samedi 16 mai 2015

Retour

Aberration de la mauvaise foi, d'aucuns se prétendant éclaireurs annoncent un retour du religieux sur notre continent. La mort de Dieu n'étant jamais achevée (ainsi que le montre le Zarathoustra de Nietzsche lorsqu'il renonce à s'adresser au peuple, convaincu que celui-ci embrassera bientôt de nouvelles idoles), nul doute qu'il ne faille toute la volonté de la raison pour corriger notre tendance naturelle à réhabiliter les fantômes que suscite notre angoisse d'être. Cependant, au quotidien, l'occidental est résolument moderne, c'est-à-dire orienté vers l'homme. Nous sommes pour nous-mêmes question. Cette religion qui reviendrait, ne revient pas en principe, pas plus qu'elle n'est dans l'air du temps: elle revient  concrètement, portée par la bêtise philosophique des populations immigrées, particulièrement musulmanes, dont l'histoire intellectuelle s'est arrêtée au moyen-âge.

Vassili Rozanov

Lorsqu'on ne donne pas assez, l'âme aussitôt devient triste. Vassili Rozanov.

Arbres

Je donnerais beaucoup pour connaître le nom des arbres. Les oiseaux aussi, mais d'abord les arbres. Mon incapacité à les nommer est un handicap. Le détail me vient, feuilles, tremblements, nuances de couleurs, mais c'est une ruse: je ne sais pas leur nom.

Beauté

Où sont les visages beaux? Cela aussi serait donc historique? N'aurions-nous qu'un temps la capacité de discerner la grâce dans les traits? S'agit-il d'un problème de physiognomonie? La sculpture du caractère délaissée, les visages perdraient leur vif? A moins que la raison soit à rechercher dans l'humeur de celui qui regarde... Non pourtant: me promenant seul en Asie, je suis fasciné et je remercie.

Lit

Chaque fois que je me couche, et c'est plus d'une fois par jour, je me félicite du confort de mon lit. Cela prend des airs de conquête. Naïvement, tel un gosse, je me répète: que je suis bien, que le contact des draps est doux. Et avant de penser à tout, affaire de quelques secondes, je ne pense qu'à cette sensation d'aise. Est-ce là, inconsciemment, la découverte d'une sensation que j'ai volontairement et constamment, dans un but louable mais absurde, battu en brèche en dormant dix années de suite sur des installations mortifiantes, planches nues, palettes exposées au froid, moquettes jetées au sol?

Ligne d'horizon

De ce que je compte faire les prochains six mois, j'ai tout fixé, y compris le désordre: c'est dire si le besoin est grand d'être rassuré et forte l'envie de me soustraire jour après jour, heure après heure, à la dictée du réel. Avec cela, il y a deux inconnues qui feraient obstacle au flux régulier du temps: Gala d'abord, dont la capacité d'amour et d'égoïsme vaut résistance, d'autre part les projets d'écriture que sont Stabulations et Noria, l'un tout didactique, mais pesant son poids sur une conscience déjà alourdie, l'autre, à l'opposé, exigeant une inspiration primesautière. Sur la ligne d'horizon, autour de décembre, l'espoir de retrouver, pour l'esprit et le corps, la liberté nécessaire.

Pierre

Pierre crie au loup. Faute de loup, les cris s'annulent dans son sacrifice. Et si nous autres, à force d'exhiber au regard des victimes de nos spoliations une réussite matérielle qui est d'abord un cache-misère avions suscité la horde qui nous dévore?

vendredi 15 mai 2015

Amour

Ma timidité envers les femmes, immédiatement surmontée quand j'aime, m'aura préservé de la médiocrité et de l'arithmétique du désir. Elle m'aura aussi valu la solitude et ce sentiment océanique (pour jouer avec l'expression) que le port ne suffira jamais à mesurer l'infini.

Calcul

Pour quoi vous disent-ils ce que vous voulez entendre? Pourquoi cette lâcheté? Envers vous, envers eux-mêmes?

Peur- Etat

Je n'ai pas peur. Je crains seulement que l'Etat ne m'empêche d'agir en fonction de ma peur, détruise par son schéma de faiblesses additionnées ma volonté de courage.

