lundi 15 juin 2015

Canne

A cause de ce chien long, blanc et gros surgi des berges de la Dranse, j'ai repensé à la canne dont m'avait fait cadeau le concierge de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. D'un bois souple, travaillé dans l'eau et lentement durci, dont l'homme me disait: je l'ai choisi pour vous. Et voilà que je l'ai égarée. J'en parle à Aplo.
- Je sais où elle est. Accrochée à la poignée de porte de ton atelier de la maison de Lhôpital.
J'essaie de visualiser la canne. Si elle est bien là-bas, elle doit y être encore. D'un autre côté, si aucune des personnes qui c'est occupée du déménagement n'a cru bon d'emporter cette canne c'est parce qu'elle ressemble à une vulgaire branche de bois.
- Je crois qu'il est trop tard.
Alors Aplo, réellement désolé:
- C'est fou toutes ces choses qui ont disparues! Surtout après le déménagement de Gimbrède...

Empathie

Alors que mon unique souhait est d'augmenter l'empathie et de réduire la fracture, je réduis l'empathie et augmente la fracture. Mais comment ne pas verser sur sa pente? Comment, après des années de ratiocination a dégager des perspectives, bouleverser l'approche? Que peut-on espérer, lorsqu'on est à la fois le mouvement et le repère?

Fleur

J'observais que je ne sais pas, que je n'ai jamais su observer une fleur, sauf quand, réduit par l'épuisement à un état supérieur de communion, d'attention élargie, je tutoie toutes choses, m'adressant à elles comme si le monde, transposé en une scène de théâtre, tombait dans le registre général de la prosopopée.

Policiers

Triste signe des temps: la multiplication des écrivains de romans policiers.

Envahisseurs

Quand se résoudra-t-on, débiles que nous sommes, à nommer envahisseurs ceux que nous nommons immigrés? Lorsqu'ils marcheront sur nos ventres? Et qu'aurons-nous prouvé? Qu'une fois atteint un certain degré de civilisation, ceux qui en ont assuré l'essor n'ont plus qu'un hâte, se nier? Et pour mourir en pleine illusion, consacrer leurs dernières forces à pourfendre ceux qui, refusant l'abnégation des valeurs vitales, cherchent à établir la vérité par les faits?

Fuir

Il faut fuir. Non pour atteindre un lieu autre, mais pour fuir. N'atteindre rien de stable, aussi longtemps que ne nous rattrapera pas la mort.

Caverne

Hier soir, premier contact d'Aplo avec la philosophie. Il me parle d'ombres qui dansent sur un mur et d'hommes enchaînés qui prennent ces ombres pour la réalité. Le mythe de la caverne. J'apporte l'Atlas de philosophie et lui montre un dessin représentant l'allégorie.
- Ce livre fait ce qui ne peut se faire: représenter des concepts en images.

Forme

Jamais été physiquement aussi en forme. Comme un taureau en cage qui se convainc que cet enfermement est plein de possibilités.

Krav-Maga

Stage étranglement et couteau à Clarens qui se termine dans l'après-midi sur trois combats pieds-poings que je réussis au-delà de toute attente.

