samedi 11 juillet 2015

Troisième

Port de la Bonaigua au départ de la Seu d'Urgell. Plus de mille mètres de montée, après un premier col, le Puertó de Canto, pour un total de 125 km et 2580 mètres de dénivelé. Les Colombiens plaisantent et souffrent, nous souffrons et plaisantons. J'admire Adriana, l'épouse du garagiste: les épaules en avant, les mains dans le retour de guidon, elle pédale les yeux rivés sur le bitume et ne décroche pas. Le chilien bedonnant, lui, a lâché. L'organisateur envoie la voiture-balai. L'étape est à Viella, ville de montagne, ville en pierre grises, nouvelle et catalane, avec cette humeur désagréable, toute de morgue, des indigènes, pris au piège de la rhétorique indépendantiste de leur élite politicienne, humeur qui n'est pas sans rappeler celle des Suisses, notamment en ce qui concerne les services: horaires contraignants, fausse identité, favoritisme local, cupidité. Pour le reste, forme physique exceptionnelle et fatigue générale. Quelque peu rassurés, nous avons repris la consommation habituelle de bière et avalons dès l'arrivée trois à cinq canettes.

vendredi 10 juillet 2015

Deuxième

Ribes de Freser-Seu de Urgell. 142 kms, 2775 mètres de dénivelé. Le rythme est pris. Le matin, nous démarrons autour de huit heures et pédalons six à sept heures par jour. La moyenne est rapide en plaine, et, en ce qui me concerne, bien assez rapide dans les cols. D'ailleurs Javier nous conseille de ralentir.
- Les choses sérieuses n'ont pas commencées. Si vous vous épuisez sur les premières étapes, vous ne tiendrez pas dans les Pyrénées.
J'en parle à Monfrère. Nous ralentissons sur un kilomètre, puis nous accélérons, dépassons les Colombiens et prenons la tête du groupe derrière le jeune banquier et le Majorquin, ce dernier, roulant selon une technique inédite: il ne change jamais de rapport et, au plat ou en montée, pédale en tricotant, le plus souvent en danseuse. Tous les deux heures, et plus particulièrement en haut des cols, la camionnette nous attend avec une ravitaillement de melon et pastèque, de biscuits et de tartines au Nutella. J'avale un Coca-Cola, une deuxième Coca-Cola, remplis les bidons et repars. Dans la montée du Col de la Josa, le thermomètre indique 40 degrés.

jeudi 9 juillet 2015

Première étape

Tossa de Mar-Ribes de Freser. 144 kms, 2575 mètres de dénivelé. Nous roulons en file, l'un dans la roue de l'autre, et quand la route est dégagée, en peloton. Une expérience nouvelle. Au bout de 116 kilomètres, un premier col; quinze kilomètres plus loin, un second. L'organisateur a loué pour moi un Cannondale à deux plateaux et guidon rose. Faire mille kilomètres sur un vélo d'emprunt n'est pas rassurant. Je pédale pour rester dans le groupe. Bientôt habitué, j'oublie que ce n'est pas mon vélo. Je redoutais de disposer d'un éventail moins large de développements, en fait, je ne vois pas la différence. Avant le repas de midi, je crève un pneu. Vingt kilomètres avant l'arrivée d'étape, je crève un autre pneu. Le Chilien bedonnant appelle cela "la maldición de la ibérica". Le soir, dans un hôtel de montagne, il commande des olives "en abondance", n'y touche pas, se plaint de la mauvaise cuisson de la viande et répète à la tablée:
- Ces deux-là sont mes amis suisses! J'étais sur une terrasse au village, tout-à-l'heure, et ils m'ont prié de venir boire à leur table. Ce sont mes amis suisses!

