samedi 21 février 2015

Littérature

Et si l'épuisement de la littérature tenait au fait qu'il n'y a plus rien dans l'entourage de l'écrivain occidental qui se puisse humainement décrire?

Vol de l'esprit

Dans un texte sur la tradition littéraire du "vol de l'esprit", Hadot rapporte que les premières occurrences non-métaphoriques de ce regard d'en haut, par exemple dans Le songe de Scipion de Cicéron, sont liées au rêve, à une époque où, semble-t-il, existent déjà des ascensions de sommets dans un but d'observation physique (Lucrèce) ou stratégique (Homère), mais pas de moyens techniques de voler, Dédale et Icare relevant du mythe. Ces dernières années, j'ai souvent pris note de rêves au cours desquels je domine l'espace. Profitant d'une bonne stabilité du corps je pivote la tête et scrute. Nager en l'air, est l'expression qui convient le mieux pour décrire cet état. Cette expérience répétée, sous une forme identique, a constitué dans l'esprit une réserve d'images qui me permet à tout moment, dans la veille, de me figurer nageant dans les airs. Autant d'occasions d'adopter des points de vue. Si, comme je le pense, ce rêve est archétypique, il aura aussi été celui des Grecs et donc à l'origine de cette morale du regard d'en haut. L'intéressant serait de savoir si ce type d'expérience onirique est liée à un travail de la conscience sur soi ou si elle est commune à toutes les civilisations.

Syndrome de proximité

Le syndrome de proximité; ici, en Birmanie, inversé. Parce que nous voyons à la télévision des Africains américanisés, affublés de casquettes, de pendeloques, vêtus de pyjamas et de baskets à ressorts, nous en déduisons des accointances. Ils sont dans le prolongement de l'écran. En Birmanie, pour l'indigène, croiser un Occidental paraît irréel. Il n'est pas possible que ces gens qu'ils voient à la télévision se retrouvent soudain, ici, devant eux.

Stewart

Le juif américain, bon gars, enthousiaste. Après trente ans passés à rééduquer des Noirs d'Harlem dans des écoles de quartier, quand il ne les emmenait pas au kibboutz, dans le Nord d'Israël, il a acheté un terrain grand comme un canton suisse dans le Minnesota et y a construit, de ses mains, sa maison. Quand ses amis, plus jeunes, partent marcher dans la montagne, il les attend, il vient d'être opéré.
- Et puis j'ai 72 ans...
Ensuite, il confie: "Je suis resté chez cette femme, une guide. Son mari est mort a trente-trois ans. Une veuve formidable. Elle m'a tout de suite fait confiance. C'est extraordinaire cette relation émotionnelle! Entre des caractères culturellement si différents! Une femme qui parle anglais, dans un coin perdu, et qui vend des diamants. Figure-toi qu'elle m'en a donné un bon nombre. Je connais un peu l'affaire. Des pièces magnifiques. Il y en a pour plus de 1000 dollars. Et elle me les donne! Je les ai cachés dans mes boîtes de pilules. Alors il fallait bien que je fasse quelque chose pour elle, ou plutôt pour son père qui est malade. J'ai dit à ma femme de faire un virement.

Agence de voyage

Les Israéliens prétendent qu'au New Hotel, on peut acheter des billets d'avion et que le réseau internet fonctionne. Ce qui résoudrait mon problème. En effet, il me faut m'assurer que je peux repartir de Mandalay sur Bangkok par l'avion avant de m'y rendre et cela ne peut se faire qu'en ligne. A la réception, je demande l'agence de voyage. Je précise que l'hôtel se présente comme un palace avec sa galerie marchande et son offre de services.
-Travel agency?
La réceptionniste me désigne un fond de couloir. J'aboutis dans un cagibi adossé à une salle de conférence. Il s'agit du Food and drink office. La réceptionniste quitte son guichet et m'accompagne aux toilettes. Elle a compris WC. Je mime un avion. Elle rit. Je mime des billets d'avion (plus difficile). Les collègues rappliquent. Ce la les fait rire. Soudain, l'une des filles comprend:
- Happy new year, yes, we have!

Tribus

La Californienne, au pied du New Hotel, trois cent chambres, une piscine vide et les draps qui sèchent sur la pelouse:
- Comment? Vous n'allez pas voir les tribus? Mais que faites-vous ici? Nous sommes en pays Mong! Mon mari et moi avons visité treize villages! Des costumes, des danses, des couleurs!
- Et comment avez-vous découvert ces villages?
- Nous avons pris une agence aux Etats-Unis qui a un guide à Rangoon lequel prend un guide local pour chaque destination.

Kyaing Tung 2

Sur des chaises basses, minuscules, colorées, pour enfants, devant un plat de riz et une bière Myanmar. La terrasse, organisée sur chape brute, éclairée par des néons suspendus aux arbres, donne sur le lac. Un restaurant chic. Les consommateurs arrêtent leur voiture avec ostentation, font jouer les phares. Puis toute la scène replonge dans le noir. Le service est assuré par une Chinoise au faciès de papier mâchée convaincue d'avoir décroché le meilleur boulot de la place. Passent alors sur le quai de poussière un paysan et ses deux filles. Les gamines ne sont pas plus grosses que des pastèques. Le panier de rotin que porte le père est sanglé à son front. Les trois vont pieds nus, l'air hirsute. Le paysan regarde devant lui, l'attitude craintive. Si je passais en sandales devant le Ritz lorsque les chauffeurs mettent le contact aux limousines, j'aurais la même attitude.

Triangle

Triangle d'or; sur deux cent kilomètres carrés, il est 10h30 en Thaïlande, 10h00 en Birmanie et 11h30 en Chine.

Solitude

Drôle de voyage; je ne me sens seul que lorsque je parle à quelqu'un.

Nouveaux venus

Deux Israéliens et un Américain, qui à l'air encore plus juif que ses deux amis, sont arrivés aujourd'hui en ville.

vendredi 20 février 2015

Eau frite

Cartes de menu traduites du birman: que peut bien être ce Fried Water Convolvalus?

