soudain ma grand-mère. Elles est sans expression. Le visage lisse. Sans un mot, elle me fixe. Je crie. Mon cri me réveille. Gala me rassure. Et si les morts demeuraient parmi nous, sur terre, dans l'état qui fut le leur. Ils s'arrangeraient pour ne jamais croiser ceux qui les connurent.

Sexe

Qu'une majorité d'Américains considère que le sexe oral et anal ne relève pas du rapport sexuel en dit plus qu'il ne faut sur les ruses de la raison.

lundi 28 novembre 2016

Buter

Quelle que direction qu'il emprunte, qui en sait trop bute sur ce savoir.

dimanche 27 novembre 2016

Fidel

La symphonie des éloges funèbres que provoque la mort du dictateur Fidel Castro montre que même les esprits les plus sages admirent la puissance.

Falloir

"Il ne faut pas généraliser!" Rengaine! Notre société n'a-t-elle pas obtenu son savoir sur la foi de la généralisation?

Inconsistance

Le ton grave. Untel me met en garde: "entre cet instant et le moment où je te raccompagnerai à ton train , rien ne doit être ébruité de notre conversation. Pas un mot dans le Journal d'inconsistance." Serrant mon poignet: "attention, je vérifierai!"

Chiens

Quatrième jour de pluie. Moins d'aboiements. Les maîtres ont ouvert les portes des appartements. Les chiens ont quitté les balcons. Ils vivent en salon, dorment en chambre à coucher, regardent la télévision et mangent à table.

Indesit

-La machine à laver fonctionne, mais elle ne lave pas.
-Mais elle fonctionne? demande Ramon, le propriétaire.
Avant que j'ai le temps de réagir:
- Avec moi, dit-il, elle a toujours fonctionné.
Être aimable, composer et rire n'est pas sans risque: l'autre finit par croire que vous êtes gentil. S'il est faible, il n'hésite pas: il abuse.
J'écris donc un mail: "cher Ramon, je viens de commander une machine neuve, que fais-je avec l'ancienne?"
Réponse sibylline. "Du moment que tu achètes une machine neuve, jette l'ancienne, tu me laisseras la nouvelle."
La sienne valait Fr. 100.- il y a dix ans, la mienne est neuve et vaut cinq fois ce prix.
Je réponds: "non".
Ramon trouve la parade: "tu m'en rachèteras une autre, moins chère".
Je réponds "non".
Le téléphone sonne. Je ne décroche pas. Suit un mail:
"Jette-là!"
Peu après, les ouvriers installent la nouvelle machine. J'ai averti que je paierai en liquide. Ils n'ont pas de monnaie.
"Je vais chercher la monnaie chez moi et je reviens", fait l'ouvrier.
Je place mes vêtements de sport dans le tambour, lance le programme. A trois heures, je dois partir pour un entraînement couteau. Nous mangeons. Le programme fini, je veux lancer le séchoir. J'appuie ici et là. Un nouveau cycle de lavage commence. Dans le tambour, mes habits essorés sont recouverts d'eau. Le mode d'emploi compte deux pages. Il est en trois langues. Je lis, je ne comprends pas. Je relis, je comprends. Le lavage fini, j'applique la séquence qui doit lancer le séchage. Le lavage recommence. Gala vient à mon secours. Elle lit le mode d'emploi. M'explique ce qu'elle a compris. J'avais compris. Au bout d'une demi-heure de tergiversations, nous trouvons la solution. Le tambour, tourne dans le sens des aiguilles de la montre, puis dans l'autre sens, puis dans le sens des aiguilles, et ainsi de suite... à n'en plus finir. L'heure du départ approche. Je veux arrêter le processus. Impossible. Débloquer la porte. Impossible. Quelle que soit son prix, je vais sortir cette machine à coupe de pieds. Gala reprend le mode d'emploi. Elle ne trouve pas. A mon tour. Rien, nulle mention d'ouverture anticipée. A force de jouer avec les boutons, je réussi à ouvrir la porte. Mon pantalon d'entraînement, ma coquille, mes maillots, tout fume. De retour de la ville, après avoir arrêté cinq cent coups de couteau, une bière à la main, je reprends le mode d'emploi. Gala vérifie. Elle confirme: aucune des solutions que nous avons appliquées ne figure dans le mode d'emploi.


Bonheur obligatoire

Regardé hier ce film admirable, La loi du marché de Stéphane Brizé, une fiction qui raconte le périple administratif et social - qui le plus souvent ne font qu'un - d'un ouvrier de quarante ans à la recherche d'un emploi. Présenté ainsi, difficile d'imaginer scénario plus rébarbatif. Pourtant, ce long-métrage est exemplaire. Sa première vertu est de mettre en scène le réel au plus proche de la réalité. Les rapports aux fonctionnaires, aux banquiers, aux assistants sociaux, aux employeurs, est montré avec tant de précision, que l'on se retrouve dans la pièce avec les répondants du système, à la place du chômeur, l'estomac dans les talons. Puis il y a le langage spéciale de ces techniciens du capitalisme, appris pour faire avaler la dragée. De quoi révolter. Enfin, le jeu d'acteur de Vincent Lyndon, si juste, que si je croisais l'acteur demain dans les rues de Paris, je lui demanderais s'il a retrouvé du travail. Ce film qui évite toute référence partisane est un grand film politique. Il met en scène l'humiliation à laquelle notre société du bonheur obligatoire a réduit l'homme.

