samedi 28 novembre 2015

Anniversaire

Parce que Gala a le sens des fêtes, nous avions imaginé pour ce jour d'anniversaire toutes sortes de lieux. Me plaisait d'abord pour mes cinquante ans d'imaginer le moins possible et de n'organiser rien. L'auberge de Val d'Abondance convenait bien; elle est en France bien sûr, mais quoique belle et luxueuse, elle n'est qu'une auberge et proche de l'Internat d'Aplo. De plus, nous aurions dormi dans le même bâtiment. Une fois constaté que tout était réservé et que les bons restaurants de la vallée, en cette période qui précède les vacances de neige, étaient fermés, j'ai envisagé à mon corps défendant des solutions compliquées, mieux vaut dire aberrantes: tables classées sur le lac d'Annecy, le lac Léman, et je ne sais quel autre lac. La corvée que représentait le passage de frontière, la conduite de la voiture, la préparation des rendez-vous, gâchait d'avance les réjouissances. Fribourg avait ma faveur. M'eut-on proposé le meilleur restaurant de France, j'aurai choisi Fribourg. Entre temps, les attentats de Paris venaient encore compliquer la circulation en France. Par hasard, nous avions vu juste. Nous voici donc à l'hôtel, à quelques mètres de l'appartement où ne traîne plus qu'un matelas et la machine à café. Neuvième étage, vue sur le monastère de la Maigrauge. Nous nous habillons. Du frigidaire de la chambre, je tire une bouteille de bière. Puis un autre et une troisième. Monpère, bien que généreux, dédaignait ce type de facilités. A l'hôtel, jamais nous ne touchions au contenu des frigidaires. Ainsi ai-je le sentiment de m'autoriser une luxe. Mais ce dont je me réjouis plus que tout est de descendre jusqu'au pont de Zaehringen à pied. Gala veut m'en dissuader. J'ai l'avantage: c'est mon anniversaire. Et nous voici, Aplo et moi, marchant dans le brouillard. Grands-Places, Georges-Python et la rue de Lausanne, puis la Grand-Rue. Gala et Luv arrivent en taxi. Déjà installés, nous les recevons à table. Et à minuit, au pub, en face de l'hôtel, deux cent personnes suivent le championnat du monde des poids lourds. Nous prenons place pour suivre les derniers rounds.

jeudi 26 novembre 2015

ECB

Belle course Ouchy-Saint-Sulpice-Ouchy, puis Saint-Sulpice et Ouchy. Le temps de prendre une douche au magasin, je retourne sur les quais à vélo et me fait prêter deux poêles, confectionne deux tortillas. Mamère s'étonne de ma recette. Je la tiens de Pilar. En 1987, à Valdepeñas, elle a expliqué qu'il fallait verser les patates dans le mélange d’œufs et pas l'inverse. Le soir, dans l'arrière-boutique, Gala remplit un sac à dos de médicaments. Je déballe le nouveau livre, Ecriture. Bière. Combat.

Derniers pas

Derniers pas dans la ville de Fribourg. Mais dans toutes les directions. Car pendant que je finis de nettoyer le kiosque, monte le bureau d'affichage, cherche à obtenir une ligne téléphonique, fait ma valise pour l'Asie, fait ma valise pour Malaga, prépare la lecture de jeudi prochain, il faut traiter des devis, distribuer le travail aux employés, débarasser la palette de magazines déposée à mon ancien domicile, assister aux cours de Krav Maga et préparer le marathon du 6 décembre.
En fin de journée, je suis à Lausanne. La température est clémente. Le ciel est nuageux, mais les nuages sont dorés, le soleil n'est pas loin. Afin de récupérer une paire de chaussures de course, je veux accéder à ma chambre. C'est impossible. La porte de l'arrière-boutique est obstruée. Je déplace un bibliothèque. Cela ne suffit pas. Je la sors. Un autre bibliothèque me barre le passage. Puis un amoncellement de chaises. Trois heures de travail. En avançant de profil, je peux atteindre le lit. 

dimanche 22 novembre 2015

Déménagement 4

La galerie du bunker est accessible par un escalier et deux ascenseurs. L'un des deux est en panne. Celui qui jouxte la porte d'entrée du dépôt. Les Hongrois portent. Il neige. Ils sont en T-shirt. Journée froide, bleue, grise. Des trains de marchandise défilent devant la montagne. Un voisin sort, ouvre sa voiture, la referme. Passe lentement. S'intéresse aux déménageurs, aux plaques du camion, à Zara. Croise mon regard, presse le pas. Le film du dimanche. Un salon surchauffé. Les dernières heures du week-end, puis le travail, le lundi. Voilà ce qu'évoque l'atmosphère de ce locatif face au bunker. En sous-sol, Monpère théorise sur la façon d'introduire les cartons de livres, le canapé, la liseuse, les lampes et les chaises, des les ranger sans condamner la circulation. Car il doit avoir accès à ses objets, certains parmi les plus étranges: yatagan, bouddhas incrustés, mousquetons, psautiers. Je me hisse sur une étagère fédérale.
- Attention à la porcelaine chinoise!
Il ne plaisante pas. Sur les genoux, à deux mètres cinquante, je tends les bras. Un à un, je monte les cartons, les empile, descends les bibelots.
- Tiens, les mocassins du sultan! Zara!
Elle passe une tête dans la porte du bunker.
- Regarde ce que j'ai trouvé, se réjouit Monpère, les mocassins!
Elle fait signe que non, elle ne se souvient pas.
- Mais oui, enfin, le sultan!
Puis, comme je prends appui sur une caisse pour descendre.
- Tu sais ce que c'est? Une cabine téléphonique. Swisscom l'avait installée au centre de La Havane. Mais jamais un Cubain n'y a mis une pièce.
Plus tard, désignant une fresque.
- Dix-huitième. Grand prix de l'académie en 1768. L'ambassadeur de France en a fait cadeau aux autorités mexicaines. Elle était dans les collections du musée. Trop cher à restaurer. Tu n'as pas un acheteur?
Les cartons amoncelés, nous jugeons du résultat. Au-dessus des étagères, une muraille. A mon tour de soulever, de porter, de déplacer. Mais d'abord, d'extraire. Monpère fait emporter à Budapest des meubles, rien à redire, et des objets incongrus: un tube, un pied de console, un morceau de miroir. Afin que Zara traduise au gaillard, il crie:
- Maison de campagne.
Et si Zara récrimine.
- Non, non! Pas à l'appartement. Maison de campagne!
Puis j'entends:
- Imbécile!
Les bras sur les hanches, Monpère fait traduire:
- Ce sont des imbéciles, voilà! Dis-leur!
L'aîné des déménageurs a refermé derrière lui la porte des toilettes. Or, il n'y pas de clef. Ou du moins, Monpère n'en a pas. Zara essaie la poignée.
- Inutile, c'est foutu! Et, voilà!
Les déménageurs reprennent leur déambulation lorsque Zara apparaît encadrée de deux noirs, des jumeaux. Les cheveux ras, l’œil vif, habillés chic, ils exhibent un clef en souriant, leur clef.
L'affaire des toilettes résolue, ils nous font passer par des couloirs:
- Vous ne saviez pas? Nous sommes aussi dans le bunker.
Et derrière une porte atomique, nous trouvons un studio d'enregistrement. Console brillant de tous ses feux, écrans plats, moquette anthracite, bar privé, sofa, billard.
Prêts à repartir, les Hongrois nous remercient chaleureusement. Le plus jaune prie alors Zara de me féliciter pour le T-shirt que je portais la veille à Fribourg: PEGIDA Schweiz.