Terrestre ( suite)

Alors, le Malais compose un numéro sur son téléphone.
- Un de mes amis va venir vous voir.
Et tout le monde se disperse. Un quart d'heure plus tard, un homme coiffé d'un casque bleu fait son entrée dans le vestibule. Il me demande où je veux aller.
- Je paierai.
Alors, il compose un numéro sur son téléphone et me met en conversation. A l'autre bout de la ligne, dans un anglais irréprochable, une femme me dit:
- Je suis sur la route, je vous rappelle.
Elle rappelle. Et sur un ton qui n'admet pas la réplique, elle déclare:
- Il faut prendre l'avion.
- Vous êtes sûre?
- Demandez au bureau de l'immigration.
- Je la soupçonne d'être le bureau de l'immigration.
Pour le sport, je la relance une dernière fois:
- Où est-ce?
- Mais où êtes-vous? Vous n'êtes pas à la frontière?

Terrestre

Le buffet du petit-déjeuner. Des toasts crus, du café refroidissant, du beurre fondu: il n'y a pas d'électricité. Il y a la wi-fi. Dans tous les hotels, il y a la wi-fi. Elle ne marche pas. Ce n'est pas un problème technique. Je retrouve dans le vestibule des voyageurs que j'ai croisé sur la route hier. Une famille de neuf personnes. Des Chinois de Kuala Lumpur. Ils ont dû laisser leurs passeports au poste de Taichilekh. Ils rendent visite à un parent. Ils ont dû déposer de l'argent.
- Nous quitterons le pays par le même chemin, explique fataliste le père de famille.
J'évoque mes visites de la Malaysie. Nous sympathisons. Profitant de ce qu'il parle la langue du chauffeur, un local, je me renseigne sur la route pour Mandalay. Quelques minutes plus tard, dix personnes discutent l'affaire. Le Malais questionne le chauffeur qui appelle la réceptionniste. Celle-ci appelle sa collègue qui va chercher le cuisinier (celui qui s'occupe des toasts). Tous ont la même réponse:
- Par la route?
J'insiste: pas d'avion, à Mandalay par Taungyi.
Les explications viennent peu à peu: il n'y a pas de route. Il y a une route mais elle est difficile. Elle est fermée. Personne pour dire: c'est interdit aux touristes. Je continue d'insister, puis je donne une information.
- Il y a un bus.
Voici le cuisinier et les réceptionnistes soudain silencieux.
- C'est très long.
- Peu importe.
- Très très long.
- Oui (cependant, je fais un rapide calcul de ce qui m'attend, le bus ayant roulé entre Tachileik et Kyang Tung à une vitesse moyenne de 30km/h).
- Au moins dix heures de route.
- Parfait.

Kyaing Tung

Ce vendredi, au coucher du soleil, seul touriste dans la ville. Sur les collines, des temples avec leur stupas, devant ma table de fer, un quai de poussière puis l'eau paisible d'un lac dont on fait le tour en un quart d'heure. Je commande une Gar de Myanmar. La serveuse apporte un litre de bière. Il fallait comprendre "jarre". Les enfants me disent bonjour et rient; les adultes voudraient se retourner; ils passent, le port de tête droit.

Territoire

Hameaux de bois et de paille le long d'une rivière. La plupart, distribués contre la route. Un seul, pendant les cinq heures passées a traverser la campagne, étagé sur des rizières en terrasse avec au sommet un temple. A l'étape, deux heures après le départ, je demande où nous allons à un étudiant qui baragouine l'anglais. A Kyaing Tung. Avec un dollar, j'achète de la pastèque et de l'ananas. J'ai oublié de changer de l'argent.

Frontière birmane

Muni de mon tampon de sortie des douanes thaï, j'emprunte une passerelle bétonnée. Au-dessous, dans un vallon, un casino, des étals de fruits et des billets de loterie. A mi-distance, sur la passerelle, un local annonçant: office tourist. Je jette un oeil. Table basse, de bois, un fonctionnaire, une carte au mur. Devant moi, le couple danois qui hésitait devant les guichets côté thaï. Toujours aussi perdu, ils interrogent du regard du désemparé tout ce qui porte l'uniforme. Dans les parages, cela ne manque pas. J'en profite, je passe tout droit. Au bout de la passerelle, un tourniquet et des règlements en birman. Un grand maigre attrape mon passeport et signale à un couple furieux le tampon qu'il leur manque:
- Need, this!
Il s'excuse de brandir ainsi mon passeport pour preuve et le brandit encore devant la femme qui monte le ton.
- Need this, you no this!
Preuve étant faite, il me rend mon document et me tourne le dos. J'en profite. Je passe. Me voici de l'autre côté, parmi les conducteurs de tuk-tuk. Mais le grand maigre me rattrape. Les Danois n'ont pas avancé. Moi si, mais nous en sommes au même point. Les trouvant pareillement effrayés, je leur dis: - Ce n'est pas comme au Danemark ici! Il n'y a pas de méchants musulmans (un attentat intégriste a fait un mort quelques jours plus tôt à Copenhague)!
Le grand maigre prend dix dollars à chacun des Danois, tamponne mon passeport et nous ordonne de sortir. Les Danois ne bougent pas. J'emprunte pour la deuxième fois la passerelle. Et si je demandais au fonctionnaire qui tient l'office tourist? Mauvaise idée. Je le sais. Il ne faut jamais demander. Je demande. A peine ai-je fini d'articuler ma question, le type se lève et agite les bras:
- No bus Taungyi, no! You plane!
Je le remercie comme s'il venait de me rendre un grand service et je file le long de la passerelle tandis qu'il continue de crier: "plane! plane!"
Et voici mes conducteurs de tuk-tuk. Ils agitent des pancartes sous mon nez. Une pagode, une stupa, un étang, les merveilles qu'offrent la ville frontalière de Tachileik. J'explique que je veux aller à la gare routière. Il me fait répéter. Tandis qu'il réfléchit, j'entends un guide expliquer à vingt touristes réunis au pied d'un drapeau jaune: "nous nous retrouvons ici même dans une heure! Tout le monde a compris? Ici, dans une heure". Cependant, mon conducteur a pris sa résolution. Il file en référer au grand maigre. Je m'éclipse. Dans la rue suivante, je trouve d'autres conducteurs de tuk-tuk. L'un d'entre eux m'installe et démarre. Au milieu d'une cour, à trous quartiers du poste frontière un bus entouré de caisses de bois, de ballots, de sacs de légumes et d'un moteur de tracteur. Une splendide birmane en habit de soie assise en plein air déchire un coupon de papier.No 2.Je monte dans le bus. A l'heure dite, il démarre. Pour l'instant, peu importe sa destination.