mercredi 8 juillet 2015

Casse

Rencontré ce matin les autres cyclistes. Un Majorquin de tente ans, un groupe de Colombiens, Monsieur et Madame, lui chef d'un garage à Medellín, elle propriétaire d'une papèterie, puis leur amis, un électricien d'origine indienne qui est à la tête d'une entreprise de 300 ouvriers et que nous surnommons Temple du soleil, enfin un banquier de vingt ans, trapu, et un second Chilien, bedonnant. Après le petit-déjeuner, nous  cherchons un coin discret où entraîner le Krav-maga. Il n'y en a pas: la plage est bondée. Les vacanciers sont répartis sur le sable de chaque côté d'un couloir d'amené des bateaux contrôlé par un marin à képi doré. Nous répétons les figures dans le lit à sec de la rivière qui traverse le village, la Riera de Tossa. Sur le pont, passe et repasse l'agente municipale. La première sortie à vélo a lieu à l'heure de la sieste. Elle ne compte pas pour la traversée: il s'agit de se dégourdir les jambes. A dix-sept heures nous partons en groupe sur la corniche qui mène de Tossa à Sant Feliu - 50 km de virages dans les calanques. Un peu effrayé dans les descentes. Contenus entre la falaise et un muret à l'aplomb de la mer, les virages sont serrés. Sur le chemin du retour, un gosse me dépasse dans la montée. Il file sans saluer. Jambes et bras menus, torse plat: un spaghetti. Je le prends en chasse. Je remonte à sa hauteur lorsque je perçois un flottement au niveau de la roue arrière. J'ai crevé! J'arrête le vélo sur le bord de route. Les décapotables défilent. Miguel, l'un des organisateurs me rejoint. Il tâte la roue. Elle est bonne. Je pédale sur quelques mètres. Rien à signaler, confirme-t-il. Mais le flottement est toujours là. C'est alors que je constate les dégâts: le cadre a cassé au niveau du moyeu. Je récupère mon vélo à l'atelier après une dépense de Fr. 1200.-, tout le matériel ou presque est neuf, et le cadre lâche le jour du prologue!

mardi 7 juillet 2015

Valdebebas

Nous reprenons nos vélos déposés une semaine plus tôt, dans leurs coffres noirs, rue Lavanda. La bonne mexicaine propose de l'eau: il est dix heures, il fait 35 degrés. Dans le parc, des enfants jouent sur un toboggan gonflable qu'un adulte asperge au tuyau. Monfrère appelle l'organisateur de la traversée des Pyrénées. Il vient de quitter Ávila. Nous répétons les exercices de Krav-Maga de la ceinture orange dans le peu d'ombre qu'offre un pin. Une gamine regarde. Puis elle retourne à son jeu traînant derrière elle une poubelle. Monfrère y jette un papier. Peu après, il retrouve le papier au sol : ce n'était pas une poubelle, mais le tonneau d'une chasse au trésor. A treize heures, la camionnette blanche de la Ibérica déboule. Nous faisons signe, Javier charge nos coffres et fait les présentations: Teresa, la masseuse, Miguel, l'un des chauffeurs, Javi, le second chauffeur et un cycliste chilien, Cristobal. Nous déjeunons dans un routier près de Fraga. A neuf heures le soir, nous atteignons Tossa de Mar en Catalogne. Il y a trente-cinq ans je partageais une chambre avec maman sur la colline, je n'arrivais pas à dormir, je lisais Sartre et prenais des notes pour une pièce de théâtre. 

lundi 6 juillet 2015

Novlangue

Transformation sournoise du sens que les médias publics opèrent moyennant la subversion de la langue pour contourner les problèmes les plus évidents: alors qu'il était question jusqu'ici des "immigrés", il est désormais question de "migrants", ce qui laisse entendre que les mouvements ont lieu dans plusieurs directions. Quand va-t-on se décider à parler d'invasion? De mise en pièces de la civilisation? De flux barbares? De destruction programmée des acquis?

Gide

Gide à cinquante ans écrit: "Il faut tout de même une certaine dose de mysticisme - ou de je ne sais quoi - pour continuer à parler, à écrire, quand on sait qu'on est absolument pas écouté."

20'000 mètres positifs

Ce soir, vol pour Madrid, d'où nous partons en bus pour la Catalogne, point de départ de la traversée à vélo des Pyrénées espagnoles.

