mercredi 9 septembre 2015

Banquetz de vyande

Attablé avec Gérard Berréby et D. dans l'arrière-salle des Routiers, restaurant français où l'on mange à la façon des années 1950. Le comptoir est de zinc, les bouteilles alignées, autour des tables couchées de papier, les gens parlent et ripaillent. Dans ce bruit, j'entends mal. Je me penche. Quelques mots me parviennent. Peu importe: l'on pourrait aussi se taire, l'ambiance suffit. Elle est à la bonne humeur, au sain plaisir. La patronne apporte des plats de viande, de la laitue, du fromage, des pichets de rouge. Un client vacille, disparaît par une porte. L'urinoir est accroché dans une penderie. Du côté des piliers de bar, des quolibets résonnent. Et partout, ce sont des poignées de main et des accolades. Quant aux arrivants, ils embrassent la serveuse, souhaitent le bon appétit. Je soupèse mes services. De vrais  outils! Les couteaux coupent, les fourchettes piquent. Tout cela mouille les papilles . Comment en sommes-nous arriver à pignocher dans des salles climatisées? A se restaurer debout dans de la vaisselle en carton?  Il n'est que de voir nos voisins! Trois hommes herculéens. Ils engloutissent des tranches d'agneau, arrosent chaque bouchée de vin, lève la bouteille vide, attrapent la suivante, se resservent. Tout en mâchant, tout en s'esclaffant, ils parlent de ce gars qui passe sa vie au volant d'une moto, traverse les continents, relie Londres et le Laos. Gérard s'impatiente:
- Et notre commande?
La patronne fait signe: nous sommes troisième, et elle plonge en cuisine d'où elle ressort les bras chargés d'un ragoût, d'une purée et d'un pâté. La voici devant notre table son bloc-notes à la main. Elle humecte la pointe de son crayon et répète: pavé de bœuf au poivre, hachis parmentier, salade de gésiers, et de la bière et un Côte-du Rhône. Elle allait partir, je la retiens: mettez aussi un plat de crudités. Gérard me prévient:
- Vous aurez trop, les portions sont énormes.
Un œil à la table voisine, ces hommes à l'estomac surdimensionné ont avalé sept tranches d'agneau, il en reste encore cinq sur le lit de frites.
- Donnez tout de même des crudités!
Je n'aurai pas à m'en repentir. Quand je pense à ces salades étiques constellées de maïs en boîte, quand je pense à ces pizzas suisses! Dans mon assiette, un avocat mûr, des carottes rouges, du céleri et une frisée croquante. Puis les gésiers de D, croustillants, gras à souhait, et le hachis parmentier.  Gérad me fait goûter:
- Vous sentez ce goût?
J'évoque Ferrari dans Anemasse, la serveuse qui avalait un fond de rouge chaque fois qu'un client l'envoyait prendre une bouteille à la cave, et la patronne, sa tenue, sa poitrine, son sérieux, c'était il y a vingt ans et comme ici, manger était une affaire sérieuse: un homme qui a faim doit être nourri. Maintenant, les voisins lèchent les sauces. Ils parlent l'anglais avec un accent du Gers. Il sont peut-être russes. Dan ce cas, ce serait des rugbymen moscovites. Ils choisissent des fromages, des desserts, un alcool. Lorsque nous sortons du restaurant, D. aperçoit un bidet sur le bord du trottoir:
- Duchamp!
Soudain, une voiture décroche d'une impasse. Une Citroën 5 rutilante. Les Gersois! De gros hommes dans une grosse voiture!
- En voilà une adresse, je reviendrai!
- Le lundi et le mardi, précise Gérard, ils font leurs achats à la campagne, c'est ouvert dès mercredi.
Puis nous regagnons tous trois l'appartement et rentrons chacun par notre porte après s'être souhaité la bonne nuit.
 

mardi 8 septembre 2015

France

TGV pour Paris. Si l'on excepte le rendez-vous avec le proviseur de Sainte-Croix des Neiges dans le val d'Abondance, cinq ans que je ne suis pas retourné en France. Or, suite au nouvel  attentat perpétré la semaine dernière par un énergumène du Maghreb, la loi encadrant la surveillance des passagers vient d'être durcie - c'est du moins ce qui a été annoncé. Quoiqu'il en soit, lors de l'achat d'un billet il faut donner son nom et celui-ci est imprimé en toute lettres sur le billet. A Frasnes, les douaniers soupèsent mon sac.
- Vous venez d'où?
- De Fribourg.
- Fribourg où?
Voyant que j'hésite (afin d'avoir l'air aussi naturel que possible, je me suis plongé dans une lecture diffficile et j'ai l'air distrait):
- Fribourg en Allemagne?
- En Suisse.
Le douanier poursuit l'inspection du wagon puis rejoint son collègue. Peu après, ils sont sous ma fenêtre et discutent avec des gendarmes. Pourtant, je n'ai pas eu à montrer mon billet et je n'occupe pas le siège qui m'a été attribué. En effet, fausse alerte: le train repart.
A la gare de Lyon, je déplie un plan et suis à pied un parcours tracé pour les automobiles. Ainsi, pour atteindre la rue Richelieu, je passe par le quai de la Râpée, le pont Morland et le quai des Célestins que je m'étonne de trouver là où il n'y a pas d'eau. Les Editions Allia sont installées au  16 de la rue Charlemagne. La porte cochère est fermée. Au bistrot, je demande le code.
- 6743, crie le garçon.
- Et quand vous n'êtes pas là?
- On demande à qui on peut!
Au fond de la cour, quatre pièces de bureau reliées par un couloir envahi de livres. Gérard Berréby me reçoit. Pour faire de la conversation, je lui explique l'affaire du code.
- La porte est toujours ouverte.
Puis il passe acheter des fromages rue de Rivoli et nous prenons le métro pour rejoindre le quartier de la Goutte d'or où il occupe depuis trente-cinq ans un appartement rue Cavé. Il fait beau et chaud, c'est un souk. Des arabes en robes, et des noires en boubous; à même le sol, des mémères en tchador entourées de sacs de victuailles. Dans un parc, un interminable match de basket: les cris se perdent dans la frondaison des arbres. Des boutiques de manioc et de téléphone portable, des couturiers qui s'esquintent la vue sur veilles machines à coudre derrière des persiennes tordues.
- Tenez, c'est la sortie de la mosqueé, me dit Berréby.
Un peu plus tard:
- Et là, vous avez dû en entendre parler, c'est l'immeuble qui a été incendié la semaine dernière.
En effet, j'aperçois des fleurs et des photographies d'enfants.