jeudi 19 février 2015

Hôtel Top North 3

Top North. Je me couche tôt, c'est-à-dire bien plus tard que les marchands de rue. Dès six heures, ceux-ci jettent des étoffes sur leurs chariots. Ma chambre est à l'étage, au-dessus du canal, cloisonnée de panneaux de carton. Une voix féminine me tire du sommeil. Une femme hurle dans un téléphone, juste là, sur le palier. Du birman. En tout cas, ce ni du chinois ni du thaï, langues que je reconnais désormais sans peine. La discussion se prolonge. Dix minutes, vingt minutes. D'après le ton, je dirais que la femme se fait larguer. Je pousse une braillée. En français pour être plus efficace: ce qui est incompréhensible effraie. La discussion continue. La voix s'est éloignée, mais le ton est le même. Inutile d'espérer dormir. Sort de sa pièce un Mongol à face de lune. Je le regarde entre les lamelles de mon store. Il crie. Il tient un discours. La femme, disparaît dans le couloir, dans l'escalier, dans le canal. Peu après, l'occupant de la chambre voisine me réveille. Il est au téléphone. Je tape contre la cloison. Lâche une bordée de jurons en français. Cela s'arrête. A sept heures, toutes ces bonnes gens ont quitté l'hôtel, les femmes de ménage déplacent des meubles.

Hôtel Top North 2

Hôtel Top North. La patronne chinoise caresse son chat. Elle n'arrête de le caresser que pour encaisser de l'argent ou rendre de la monnaie. Quoi que vous fassiez ou disiez, pas une expression ne passe sur son visage. Je demande les toilettes. Sans arrêter de caresser le chat ni détourner le visage, elle dit:
- Derrière.
Et je jurerais que ses lèvres n'ont pas remuées.
Je traverse un salon où trônent les portraits des ancêtres, puis un pont qui enjambe un canal. Les toilettes font partie de l'immeuble, le canal coule donc sous l'hôtel.
L'Anglais me renseigne:
- Des touristes passent parfois, mais en général, la police impose la présence d'un guide. D'ailleurs, c'est plus facile dans l'autre sens, en venant de Mandalay.
- Pourquoi?
- La route est ouverte dans un sens un jour, dans l'autre sens le lendemain. Et il y a plus de trafic en direction de Tachileik.

Hôtel Top North

Hôtel Top North. Ce qui signifie que l'on ne peut aller plus loin. Sauf à quitter la Thaïlande, mais un Anglais, installé comme diamantaire en ville, me dit que c'est impossible.
- Et ces touristes?
- Visa d'un jour, ils font des emplettes de l'autre côté, à Tachileik et rentrent le soir.

Moine

Un moine avec une grosse moustache.

Route de Mae Sai

A bord d'un vieux bus. Quant à la date de fabrication, je parierais pour 1950. Mais il faut voir qu'en un demi-siècle, il a roulé. Il ahane sur la quatre pistes qui relie Chiang Rai à Mae Sai. Ce qui est d'autant plus frustrant que les autres véhicules sont flambants neufs. Minibus blancs aux verres fumés, cars plats partis de Bangkok. Il faut dire qu'à compter de la dixième heure de bus, les nerfs sont agacés. Et puis les arrêts. Six passagers: chacun est déjà descendu deux ou trois fois, à moins que je confonde. Enfin, nous atteignons la destination. C'est-à-dire une gare de périphérie. Comme d'habitude, je ne sais pas où je vais. Je monte sur le pont d'un camion. Trois-quart d'heures plus tard, apparaît enfin ce que je cherchais, la porte blanche, un stuc, du poste-frontière avec la Birmanie.

Saucisson

Il vous arrive deux ou trois choses, le plus souvent anecdotiques, dont vous aimeriez tenir l'explication même des années après qu'elles soient survenues. Je me demande par exemple, comment m'étant arrêté en Italie, dans une épicerie en bord de route, alors que je roulais à vélo de Genève à Damas, afin de demander s'il existait une auberge au village, la commerçante a emballé un saucisson, me l'a fourré sous le bras et m'a mis à la porte. Un peu plus tard, j'arpentais les pièces d'une maison privée, cherchant la réception puisqu'on m'avait indiqué un hôtel dans cette direction avant de me résoudre à considérer qu'il s'agissait d'une maison privée.

Minimum

Ne pas se montrer agressif lorsqu'on détruit sous vos yeux et votre société et votre pays!

Ludwig Hohl

Ludwig Hohl. Toujours, j'ai voulu savoir où il habitait, dans quel cave du quartier de La Jonction, puisqu'on dit que c'est une cave. Il suffirait de demander. Or, c'est parce que je crois le savoir, que je ne demande pas. Chaque fois que me vient son nom, je vois un soupirail grillagé et petit au-dessus du trottoir qui borde rue David-Dufour l'immeuble squatté où j'ai passé une nuit à la veille d'un examen de philosophie.

Jules Renard

Jules Renard, Journal. "On a beau faire: jusqu'à un certain âge - et je ne sais pas lequel -  on éprouve aucun plaisir à causer avec une femme qui ne pourrait être une maîtresse."

Volontarisme

Avant de fermer les yeux, il croisait les bras, bien décidé à dormir.

Kérouac-Ginsberg 2

Ces marches nous disent:
Ce qui est, est tel que je le perçois.
Ce qui est constitue ce que je suis.
Ce qui est contient tout ce qu'il n'est pas.
Ce qui est, cesse d'être ce qu'il est et redevient ce qu'il est à chaque instant.
Ce que je perçois est unique et non-répétable.

Drame moderne

Le drame du monde moderne, pour Hölderlin et Schiller, c'est que " les dieux s'en sont allés et tout ce qui était beau, tout ce qui était noble, ils l'ont emporté avec eux". Pierre Hadot.