Aboutissement

L'Etat contrôle, étouffe et, en cas de résistance, circonscrit l'individu. Tel est le prix à payer pour le refus d'affronter la mort, le prix de notre anti-héroïsme. Ce n'est pas tragique, mais dramatique, une drame petit qui se déroule sur une scène sans qualités où l'action est réglée par la logique du nombre et le décor manœuvré depuis les cintres.

Analogies

Maniérisme, rhétorique. L'un en peinture, l'autre en littérature. Le fait de pouvoir dire, ne plus savoir ce que l'on veut dire et, partant, ne plus savoir ce que l'on se veut. Mais ne nous limitons pas au domaine de l'art, parlons société; l'une des difficultés majeures de la période moderne est ainsi définie: la technique est sans vecteur, du coup elle définit ses objectifs - lesquels nous emportent.

Vie

La vie est une droite qui coupe un cercle. Avant, nous sommes à l'extérieur. Après, nous sommes à l'extérieur. Il y a donc un extérieur. Autant, qu'il y a métaphore.

Chantier

Parmi les aînés, quels auteurs ais-je connus? me demande cette fille qui veut écrire. Georges Haldas. Je l'ai rencontré cinq ou six fois. Nous avons dîné. Et que disait-il? me demande-t-elle. Rien. Il était écrivain. Y a-t-il un secret? Il n'y en a pas. L'écrivain pioche. Tu le vois ou tu ne le vois pas à l’œuvre. Penchée au-dessus du trou, tu de demandes: comment a-t-il fait? Cela te paraît mystérieux. Tu ne vois pas qu'il pioche.

Plomb

Je suis à la salle de bains. Carrelage net. Je reviens dans le bureau. J'entends des coups de carabine. dans le jardin. Le voisin tire du plomb. Je retourne dans la salle de bains. Il y a du plomb écrasé sur le carrelage.

Communisme

Quatre heures de nettoyage afin de préparer l'appartement de Fribourg pour la venue des Andalous. En contrepartie, nous serons chez eux, au Cabo de Gata, début août. Je nettoie le frigidaire, change les draps, récure le receveur de la douche, lessive les sols, prépare les serviettes de bain. Dans le même temps, je paie les factures, cache l'argent, change les pneus du vélo et, préparant les tournées d'affichage, vois que j'ai oublié un client ce qui me met en souci. Aussitôt j'appelle l'employé. Il est en Allemagne. Je fais un message. J'attends. Je reprends le ménage. Monfrère appelle. Il vient de courir le Montreux-Rochers-de-Naye. "A l'arrivée, me dit-il, pas de train." Pour faire patienter les voyageurs, le personnel distribue des bouteilles d'eau. Il tend la main.
- Que pour les enfants, dit la dame.
- Je viens de courir pendant deux heures trente.
- Désolé!
Cependant, un touriste s'étonne:
- J'ai payé cent francs pour l'excursion et on me dit qu'il n'y aura pas de train avant l'après-midi...
Monfrère l'encourage à se plaindre.
Constat nécessaire: trop de monde sur les réseaux, trop peu de service, des employés toujours moins compétents, venus d'ailleurs, mal formés.
Pour paraphraser Marx, ce qu'il convient d'appeler: une baisse tendancielle de la valeur d'usage.
Une mise au diapason. Celui de l'Europe. Ou de sa gabegie institutionnelle: la France. J'en ai moi-même fait l'expérience avant-hier. Je suis à Bienne. J'ai rendez-vous à Fribourg à 18 heures. Je calcule mon horaire. Le train est retardé. Le suivant ne vient pas. Or je n'ai pas le numéro de téléphone de mon rendez-vous. Quarante minutes de retard. J'arrive sur place à la course à pied à 18h15. Ce matin, je me rends au poste de police pour déclarer le vol de mon vélo. Question d'assurances. La préposée me prie de piocher dans un tas de cartes postales.
- Vous allez sur le site et vous vous en occupez vous-même!
De retour dans l'appartement, je continue mon ménage. J'ignore qui sont ces Andalous. Peut-être pilleront-ils l'appartement, mais par principe, ils ont droit à un appartement propre, rangé, organisé, agréable.

