samedi 21 novembre 2015

Déménagement 3

Zara raccroche:
- Tout va bien!
Il est 19h00. Je sers de la bière. La neige continue de tomber.
- Ici, dit Monpère, pas autour du bunker. Ni à Genève.
Zara confirme:
- Ils n'ont pas parlé de neige.
A dix heures, le camion revient. Les gaillards prennent place autour de la table. Puis ils sortent fumer. Et attaquent le gros du déménagement: cinquante cartons de livres, toute la bibliothèque de loisir. Les autres livres, ceux que j'utilise, sont déjà à Lausanne, dans l'arrière-boutique. Soudain, je remarque le jeune. Il a un air hilare.
- Il pensait qu'il aurait à rendre les chaussures à la fin du travail, explique Zara.
La nuit avance. Les gaillards se relaient. Ils sortent le canapé. Deux morceaux. Carrés, épais, noir. L'un de quatre mètres.
Ces histoires de canapés! Le premier que j'ai acheté, en 2000, à Boé, près d'Agen, n'entrait pas dans la maison. Les livreurs - une femme, un homme - se tenaient sur la place du village et admiraient la façade en colombages:
- Ma foi, à l'époque, les canapés n'existaient pas.
- Et puis, aussi, on était plus petit, dit la femme.
Dans l'urgence, j'ai imaginé démonter la porte principale. Puis j'ai trouvé la solution. Hisser le canapé sur le toit, le passer à travers le Velux. Tout cela, sans prendre les mesures. Voici le canapé enfoncé dans le Velux. Les livreurs, à genoux sur les tuiles, poussent. De l'intérieur, je crie: "on y est presque!" Un centimètre! Le canapé a un centimètre de trop. Je rabote le centimètre au couteau et le canapé tombe à l'intérieur de la maison. Quinze ans plus tard, j'imagine qu'il y est toujours. Superbe canapé; mais combien de fois me suis-je assis dessus?
Plus tard, à Lhôpital. Un canapé pris à Genève, chez Emmaüs. Coussins ton sable, faux cuir, design incurvé. Bout à bout, sept mètres. Transporté en BMW, coffre ouvert. Trois, quatre, six voyages. Que je sache, je ne me suis jamais assis dedans. Celui-là aussi, resté dans la maison.
Aussi ai-je décidé de sauver ce dernier canapé. Celui de la rue Jean-Gambach. Celui que les Hongrois transportent sur la tête, suant pour prendre le virage de la cage d'escalier. Mais en attendant de le sauver, je le stocke, je l'envoie au bunker. Monpère à son idée: le dresser au-dessus des étagères fédérales et l'appuyer contre le mur.
A minuit, nouveau pique-nique. Puis nous allons nous coucher. Monpère et Zara dans notre chambre à coucher, sur des matelas jetés à terre, moi dans mon bureau. Les déménageurs reprennent le travail. Le lendemain, à huit heures, je les trouve attablés devant un autre pique-nique. Le jeune boit un demi-litre de boisson énergétique. A quelle heure ont-ils fini? 4h30. Zara les a dissuadé de descendre au bunker pour le déchargement. Ils ont fait appeler leur chef à Budapest pour qu'elle les excuse. Elle a expliqué: ce n'est pas de leur faute. Eux étaient prêts à finir le travail puis à prendre la route, 1400 kilomètres par l'Autriche.