Histoire

L'histoire n'est pas la ligne du temps mais la conscience possible de ce qu'on est en fonction de ce qu'on a été y compris avant d'avoir été. Si personne n'a vécu dans le passé, personne ne vivra dans le futur. Nous aurons été et nous serons visibles - mais personne ne pourra prétendre nous voir.

Ecole

Une dictée par jour depuis douze jours. Or, durant ces douze jours, Aplo a fait plus de progrès en orthographe qu'en douze ans d'école. Qu'on ne me dise pas que l'école travaille à l'enseignement des enfants!

Perspectivisme

Tout à l'heure, à la bibliothèque, je reconnais aussitôt sa voix. Ma première réaction: "zut, je n'ai pas envie de lui parler". Pourquoi? Parce que je n'ai envie de parler à personne. Mais voilà, les livres que je cherche sont dans le même rayon. Je le salue. Un homme sympathique, jovial même. Et gêné. Qui depuis qu'il a échangé préférerait ne pas me connaître. Plus exactement: redoute qu'on sache qu'il me connaît. Ce qui, m'étant passé par la tête et acquérant dans la foulée valeur d'évidence, alors même que je discute m'amène à lui dire sur un ton toujours amical, mais sans qu'il y ait possibilité de se méprendre sur le sérieux de l'intention:
- Tout ça, c'est de la merde!
A quoi, il répond, comme dans un dialogue de sourds:
- Moi, je n'ai jamais été aussi heureux!

Le prisonnier

Je l'emmène au restaurant. Pas n'importe quel restaurant, un réfectoire. Deux cent personnes dînent le long des tables et vont et viennent. Mon plateau à la main, je le devance. Je prends place à une table libre. Il me fait signe que ça ne va pas. Il marche au bout de la salle où il tire une chaise contre un mur, puis se met au ras de l'assiette de façon à être caché des autres personnes :
- Là, je préfère comme ça.
Il m'explique alors comment trafiquer le boîtier de ma Casio pour y couler de l'or de contrebande et me donne des détails sur la façon dont il convient de se comporter envers les autorités douanières du Kivu.

Rencontre

Rencontre avec des résistants à Flumen. Beaucoup moins engagé qu'il ne le sont, mais plus pessimiste, je doute jusqu'au dernier moment: viendront-ils? A l'heure convenue, ils sont là, tous quatre, devant une maison de pierres. Je ne connais pas leur physique, ils ne connaissent pas le mien. L'attitude suffit. Sans hésitation, nous nous reconnaissons. Nous prenons un café en plein soleil. Les premières minutes, aucune opinion politique n'est proférée. Chacun fait, sous prétexte de courtoisie, de la reconnaissance. Trois heures plus tard, au moment de se séparer, le contact est bien avancé. Dans le cours de la conversation, d'innombrables anecdotes sur les pratiques de l'ennemi ont été partagées: elles servent autant à mesurer les nuances idéologiques de chacun qu' à cerner l'objectif commun.

Déni

Le déni de réalité peut être considéré comme la première occurrence de maladie mentale provoquée dans un but politique. Le navire coule; les rats quittent le navire. Question d'instinct. Pour ce qui est de l'homme, il a encore le bon sens. Mais ses processus sont bloqués par déni. Et quand par hasard les contenus affleurent à la conscience, ils sont détruits. Donc le navire coule; l'individu sait qu'il coule avec le navire; il juge que tout va bien ; le bien-fondé de ce jugement est vérifié par l'opinion convergente des autres individus lesquels pratiquent le même déni. Après le bon sens, c'est donc l'instinct qui a été détruit chez l'adulte occidental, et cela, miracle du temps-lumière, vitesse à laquelle circulent les paquets d'informations à travers les réseaux numériques, en l'espace de vingt ans.

Faim

Des femmes délicieuses se tenant tel des caryatides au milieu du hall somptueux de la résidence me donnent un baiser au passage, puis le gardien m'ouvre la porte extérieur. Un aréopage de délégués m'accompagne à l'extérieur du parc, là où se tiennent sous une tente les manifestants de la faim. Le cercle des sympathisants s'ouvre et j'atteins leur chef dont je note des revendications. Peu près, introduit dans la chambre à coucher de mon père, qui a statut d'ambassadeur, je les lui répète. Le nez plongé dans un ouvrage épais, il ne m'accorde aucune intention.
- .. en tout cas, dis-je, il n'a pas l'air mort de faim!
Mon père, sans cesser de lire:
- Tu te trompes, il est affamé. Et, alors?

