samedi 14 février 2015

Doha 3

Sur les pistes d'envol, le A320 ressemble à un jouet. Le vol suivant me rappelle aux réalités de la société de masse. Les portes pour l'Asie, Hanoï, Kuala Lumpur, Tokyo, sont regroupées dans une aile de l'aéroport, mille voyageurs s'entassent là, européens, majoritairement nordiques, mais aussi slaves et des musulmans, en cohorte, emballés dans leur tissu, égarés, surtout javanais. A bord, un siège à côté d'un couple d'Anglais aimable et corpulent. Je leur montre la pilule que je vais avaler et j'avertis:
- Si vous devez vous lever, poussez-moi! Me réveiller est impossible.
- Nous n'aurons pas à sortir, répond le monsieur.
J'enfonce alors mes tampons, relève mon tour de cou, cale le masque de sommeil sur mon nez et me couvre la tête d'une couverture. Je me réveille trois heures plus tard pour le repas, me rendors après le café, me réveille à l'annonce de l'atterrissage.
- Vous travaillez en Asie? Fait la dame.

Doha 2

Côté population, pas de différence entre Lausanne et l'aéroport de Doha.

Doha

Approche nocturne de Doha. Au sol, des objets d'usage public. Figures que délimitent des points de lumière orange. Cours de tennis, immeubles, usines, cimetières, piscines. Le noir, c'est le sable.

vendredi 13 février 2015

Passagers

A Cointrin, enfin, le sac sur une chaise, les mains sur la table du bistrot de la porte 3 où l'on peut consommer de la bière pression en canettes, d'authentiques canettes à anse, cette femme élancée et digne, accompagnée d'un homme, digne, tassé et beau, qu'elle sert:
- Que veux-tu?
Elle est devant l'assortiment, son compagnon doit donc parler par-dessus son épaule:
- Un ramequin.
La femme, revenue à leur table.
- Il n'y a que des quiches.
- Ah.
- Oui, ce sont des quiches.
- Eh bien, une quiche.
La femme la lui apporte dans une assiette, puis lui apporte un café, le sucre et le brasse. Dans la conversation, elle s'exprime en italien, en allemand et en français. Mais le choix de la langue n'est pas indifférent. Il est fonction de ce qu'elle dit. De la nature de ce qu'elle dit. Si elle réprimande son compagnon par exemple, elle le fait en italien. Plus tard, lorsque l'homme se lève pour aller, je suppose, aux toilettes, sans l'ombre d'un sourire, elle lui dit:
- Tu reviens, hein?


jeudi 12 février 2015

Photos

La veille du départ, alors que je viens de lire le plan de vol, constatant que le départ a lieu l'après-midi et non, comme je le pensais, le soir, alors que j'organise dans huit sacs les mil six cent affiches destinées aux tournées qui se feront en mon absence, alors qu'un client exige une liste d'adresses en communes et qu'il faut encore faire répéter à Aplo sa leçon d'histoire sur la montée du nazisme, Gala me presse de monter en voiture pour aller dîner aux Trois tours, restaurant luxueux sur la colline du Bourguillon où elle a réservé une table pour fêter les quatorze ans de notre rencontre, et, auparavant, insiste pour prendre des photos de notre couple, pas une photo, trois, six, douze, répétant à Claude à qui elle a mit sa tablette entre les mains:
- Encore, encore! Je veux qu'on nous voie ensemble! Alexandre ne prend jamais de photos! Quatorze ans de vie commune et nous n'avons rien!