Rêve

Rêve effrayant. Je ne pensais pas mon esprit capable de produire de telles perversités. Raconter serait choquant et quant au détails, sans intérêt. Un jeu de pistes sexuel conçu par un groupe d'hommes. Tous sont mis avec soin mais les accoutrements soulèvent l'indignation des passants. Ce personnage au ventre nu, au faciès libidineux, porte la mitraillette. Tel autre, en chapeau haut de forme, montre sa verge. Chacun des joueurs occupe un point de la rue en badaud. Un signal secret déclenche le départ du jeu. Je connais chacun des joueurs. A leurs visages s'ajoutent leurs expressions habituelles et leur la gage. Le prisonnier par exemple, comme dans la réalité, est volubile. A la fin, nous nous retrouvons à trois dans un boudoir décoré à la manière des cabinets de photographes du XIXème. Nos postures évoquent les peintres décadents. Suit l'action. Au cours des pénétrations, je découvre le secret de Tatlin: elle a un pénis. Quand le jeu s'arrête par épuisement des parties, une matrone nous intime l'ordre de jeté tout ce que nous portions sur le corps.
- La montre aussi? Et les mocassins? Et ma chaînette?
- Tout.

Pissoirs

Sur la route de Namtok, des pissoirs vrais. Trente ans qu'ils n'ont pas été lavés. Alors on voit ce que c'est que de l'urine en couche, bien jaune, sa puanteur, sa gélatine.

Vie

Qu'il puisse exister encore tant de vie simple fascine. Quant à se l'adjoindre... Nous avons été coupés. Et la coupure grandit.

Ethnologie

A quoi sert l'ethnologie? A parler de soi. Dans l'anamnèse des psychanalystes, on vérifie au moins que le pouvoir n'est pas entre nos mains.

Plasticité

Et de surcroît voué à disparaître parce que je ne vois pas les événements en images.

Rentabilité

Ils avaient de grandes attentes, ils eurent de grandes déceptions. Modifier les attentes pour rendre moins grandes les déceptions devient dès lors un projet socialement rentable.

mercredi 18 février 2015

Projet second

Projet second - le premier relevant des visées économiques - détruire les cultures. Pour cela, détruire les langues. Exactement, la langue. Puis la recréer dans l'ordres des visées. Platon: la langue que pratiquent les Sophistes n'a qu'un service, le pouvoir. Elle est sémantiquement pauvre. Vouée à l'unilatéral. Socrate est dangereux, il maîtrise la langue et parle.

Souci moral

On se demande ce qu'on a fait de sa vie. La réponse n'est pas glorieuse. Mais se le demander prouve que le temps de l'abdication n'est pas venu. Rester vivant fait partie de la réponse.

Tolérance

Cette construction aberrante de l'esprit, nos imbéciles suisses, précédés de nos imbéciles européens, eux-mêmes tombés aux sirènes de l'Amérique, la nomment "tolérance" - les guillemets ne sont pas de leur fait, ils dénotent l'usage détourné du terme. Cela permet entre autres d'excuser un voleur relevant d'une culture allogène sous le prétexte fallacieux que tout le monde vole. Il suffit de voyager dans une société saine, c'est-à-dire structurée par un rapport de nécessité et la conscience d'un destin unitaire, pour savoir que cela est faux. L'exotisme mêlé de malveillance qui tient lieu à nos imbéciles de justification à la défense de telles impostures idéologiques tient au fait qu'ils ne voyagent qu'à travers leur utopies. Leur imbécillité ayant des limites, ils ont vu que l'utopie n'était pas de ce monde et plutôt que d'en changer, mettent la langue au service du mensonge.

Nicolas Bouvier

Quand Nicolas Bouvier commençait de voyager avec quelques milliers d'autres audacieux, il n'y avait personne sur les routes. Aujourd'hui, rien n'a changé: il n'y a personne sur les routes. Mais il y a des routes fréquentées.

Conrad Wein

L'épigraphe, une citation de Conrad Wein, suscitait une telle admiration, que le livre entier en prenait ombrage.

Interdits

On nous fait accroire que l'interdiction, le fait d'interdire, est nécessairement une opposition à la liberté. Idée absurde concoctée par les fils de bourgeois qui défilaient dans les rues de Francfort et de Paris en 1968 exigeant que leur soit donné, en sus de leurs privilèges, le droit de n'avoir pas à en dépendre moralement. De fait, est urgent aujourd'hui, au nom de la défense de la liberté, l'introduction d'interdits.

Gros chien

Un très gros chien dont le poids, la force, le pelage sont incompatibles avec le lieu, sa pollution, sa température, sa densité.

Confiance

Que peut-on attendre de personnes qui proclament que "cela ne va pas" sans être capable de concevoir ce qui irait?

Kérouac-Ginsberg

Vingt-cinq ans après l'avoir lue, me frappe cette remarque de Kerouac à Ginsberg, (de mémoire): "Nous faisons pareil! Quand je descends un escalier, je salue chaque marche et je la regrette". C'est idiot et juste. Comme l'étaient les hippies. Cette religion du quotidien qu'ils prônaient avait dû leur insuffler l'esprit, car il n'est pas donné au premier venu de saisir à vingt ans des relations aussi subtiles entre conscience et matière.

Gare 2

Une fille en veste rouge, employée à balayer les détritus sous les tables, pas jolie, le cheveu pauvre et lui, casquette vissée sur des oreilles en feuilles de choux, mâchant bouche ouverte, les dents pointues et dérangées, gardien de barrière, dont on devine qu'ils attendent tout le jour, et l'un et l'autre, le moment de se retrouver.

Mode de vie

Quant au mode de vie, la majorité des Thaï, est à mi-distance entre le modèle traditionnel, villageois, simple et fermé et celui de la grande ville, de la modernité, offert par la télévision, modèle qui substituera comme ailleurs des relations économiques aux relations humaines. Pour l'instant, ce franchissement d'étape et l'adversité artificielle qu'il impose, est affronté avec élégance et modestie faute d'apercevoir qu'il ouvre sur un mode de vie substantiellement autre.

Passion

Qu'à la suite de tant de péripéties, quelques unes dangereuses, menaçant l'intégrité physique, Gala et moi puissions entretenir, après quatorze ans, sans s'efforcer, voire en la subissant, une telle passion, a quelque chose d'extraordinaire.

Désenchantement

Désenchantement d'une génération européenne à qui n'a pas été donné les moyens de l'enchantement, celle de mes enfants et la précédente. La critique, conscience de la médiocrité du vécu, ce dernier recours, est subtilisé derrière les pompes du marketing. L'horizon ainsi dégagé, on voit quel homme paraît: un être a-minima, décontenancé, dont les prédateurs envisagent d'exploiter a leur profit la maigre résistance.