vendredi 20 novembre 2015

Déménagement 2

Le camion garé rue Gambach contient des meubles de Budapest. Ils seront être remisés dans le bunker de même que la moitié du contenu de mon appartement. L'autre moitié va à Lausanne, dans le magasin de brocante qui sert de bureau d'affichage: j'installe une chambre dans l'arrière-boutique. Mais il y a aussi des meubles en attente dans le bunker: ceux-ci partent pour Budapest. Enfin, il y a les affaires que les enfants emportent à Genève, chez Olofso.
Monpère et Zara jugent mes préparatifs insuffisants. J'ai réparti les cartons par destinations et par pièces, quant aux meubles, je les ai laissés en place, et sur les meubles, toutes sortes d'objets. Monpère s'emploie donc à étiqueter. Devant chaque carton, lampe, chaise, fourchette, il demande:
- Et ça?
Puis accroche une feuille de papier sur laquelle il indique Bunker, Genève, Lausanne, Hongrie. Sous les ordres de Zara, les déménageurs déménagent. Trois semaines qu'il n'a pas plu - il pleut. L'immeuble est en retrait de la rue. A l'époque, il devait exister un second immeuble. Il se sera effondré. La parcelle sert aujourd'hui de jardin. C'est ce jardin de cinquante mètres que les déménageurs ont à traversé pour rejoindre la rue. Du balcon, nous surveillons l'avancement du travail, posons des étiquettes, coupons du pain, préparons des sandwiches. Olofso appelle: elle prendra volontiers le matelas dans lequel Arto dort, mais sans le lit (un modèle rustique de fonte et de bois acheté au vide-grenier de Layrac dans le Sud-Ouest; le marchand nous ayant remis un faux sommier était venu dîner à la maison pour s'excuser; j'aurais dû savoir, avait-il dit, puisque je suis né dans ce lit). La chambre des enfants manque de place, explique Olofso. J'insiste. Elle fait valoir qu'elle a acheté un lit. Quel lit? Il y a deux ans, un lit. Ikea? Mais non. J'insiste. Oui, Ikea. Mon conseil: le jeter puis, au besoin, racheter. Elle se vexe. Que l'on mange du surgelé et vive dans des meubles en poussière, soit, mais que l'on confonde avec de la nourriture et des meubles... A mon habitude, je réponds: c'est tout ou rien. Et je change la destination du lit. Au sommier j'accroche l'étiquette Bunker. Cependant, les Hongrois maquent un pause. Ils tartinent du fromage blanc sur d'épaisses tranches de pain, mangent sucré, salé, boivent chaud et froid, refusent une bière, se relèvent, décident qu'ils ont encore faim et terminent le jambon. Le plus jeune (déjà venu en 2012 pour l'emménagement) demande si j'ai toujours mes armes. Il aimerait les manipuler. Mais le temps presse. Je reprends place sur le balcon. Zara donne ses instructions en Hongrois. Puis un problème survient. La baskette du plus jeune est éventrée. Il la considère. Dépité, il la jette à la poubelle. Affirme aussitôt qu'il continuera pieds nus. Dehors, il neige. Les sacs de 110 litres remplis d'affaires à donner contiennent plusieurs paires de chaussures. Zara pioche. Elle apporte un paire de Fila rouges. Le jeune les passe.
- La pointure correspond?
- Si tu crois qu'il s'arrêtent  ce genre de problème, fait Monpère.
Il est une heure. Le chargement se poursuit. Ce qui m'inquiète, c'est le trafic. Montre en main, debout dans la neige, nous faisons des calculs. Le temps de descendre à Lausanne, de remplir l'arrière-boutique, de gagner Genève...
- Ils seront bloqués au retour!
Nous descendons au restaurant universitaire de Miséricorde. Monpère commande une salade et un potage.
- C'est tout ce que tu prends? lui dis-je.
Aussitôt m'a-t-il souhaité bon appétit, il me reprend:
- Mange moins vite, tu vas te faire mal!
Au retour, nous trouvons les Hongrois adossés au camion; ils fument et plaisantent. Peu après, le camion démarre. J'ai quelques heures devant moi: je rassemble balai, serpillère, aspirateur et détergents et me rends au kiosque à journaux de la rue du Jura. La Ville me le loue dans l'état contre une premier mois de loyer offert. Notre futur bureau d'affichage à Fribourg: huit mètres carrés en forme de T. Au fond du couloir, une toilette - je décrasse. Dans le couloir, un lavabo - je chiffonne. Autour de l'éventaire, où la vendeuse juchait, des étagères. Sur les unes, des présentoirs munis de ressorts où achalander les cigarettes - je démonte - les autres sont compartimentées, chocolat, chewing-gum, bonbons, briquets - je démonte. Puis je fais les achats en supermarché. Les mêmes que la veille, pour la suite de l'opération: saucisson, fromage, confiture, yoghourts, de quoi préparer le prochain pique-nique des Hongrois.