Sainte-Croix des Neiges

A neuf heures ce matin, je suis à Miex. Le café Les Cornettes de Bises vient d'ouvrir. Un habitué lit le journal, la patronne chiffonne les verres. Depuis la veille, je tente de calculer le temps qu'il me faudra pour rejoindre Abondance, du côté français, par le lac de Tanay. J0hésite à passer à pied ou à prendre le vélo. Je dois rejoindre Aplo et Olofso à quatorze heures à l'internat Sainte-Croix des neiges pour prendre des renseignements sur le cursus scolaire et décider si nous inscrivons Aplo en section lycée. En raison de l'interdiction de territoire, mieux vaut éviter de passer en voiture.
- Par le lac? Vous feriez bien d'aller par le col de Verne!
Et l'habitué m'amène à la fenêtre pour me montrer la direction. En effet, au fond de la vallée, se détache un pan de montagne vert où l'on distingue un chemin.
- Je ne vais pas me perdre?
- Aucun risque. Vous marchez tout droit, puis, quand vous arrivez à La Cale, vous prenez à droite vers les Cornettes.
- Et combien de temps me faudra-t-il?
Le vieux me regarde.
- Vous êtes solide... disons cinq heures?
Je remercie et part à marche forcée. Il me faut couvrir la distance en quatre heures ou je manquerai le rendez-vous. Après les derniers chalets, la route serpente à travers un bois, elle mène à un alpage puis devient chemin. A mi-hauteur, une plateforme d'herbe drue où se dressent des étables. Ensuite,  un sentier. Creusé, jonché de pierres, il aboutit à une croix de bois qui marque le passage du col. Je consulte l'heure. Je suis monté en deux heures et demie. Un panneau de randonnée indique la Chapelle-d'Abondance à une heure trente. J'accélère. Même succession de voies, mais dans l'ordre inverse: un sentier en zig-zag flanqué de terriers de marmottes, un chemin tracé au bulldozer, enfin une route. En une demi-heure, j'atteins la vallée que je connais bien, où si souvent nous sommes venus, avec les enfants d'abord, en amoureux avec Gala ensuite. Reste à savoir à quelle distance se trouve Abondance. Le genre d'information sans importance lorsqu'on circule en voiture. Au bar, devant un demi de bière Jupiter, j'apprends que mon lieu de rendez-vous est à cinq kilomètres. Y a-t-il un bus? Pas en cette saison. Je pars le long de la route. Situation classique: le trottoir finit, les poids-lourds déboulent. Bientôt, je vois que j'ai perdu mes lunettes. Je les portais relevées, sur la tête, elles n'y sont plus. Des lunettes australiennes achetées à Saint-jacques de Compostelle. Je remonte en direction du col, cherche derrière le chalet où je me suis changé, retirant mes Bermudes et mon T-shirt détrempés, enfilant un pantalon noir. Pour la seconde fois, je quitte Chapelle, mais cette fois j'avise un pont sur La Dranse. Heureux qui trouve! C'est un chemin de gravillon jaune et il conduit à Abondance. Si je veux avoir l'air présentable, il me faut garder au sec mon dernier T-shirt. Je marche donc le torse nu. Et comme il y a un chien, long, gros et blanc, je ramasse une branche. Et voilà qu'une heure plus tard, je rencontre une fille costumée et encravatée. Une élève de l'internat dont je reconnais l'uniforme. Je l'arrête et lui demande si elle est contente de son école. La pauvre! Un type à demi-nu portant une branche d'arbre qui lui pose une question en pleine forêt. Chacun repart dans sa direction. La cloche sonne 12h30 lorsque j'arrive au village. Au Restaurant des touristes, je demande si je peux manger.
- Il ne manquerait plus que ça!
Et la matrone me désigne les vingt tables de la salle. Un homme dîne, avec application. Une radio commerciale grésille dans le haut-parleur. Reconnaître les titres exige des efforts: Sting, Bee Gees, Prince... Nul ne s'en soucie. Au menu, de la pintade aux cèpes. La matrone:
- J'ai aussi de la blanquette.
Je choisis le veau et en attendant l'assiette, avale un litre d'eau.
- Pouvez-vous me dire où est l'école de Sainte-Croix?
La matronne, mécaniquement:
- Georges, une question pour toi!
Le cuisinier me renseigne.
- Là, vous voyez ce bâtiment, au bout de la rue...?
Lorsque j'ai fini ma tarte aux pommes et mon petit noir, je gicle de l'eau dans mes yeux au-dessus du lavabo installé à même le couloir pour nettoyer les pollens:
- Vous avez aimé la blanquette? Elle est maison.
Mais entre temps, il s'est mis à pleuvoir. Je m'installe sous la halle du marché couvert. Couché sur un banc, je m'endors. Quand j'ouvre les yeux, j'aperçois Aplo. Il est suivi d'Olofso. Tous deux sortent d'une Mini conduite par une amie d'Olofso. La secrétaire de l'internat nous fait la visite des bâtiments, puis le directeur nous reçoit. Il demande à Aplo quelle carrière il vise. Aplo ne sait pas. Quelles filières l'intéresse. Il ne sait pas. S'il a des matières favorites. Aplo hausse les épaules.
- Non.
Nous regagnons la place du village les dépliants de l'école sous le bras. Nous demandons à Aplo de dire son impression. Il trouve cela très bien. Il est convaincu. Il veut entrer à l'internat. Il se réjouit.
Et je repars dans l'autre direction, mais cette-fois de La Chapelle, où l'amie à la Mini m'a déposé; je prends la route, le chemin, le sentier, atteins le col de Verne, cours jusqu'à Miex, entre au café des Cornettes de Bises. La patronne sert du blanc à trois ouvriers.
- Alors?
- J'ai mis huit heures.
- Eh bien! Et après ça, vous voulez encore rentrer à vélo?