Gare

Ces vieilles dames, fondatrices du stand, qui sont toujours là cinquante ans plus tard, raides sur leur tabouret, tandis que leur petite-file attend le client qui achètera un pot de miel de Chiang Mai, de la couenne de porc frit ou un filet de poisson fumé.

Hôtels chinois

Degré d'intimité dans les hôtels chinois: on a l'impression de coucher avec la femme du voisin. Ce qui explique mieux cette capacité à rétrécir l'espace autour de soi. Dans la camionnette qui nous emmenait de Mae Hong Son à Chiang Mai, sept heures d'un voyage chahuté, j'avais devant moi une mère et sa gamine. A un certain moment, elle s'est réveillée, a vomi et s'est rendormie. Tout cela, sans mot de part ni d'autre.

Bus

Je viens de finir le livre de Pascal Nordmann dont le sujet est un voyage onirique à bord d'un bus. Sept heures plus tard, et mille lacets dans la montagne, je suis à la gare routière de Chiang Mai et obligé d'y dormir. Installé devant une table de gros bois, sous les ventilateurs, entouré de stands d'amuse-gueules thaï, je regarde les bus entrer en lisse. Sur le fronton, en lettres illuminées, les provenances: Ayutthaya, Phitsalunok, Chiang Rai. Plus ou moins importants, inégalement luxueux. Ils marchent au pas lorsqu'ils roulent devant ma cantine et une femme surgie de la profondeur des cuisines tend des paquets de mouchoirs glacés à l'assistant du chauffeur.

Chambre

Descente de bus à Chiang Mai. Je vais dans les petites rues. Maisons ouvertes, tas de ciment, locations de motos et des épiceries éclairées d'une ampoule. Devant un café qui porte une enseigne en anglais, un couple blanc nerveux (comme je l'étais il y a vingt ans):
-Full! Other one? Other hotel?
Je m'apprête à sauter dans un taxi. Mais on connaît leurs conseils. La dernier fois que j'y ai eu recours, il le fallait, Gala et moi avons atterri dans une pièce garnie de moquette au parfum de sperme. Donc je fais quelques pas. La rue s'assombrit. Sur la droite, en façade, un type met à dégoutter des chaussettes. Au-dessus du trottoir, un néon en thaï. En cabine, au feutre sur un carton, Open. Une maman qui s'étonne que son fils de dix ans parle si bien anglais (j'ai dit "room", il a répondu "yes") m'accompagne dans les étages et me donne un chambre logée sur couloir, sans fenêtre extérieure, qui doit être la meilleure.

Mae Sai

Dans ce pays, pour autant que tu puisses rester assis tout le jour, tu es un homme qui a réussi.

mardi 17 février 2015

Fern

Restaurant Fern de Mae Hong Son. Je suis passé devant, dubitatif. Un peu plus loin sur la grande route, un autre restaurant. Mais comment savoir lequel a recommandé Guy? A peine franchi le seuil, je sais que je fais une erreur. Et pourtant je persiste. S'ouvre devant moi une salle de 120 tables. On dira que j'exagère. Y a-t-il d'autres clients? Oui, mais je ne les vois pas. Ils mangent cachés derrière un rideau. D'ailleurs, ce ne sont peut-être pas des clients. La famille du maffieux qui gère l'établissement? Ses hommes de main? Une serveuse en habits fait un geste vague: laquelle des 120 tables est-ce que je préfère? Elle me remet la carte. C'est un livre. Au plafond tournent de gros ventilateurs, la lumière tamisée crée une atmosphère inquiétante. Je choisis une table qui donne sur cour. Sait-on jamais? Je me concentre sur la liste des plats quand sonne une mélopée. Tout au fond de la seconde salle, sur une estrade pavoisée d'ors, un adolescent squelettique en costume cravate chante en s'accompagnant à l'orgue électrique. Les sons viennent du fond de l'abysse. A un certain moment, je crois reconnaître My way. Il me faudra attendre la fin des couplets et les deux mots, "my" et "way"pour vérifier qu'il s'agit bien du titre de Frnk Sinatra. Je commande. Aussitôt, je pense: je vais tomber malade. Sinon comment feraient-ils? Sept pages de menu, aucun client. Le maître d'hôtel apporte un mélange d'algues, de champignons de caniveau (ou de basse-cour) et des pois, gruau augmenté d'une sauce au piment à dévisser les boulons. Je rajoute de la sauce. Quand je me libère enfin de la corvée de manger ce plat, dans ces conditions, avec au clavier l'ennuque chinois, je retrouve la grande rue, traverse et recommence mes spéculations: de quel restaurant Guy voulait-il parler?

Humour 2

 Bientôt, je soupçonne Pou de me croire homosexuel. Après tout, je ne lui parle pas de famille, comme font ici tous les hommes, je ne lui montre aucune photo (je n'en emporte pas) et je loue toute l'expédition. Que ne va-t-il pas imaginer? A moins que ce soit moi? Et puis, avant d'aller nager, il a fallut que je me montre cul nu : je retirais mon slip. Aussi lui dis-je:
- Après ces douze heures de rame, j'espère qu'au camp vous avez prévu des femmes pour le massage!
Il me regarde sans comprendre. Quelques minutes plus tard, il explique:
- Il y en a qui ont vu des femmes dans la forêt. Elles viennent des montagnes. Mais on ne peut pas venir des montagnes. 
Et sa conclusion:
- C'est très bon ou très mauvais.

Humour

Pou utilise les mots justes et se fait comprendre. J'utilise les mots justes et me fais comprendre. Pour l'humour, c'est plus difficile. L'humour n'est pas universel (d'ailleurs, rien ne l'est). Il rit à gorge déployée quand une branche tombe dans la rivière.

Jonction

Le vieillard de la jonction est un homme de quatre-vingt ans qui vit à l'intersection des deux rivières. Il cuisine dans un pot, dort sur une paillasse, possède quelques habits crasseux et un canot de plastique. Il gagne Fr. 60.- par mois. Sa tâche consiste à occuper le point de rencontre des rivières. Pou lui apporte nos restes de repas et une demie pastèque. Lui nous offre de la pâte d'estomac de poisson et de la couenne de daim.

Natation

Je nage dans l'eau calme. Le canoë avance seul. Il fait presque trente degrés. Les oiseaux chantent. Par endroits, le sable me racle le ventre. Je me lève, cherche un couloir d'eau, plonge. Mais nager est dangereux. La tête risque de buter à chaque instant contre une pierre. Le canoë est la solution de la rivière, pas la natation.