jeudi 19 novembre 2015

Déménagement

Huit heures du matin, mon sac est prêt, j'allume la radio: il n'est question que des attentats qui ont eut lieu dans la nuit à Paris. J'ai rendez-vous en début d'après-midi à Marseille pour une lecture de Cassations - j'annule. Mon éditeur, installé en Normandie, voyageait la veille. Bloqué par les militaires à la gare de Lyon Part-Dieu, il est resté sur les quais pendant trois heures avec quelques milliers d'autres passagers. Il comprend. Il se débrouillera. Quand il n'écrit pas de la poésie, il est ingénieur astronautique, il lance des satellites. Ses missions l'amènent en Afrique. "C'est un drame, me dit-il, le continent est en danger, tout s'effondre. En quarante ans, je n'avais jamais us pareille détresse!" J'éteins la radio, cache le téléphone sous le canapé du salon, me recouche. Au réveil, même soleil éblouissant. Je commence les cartons du déménagement. Pouvoir rester ici, à Fribourg, plutôt que de m'embarquer pour Marseille, me réjouit. Billets d'hôtel et de train, plan de voyage et adresse de la librairie, tout passe à la poubelle. Je déplie un premier carton, le consolide avec du scotch. Récupéré rue du Criblet, dans la zone commerçante, il a contenu des crustacés importés de Da-Nang. Les Présocratiques, Horkeimer, Sloterdijk; je le remplis de livres. Puis j'aperçois une crevette. Petite, sèche mais odorante. Machine arrière, je ressors les volumes, chiffonne les couvertures, remets en bibliothèque. Puis je jette le carton par-dessus la balustrade du balcon, en choisit un autre, pris derrière Délifrance celui-là. Je le vérifie et recommence l'opération: Les Présocratiques, Horkeimer... A midi, trois étagères sont vides. C'est l'heure du journal. Cent-vingt morts.
Deux jours plus tard, je reçois C. Nous travaillons sur son manuscrit. Pornographie et scènes de meubles. Le soir, Monpère et sa femme Zara s'installent dans notre chambre à coucher. Zara remplit le frigorifique de saucissons, de fromages, de yoghurts. Son téléphone sonne. Elle répond en Hongrois.
- Où sont-ils? Demande Monpère.
- A Graz!
Puis, juste avant de se souhaiter bonne nuit:
- Apelle-les une dernière fois!
- Il sont encore à 400 kilomètres, dit Zara.
Je prépare trois lits dans la chambre des enfants, écoute une dernière fois les nouvelles de France.
A deux heures du matin, j'entends remuer dans le jardin. C'est Zara. En robe de chambre, chaussée de bottes de caoutchouc, un bonnet sur la tête, elle guide les déménageurs hongrois. Leur camion blanc est garé devant l'école.

mercredi 18 novembre 2015

Préau

Une petite fille qui porte attaché au cou la pancarte "je suis un adulte".

dimanche 15 novembre 2015

Industrie du temps libre

Si un film contient une idée. Une idée qui, à défaut de vous poursuivre, suscite la curiosité et produit un semblant d'éveil. Alors, il mérite d'être vu. Qui eut dit qu'un critère a minima tel celui-ci disqualifierait un jour plus de la moitié de la production?

Chefs

Comment en est-on arrivé à avoir des chefs sans autorité ni caractère? Des chefs qui jamais ne décident? Des élus sans compétences politiques? Inaptes, dans l'urgence, à trancher en faveur des leurs?

Mégots

Dans Les grandes largeurs, Henri Calet raconte la spécialité de son père: fumer les mégots. Une fois  par semaine, celui-ci passait auprès d'une ouvreuse de cinéma et d'un barman afin de récupérer les filtres qu'ils collectaient pendant la semaine. Acheter des cigarettes ne le satisfaisait pas. Le goût des mégots, jugeait-il, est à nul autre pareil. Or, ce mercredi, tandis que je me rends au cinéma Bellevaux de Lausanne où se tient la soirée Art& Fiction, j'aperçois une gars qui stationne devant un café. Il déplie devant lui une feuille d'aluminium et y dispose un à un les mégots qu'il récupère dans le cendrier d'extérieur lequel a  les dimensions d'une pot de fleur. Puis il roule ces mégots entre le pouce et l'index pour faire tomber le tabac.

Kiosque

Il y a six mois, comme je passe une fois de plus devant le kiosque à journaux fermé de la route du Jura, j'imagine le louer. A la fin de l'été, je tâte le terrain. La semaine dernière, je fais un courrier. Mercredi, la commission des Fiances de la Ville m'accorde un bail.
Ainsi, C., qui me remplace au poste d'afficheur, prendra ses quartiers dans ce kiosque. A la nouvelle, il s'écrie:
- C'est là que j'ai acheté mon premier Flash Gordon il y a 42 ans!
Tout-à-l'heure, je suis descendu de la colline avec aspirateur, serpillière, éponges, eau de javel et chiffons. Il a d'abord fallu retirer deux cents compartiment à cigarettes en plexiglas, sortir les enseignes de glaces, les pelles-ramassoires (pourquoi toute une collection?) et la pelle à neige. Condamnées depuis les années deux mille, les toilettes n'avaient, le temps de l'activité, jamais été nettoyées. Un travail de patron: détacher la crasse, frotter la lunette, laver l'urine. Et à midi, au son des cloches, est arrivé C. Nous avons hélé un couple.
- Pouvez-vous nous prendre en photo.
Le type lâche le bras de sa copine et montre l'appareil photo argentique qu'il porte en bandoulière.
- Do you speak english?
Ce que ces touristes pouvaient faire route du Jura un dimanche de novembre, je l'ignore. Visiter le mini-golf de Givisiez? Est-il seulement visible sous les feuilles mortes?
J'ai tendu mon numérique. Auparavant, j'avais tapissé le store qui cache la devanture du kiosque d'affiches de spectacle. Le type à photographié, une, deux trois fois. Nous nous servirons de l'image pour annoncer aux clients le changement de responsable.
Seau et aspirateur en main nous sommes alors remontés sur la colline du Guintzet. C. fumait le cigare. Je lui disais: 
- Il faudra les abattre, tous!