Question

Quand je pose à Gala une question qui engage l'avenir, elle fait diversion. J'ai demandé de vive voix. Je me répète. Tu ne réponds pas? lui dis-je. Non. Je la brusque:
- C'est pourtant simple, il suffit de répondre par "oui" ou "non".
Sans que je sache comment, elle se tire d'affaire, la discussion est interrompue, le téléphone raccroché.
Opiniâtre, j'écris: "tu n'as pas répondu". Aucun retour. Retenant ma colère, je formule la question différemment. Alors elle écrit: "je regarderai".

dimanche 5 juillet 2015

Alibi

A ce festival soutenu, reconnu, important, dont les buts affichés, servir l'art en s'achoppant à la réalité, ou l'inverse, relève de la manière putassière sauf si, ce qui est envisageable, ses organisateurs, plutôt que de ne vouloir rien comprendre ne comprennent rien. Et en opportuniste, je fais acte de présence, saluant, me réjouissant devant cet ami à qui j'offre l'apéritif au bar du festival afin d'y être moins seul, de ce que je n'aurai plus, après démission de mon métier d'afficheur, à cautionner les visées imbéciles de l'industrie culturelle dont la tâche principale et peut-être unique est de servir d'alibi à un pouvoir politique détourné par des gangsters. Mais le plus surprenant est pour moi (ce n'est pas la première fois que je le constate), l'anxiété dont les organisateurs font preuve lorsque vous quittez la place, comme si eux-mêmes doutaient de la justesse de leur entreprise.
- Tu pars déjà?

Femme

Femme si consciente de sa beauté qu'on en vient à juger celle-ci toute relative.

Economie

En tout, recherche de l'économie. Arriver vite, obtenir simplement, réaliser aussitôt. Qu'advient-il? Dès qu'on est arrivé, on repart; dès qu'on a obtenu, on recherche; dès qu'on a réalisé, on projette.

Parler

Comment parler de ce que l'on fait quand ce que l'on fait consiste à écrire, c'est à dire, parler?

Télévision

Tout à l'heure, en vieille-ville de Bienne, sur la terrasse du café Les Caves, en plein soleil. C'est l'après-midi, une seule table est occupée. J'entends mon nom. On me hèle. Les deux hommes qui attendent sont les journalistes, l'Asiatique, une écrivain. Elle finit son verre de thé rouge glacé tandis que, me souvenant de sa contribution au volume collectif sur Walser et Rousseau, je lui dis avoir trouvé son texte étrange; elle s'en va me laissant sa carte. Arrive l'éditeur, coiffé d'un chapeau de paille, la chemise déboutonnée, le cheveu rincé de sueur, jovial. Puis le cameraman et l'intervieweur quittent la terrasse, répètent l'approche, approchent en effet de la table où je bois désormais seul.
- Stop!
Ils recommencent. Au troisième essai, le journaliste tend le micro, dit mon nom, me pose une question. Je réponds. Une autre question. Je réponds. Puis il annonce:
- Pour l'image, c'est bon. Maintenant, on va faire le son. Je vais vous poser les mêmes questions et vous y répondrez comme auparavant.
Une question, puis deux. Puis il refait la première, fait la troisième, recommence la deuxième.
Voilà ce que devient la réalité. Que ne pose-t-on tout de go des questions auxquelles je répondrai comme je peux?

Bienne

Ce que je pense de Bienne, ce que j'ai pensé chaque fois que je suis venu dans la ville, la tête baissée, d'un pas rapide, coller en une heure, à la barbe des polices, les cent affiches de mes clients: ville plate, en impasse, envahie de gens de l'est, avec des bords et un milieu. Si je ferme les yeux, je vois une chape sur laquelle des architectes sans imagination ont déposé des édifices cubiques.

Gare capitale

Berne - gens à demi-nus dans la gare, transportant des valises, de la nourriture, des bateaux; d'autres étalés sur les marches d'accès aux quais plus qu'assis; groupes flottants, mus selon la loi des grands ensembles et dont l'étude relèverait de l'éthologie.