Poisson 2

Poisson tourné que ramasse Pou.
- Il est blanc.
Il se trompe, il est mort. Pou appuie sur le ventre de la bête. Le sang coule. Il évalue l'état de son oeil.
- Peut-être qu'il est encore bon?
- Est-ce que ça vaut la peine?
Il me dévisage sans comprendre.
- ... de prendre le risque.
Dégoûté, il le rejette dans la rivière.

Poisson

-Stop! Arrière!
Pou a remarqué une ficelle. Elle pend au-dessus de la rive, au bout d'un branche sertie dans un rocher.
- Les pêcheurs sont paresseux. Ils renoncent à désamorcer.
Pou détache, enroule la ficelle autour de son poignet et l'empoche. A quelques mètres en aval, une autre ficelle, pareillement disposée.
- Le type ne doit pas être loin, fait Pou.
Autour de nous, une savane impénétrable. Soudain, une voix. Pou vire de bord. Deux pêcheurs, invisbles de la rivière, sont installés dans une niche de végétation. L'un des deux écarte le feuillage. Pou s'excuse et lui rend sa ficelle. Le pêcheur montre ses prises. Nous tirons à tour de rôle sur des ficelles. Sortent de l'eau un poisson-chat d'un mètre, puis un second spécimen plus gros. Je le tiens avec crainte.

Feu

Les pythons sont rares, les buffles nombreux. Il n'y a plus de tigre (le dernier est mort sur la rivière). Les paysans brûlent la forêt car les tigres et les pythons tuent les buffles.

Pou 5

Après quinze heures à ramer sous les ordres de Pou en position avant, le dos dans l'axe de la poupe, il s'assied sur le boudin gauche et me fait signe de prendre place sur celui de droite. Il plonge alors la rame à la verticale en veillant à ce que l'eau ne recouvre pas le manche et, majestueusement, tire.
- Comme ça, tu vois? Tu inspires, tu expires.
J'essaie. Encore. Et encore.
- Trop difficile. Je ne suis pas doué pour le yoga.
A nouveau en position axiale, je reviens à la technique que j'utilise depuis deux jours: pour faire avancer les choses, tirer de toutes ses forces.

Insecte

La semaine dernière, dans l'appartement de Fribourg, je me réveille, écartant de la main un insecte qui me percute. Gala, déjà levée, sursaute. Je rêvais. Hier, de nuit, dans la jungle, un insecte velu battant ferme des ailes me percute.

Pou 4

Pou, si inquiet pour mon appareil-photo que je ne peux jamais photographier. Pour que j'abandonne le projet de prendre un cliché des rapides, dès que je fais mine de l'ouvrir, il me donne un ordre.

lundi 16 février 2015

Matériaux

Economie au camp. Avant de manger le riz, on boit le lait de riz. Puis le grain est emballé dans des feuilles de bananiers et ficelé de tiges souples cueillies dans la forêt. Les bambous verts servent à la construction des cabanes et des embarcations. Aux intersections, de la liane. Les bambous à demi-sec, coupés à la hâche puis taillés, servent à fabriquer des tasses. Je bois mon café dans un bambou. Les bambous secs, servent de bois pour le feu, et, déroulés, de plancher pour les cabanes. Plus étonnant, comme Pou me sert un instantané écoeurant que fabrique Nestlé et que je renonce à boire, il me propose de cuire du vrai café. Or, il n'y a qu'une casserole et il y a déjà jeté les légumes. Il tranche un bambou, le remplit d'eau du ruisseau, perce la jointure haute et le plante dans les braises. Quelques minutes plus tard, le bambou siffle, l'eau est bouillante. Ceci encore: hier soir, je demande s'il a du piment. Il se lève et diparaît dans la nuit. Avec cette vieille vaisselle, ces bouteilles et ces cartons qui traînent au sol, je me dis qu'il espère déniché un reste. Il revient avec six petits piments, trois verts trois rouges, qu'il a ceuilli dans le noir.

Rêve

Ma boîte aux lettres a été remplacée par une boîte en plomb qui fait distributeur de préservatifs. Les squatters n'ont pas fini l'installation, ils s'affairent. Je les gêne. Où est ma boîte à lettres? Dans le creux de la main, j'ai mes cartes de crédit et de la monnaie de différents pays, le tout en miettes. Je m'excuse: pas très alerte, j'ai mal dormi. Puis je m'aperçois que j'ai le visage couvert de mousse à raser. C'est un peu gros, me dis-je, mais dans le milieu des squats, tout passe... Et puis cela prouve que je ne triche pas: je suis fatigué. Cependant, je me dirige vers les toilettes communes. En fait, des douches. Femmes et hommes sont nus, et beaux. Ma cousine s'avance:
- Au début, c'est un peu bizarre, mais on s'habitue.
De retour dans la ruelle, je vais aux boîtes à lettres. Les travaux sont finis. Il y a désormais un mur formés de cent boîtes minuscules. Le squatter qui fait le facteur plie chaque lettre en douze, puis assemble plusieurs lettres ainsi pliées au moyen d'élastiques. Je porte une combinaison floue qui m'oblige à dandiner. Un passant que je connais m'attaque. Mes parades échouent. J'aligne de mauvais contre. Il se moque.
- Je n'ai pas à m'excuser, lui dis-je, mais vois-tu, je suis fatigué.
En quittant le quartier, je croise Krick (notre voisin du bureau de Genève qui tient une cyclomessagerie). Il tient son chien en laisse ou plutôt, son chien, petit roquet au poil ras, le traîmne derrière lui. Pour l'éviter, je change de trottoir. A ce passant qui s'étonne du spectacle, je déclare:
- Qu'il aille à sa comptabilité!

Pou 3

Nuit dans un camp dressé au-dessus de la rivière. Six cabanes de bambous. En haute saison, les toits sont pourvus de bâches, mais plus personne ne doit passer avant juin et l'installation a été démontée. J'occupe une cabane contre la pente, Pou déroule son sac prés de l'établi qui sert de cusine. Il allume un feu, récupère une marmite qui traîne au sol, la récurre, met du riz à bouillir, coupe les légumes. Nous avons chacun deux boîtes de bière (en fait, j'ai triché, j'en ai une de plus que lui) stockées dans un bidon que Pou a rempli de glace et qui sont restées fraîches depuis le matin.
- Je fais un peu plus de riz, dit Pou, s'il en reste, on en donnera à une femme que je connais dans la jungle.