Transit

Consommé ce jour:
Demi-baguette.
Miel, Nutella, beurre, marmelade.
Demi-litre de café.
Biscuit atomique.
Banane.
Deux litres d'eau.
Une cuillère de créatine.
Une louche de protéines.
Biscuit atomique.
Chocolat.
Demi paquet de chips.
Une palette de Jamon Serrano.
Deux litres de bière.
Curry vert thaï.

samedi 26 novembre 2016

Pluie

Quel est le meilleur moyen de savoir si celui qui prétend que dans sa région il pleut rarement dit la vérité? Attendre un jour de pluie. Si plus rien ne fonctionne (l'internet patine, l'électricité est coupée, les voitures roulent au ralenti, les gens ruissellent, les appartements sont inondés...), il dit vrai. En Andalousie, il pleut rarement.

Chaises 4

Ramon n'est pas reparu. Je l'appelle. Une à une, lui dis-je, je descends les chaises à la benne. Pour les autres, le modèle gitan, s'il pouvait les reprendre... A peine ai-je raccroché le téléphone que j'entends Gala pousser un cri au fond de la cuisine. Je me précipite. Le sol vient de se soulever. Je rapelle Ramon.
-Le sol, Ramon, il vient de se soulever!
-Les murs?
-Non, le sol de carreaux, le carrelage, dans la cuisine. D'ailleurs, ce n'est pas fini. J'y suis. Je suis debout dans la cuisine tandis que je te parle, ça continue...
- Je vais rajouter ça à ma liste.


Buffet de la gare

Déjeunant au buffet de la gare, je constatai que l'un de nos cadres d'affichage était tombé. Auprès du serveur serbe, je m'inquiétais de son remplacement. D'une grande amabilité, celui-ci m'affirmait avoir aussitôt contacté mon collègue. Il me remerciait de ce que je faisais pour la culture et, selon son mot, pour la "patrie". Heureux de cette connivence intellectuelle, je me lamentais alors de la disparition annoncée du buffet, évoquant pour ce serveur encore jeune les mutations subies par notre gare de Lausanne depuis les années 1980. Puis, appareil photo en mains, l'emmenais à la découverte d'une partie cachée des bâtiments où les artisans tenaient des magasins selon la mode traditionnelle du fabricant-vendeur. Il y avait là, dans des échoppes de bois, un peintre en décors, un serrurier et une paysanne rôtissant des châtaignes.

Collaborateurs de l'Europe

Quel sort réservera dans une cinquantaine d'années l'histoire officielle au rôle joué par les fonctionnaires européens de Bruxelles? Cela dépendra du contexte politique au moment de l'élaboration du discours, mais il se pourrait que cette engeance bruxelloise soit désignée responsable de l'imposition d'un système post-démocratique et de la liquidation des valeurs humanistes. Ou encore, s'il est permis d'imaginer dans le futur un régime éclairé, des historiens qui feront le procès nominal d'hommes lâches inféodés au pouvoir de l'argent, étudiant par le menu, comme cela fut le cas pour le régime national-socialiste, leur mentalité de collaborateurs. Quant à moi, soulignant leur responsabilité dans l'importation orchestrée des hordes du tiers-monde, je leur collerai volontiers dès ce jour l'une de ces étiquettes de gratte-papier dont ils ont le secret, celle de "crime contre l'humanité".

Robot en liberté

Images amateurs d'un robot de forme humanoïde échappé d'un laboratoire de recherches russes. Sorti boire le café, le programmateur avait laissé la porte ouverte. Le robot parcourt cinquante mètres. Ses batteries vidées, il s'immobilise au milieu d'une rue. Un bus le contourne, puis une voiture. Un policier intervient. Il est à pied. Il bloque le trafic. Les conducteurs sortent de leurs véhicules. Scène étonnante, nul n'ose toucher le robot. N'importe quel obstacle tombé sur la chaussée eut été aussitôt élevé. Or, ici, personne n'intervient. L'attitude animale de défiance face à l'inconnu est clairement perceptible chez ces hommes et femmes. A la fin, survient le chercheur. Il s'excuse et emmène la créature.

Méfiance

A l'hôpital, en salle d'accueil. Foufroyé par une crise cardiaque, Monpère part à la renverse. Il gît le visage contre le marbre. Qu'on appelle une ambulance! Mamère ne réagit pas. Je la presse d'agir. Elle s'y emploie, mais sans énergie. Des infirmières passent. Elles l'ignorent. Un médecin. Il file. J'ai compris: il n'y a pas d'ambulance dans cet hôpital, Monpère va mourir.
-Méfions-nous un peu de l'Etat, m'as-tu toujours dit, je n'oublierai pas.
Agonisant, la bouche déformée, il énonce sur un ton ironique:
-... un peu!

