lundi 16 mars 2015

Sanglier

"Ma tante, madame de Bedée, qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, écrit Châteaubriand, se fâchait assez justement; mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements."

Journal

Me contenterait que quelques personnes lisent ce Journal d'inconsistance et se sentent par moments accordés avec ce que j'y consigne. Forme de communion par la pensée. Non pas dans la vérité, mais par l'esprit, à travers la langue et ses possibilités exploratoires.

Visite

Aplo, tergiversant et prenant du retard pour l'envoi de trois lettres de demande de stages en entreprise à qui, en rapport immédiat avec les activités d'école, je dis:
- Si elles ne partent pas dans l'heure, tu seras puni et tu n'iras pas visiter le camp de concentration.

Oeuvre

Formule pleine de larmes et qui me va droit au cœur: il assistait attristé à l'éloignement de son œuvre.

Hermaphrodite

Et Tatlin, s'informant par une série de messages de mon séjour en Thaïlande, curieuse de savoir si j'ai rencontré des hermaphrodites. Il y a un an déjà, du fond de ce bar du quartier rouge de Hambourg, saoule, elle me parlait de cet hermaphrodite dont son oncle était amoureux dans les années 1970 et qu'elle s'était mise en tête de retrouver. Ce qui me ramène à mes soupçons: en serait-elle?

Amour

"[] nous naissons tous (les hommes) éperdument amoureux de nous-mêmes. Ce qu'on cherche ensuite, c'est quelqu'un qui nous aimera et à qui nous pourrons dire: "Je t'aime", comme on le dirait à un miroir.", note Julien Green. L'étrange idée! Aucunement mon expérience. J'aime et prend plaisir à être aimé, mais dussé-je ne pas l'être que je n'en aimerais pas moins. La substance de l'amour que je porte n'a rien à faire avec le narcissisme.

Mainmise

D'une personne à l'autre, veillant à ne pas suffoquer, je courais informer de ce concept de "spectacle intégré" que Guy Debord parfait dans ses Commentaires sur la société du spectacle et je savais l'auteur, mon ami, disponible et proche pour le cas où surviendrait chez l'un ou l'autre de mes interlocuteurs un doute. La tâche bien avancée, je me présentais au guichet de douane afin de passer en Suisse. Un Espagnol me précède. Il me fait remarquer qu'avec en main un faux passeport, je ferais mieux d'escamoter mon vélo.
- Ils vont exiger que vous l'exportiez et à cette occasion ils se pencheront attentivement sur vos papiers.
J'entreprends alors de chercher Guy Debord pour faire face à cette mainmise du pouvoir sur le réel.

Marcher

Marchant tôt ce matin dans les rues de Fribourg, je m'étonnais de savoir marcher et de pouvoir marcher. Cette direction imprimée au corps exprime au plus près la liberté, du moins dans son expérience primitive. Un soleil vif traversé d'air frais précisait les contours de la ville. Un instant, il m'a semblé que je pourrai aller loin, au-delà du but assigné qui fatalement ancre l'existence dans le quotidien.

Caliste

- J'étais déprimé et j'ai lu cinquante pages de ton livre, me dit Caliste, vingt-deux ans; ensuite, ça allait beaucoup mieux.

Enjeu

Combat avec le gardien de prison. Affable, doux, causant. Dès que nous tapons les gants, il change d'attitude. Concentré, il attaque. Il m'accule dans un coin de la salle et je ramasse. Chaque coup rappelle qu'il est confronté au quotidien à des voyous. Là où l'enjeu est pour moi symbolique, il est pour lui réel. Degré d'engagement est incomparable.

Revenir

C'est un bonheur de partir et un bonheur de revenir: on est bien chez soi. Et ainsi donc, je pars et revient.

Ecrivain

Litote qui exprime au mieux mon sentiment: le grand écrivain est celui qui ne dit rien.

Enfants

Du balcon, où je bois un jus d'orange au soleil, j'entends un enfant qui appelle son camarade lequel l'a devancé sur le chemin des écoles.
- Attends!
L'autre se retourne, le reconnaît, s'immobilise.
Alors le premier, tout en courant:
- Attends! Attends! Attends!
Et arrivé à la hauteur du camarade:
- Attends une minute, j'arrive!