Pou 2

Pou ne prononce pas un mot en trois heures. Nous descendons la rivière. Il donne les ordres. Des fumées montent de la forêt. Un martin-pêcheur vole de rocher en rocher. Nous traçons des voies à travers trente rapides. Sur les parties calmes, parfois immobiles, nous ramons. Soudain, Pou raconte sa vie. Il commence, raconte, finit. Le soir et le lendemain, lorsque je le plaisanterai sur ce qu'il m'a dit, pas trace d'émotion sur son visage. Comme s'il ne comprenait pas. Ou que je parle d'un autre. L'histoire racontée, il n'y a rien à ajouter. Donc le voici qui se confie. Il me montre la photographie d'une femme sur un portable. Une chinoise.
Je l'ai amenée sur la rivière en décembre, me dit-il. Nous avons eu le coup de foudre. Elle est rentrée à Guangzhou. Elle m'a envoyé ce téléphone pour que je lui parle. J'ai écrit un message en me servant du traducteur. Je crois que ça n'a pas marché. Elle ne veut plus entendre parler de moi.
- Regarde, elle bloque tous mes appels. Ensuite, ma femme m'a mise à la porte. Maintenant, le mieux est d'attendre. Moi, je préfère être ici, sur la rivière.
- Et quand il n'y a plus d'eau?
- Je rentre dans mon village.
- Et tu fais quoi là-bas?
- Je brûle la forêt, je surveille les plantes et je m'occupe de notre grotte.
Je le fais répéter.
- Oui, nous vivons dans un village de grottes.


Pou

Nous filons au gré du courant. Pou barre à l'arrière, je me tiens à l'avant du canoë. Les campagnes cultivées ou en feu (par endroits, le chauffeur n'avait plus la visibilité) font place à des berges élevées. Bananiers, banyans, bambousiers, plusieurs rangs d'arbres grimpent jusqu'au ciel. Il est encore tôt, les nuées matinales ne sont pas dispersées. Le tirant d'eau est faible. J'ai les yeux à tout, mais tout a été trop vite: je n'ai pas conscience d'être sur uen bateau. Et dès les premiers rapides, nous partons en embardée. Pou se fâche et me fait la morale:
- Je donne les ordres, tu les exécutes!
Bien entendu, il a raison. Se serait-il donné la peine d'expliquer, l'embardée ne se serait pas produite. Les ordres sont: en avant! stop! à gauche! à droite! en arrière! Et il s'agit de répondre. Je ne sais plus ce qu'a dit Pou, ni ce que j'ai fait. Nous voici dans l'eau, à tirer et pousser l'embarcation. Le débit n'est pas fort, mais c'est précisément la difficulté. En haute saison, les rapides avalent le canoë et le recrachent. Une fausse manoeuvre, il se retourne. Là, ce ne sont pas seulement les rochers qu'il faut contourner, ce sont les centaines de cailloux qui affleurent: il faut lever les fesses, balancer et contrebalancer pour glisser sur cette dentelle de pierre. Le canoë repositionné, nous passons. Pou affiche un air satisfait. Je fais le dos rond, j'attends ses ordres. Le lit de la rivière est large, la forêt amoncelée. Peu de bruit. Quelques chants d'oiseaux. Des poissons volants. Survient un autre rapide. L'eau s'agite, se précipite, le canoë plonge. Je m'applique. Les cailloux et les troncs giclent dans notre sillage. L'exercice ressemble au passage d'une aiguille à travers une botte de foin.
- Stop!
Je ramène la pagaie. Attends. Plus rien ne vient. Pou claque la langue contre le palet. Il rit. Nous avons manoeuvré au plus près, il est conent. Je vois alors que ce n'était aucunement le danger qui m'a valu la réprimande (il n'y en a pas), encore moins l'effort pour ratrapper mon erreur (Pou est fort comme une boeuf), mais la frustration. Mon guide est un esthète. Un amoureux des beaux passages. Un passage doit être glissé. Le canoë ne fait plus qu'un avec le courant, il épouse son mouvement. D'ailleurs, pendant ces deux jours, je constaterai qu'il ne regarde pas la rivière, il la lit. Chaque banc de sable, chaque pierre, chaque écueuil a un sens.

Rivière

Pas fermé l'oeil de la nuit. A dix heures, je passe un second T-shirt, puis j'enfile des chaussettes. Ensuite, je mets ma fourrure polaire (elle n'a de polaire que le nom). Je m'enroule dans une serviette de bain. Quand il ne reste plus rien d'utile dans le bungalow, par exemple une paire de rideaux, je gèle jusqu'à l'aube. Précisons: la température est de trente degrés le jour, de neuf la nuit. Avant l'aube, je rejoins la colline. Guy m'attend. Il trie les gilets de sauvetage, lea casques, les rames, scelle les sceaux étanches. Un feu de bois brûle dans le sable. Le chien somnole à la limite des braises. Une Thaïe se réchauffe les paumes tendues vers les flammes.
- Tu vois, elle va attendre que les dernières branches se consument, puis elle s'en ira. Il ne lui viendrait pas à l'idée d'ajouter une bûche.
Vient le petit-déjeuner. En six fois. Café. Puis des oeufs au plat. Plus tard les toasts. A nouveau un café. Des fruits.
Cependant, j'ai toujours aussi froid et je vois double. Guy est en pleine forme. Arrive la Jeep. Nous la chargeons, je prends place à côté de Pou, nous roulons une heure sur route et sur chemin pour rejoindre un point de départ sur la rivière Pai.