Chaises 3

De retour de Suisse, je trouve les chaises telles que je les avais laissées: en pièces. Puisqu'il faut  s'asseoir, j'en assemble deux. Assis, je m'emporte contre le propriétaire. Il écrit un message. Venir en notre absence le gêne. Ce que j'aimerais, c'est ne jamais le voir. Il annonce sa venue. Je lui promets d'être là. Peu avant le rendez-vous, je m'éclipse. Sur une terrasse du bord de mer, je commande une canette. Lorsque je remonte, je m'excuse de l'avoir laissé seul avec Gala.
-Une urgence! Donne-moi encore une minute!
Téléphone en main, je sors sur la terrasse et discute de vive voix avec un interlocuteur imaginaire. Puis je vérifie quelque chiffres sur l'écran d'ordinateur. Avant de descendre à la plage, j'ai affiché des graphiques complexes.
-Voilà! Faisons vite, le prochain appel en va pas tarder et ça vient de New-York.
Ramon est un homme gentil. Il a travaillé au cœur d'une petite hiérarchie dans le domaine des assurances. Ni trop haut, ce qui implique des responsabilités, ni trop bas, ce qui implique de travailler. Sauf à me répéter: à ses yeux, dire c'est faire. Notre dialogue est donc marqué au sceau de la déformation professionnelle.
- Ramon, il faut absolument que tu changes ces chaises, lui dis-je. La semaine dernière, je suis parti à la renverse. Un peu plus, je me brisais la nuque
-Bien. Je prends note. Donc nous disions. Premier point... Changer les chaises. Il y a autre chose?
-Tu comprends, lui dis-je, j'ai du travail par dessus la tête. Nous serons absent en début de semaine. Une négociation. Si tu pouvais en profiter...
Et je l'emmène vers l'ordinateur pour vérifier les dates de notre absence tout en m'assurant qu'il voie les graphiques.
-Les affaires, hein?
-Oui, le marché monte. Nous avons fait 30% de chiffre d'affaire de plus sur les derniers mois. L'argent ne manque pas, mais je cours.
-Bien. Je t'ai aussi apporté les factures d'eau et d'électricité.
Du tiroir de la commode, je sors une enveloppe de carton et la fouille.
- J'ai de tout là-dedans, des Dollars, des Livres Sterling, même des Ringgit malais. Attends je vais trouver.
faute de change - je ne présente que des billets de cinquante - il en rabat de seize euros sur les montants habituels. Puis il empoche la feuille sur laquelle il a noté "chaises à remplacer" et rentre chez lui. A moi de débarrasser le plateau de table des pieds, dossiers et placets afin qu'on puisse au moins dîner.
Les jours passent. Chaque petit-déjeuner, avant de m'asseoir, je retourne la chaise, je monte dessus pour la consolider. Et à midi et le soir. Le temps passe.
-Quel jour a-t-il dit?
-Mardi au plus tard, fait Gala.
Jeudi, il envoie un message.
"Je passerai demain matin".
"Ramon, le matin, je dors.", lui dis-je.
Donc, je fais une exception. Je me lève avant dix heures. Pas de Ramon. Le lendemain la sonnette retentit. Je suis encore au lit. Gala est à la cuisine. Je la rejoins. Elle me montre quatre chaises en pin. Sales, fendues, retapées. Des gitans n'en voudraient pas.


jeudi 24 novembre 2016

Information

Ne jamais oublier d'ajouter son lot de mensonges à la vérité lorsqu'on informe ceux qui informent le public.

Lendemain

Il ne cessait de s'interroger sur ce qu'il ne ferait pas le lendemain.

mercredi 23 novembre 2016

Promotion d'un livre 2

En fin de compte, j'arrive à Morges avec une heure d'avance. Pour les livres à la vente, je ne sais pas. Les organisateurs de la conférence n'ont pas répondu. Mieux, ils n'ont pas compris la questions. Leur message est: "oui, bien sûr". Avant de rejoindre l'hôtel, je passe à la librairie que dirige Sylviane Friederich. Treize heures trente, je trouve la porte fermée. Je me dirige vers l'hôtel. La réceptionniste du Savoy ne trouve pas ma réservation. La façade que j'ai identifiée sur la page internet est celle d'un autre hôtel, la Nouvelle couronne. J'y pose ma valise. Gala me rejoint. Dix minutes avant le début de la conférence, nous partons en direction de la salle. Le Grenier bernois. Gala demande notre chemin à un relieur installé rue Louis-de-Savoie. Il nous envoie en direction de Préverenges. Nous revenons vers le port par le Casino. Une fois de plus, je suis sur le point de renoncer lorsque j'aperçois un homme grand et plat devant un bâtiment ancien. Inquiet, il fouille la ruelle du regard. Je passe à devant lui: "vous attendez quelqu'un?" Un ascenseur nous amène dans une mansarde. Trente personnes patientent sur des chaises pliables. Je parle une heure. Après les remerciements, et quelques échanges sympathiques, Gala annonce que nous rentrons à l'hôtel.
-Un hôtel? Vraiment?
-Mais oui, nous arrivons d'Espagne.
L'organisateur a cru que je plaisantais lorsque je faisais allusion dans un mail aux billets d'avion. 