Réel

Le chanteur de hard-rock: "depuis que j'ai arrêter de boire, tout est plus réel."

Derniers beaux jours

A Paris, me dit P., lors des assises de la résistance, Lutz Bachmann, la fondatrice de Pegida Dresde, a donné sa conférence vêtue d'un gilet pare-balles. Menacé de mort au quotidien depuis la création du mouvement contre l'islamisation de l'Occident, elle venait en outre d'être contactée par les services secrets allemands qui espéraient la retourner.

Nuit

La tête lourde, les muscles contractés, le corps chaud, généralement fourbu, je ne puis ni dormir ni penser ni agir, un peu comme une volonté rebondissant à l'infini entre des murs prouvant par là qu'elle ne vaut rien.

Gloriole

Ces gens qui font partie de tout. Je pense à l'acteur J. G. Il y a trois semaines, je vais au théâtre: il est sur scène. J'assiste à une lecture, il est à l'affiche. Une revue sort: il contribue. Et hier, à Fri-Art, pour cette semaine autour du cri: il donne une performance. Pauvre homme. Artiste doublé d'un politicien. Affamé de gloriole. Et dans la cour, son compétiteur, celui-ci parfaitement déraisonnable, confondant théâtre et réalité, le Conseiller fédéral Alain Berset venu boire une bière en voisin. Aussitôt s'élèvent une chuchotement parmi les personne présentes: voyez qui est là...

Pouvoir

Plus une personne est incapable, plus elle crée de pouvoir dans son entourage.

Jacob Boehme

Jacob Boehme: le monde extérieur est un reflet du monde intérieur. Immédiatement saisissable, le sens mystique de l'affirmation tient aussi et surtout au défaut d'analyse. Mais sur le plan psychologique, l'affirmation apparaît juste et dans ce cas, le sens mystique est obtenu après analyse. En effet, si le monde est d'abord tel que nous le concevons, cette conception étant à l'origine de nos pensées et celles-ci de nos actes, il faut admettre que l'extérieur est une expression de l'intérieur. Nous voici donc revenus à la philosophie hermétique des rapports entre microcosme et macrocosme.

Fri-Art

A Fri-Art pour un ensemble de performances autour du cri. Tantôt dans la cour, devant le kiosque à boissons, tantôt dans la salle du rez où se succèdent les intervenants: un conférencier de l'absurde, une japonaise dont la voix stridente atteint aux ultrasons, un ingénieur qui diffuse des basses étudiées pour faire vibrer la structure de l'immeuble. Cependant, nous discutons de conservation et de mémoire. Claude plaide pour l'écriture sur pierres. J'explique le fonctionnement de l'archéologie biblique et mon étonnement devant l'interdiction de fouilles décidée par les autorités islamiques sur les lieux sacrés du Coran.
- Seules restent les idées, assure Claude.
Nous tombons d'accord sur la fragilité sans précédent de notre système social.
De retour sur le Guintzet, j'apprends que les essais nucléaires dans le Pacifique ont été interrompus car les explosions provoquaient des pannes d'électricité sur une aire géographique allant de l'Indonésie à la Nouvelle-Zélande.

Salaud

Un salaud se tient près de la tombe. Si je bouge ou tente de fuir... Puis je vois que ce n'est pas une tombe mais une simple pierre. Et pourtant, l'homme est là, le salaud, et il menace.