Gens

Ces gens qui disent, "je suis honnête". Ils envisagent donc de ne pas l'être.

dimanche 15 février 2015

Hilton

Changement d'hôtel, le prix de mon ancienne chambre ayant soudain doublé. Des paysans louent de petites baraques en joncs avec paillasse au sol, ce qui me convient, mais au moment d'accepter, j'entends de la musique techno. La dame m'explique que cela vient de la piscine. Je lorgne au-dessus de la clôture. Ne vois ni piscine ni touristes. J'aperçois en revanche les hauts-parleurs acrochés aux palmiers. A quelle heure cela finit-il? Dix-sept heures, dit la dame. Je lui rends la clef. Ele me fait ècrire une lettre de plainte. Un peu plus loin, un hôtel avec bungalows. D'après l'ambiance, propriété chinoise. Difficile de savoir à quoi cela tient. De prime abord, le style est différent. Le Chinois n'a pas l'amour des courbes, pas le goût du détail, de la nuance. Et puis, dans un commerce tenu par des Chinois, il y a toujours une dame qui est assise devant des billets de banque et tient une machine à calculer comme si le naufrage menaçait. Cependant, magnifique hôtel. Je m'installe dans une bungalow, profite de la piscine, me sert de bière dans le frigidaire. La seule autre cliente, une Anglaise, lorsque je la salue et lui demande ce qu'elle pense de l'endroit, se justifie:
- Oh, d'habitude, je ne prends pas aussi luxueux, mais je suis un peu fatiguée.
Nous échangeons quelques propos sans intérêt, puis elle s'excuse encore:
- C'est vraiment la première fois que je descends dans un endroit comme celui-ci...
- Moi aussi, lui dis-je, mais nous sommes dans une vallée pauvre, s'il existait des hôtels dignes de ce nom, j'y serai descendu. D'ailleurs j'ai réservé au Hilton de Chang Mai pour demain, cette jungle est trop inconfortable.

Repas

Sur la colline de Pai où Guy range son matériel de navigation. Il cuisine un porc sauce citronnelle et lait de coco. D'autres Français sont invités. Un couple qui vit dans la vallée six mois par an. Jacques est sobre et réservé. Quand il parle, les autres l'écoutent. Sa femme par exemple. Un caractère. Visage buriné, épaules devant, coudes devant, et une gouaille! D'ailleurs, toute nuance de langage semble la gêner. Si vous dites, "ils sortaient ensemble", elle traduit: "il baisait cette bombasse". Elle dans son élément - n'y serait-elle pas que cela ne la gênerait aucunement - puisque la conversation porte sur le sexe et la nourriture. A croire que c'est là ce qui manque aux expatriés. L'autre invité est un ancien tenancier de bar de Ménilmontant, qui travaille, ce sont ses mots, "dans une obscure officine de l'Etat à Paris", et attend pour s'installer dans cette jungle que sa vieille maman meurt. Plus tard, le couple raconte son voyage au Cambodge, tenu qu'il est, comme tous les touristes (Guy est à ce régime depuis trente ans) de quitter le territoire national tous les trois mois: une horreur! Pays dangereux, disent-ils, peuplé de voleurs, de chauffards et de corrompus.
- C'est simple, déclare France, nous ne nagions jamais ensemble. L'un des deux gardait les affaires tandis que l'autre profitait de la mer... et encore, en surveillant ses arrières.
L'amusant est que ces quatre personnes se sont connues sur les bancs de l'école, dans une commune montagneuse de Corrèze. Et soudain, les voici qui partage les derniers ragots sur leur village des Pyrénées.

Vérité

Au-dessus des campagnes, chant d'un Muezzin. La Vérité. Chercher la vérité est important, ne pas la trouver est essentiel.

Pai

A Pai, site encerclé de montagnes avec ses baraques de bois et de tôle et mille touristes dont quelques-uns, cheveux longs et pieds nus, égarés dans notre époque. Je traverse le pont et m'éloigne. Mon hotel est à trois kilomètres (réservation sur internet) entre des buffles et des rizières sèches, j'y suis seul. Plus tard, au village, je trouve Guy, propriétaire des bateaux qui propose la descente de rivière. Mais je suis le seul à vouloir me rendre à Mae Hong Son par voie d'eau. Pour l'instant, donc, pas de départ prévu.

Bulles

Pour préserver notre couple, Gala cherche un lieu de vie qui n'ajouterait pas à mon agressivité. Avant tout, cela implique une société dont les intérêts diffèrent des notres - ce qui ne se peut pas. C'est la limite du dépaysement: qui s'installe est bientôt rattrapé par le paysage. Il y a toutefois des degrés dans le rapport d'intérêt et des degrés dans la qualité des savoir-vivre. A l'instant, je songeais aux expériences bulles. Parcs d'attraction où prendre une chambre d'hôtel, stations de montagne artificielles, chez nous, aquariums avec palmiers et huttes. Que souligent ces lieux sinon la nécessité de la fuite? Dont l'offre, au-delà de la métaphore, est peinte sur un mur.

Hommes d'affaire

Dans l'avion pour Chiang Mai des hommes d'affaires. Costumes bon marché, chemises de mauvais tissu, bagues au doigt. L'un lit en chinois, l'autre en thaï. Cette tendance à croire qu'il n'y a d'hommes d'affaire que dans le coeur des grandes villes, où l'argent se donne en spectacle. Il y a vingt ans, je volais à basse altitude au-dessus de la forêt de Bornéo de Sibu à Kuching. Les autres passagers, des hommes d'affaire, portaient des costumes rapiécés par leur maman.

Organisation

La religion ne doit pas être une principe organisateur du réel, mais un principe organisateur de soi.

Gares de bus

Marchands ensommeillés des gares de bus, au fond des salles secondaires, intérieures, affalés devant cent paquets de chips. Sur les chaises de plastique, un moine, une vieille chinoise constellée de verroterie et un porteur san travail, la main sur la charette.

Enfer

Ce théologien, rapporte Julien Green, qui disait:
- " Vous savez, en enfer, il n'ya que quelques personnes. Pas plus de trois ou quatre."

Femmes d'artistes

Femmes d'artistes, dévouées à l'art et qui, ajoutant à l'amour l'admiration, se mettent au service de l'artiste. Femmes d'artistes, dévouées à l'art, créatrices et rivales, qui détruisent la capacité créatrice de celui qu'elles aiment. Des Lou Andreas Salomé, des Emma Fitzgerald.

Nest hotel

A Lat Krabang, au Nest hotel, au milieu des tortues d'élevage avec, au-dessus de la chambre, le métro aérien. Dans la cour, là où se trouve le bar et le carré de poissons rouges, des Norwégiens accompagnées de gentilles prostituées prises a Patthaya. Ils se baignent sur le parking (la piscine est surélevée), commandent des boissons sucrées pour les filles, de l'alcool pour eux. L'un d'entre eux, à l'écart, appelle chez lui. Je l'entends demander:
- Qui est à l'appareil?