Conversation rêvée

Cette nuit, je me tourne vers Gala qui dort. Je lui explique alors, tout en dormant moi-même, que notre conversation est rêvée, que nous rêvons tous deux mais que cela ne nous empêche pas de parler.

mardi 22 novembre 2016

Pluies

Deux jours de pluies battantes. Les premières depuis mars. Plus de voitures dans les rues, la population a fondu de moitié. Où est-elle?

Ecoute

Avec un peu d'expérience, il est facile de ne pas écouter l'interlocuteur tout en le laissant croire qu'on l'entend. Et cela, même dans une langue étrangère. Maîtriser le rythme de la parole et supputer le sens des pauses y suffit. Dans cet art, Monpère était passé maître. Il était diplomate. L'une des sagesses du métier est de savoir écouter. La perversion de cette sagesse est de prétendre le faire. Monpère n'écoutait pas. Par des signes de tête, un mot parfois ou une brève réplique, il témoignait de son attention. Et au cas où l'autre découvrait sa duplicité, qu'importe? La discussion finie, cet interlocuteur s'éclipserait pour ne jamais reparaître. Mais à la fin, c'est l'allégorie de l'arroseur arrosé. Sous le coup de l'habitude, Monpère éprouvait de la difficulté à écouter l'autre, qu'il lui soit proche ou indifférent.

Croisière

-Et dites-moi mon amie, quelle est le programme de cette croisière?
-D'une variété! Il y aura même un naufrage!

Force

La force des textes, la possibilité de traduire en textes une force tient aussi à la proximité de la fin. Une conscience spéciale s'installe. Elle compte le temps. Stig Dagerman ou Paul Nizan sont de ces auteurs dont le génie est talonné par la mort.

Clochards au village

Après huit mois passés au village, je connais chaque clochard. Ramon a la tête boursoufflée d'un crapaud. Il porte des lunettes épaisses à monture carrée. Il mendie penché. Son corps semble fait de deux moitiés. Quand ses talons touchent le mur d'appui, le buste est d'équerre. Le teint de peau est cramoisi. Il a un air de grand brûlé. C'est une maladie. Il pose au sol une casquette, remercie sans regarder ce qu'on y jette. Il salue le badaud. Sa résidence est sous un pilier de la A7. C'est une sorte de chambre en carton que le vent fait trembler. Il a soixante ans et travaillait comme métallurgiste.
Pedro, lui, vient à vélo des quartiers populaires du Nord. Sa famille croit qu'il a un emploi chez un pêcheur du village. Il roule ses vingt-cinq kilomètres par jour pour allumer un poste de radio devant le supermarché. Contre les sous dont les villageois lui font l'aumône, il diffuse de la musique. L'appareil est cassé, il hurle. Pedro a les cheveux gras et longs, il est plus maigre qu'un manche à balai. Sa spécialité est le gardiennage des chiens de ces dames. Plutôt que de les attacher au distributeur de caddies, elles les lui confie. Déterminé à faire de son mieux, il les caresse avec énergie pour éviter qu'ils n'aboient. Lorsqu'il en a trois entre les jambes, il leur parle sans discontinuer afin de ne pas faillir dans sa mission. Ensemble, nous causons vélo électrique. Il collectionne des pièces de moteur éparses convaincu à terme de les assembler pour équiper son vélo. Trouvé dans une poubelle, celui est fragile. Dernièrement, il m'a montré une courroie d'entraînement. Il en était fier.
La mémère - j'ignore son nom - est aphone. Elle tire une valise d'enfants Winnie l'Ourson. Une ribambelle de sachets crasseux sont accrochés à l'armature. Jamais je ne l'ai vue mendier. Il m'arrive de la croiser dans les rayons du supermarché. Son visage est buriné, ses cheveux de paille. Elle ne pèse pas quarante kilos. Elle porte des chaussures d'homme qui ressemblent à des palmes. Hier, je descends au village sous une pluie battante. Installée dans le renfoncement d'une porte, elle buvait une canette de bière en regardant fixement le parking.
Le long de la rue principale, il y a le fou. Assis sur le muret de la boulangerie, il passe la matinée à plier en cinq, dans le sens de la longueur, des feuilles de papier couvertes d'écriture qu'il arrache dans un cahier d'école; le reste de la matinée, il les déplie, les consulte, réfléchis, puis, selon, les jette dans la benne ou les classent.
Enfin, il y le groupe des ivrognes. Ils occupent un banc proche du parvis de l'église. Vêtus de trainings, ils passent inaperçus. Il sont jeunes, dans les trente ans. Et usés. Ils se repassent des bouteilles à longueur de journée. Si l'argent manquent, l'un d'entre eux endosse un gilet de secours orange et se poste au centre du parking. Il fait alors devant les voitures des gestes vagues et pour prix de son aide au stationnement, tend la main devant la portière.