Obermatten

Combat des Reines sur l'alpage d'Obermatten au-dessus de Tourtemagne. L'étonnant rituel! Une centaine de personnes assises dans l'herbe mangent des raclettes, partagent du blanc et des cornets à la crème devant ces vaches brunes marquées à la craie qui creusent la terre de la pointe du sabot en se préparant à la lutte. Luv et le neveu, fatigués par les promotions scolaires de la veille, descendent dormir au chalet. Monfrère les accompagne et remonte à la course. Aplo reste. Il joue avec les enfants de Monami. Nous avions quarante la veille à Barajas, il fait dix degrés sur l'Alpe et des rafales de vent soulèvent les couvertures des pique-niqueurs. 

Barajas

La bonne mexicaine ouvre la porte du garage où nous remisons nos vélos dans les coffres. Pour retrouver la villa des amis espagnols, même difficulté qu'en début de semaine. Nous avons erré. Il faut dire que la rue mesure un demi-kilomètre, qu'elle est enroulée autour d'un parc, cachée derrière une zone industrielle. Nous quittons le quartier à pied, ruisselants de sueur, habillés de chiffons. Un taxi nous emmène rue de Burgos, là où nous avons démarré notre course ce 21 juin. Le patron du bar veut bien servir des cannettes mais refuse de sortir de l'établissement. Nous prenons possession de la terrasse, il fait 40 degrés, nous sommes seuls.
- Il suffirait de lui dire de couler deux canettes tous les quart d'heure, dit Monfrère.
Au lieu de quoi, nous faisons les allers-retours. Le soir, lorsque nous quittons enfin la terrasse, nous  aboutissons dans une boucherie. Les frères Lopez placent dans nos sacs du Manchego, des chorizos, de la morcilla et un steak, puis nous expliquent comment rejoindre le terminal 4 de l'aéroport de Barajas en passant par un terrain vague, les entrepôts et une passerelle réservée au personnel navigant.

Quatrième étape

Routes longues, longues et silencieuses, à plat sur les champs, dans un pays vaste. A l'horizon, les villages sont les seuls repères. Ils surgissent lentement. Parfois, dans un nuage de poussière, sur une colline, un moissonneuse ou, de la taille d'un corbeau, un homme penché sur la terre. Aux carrefours, les stations-service avec leur frigidaire de Coca-Cola et d'Aquarius. Au comptoir, un étudiant qui révise ses examens et encaisse deux Euros. Quelques gorgées et nous reprenons la route. Nous serons enfin arrivés à ce qui, dans les années 1990, semblait un rêve pieux: pour toutes affaires transporter dans le sac à dos un porte-monnaie et un T-shirt de rechange, à l'étape dormir dans des hôtels quatre étoiles. A midi ce jour, nous sommes à Arévalo, le village où dans les années 1975 nos parents commerçaient avec des gitans. A l'entrée, avant le pont et les murailles, une chapelle: j'attends Monfrère qui a pris quelques minutes de retard. Satisfaction immense que celle qui précède le repos de la demi-étape. Après le menu, nous commandons du café et remontons aussitôt en selle. La chaleur est à son comble: il fait 38 degrés. En quelques heures, nous rejoignons Ávila. Le pays est plus montagneux. J'espère voir des Verracos. La route coupe à travers le champ du Castro de las Cogotas, l'un des forts celtes les plus connu de la région. Nous descendons sur la ville par le Nord et le point de vue des Cuatro Postes où nous nous sommes tenus Gala et moi il y a deux ans, puis prenons le train pour El Escorial et de là, par la nationale, premier axe que nous trouvons encombré (nous sommes à une quarantaine de kilomètres de Madrid) atteignons les grilles du Valle de los Caidos d'où part la route qui donne accès à la Santa Cruz et à la basilique où sont enterrés Primero de Rivera et Franco. Je montre ma réservation au gardien. Il consulte son registre. Il a nos noms. Il ouvre la grille. La route grimpe à travers la pinède, passe au-dessus d'un précipice. La croix de pierre s'élève au loin, contre le ciel. Mais à la différence de la fois précédente, comme nous arrivions de Ségovie à VTT, nous contournons la basilique qui ouvre en direction de la capitale, lieu visité par les touristes, et, contournant la montagne qui sert de promontoire à la croix, pénétrons derrière elle, sur une vaste esplanade dont l'architecture symétrique évoque l'empire romain. Le bâtiment principal, à l'extérieur du quadrilatère, semble long d'un kilomètre. Deux séries de colonnades formant une promenade couverte aboutissent aux bâtiments construits dans la montagne. Entre les deux, la porte qui, de ce côté-ci de la montagne, donne accès à la basilique. La concierge nous remet la clef no 46. La cellule est au premier étage avec vue sur la croix. Un moine vêtu de blanc se promène dans les rochers. Nous roulons nos vélos sur les pierres plates du grand hall. Dans des niches, des volumes théologiques intitulés: Cartas de la santa sede a las semanas sociales. Leur prix: 5 volumes pour 6 euros. Ecrite à la main, une note précise: un sixième volume offert. Le temps de prendre une douche, nous redescendons. Je marche pieds nus dans les couloirs, ma paire d'espadrilles ayant lâché. Au mur, des feuilles scotchées annoncent un bar. Nous aboutissons dans un souterrain. La concierge nous renseigne: le bar n'est ouvert que le samedi. Quant au restaurant, il est ouvert de vingt-et-une à vingt-deux heures. Nous faisons appeler un taxi. Nous repassons la grande grille. Les gardes saluent. Nous voici attablés dans un café du bord de route, entre Los Caidos et El Escorial, avec une vue sur un complexe grillagé, filmé, militarisé. Au chauffeur de taxi à qui je demande s'il s'agit d'une prison:
- C'est la réserve d'archives de l'Etat espagnol.
Tout en buvant de la bière nous admirons les six tours de contrôle oranges de l'édifice. Plus tard, le chauffeur de taxe revient et nous sympathisons: "oui, cette société va à vau l'eau... oui, Bruxelles est un repaire de brigands... non, la Suisse n'est pas le paradis que l'on croit..."