Pluie

Pluie persistante qui du matin au soir fait le jour gris. Le téléphone sonne. Je quitte des yeux les pages de mon livre et considère l'appareil: qui ose appeler?
- C'est un jour férié, dis-je à l'interlocuteur.
Puis je m'aperçois de ma bévue: les écoliers de Fribourg sont en congé, mais ce n'est pas un jour férié. Je raccroche et regarde par la fenêtre: aucun mouvement sur la colline, les cloches des bâtiments marquent les pauses et les récréations, mais il n'y a pas d'élèves, la pluie tombe, régulière et grise. Quant la fourgonnette d'une électricien passe au ralenti rue Jean-Gambach, je ne peux m'empêcher de songer: "celui-là aura été puni." 

Bac à sable

Métaphore amicale et suicidaire de Mark Hunyadi dans La tyrannie des modes de vie: " Nous sommes dans le bac à sable de la Petite éthique tandis que les grands transforment le paysage sans que nous ayons notre mot à dire".

Lentilles

Vingt minutes après avoir quitté à pied le chalet de Monfrère, celui-ci remarque qu'il a oublié le saucisson-lentilles sur le feu. Il appelle le voisin. Hélas, le voisin est en plaine. Monfrère part en courant, tandis qu'Aplo et moi poursuivons à travers la forêt, en direction du col de Soladier. Sur la montée, un groupe de cyclistes nous double. Nous le rattrapons près d'un alpage, sur une partie de route qu'à emporté un glissement de terrain. Un ouvrier manœuvre une pelle mécanique. Nous rejoignons un nouvelle fois le groupe contre un pente trouée d'ornières qui oblige les cyclistes à porter les VTT. Sur le col, je prend le groupe en photos. Tandis que les cyclistes descendent vers Les Avants, je désigne la croix sur le sommet de la Dent de Jaman. Aplo pense que je plaisante. Nous grimpons un sentier vertigineux. Spectacle épatant: le Léman apparaît autour de Vevey, Chillon et Villeneuve; bientôt, il est entier; visible du Bouveret à Genève. Cependant, à quelques cinquante mètres de la Croix, nous manquons une bifurcation et sommes rabattus à flanc de la montagne. Nous longeons la vallée. Aplo souhaite faire demi-tour, mais je fais valoir qu'il y a en parallèle un chemin d'alpage. Je propose de le rejoindre. Une heure plus tard, le chemin est toujours là, en contrebas, et la pente qui nous en sépare, trop raide pour que l'on s'y risque. De plus, elle est hérissée de protège-avalanches. Nous aboutissons ainsi au col, où il me faut demander le départ de ce chemin que nous n'avons pas cessé de suivre et qui, maintenant que nous l'avons rejoint, a disparu. Nous le trouvons derrière une maison aux volets fermés, barré d'un portail, jonché d'éboulis et d'arbres fendus par la foudre. En deux heures, d'un pas martial, nous regagnons Ondallaz et le chalet de Monfrère où, alors que nous mangeons en terrasse le plat de lentilles, une buse pique sur l'une des poules qui picore dans l'herbe, l'enlève et la dépose à la cime d'une sapin de trente mètres. Peu après, elle chute. Nous la cherchons au pied de l'arbre, dans le ruisseau et dans les narcisses. Nous finissons nos plats, quand le voisin paraîrt dans le jardin la poule dans les bras:
- Je l'ai trouvée devant ma porte. Elle creusait de deux pattes, comme si elle cherchait à s'enterrer...

Machines

Si l'on sait informer une machine, on ne sait pas la destiner (lui assigner une fin théorique): elle réalise donc à travers ce qu'on sait ce qu'on ne sait pas, ou, dit autrement, expérimente dans le monde la part de pensée de l'homme qui est hors-langage .

Vouloir croire

- Tu te trompes.
- Et toi donc?
- Je ne dis pas que tu fais fausse route, je dis que tu veux faire fausse route.


mercredi 13 mai 2015

Impôt

La question des impôts, ce devoir de contribution principe de la cohésion sociale, est remis en question par le fait que l'Etat délaisse son obligation d'assurer la paix sur les territoires administrés. Le cas de la France est frappant: les migrations intérieures de citoyens travaillant, donnant donc plus qu'ils ne reçoivent, se multiplient en raison de l'extension des zones de non-droit, abandonnées aux mains des malfrats, principalement des immigrés.