Féministes

Après avoir dévirilisé les hommes au moyen du féminisme faute de savoir être femmes, les voici qui soutiennent avec la même ferveur l'importation de mâles aux moeurs archaïques et aux comportements simiesques.

dimanche 20 novembre 2016

Noria

J'écris Noria. Une bête fiction. Ce livre complètera Stabulations, un livre intelligent. La question est de savoir si ce qui est intelligent n'est pas bête et ce qui est bête ne l'est pas trop. Cela dépend de ce que le lecteur pense de la société et ce qu'il pense dépend en partie de ce qu'il lit.

Grandes causes

A quoi servent les grandes causes, les causes nationales, les causes universelles? A justifier l'organisation de conférences nationales, de grandes conférences, de conférences mondiales. Le jour, les délégués se reposent des excès de la nuit, du sexe et de la boisson. Dans les derniers jours de la conférence, ils communiquent les progrès réalisés, soulignent l'importance de la cause et s'accordent sur la nécessité d'un nouvelle rencontre. Nul n'évoque la fonction première de ces conférences. Elles servent à détourner l'argent des peuples au nom d'une morale sans responsabilité.

Acteurs 2

En fin de compte, je me rabats sur Arte. Ce qui offre un avantage, je vais pouvoir aller me coucher. Car pour ce qui est des fictions, cette chaîne que l'on dit culturelle donne dans la série policière diffusée par épisodes ou dans les moyens-métrages à vocation tiers-mondiste. Scénario type: Abdul, jeune berger afghan que son père a répudié... Ou encore: dans le petit village africain, la saison des pluies approche quand... J'oubliais une dernière catégorie: les succès de la fin du XXème siècle dont nul cinéphile n'a entendu parler. Nous en voyions un hier, Lisa et le diable. Coiffures des années 1980, jeu hésitant, ralentis mystérieux et, dans le rôle du diable, Telly Savalas, en costume noir, la boule à zéro. Soudain, un sentiment de déjà-vu. Expérience fréquente, mais moins fugace que d'ordinaire. La scène de film montre l'héroïne embarquée côté passager dans une limousine des années cinquante. Elle jette un œil au rétroviseur et découvre sur la banquette arrière une femme qui a le même port de tête et la même coupe de cheveux. Le réalisateur questionne l'effet miroir. Or, à l'instant où cette scène se déroule devant mes yeux - scène lente- je constate que j'ai regardé ce même film il y a quelques temps, en compagnie de Gala, dans notre salon espagnol et prends conscience que cela avait lieu a la même époque, juste après notre retour en avion de Suisse, que le film m'avait ennuyé et que je m'étais levé pour aller au lit, ce que je fait peu après que le sentiment de déjà-vu se soit estompé.

Acteurs

Gala se plaint que nous ne regardons que des films en anglais. Je proteste: je fais de mon mieux. Pour en trouver un, j'en trie près d'une centaine. Puis il y les aléas de la machine. Le film ne charge pas, il est flou, il est incomplet. Vient le problème des sous-titres. Peut-être mon anglais se détériore-t-il? A moins que ce soit l'ouïe? D'ailleurs, même en Français j'éprouve des difficultés. Il me faut tendre l'oreille. Mais enfin, que se disent ces acteurs? Quand ils ne crient pas ils parlent, mais dans un cas comme dans l'autre, sans articuler. Autrefois, les acteurs étaient émoulus des écoles de théâtre. Aujourd'hui, c'est tout juste s'ils sont allés à l'école. Et sous prétexte que tout le monde sait parler, ils jouent leur rôle sans complexe, comme si cela allait de soi. Résultat, ils parlent dans leur barbe, ânonnent, susurrent. Quand il s'agit d'y mettre de la rage, ils hurlent. Nous autre, pauvres spectateurs, voyons alors défiler à l'écran des actions dont nous ne saisissons ni les tenants ni les aboutissants. Parfois, dès le début du film. Une fille dit son nom. "Comment, dis-je à Gala, quel prénom a-t-elle dit?" Alors en Anglais, je veux dire en argot américain, avec un accent de l'Outback ou dans un cokney gallois, c'est dire!

Loi

Une loi simple. Lorsque chacun cherche à gagner le plus d'argent possible, la quantité d'argent disponible augmente et la qualité de la vie baisse.

samedi 19 novembre 2016

Squat

Retour dans l'appartement espagnol. Le temps est superbe. Un ciel profond, une mer scintillante. Dès le soir cependant, l'air est frais. Et comme nous vivons sous un toit défoncé, l'humidité attaque les murs. Hier, je me mets au lit à minuit. Je n'ai pas froid. Pas vraiment. Mais je n'ai pas chaud. Je remonte la couverture jusqu'au menton, cherche le sommeil. Dès que je m'endors, je rêve que je suis dans mon squat, celui des Eaux-Vives, couché sur la palette de chantier qui pendant dix ans m'a servi de sommier. Puis je sors dans la rue et ne peux plus regagner ma chambre: les murs glissent, des câbles électriques flottent en travers des fenêtres. Olofso vient à mon secours. Je pousse un cri et me réveille. Telle est la mémoire du corps, absolue. Il y a longtemps que je n'avais pas eu froid dans un lit, mais le corps se souvient: il pointe immédiatement sur la période de la vie qui correspond à cette sensation.