Retour en Espagne.

Monfrère a reçu le détail des étapes pour la traversée des Pyrénées. Kilomètres, nombre de cols, dénivelés. Trois mille mètres positif sur certains tronçons. L'entraînement Krav Maga, course, vélo statique ne suffira pas. Décision est prise de renforcer la préparation. Je trace un parcours de 650 kilomètres sur cinq jours au départ de Madrid. Nous achetons des billets d'avion pour dimanche. Nous roulerons autour de la capitale en passant par Maderuelo, Sasamon, Tordesillas et l'Escorial.

Demi-marathon

Demi-marathon de Courtepin par une chaleur étouffante. Lorsque nous prenons le départ à 10 heures, il fait trente degrés. Je me place derrière le lièvre des 1h40 tout en sachant que je vais le perdre de vue. Sur le premier tiers du parcours, j'accompagne le groupe des 1h45, mais quelques kilomètres avant l'arrivée, je suis distancé par le groupe 1h50, quant à remonter, inutile d'y penser: je ne puis courir plus vite; de plus, contrairement aux années précédentes, je renonce au sprint final. Avant de constater que la frustration est la même pour tous les coureurs: la grille de classement a pris en moyenne 6 minutes par rapport à 2014.

dimanche 14 juin 2015

Espoir

Que faut-il espérer? Que l'on puisse continuer d'espérer.

Somnifère

Enfin réussi à dormir après une semaine ponctuée de difficultés nocturnes. Juste avant de me mettre au lit, trois cannettes de bière et deux verres de vodka. Le lendemain, j'étais un autre homme.

Hôtel

Après deux heures de conversation, le résistant, alors que nous raccompagnons Monpère à sa voiture:
- Vous nous apporterez des oranges en prison!
Et Monpère, qui sait de quoi il parle:
- Oh, les oranges, ils vous les donnent. La prison, en Suisse, c'est un hôtel deux étoiles.