Poya

A l'Auberge des Quatre-Vents, derrière le cimetière de Grange-Paccots, pour une lecture de l'écrivain belge Pierre Mertens. Vingt personnes dans la bibliothèque, salle contiguë au restaurant dont la taille est celle d'un boudoir. Mertens parle, pense, raconte. David Collin le relance, le public grignote des biscuits, sirote un vin. Au bout d'une heure et demie, c'est l'heure du repas. Longue table de bois dans un salon avec cheminée (pas de feu). L'écoute, silencieuse, n'a guère permis aux gens de se rencontrer. Ils 'acheminent, cherchent une place, n'osent pas faire le premier pas. Je m'assieds à côté d'un vielle dame hongroise venue de Nyon. Tantôt, à notre arrivée, j'ai échangé deux mots avec elle au bar. Elle est née en Uruguay. "Est-ce un pays d'avenir?" C'était, me dit-elle, mais tout cela est révolu. Il n'y a plus d'argent. C'est la misère. Puis elle s'inquiète de l'horaire de son train.
- Vous voyez, j'ai un train à la Poya à 23h03, puis une correspondance en gare de Fribourg à 23h42, il faut donc que je compte le temps de me rendre à La Poya, car si je rate le train, après cette correspondance de 23h42, il n'y a pas d'autre correspondance et je serai bloquée en gare de Fribourg. Oui, c'est cela... c'est bien 23h03, mais à la Poya, n'est-ce pas? Je crois que je vais prendre un peu d'avance. Encore faudrait-il que le service débute. Je ne sais pas si j'aurai le temps d'écouter le deuxième partie de la présentation. Oh, que c'est passionnant! Jacques Roman m'a convaincu de venir écouter Pierre.... Comment? Oui, Pierre Mertens. Non, je ne le regrette pas! Ou alors, je peux prendre un taxi. Mai si je pars à pied, vais-je en trouver un?
- Il fait nuit et aucun taxi ne passe dans le quartier.
- Il faut tout de même que j'aille à la Poya...
Penché par-dessus la table, je demande à une dame qui consulte son téléphone de vérifier les horaires des trains régionaux. Un Monsieur sort son téléphone:
- Où voulez-vous allez Madame?
- A Nyon bien sûr, mais avant tout, il me faut atteindre cette gare..
- La Poya, c'est juste là, au bout de la rue.
Et bientôt, tout le monde se met à parler horaire, correspondance et retour de la vieille dame.
- Cela vous fait rire? me demande-t-elle.
- Pas du tout, excusez-moi!
De fait, on croirait une pièce de théâtre de Pinget.
- Laisse-moi faire! dit Gala.
Et à ma voisine:
- A quelle heure devez-vous prendre votre train à Fribourg?
- Je dois le prendre à la Poya.
Gala a la poitrine dans mon assiette, je tiens en équilibre sur les pieds arrière de ma chaise. Les serveurs apportent un plat ovale. Ils présentent un morceau pâte de la taille d'un sac. Une sorte de  patate géante.
- Qu'est-ce que c'est?
- La Poya, dis-je à la vieille dame.
Gala me coudoie, je manque basculer.
- Les poulets croûte au sel, annonce David Collin.
Gala m'adresse un clin d'œil, elle se lève:
- Vous allez voir comment on fait, dit-elle à la Hongroise, je vais vous trouvez un chauffeur moi!
Et de faire le tour de table pour demander si quelqu'un va en direction de Fribourg ou Lausanne, avant la fin de la lecture, pour conduire la vieille dame. Entre temps, le Monsieur qui consultait son portable pour vérifier les horaires, a appelé la centrale des taxis.
- Mangez tanquillement, il va venir.
- Où dois-je le prendre?
- Non Madame, vous ne le prenez pas, c'est lui qui vous prend.
- C'est extraordinaire!
- Oui.
La vielle dame pique alors dans son poulet. Il est cru.

Phénomène

Vu hier à Lausanne M., fille lumineuse, souriante, pleine de caractère. Elle tient par la main deux enfants. Comme autrefois, elle est souriante et pleine de caractère, mais la lumière a glissé de son visage sur ceux de ses enfants.

Artiste

Dans le film de science-fiction américain Uncanny sorti en 2015, le personnage déclare: "je suis plutôt un artiste comme Van Gogh ou Henry Ford".