Houellebecq

Que Houellebecq doive se déplacer flanqué de deux garde du corps est un signe. A sa place, je serai fier. Jamais je n'ai aimé son écriture - ce plaisir de bâcler - mais j'ai de l'admiration pour son caractère et son intuition. J'aime aussi sa révolte tranquille. Il est intelligent et en remontre. Quand un homme de parole doit engager des garde du corps (dans mes relations, deux conférenciers vivent la même situation), cela prouve que la bêtise est répandue dans la société et que l'Etat lui donne droit de cité.

Acceptation

Ces gens qui ne savent pas dire non. Une majorité. Ne serait-ce que par principe, pour établir qu'autre chose est possible. Quitte à accepter ensuite. A dire oui. L'élite - constituée du groupe d'individus acoquinés qui se définit comme telle - joue sur cette conviction que la majorité n'osera pas dire non. Que pour en imposer, il suffit de prendre de vitesse. De dire: cela est. Aussitôt les gens s'ordonnent  et avancent dans la voie de l'acceptation.

Mari

Chez Ravet, le grand restaurant, le mari qui à haute voix, afin que toute la salle entende, à sa femme qui se lève pour aller aux toilettes dit: "Que tes chaussures sont jolies! Tu as bien fait de les mettre!"

Examen

L'examen d'économie se présentait sous la forme d'une série de questions écrites. Confiant, je répondais en remplissant les espaces en pointillé. Ayant fini, je tendis mon devoir au professeur. Il me retourna: la feuille était vierge. Montrant mon crayon-papier, je jurais avoir répondu à toutes les questions. Je recommençais au stylo. A peine le devoir remis, le professeur me le renvoyait: il était vierge. Cette fois je traçais les lettres une à une, surveillant le début du mot tandis que j'écrivais afin que les lettres que le composaient ne s'effacent pas. Les mots s'accumulèrent. Lorsque je terminais ma première ligne de réponse, je relevais la pointe du stylo. Alors, toute la ligne disparut.

Trump

A tous égards, Trump est un homme du passé et sauf à abolir le présent, le passé n'est pas une solution d'avenir.

lundi 14 novembre 2016

Maquereaux

Il faut se promener la tête haute dans Genève pendant un après-midi pour voir ce que vingt ans d'une politique bêlante devant la mondialisation a fait des citadins de cette petite ville entre toutes favorisées. Les gens parlent le sabir. Is ont ont le regard fuyant et vont recroquevillés. Les gens mangent industriel et pensent argent. Ils filent en diagonale dans des rues sans âme, le cœur à l'étroit. Une faune interlope bat le pavé et rêve à vide. Les riches, parqués sur des îlots, exhibent leur possessions tandis que les Français, tirés de leur léthargie ouvrière par des salaires aguicheurs, se gaussent de leur statut d'esclaves. En 1972, Maurice Chappaz faisait pour le Valais un constat tout aussi effrayé dans son livre Les maquereaux des cimes blanches. Comme une neige qui fond sous un soleil inattendu, la tradition et le savoir-vivre disparaissaient dans les abîmes de la spéculation. Aujourd'hui comme autrefois, les entrepreneurs du lucre sont à l’œuvre. Chappaz maudissait l'épopée du béton: désormais, c'est l'intérêt d'être homme que broie le capitalisme.

Pour en finir avec les hommes politiques

Politiciens, la solution: imposer l'invisibilité des personnes. Ne restent que les programmes de législature. Il sont validés par un collège populaire. Après le vote, leur mise en application est surveillée par un comité de vérificateurs. Les membres du collège comme ceux du comité sont choisis au hasard dans le peuple et représentent les différentes catégories sociales. Le mandat est unique. Cette charge est une dignité

Feu

A la gare de Genève, ce clochard assis devant une succursale de banque. Pour se chauffer, il flambe des tickets de bus.

Triptyque

R. que je ne connais pas s'enthousiasme pour le Triptyque de la peur que lui a remis Monfrère. Sincère, je m'étonne. C'est un livre spécial. Le seul qui soit auto-édité. Monfrère confirme: "R. est un grand lecteur". Que l'on prenne du plaisir à un texte que j'ai écrit au point de se montrer entier dans le jugement est gratifiant. Preuve que le lecteur peut beaucoup. Sans lui, le livre vient au monde et s'y engloutit.

Gentillesse

Gentillesse des écorchés-vifs dont le corps, l'esprit mais surtout le cœur sont en charpie et qui parient sur l'humanité de l'interlocuteur de hasard.

dimanche 13 novembre 2016

Folie

Peut-être sommes-nous fous? Mais il y a une autre manière d'être fou. Elle consiste à s'adapter au rythme des changements sans les questionner.

Parti

Chacun au parti, dit Monfrère, ne s'intéresse qu'a soi. Ce qu'il convient de généraliser. Chacun, toujours, ne s'intéresse qu'à soi. Pour cause: faute s'intéresser à ce qu'il est, tout homme est menacé de disparition. Ce pourquoi il ne faut pas faire de politique.