Clefs

Au début de l'année, Aplo perd une des clefs de l'appartement. Une première clef ayant disparue, il en reste donc deux. Or, la semaine, nous sommes trois. Je garde la mienne, Gala et Aplo échangent la leur. Puis Gala, à son habitude, disparaît et les choses s'arrangent. Mais voilà que le mois dernier Aplo va au cinéma et perd la seconde clef . Je m'énerve. Comment est-ce possible? Elle était attachée à une chaîne, il la portait autour du cou! Pendant que jouait le film il l'a  posée sur l'accoudoir. Je le renvoie au cinéma. La salle est fermée. Le lendemain, il se précipite. Et revient bredouille. Nous n'avons donc plus qu'une clef. J'appelle la régie. Une dame me rassure: ce que nous avons dit à votre femme lorsqu'elle est venue réclamer des doubles est faux, vous n'aurez pas à remplacer la serrure, nous pouvons faire des copies. D'abord soulagé, je vois ensuite de quoi il en retourne: la régie va me faire payer deux clefs de remplacement puis à terme, mais, précise la dame, au plus tard lors de la remise de l'appartement, il nous faudra tout changer et cela vous coûtera Fr. 450.- N'est-ce pas fantastique? Un gosse père une clef et la régie vous réclame Fr. 450.-? Mais il y a pire. Une autre dame, celle-là pincée, à la limite de l'arrogance, m'explique:
- Si nous commandons des doubles, vous les aurez dans quinze jours, en revanche, pour le changement de serrure, il faut compter un gros mois.
Une semaine passe. Je prends contact avec l'assurance responsabilité civile d'Aplo. Celle-ci annonce qu'elle prendra contact avec la régie. J'appelle la régie. A-t-elle eu contact avec l'assurance? Non. Quelques jours plus tard, l'assurance appelle: elle n'a pas réussi à joindre la régie. Je m'énerve. La dame de l'assurance précise: nous avons joint la régie, mais elle dit ne pas vous connaître. Au bout du compte, il apparaît que l'assureur a mentionné une autre adresse que mon adresse actuelle. Décidé à en finir, je rappelle la régie.
- Nous sommes dans l'urgence! Un mois, c'est impossible!
De plus, arrivent début juillet six Andalous à qui j'ai prêté l'appartement. Je ne peux tout de même pas leur remettre une seule clef!
La dame de la régie, inflexible:
- C'est comme ça!
- Et d'abord, où est-il écrit que le locataire qui perd une clef doit s'acquitter de la somme que vous exigez!
- Vous avez d'autres questions? demande la dame toujours aussi pincée.
- Non, j'ai trouvé la solution: restez devant le téléphone, je vous rappelle dans trente secondes.
Et je rappelle. Mais la dame a branché le répondeur. J'envoie donc un mail: "je viens de perdre la dernière clef, l'appartement est ouvert et je pars au travail, vous serez tenus responsables de toute vol qui pourrait avoir lieu".
Là-dessus, je dîne dans un des bons restaurants de la ville avec Monfrère et Aplo. Quand celui-ci part pour l'école, nous allons au stand de tir. Je prépare l'arme quand mon portable sonne. C'est un serrurier. Je le prie d'attendre 15h30, le temps qu'Aplo rentre de l'école. Il lui ouvrira.
- Ah, vous avez tout de même une clef?
- Oui... Je crois.
- Parce qu'autrement, il faut changer tout le plan de fermeture.
- Le quoi? Écoutez, venez à 16heures, pour être sûr.
Aussitôt, je fais un message à Aplo. Puis je le sonne. Il ne répond pas. Je consulte ma montre. Il est sorti de l'école depuis un quart d'heure et toujours rien. Je décommande le serrurier. Monfrère part courir. Je roule en direction de Romont où se tient une conférence sur la culture. Je ne veux pas  y aller. Je le dois. En effet, l'un des intervenants est Daniel Rosselat, le maire de Nyon et je veux lui demander d'installer un réseau d'affichage dans ses murs. Trajet en voiture, entre les blés, dans la chaleur. Je me représente ces deux heures de conférence. Cet ennui. De plus, à la fin de la séance des questions, l'orateur sera très sollicité, il me faudra jouer des coudes pour l'atteindre, retenir son attention, lui dire ma phrase. Et Gala qui vient de me quitter. Et cette maudite clef pour laquelle on me demande Fr. 450.- Aplo va m'entendre! J'occupe la dernière place de stationnement libre. La conférence fait le plein. Une hôtesse me remet un autocollant portant mon nom et ma distinction. A coller sur la poitrine. Je me glisse entre les participants, passe devant le buffet, gagne la salle, quand j'aperçois sur la scène un homme: ça doit être lui. Je descends les gradins. C'est bien lui, Daniel Rosselat. Je salue la dame avec qui il s'entretient et lui tourne le dos de façon à ce qu'elle ne puisse plus rien dire. Je pose ma question. Le maire me donne sa carte, je lui donne la mienne. Je ressors, je monte en voiture, je reprends la route. Ravi d'échapper à la conférence. Et de retour dans l'appartement, je vois qu'Aplo n'est toujours pas rentré. Il est six heures quand il apparaît, l'air de rien.
- Donne ton ordinateur! Donne ton téléphone! Confisqués!

Président

Dans un carton revenu de Budapest, à l'intérieur d'un livre de J.D. Salinger, je trouve hier la carte de visite de l'ancien président du Mexique, Felipe Calderon Hinojosa, alors qu'il n'était que secrétaire de parti.