Troisième étape

La première chose que dit Monfère en se levant:
- C'est énorme! Combien de kilomètres il peut y avoir?
Je lui prends la carte de la main. Il est prévu de rejoindre Tordesillas, dans la province de Valladolid, en passant par Palencia. Je hausse les épaules. J'ai imaginé les étapes en quelques minutes, assis à mon bureau de Fribourg, une bière à a la main. Or, ce matin, à neuf heures, il fait déjà trente degrés. Comme s'il s'agissait de gagner du temps, nous partons à grande vitesse. Je me place dans sa roue, nous suivons à 40km/h la ligne jaune qui sépare la bande d'urgence de la chaussée principale. Au premier village, sur un château d'eau condamné, une calicot annonce: non à la création d'une centrale à déchets. Ensuite, la route file par les vallons à travers des villages qui sentent l'écurie.
- Tu es sûr que c'est la bonne direction?
- Sûr!
Et dix minutes plus tard.
- Je préférerais vérifier.
- C'est juste, répète Monfrère.
Plus loin, comme la route passe au-dessus d'une autoroute, nous voyons que nous sommes partis au Nord-Est en direction de Léon.
Nous rebroussons chemin. De retour à l'hôtel, le compteur affiche déjà vingt kilomètres. En soirée, lorsque nous atteignons le Parador de Tordesillas, il affiche 170 kilomètres. Avant même que la mémoire ne fige le souvenir, j'ai la sensation d'avoir roulé huit heures d'affilée dans la lumière et la chaleur, sur des bandes droites, sans faiblir ni m'arrêter, convaincu de pouvoir continuer ainsi pendant des jours.