Fille

A Morges, au petit-déjeuner, tandis que le marché du samedi bat son plein dans la Grand-Rue, une fille plein de grâce. Nous sommes dans un café, attablés autour d'une table ronde, à peine tirés du lit. Gala n'est pas maquillée, j'ai les yeux maquillés du vin bu la veille chez Ravet. La fille se penche pour rafler les pièces de monnaie qu'a abandonné le consommateur précédent et j'ai sa douce poitrine laiteuse sous le nez. D'un sourire charmant et ingénu, elle prend la pose, ne dit rien, attends. Contente d'être là.

Terre

Où acheter une maison? Je cherche. Avec Gala, nous énumérons continents et pays. Depuis toujours, la maison est ce qui m'intéresse le plus. Non pas que je tienne à être propriétaire, mais parce que j'ai du plaisir à me retourner dans un lieu qui me renvoie mon image. Et donc nous cherchons. Et cherchons encore. Existe-t-il encore un lieu sur terre où acheter une maison?

Amis

Ce que l'on apprend de nos amis d'autrefois. Leurs carrières, leurs amours, leurs échecs, leur mort. L'évolution de leur idées, l'augmentation de leurs revenus. Et qu'apprend-on? Qu'ils sont devenus ce qu'ils étaient.

Chaises 2

Sans nouvelles de Pablo, le propriétaire. Je me demande s'il a passé un après-midi à recoller les chaises. Après avoir tenté de me joindre six fois (je n'ai pas répondu), il m'écrit qu'il fera de son mieux, mais - dit-il - "je ne crois pas avoir les clefs de l'appartement". Tant de roublardise, explique que le pays soit sympathique. Et manque de perspectives économiques.

Soviets

Lu pour la première fois Tintin chez les soviets. Anti-bolchévisme radical d'Hergé. Cette vignette dans la fin de l'album m'a fait rire: Tintin revient de Russie, il aperçoit au loin des cheminées qui fument et, en signe de victoire, les bras dressés au ciel, s'écrie: "Berlin, enfin!" Un homme tel que François Hollande qui n'a jamais réussi à regarder la chose qu'il avait entre les jambes devrait prendre leçon sur ce réalisme.

Rencontre

Je tombe sur un mail d'un Parisienne enthousiaste. Elle vient de lire Ogrorog, elle veut me rencontrer, elle fera le voyage, il suffit que je luis dise mon jour. Le mail date d'il y a deux ans.

Placement

Le vieillissement offre un avantage: ce temps que l'on pourrait vous voler en vous plaçant à l'ombre est chaque jour plus court.

Armoire

Si je te montre l'armoire dans laquelle tu auras à habiter, tu te rebiffes. Si je te montre l'armoire et je te dis que c'est encore la meilleure la solution, tu hésites. Mais si je t'explique que cette armoire dans la quelle tu auras à habiter, bien des gens te l'envieront et que, de plus, en acceptant, tu fais acte de générosité eu égards à des crimes dont tu t'es rendu coupable, tu te résignes et tu fais un pas en avant. 

Peuple

Le peuple en a assez. Mais c'est toujours le cas. Cela ne le rend ni plus intelligent ni plus entreprenant.

Pléiades

Au coucher du soleil, le train nous dépose aux Pléiades. Nous marchons les derniers mètres dans une neige sèche. Des Tamouls photographient une bonhomme édifié par des enfants. Un couple de randonneur, aphones comme sont désormais les Suisses, progressent sur la pente. La femme répond à mon salut, puis pénètre dans le brouillard. Quand il s'effiloche, le lac apparaît. L'eau est gris plomb. Les traces des bateaux évoquent une gravure. Aplo et Luc chaussent des snowboards et s'élance. Monfrère est à l'orée du bois. Je le rejoins accompagné de Luv. Elle s'agite sur une bosse, près d'un lapin de neige. Elle a froid. Ses bottes de caoutchouc sont pleines de poudreuse. Elle ne veut pas les retirer: les pieds glacés sont sans réaction. Nous cheminons sous les arbres. Maintenant, il fait nuit. Nous empruntons la voie ferrée. De temps à autre, il faut se retourner pour s'assurer qu'aucun train ne vient. Aplo zigzague en évitant la crémaillère. Puis nous dévalons à travers champ où nous attendent les poules et les souris capturées dans le lisier des poules. 

Pour l'exercice

Toujours ceux qui interdisent l'exercice de la pensée au nom de la vérité seront défaits. Mais le temps de leur défaite est aussi celui des victimes.