Rock

Arrivant hier de l'aéroport Barajas en métro autour de 22 heures, nous descendons à Alonso Martinez et gagnons la Gran Via à pied. Deux punks de soixante ans, cheveux longs et crânes dégarnis, bras et poitrine bariolés de tatouages, les oreilles et le nez percés viennent en sens inverse. Je les désigne à Monfrère.
- Ils ont fini leur journée, ils rentrent.
- Tu les connais?
- Oui.
- Et que font-ils?
- Depuis qu'ils ont arrêté de boire, plus rien.
Tout à l'heure, comme nous cherchons une salle de concert près de la Plaza del sol, nous faisons un détour par la Gran Via. Monfrère me désigne une barrière à la hauteur du passage piéton. Les punks sont là. "Un couple", dit Monfrère. Costume gris, chemise blanche et mocassins, il s'avance et leur tend la main. Nous parlons de Judas Priest et d'AC/DC qui joue ce soir à guichets fermés au stade Santiago Bernabéu. Après nous avoir indiqué l'adresse de La Boîte, la salle où a lieu notre concert , celui qui porte le collier de chien et dix bagues aux mains nous sermonne:
- Vous verrez, tout va mieux quand on arrête de boire! Nous, avant, on s'entretuait!
Mais la porte de La Boîte est fermée. Pas d'avis d'annulation. Il s'agit d'un concert de Today is the day, le groupe de hardcore texan. Nous allons saluer un ami dans un bar puis achetons une carabine et des jumelles. A 23 heures, la salle est toujours fermée. Nous quittons le quartier lorsqu'un attroupement de jeunes portant des T-shirt rock attire notre attention. Monfrère se renseigne. Ceux-ci croient qu'il les provoquent et en effet, à en juger par notre habillement, comment se douteraient-ils que nous connaissons les membres du groupe? Ils finissent par désigner un bar: le concert a été déplacé.
- Et comment le sait-on?
- On ne peut pas savoir.
A l'entrée, nous apprenons que Today is the day a annulé. A la place, le groupe de première partie, assurant seul la tournée. Groupe bruyant et médiocre que les Espagnols jugent excellent. Du doom cacophonique. Lorsqu'il joue à domicile dans une maison de quartier ce groupe ne doit pas rameuter plus de dix gosses .

Madrid

Et que fait-on à Madrid? Boire de la bière, commander le menu du jour, visiter des magasins de matériel militaire, des magasins de drapeaux, des magasins de chasse, tenus par des gens que Monfrère appelle par leurs prénoms et à qui il fait cadeau de boîtes de chocolat, rester aussi longtemps que possible sur une terrasse de la rue Marqués de Urquijo à deviser sur les maux de l'Occident, cela, dans un ordre précis comparable à la routine du travailleur, mais une routine choisie, faite uniquement de loisirs, donc en opposition, qui apporte son lot de satisfactions: se réveiller dans une chambre de 32 mètres au cinquième étage de l'hôtel Husa Princesa, prendre un petit-déjeuner composé d'un jus d'orange, d'un café et de pain frotté de tomate et d'huile d'olive dans un bar de la rue Andres Mellado, puis descendre au club de sport Fitness Paradise pour un séance de Pilates suivie d'une séance de vélo statique animée par un professeur, avant de boire l'apéritif, manger, faire la sieste, boire un second apéritif et chercher un restaurant pour le repas du soir.

Décor

Assez de cette ville de Fribourg. Les Préalpes bernoises, la tour du Bourguillon et les toits pointus du Guintzet évoquent un décor à l'abandon. Les passants arpentent le premier tiers du boulevard de Pérolles et la rue de Romont qui sont les artères commerçantes. Ailleurs, règne une pénible immobilité. Les personnes que l'on croise dans les quartiers secondaires vaquent à des occupations contrôlées, l'air gentil mais distant. Tempérament curieux du Fribourgeois: il ne se mélange pas - comme si l'énergie manquait. Une routine puissante impose ses rythmes. Pas de débordement. Mais peut-être cela n'a-t-il rien à voir avec Fribourg? Peut-être s'agit-il d'une nouvelle donne, propre à toutes les villes, universelle : chaque citadin étant désormais condamné à vivre dans l'ordre des jours et des heures, et pour mener à bien cette tâche harassante, vivant concentré. D'où cette sensation d'abandon, de décor. De ma table de travail, je regarde les bâtiments. Ils se remplissent le matin, ils se vident le soir. Bâtiments de fonction. Et les rues: elles se chargent de voitures dans une direction le matin, dans la direction opposée le soir. Les flux passants sont réglés par l'horloge. Entre temps, c'est tout juste si le plus audacieux, resté dehors, ose s'exprimer à voix haute. Considérant cet état, une envie de prendre les jambes à mon cou. Le lendemain, je suis dans l'avion pour Madrid avec Monfrère.