Deuxième étape

Monfrère ne veut pas d'une carte. J'insiste et je fais bien: sur les trois étapes qui suivent nous roulons plus vite, choisissant des routes de province. Lorsque nous avons entrepris nos premières traversées à vélo, ensemble puis séparément, de la France, de l'Espagne et dans mon cas de la Turquie, nous  préparions les itinéraires sur des cartes au 100'000. Aujourd'hui, sous l'effet conjugué du transport à bas-prix et de l'internet, nous nous fions à notre sens de l'orientation - cela ne marche pas. Monfrère a beau connaître la plupart des villes au point de savoir dans quel restaurant nous dînerons, dans un pays de vieille culture, le réseau routiers est trop complexe pour être deviné spontanément. Dès la sortie d'Aranda del Duero, nous roulons entre des cultures de blé et de maïs, en plein horizon, contournant des villages de quelques maisons, relançant  la cadence avec le plaisir que procure la possibilité de mesurer l'avancement sur la carte. Et cependant, aux alentour de treize heures, nous commettons une nouvelle erreur. La route finit devant une église. Dans la rue principale, un employé juché sur un tracteur de petite taille. Il fait des allers-retours pour tester sa machine. Il franchit le pont de pierre qui est au milieu du hameau, tourne, repart en direction de l'église. A chaque fois, il rencontre cet autre personnage, un vieillard aidé de deux cannes que nous avons vu sortir de sa ferme tantôt et qui à petit pas gagne l'autre bout du hameau où l'on peut raisonnablement imaginer, étant donné l'heure, qu'il sera reçu pour le repas. La carte dépliée, Monfrère étudie les routes. Je prends le relais. Le tracteur passe. Je propose un chemin vicinal. Monfrère vérifie. Le vieillard passe. A la fin, nous arrêtons l'homme au tracteur. Quand il constate que nous parlons espagnol, il se redresse, rassuré. Nous nommons le prochain village dans la direction que nous souhaitons emprunter et l'interlocuteur (j'ai vécu cent fois cette situation), après avoir répété le nom déclare:
- Je ne sais pas.
Invraisemblable lorsque l'on considère que les seuls noms qui font géographie à partir de ce lieu sont justement ceux des trois villages qui marquent les directions principales. Jugeant que j'ai mal prononcé, je répète. L'homme ne sait pas.
- La route s'arrête ici?
- Non.
- Elle continue?
- Oui.
J'admire que l'on puisse répondre aux questions par "oui" et "non", sans anticiper sur le sens de la demande.
- Où continue-t-elle?
- Là-bas.
- Là-bas...?
- Là.
- Ah, là... Derrière le moulin à farine?
Je scrute.
- Oui.
Et en effet, nous trouvons le débouché. Nous allons ainsi sur une route étroite et défoncée, croisons la ligne de chemin de fer, filons à travers champ. Mais voilà que l'asphalte cède la place à un chemin non revêtu. Monfrère conseille de descendre de vélo. Je réponds que certains font le Paris-Roubaix.
- Pas avec des pneus comme les nôtres.
Peu après, il crève. Une heure plus tard, nous sommes devant la gare abandonnée de Lerma. Il change la chambre à air, se remet en selle, veut cliquer ses chaussures sur la pédale automatique: cela ne va pas. Pendant la marche, il a endommagé les reliefs de la chaussure. En ville, j'achète des bananes, nous mangeons en terrasse. Il faut faire les provisions d'eau avant la fermeture des épiceries à quatorze heures. Nous consommons cinq à six litres par jour, sans compter la bière et le café. Entre quatorze et dix-huit heures, il n'y a que les stations-service CEPSA qui vendent des boissons. Or, elles sont situées aux carrefours des nationales et nous privilégions des routes plus petites. Nous atteignons Olmillos de Sasamón dans la province de Burgos en soirée après une étape de 145 kilomètres avec une pointe au plat à 48km/h. La chaussure à clip a tenu bon. L'hôtel offre une salle des repas médiévale et, de l'autre côté de la route, un bar de camionneurs. Un deuxième bar occupe le milieu du village. Il possède deux tables. Des voisines ont tiré l'une d'elle à l'ombre, de l'autre côté de la place. Nous buvons au soleil, estimant  le prix de cette maison en colombages mis en vente à quelques pas du bar, nous déplaçant à tour de rôle pour en faire le tour, voir si elle est flanquée d'un jardin, d'autres accès, d'un escalier extérieur
- Il n'y a rien dedans, dit la patronne, ce sera un argument pour faire baisser le prix.
Quand je suggère de relever le numéro de téléphone, Monfrère:
- Tu auras oublié ça demain matin!