Tronçonneuse

Aujourd'hui, atelier tronçonneuse. Tension de la chaîne, graissage, avaries. Après les fondamentaux: la prise en main, la position du corps, l'attaque. Fascinant! Qu'un outil engage un tel savoir surprend. A chaque étape, l'admiration du néophyte pour le spécialiste s'accroît. Il est rassurant de penser que cette connaissance impliquées est vraie de la plupart des outils et que sa complexité est fonction de la qualité de l'outil. Plus rassurant encore de savoir que l’État, quand bien même s'appuierait-t-il sur des légions d'inféodés, ne pourra jamais maîtriser l'ensemble des savoirs que thésaurise le peuple à travers ses spécialistes.

vendredi 11 novembre 2016

Pixies

Dans le stock, je trouve une affiche pour un prochain concert des Pixies. Tiens, ils sont toujours là! Et moi, ne suis-je pas toujours là? Étrange affaire que cette durée.

Père

Vient un âge où l'on s'arrête de marcher et, se retournant, on voit son père. Ce qu'on lui doit, mais aussi l'ombre qu'il projette et dont il est difficile de se détacher. Jeune, mon père a pris ses distances avec le milieu dans lequel il étai né. Un milieu suisse, suisse-allemand, lausannois, simple, ouvrier, un milieu de gens honnêtes qui opérait dans les soubassements de la société et peinait à imaginer le grand jour. Une fois cette distance prise, il n'a pas tenté de la combler. Je m'en aperçois qu'aujourd'hui. Ce qu'il a quitté, c'est non seulement son milieu, mais la société. Il a travaillé pour soi, organisant un monde parallèle, ne s'inquiétant de la société que pour percevoir le salaire qu'elle lui devait au titre de ses services. Cette forme de liberté relève de l'équilibrisme. Il a fini en prison. Revenu dans la société, il a repris ces distances. Ce jeu ne laisse pas indemne. J'ai été élevé selon ces principes. La société n'est pas ce à quoi on participe, mais ce à quoi l'on s'oppose. Elle a ses exigence, le plus souvent sous forme d'examen. Alors, il faut se présenter, serrer les dents, réussir. L'examen passé, on reprend se distances. Quant à l'échec, il n'est pas imaginable. Quel que soit la nature de l'examen, il relève du jeu, donc on peut le réussir.

Promotion d'un livre

Au début de l'année a paru dans un journal catholique un article sur Fordetroit signé de mon ami Claude Marthaler. Peu après, je reçois un mail en anglais. Un dame qui a lu cet article me propose de donner une conférence pour un cercle d'Américains. La rencontre aurait lieu à Morges. Elle précise qu'elle n'a pas lu Fordetroit. Je lui suggère, en français, de commencer par lire mon livre. Par retour de courrier - en français désormais - la dame souligne les thèmes qu'elle aimerait voir abordés. Avec toute la courtoisie dont je suis encore capable à ce stade, je lui explique que c'est à moi d'en décider. Un mois s'écoule. Nous trouvons un date pour novembre, soit neuf mois plus tard. Je ne sais toujours pas si la dame a lu le livre. La semaine suivante, nouveau courrier. La dame me propose un titre de conférence qui conviendrait à une annonce publicitaire pour la vente de savons. Je lui explique que j'écris de la littérature, que je ne suis pas dans le commerce. Espérant couper court à ce rapport bien mal engagé, j'ajoute que j'éprouve peu de sympathie pour les Américains (ce qui est faux) et que je suis un pourfendeur du politiquement correct (ce qui est vrai). La dame envoie un contrat. Nous sommes début avril. Six mois s'écoulent. Sans nouvelles, je prends des billets d'avion et, gageant que la conférence aura lieu en soirée, je réserve un hôtel à Morges. Constance paraît. L'éditeur suggère de profiter de la conférence pour faire la promotion de ce nouveau livre. Je lui réponds que j'ai anticipé: en effet, quelques jours auparavant, j'ai écrit à la dame pour m'assurer que mes livres seraient à disposition le jour de la conférence. Pas de réponse. Je transmets à mon éditeur l'adresse mail de la dame. Il écrit. Elle ne répond pas. Nous sommes à quatre jours de la rencontre et je ne sais ni où elle a lieu ni à quelle heure. Je veux annuler l'hôtel, ce n'est pas possible. A défaut, dis-je à Gala, allons manger. Je réserve une table dans un restaurant étoilé. Arrive un mail de la dame. Il dit en substance: désolée, j'ai aidé ma fille a déménagé et j'ai eu une problème de mail. Quoi d'autre? Rien. Je m'excuse auprès de l'éditeur, expliquant que cette dame se fout de ma gueule et mets l'intéréssée en copie. Répond-elle? Deux jours s'écoulent. Alors, un inconnu prend le relais. Un professeur de faculté. Dans un français flou, il m'explique que je ne peux renoncer car j'ai signé un contrat. Recherche faite, je constate que j'ai renvoyé, l'hiver précédent, un contrat annexé à un mail. Bien. Et mes questions? Ce monsieur y répond-il? Pas plus que la dame. Nous sommes heureux de vous accueillir au Grenier bernoios, me dit-il, sans préciser l'heure, le nombre de participants, sans donner l'adresse ni évoquer le déroulement de la soirée. Sauf que - je suis censé le savoir, c'est écrit dans le contrat - la conférence doit être donnée à 14h30. Et, c'est pour cela que - écrit le comité - nous vous "convoquons" à 14h00.