Garçons et filles

Garçons et filles, grand tort de les élever pour la société, non pour eux-mêmes. On ne cherche pas à développer des individualités fortes; on préfère des êtres dociles et qui ont des besoins par lesquels on les tient []. Montherlant, carnets 1932.

Conversation

Ambiance nouvelle qui s'installe entre Aplo et moi pour ce qui est de la vie quotidienne. Nous vaquons à nos occupations, nous nous croisons dans l'appartement. Il va à l'école, je vais à ma table de travail. Je cuisine, nous mangeons en silence il débarrasse la table. Comme si la parole, six mois après son emménagement ici, sur la colline, à Fribourg, s'était tarie. Où est-ce l'âge? L'adolescence? Ce régime de questions sans réponses? Cet intervalle périlleux entre l'enfance et la vie adulte qui met à distance des autres et d'abord des parents? Sensation de rupture qui s'ajoute en ce qui me concerne à cette conviction quotidiennement étayée par des exemples nouveaux d'un régime de vie sans conversation. Il serait plus juste de dire, au sens grec: discussion. De fait, un langage fonctionnel, opératoire, supra-individuel remplace peu à peu la parole liée au caractère, à la personnalité, à l'expression des désirs, à la recherche de la vérité. Cela me marque plus que je ne veux bien le dire. D'ailleurs, ce lundi, comme je corrigeais une fois de plus, sur la terrasse bondée du café de l'Ancienne Gare, un des chapitres du roman qu'écrit la jeune S.,  je me laissais aller aux spéculations, nouant esthétique et morale, conscient que je faisais les questions et les réponses, m'excusant bientôt d'accaparer la parole, mais, en fin de compte, de retour à ma table de travail, heureux comme si un événement avait brisé cette existence monotone des individus ordonnés au rythme industriel des machines.

Etranglement

Etranglé lundi soir au Krav-Maga lors de la démonstration d'une prise, j'en suis encore, deux jours après l'exercice, à me demander si je ne vais pas accourir aux urgences. Entre-temps, l'entraîneur et les camarades ont appelé. Je les ai rassuré, mais je ne le suis pas. Il est fréquent que l'un d'entre nous se blesse, mais le fait qu'il s'agisse du cou, siège de la voix, du souffle, du port de tête, produit une autre espèce d'inquiétude. Et cela aussitôt l'accident survenu; de retour dans le rang pour la suite de l'entraînement, j'étais comme absent, concentré sur la douleur, attentif à son évolution comme si je me tenais au chevet d'un malade. Lorsque L. m'avait brisé une côte, je n'avais pas ressenti pareille inquiétude. Et, bien entendu, j'ai ma part de faute: cette pression sur le cou est faite pour tuer, pour l'arrêter je devais donc taper plus vite.

Fordetroit

Vient de m'être remis par la poste l'exemplaire d'auteur de Fordetroit. Livre petit dont la couverture reproduit une façade d'usine borgne surmontée d'un château d'eau. La citation retenue par l'éditeur Allia pour le quatrième de couverture est : En coulisse il se dit que les vitres teintées ont pour fonction de cacher le vide. De cette mise en page, me plaît par-dessus tout les pages intercalaires annonçant les parties. Les titres se détachent en lettres blanches sur un fond noir à la manière des avis mortuaires. Il y a vingt ans, au squat, je me disais sans trop y croire: un jour, plusieurs livres signés de ma main circuleront dans des collections d'éditeur. Celui-ci est le dixième...

Freddy

De l'autre côté de la rue Jean-Gambach, dans le préau de l'école enfantine, au moment de la récréation du matin, les enfants réunis crient "Freddy! Freddy!" Fusent ensuite les cris de joie, et cela recommence: "Freddy!" La frondaison des érables me cache la vue. J'ai d'abord cru que les enfants poussant au jeu répétaient "Vas-y! Vas-y!, mais non, il s'agit bien de soutenir un garçon nommé Freddy. Cet encouragement étant chaque jour renouvelé depuis le début du mois, le gosse à d'ores et déjà acquis statut de héros. Mais que peut-il bien faire de si extraordinaire?