mercredi 11 février 2015

Chine

A Berne, en quête d'un visa pour la Chine. Le temps est glacial. Place de la gare, je m'efforce de trouver ma destination sur le plan qu'affiche les distributeurs de tickets du réseau de tram. La ville est belle, grise. Charme massif des pierres. Passant le pont sur l'Aare, je constate que je n'ai jamais pris la peine d'explorer Berne. Sur les berges de la rivière, des coureurs couverts de bandelettes à la façon des momies, sous les arcades anciennes, attablé à une terrasse, deux dames qui prennent le café et fument. Scène étrange qui choquerait un méridional. Il fait - 3. Descendu Brunnerstrasse, je pars dans la mauvaise direction et, conformément à mon habitude, persiste. L'alignement des chancelleries d'ambassade m'y engage. Puis je tourne le plan et change de direction. Derrière une église, la ruelle que je cherche. Une grille de sécurité à mi-hauteur. Elle est ouverte. Aux hampes, dans les jardins, des drapeaux de plusieurs pays. J'aperçois celui de la Chine. En face, dans des locatifs, les Suisses ont hissé le drapeau suisse. Dans une cabine, un militaire. Une femme. Je lui souris. Elle me salue. Je la salue. Je suis devant le drapeau chinois au moment où coulisse une barriére géante dans un bruit d'huile. Un pas en avant, me voici dans la cour. D'une Mercedes luisante, s'extrait alors un Chinois. Il se précipite, demande ce que je veux en Allemand. C'est l'ambassadeur, je suis dans sa propriété.
- Zuruck und links.
Par une ruelle qui longe un mur de façade. Si je tends le bras, je touche de l'autre côté. Leur consulat est enfoui dans un repli de la ville. Une échappée entre deux bâtiments m'amène toutefois à vérifier une paradoxe: il est immense. Ne doivent y accourir que les plus opiniâtres. Ceux qui vont seuls. A ceux-là le site de la délégation singifie qu'aucun papier ne sera délivré par la poste. Sinon, qu'ils s'adressent à une agence. Un tourniquet, une cloison de double vitrage, une salle, et au fond de la salle, un guichet derrière son vitrage.
- Non ce n'est pas possible.
Me voici renseigné. Or, je n'ai pas posé ma question. Quan je la pose, la fonctionnaire, tout en parlant à sa voisine qui s'esclaffe, confirme:
- Billet d'avion, confirmation de l'hôtel. Tous les hôtels, tous les jours.

mardi 10 février 2015

Lagune noire

Terminé cet après-midi Ecriture. Bière. Combat. Grand plaisir à écrire ce texte. Rient de tel que les démarches à l'aveugle. Pas la moindre idée de ce que j'allais mettre sous ce titre. En revanche, un chapitre final rédigé dans une extrême tension des nerfs. Ne pas savoir où l'on va exige une concentration supérieure. Si celle-ci fait défaut, l'on se perd et le travail finit dans la poubelle. Or, le téléphone n'arrête pas de sonner. Au bout du fil, des clients qui veulent des infomations sur les réseaux d'affichage. Pui le facteur qui sonne et dépose des colis. Ensuite, c'est la poste privée. J'ai à disposition quatre heures, à prendre en deux fois, car une discothèque a demandé un rendez-vous. Je cale une dernière phrase à trois heures. Cinq minutes plus tard, je suis au café Mondial. Je continue de prendre des notes, ébauche un dialogue. Le client ne vient pas. Je retourne dans mon bureau. Le téléphone recommence de sonner. Sur l'ensemble du mois de janvier, il y a eu moins d'appel que cet après-midi. A dix-sept heures, je dois voir la conseillère aux études d'Aplo. Me voici devant l'école, dans les communs et au sous-sol, dans son bureau, où je demande que l'on m'explique l'équation qu'il faut maîtriser pour obtenir la moyenne du dexième demi-semestre. Les pédagogues ont si bien crypté la formule que la conseillère elle-même s'y perd. Une fois de plus je remone dans mon bureau, une phrase sur les lèvres. A l'heure du repas, lorsque je mets le point final, je vois que j'ai oublié de prendre un visa pour la Chine.

lundi 9 février 2015

Peur

La nuit, les adultes laissent les villes allumées pour ne pas avoir peur.

Pédiatrie

Soirée en cuisine avec Gala. Les meilleures. Les plus risquées. Trois sortes de bière refroidissent dans la neige sur le balcon. L'heure passe. A partir de minuit, nous sortons la vodka. Puis nous allons au lit, ne dormons pas. Vient le jour. Je monte dans un train pour Genève. C'est le lundi. Mon texte Ecriture. Bière. Combat. est en cours depuis deux semaines. Je pressens la chute. Or, vendredi je prends l'avion pour l'Asie. Inutil d'espérer retrouver l'allant après une interruption d'un mois. Il me faut donc finir. J'ai prévu de le faire entre lundi et mardi. Ce que je n'avais pas prévu, c'est la soirée. Et me voici dans le train, au milieu des neiges. Paysage blanc, épais. Je cherche la suite, ou plutôt, l'amorce: ainsi va ce texte dont l'action dérisoire a lieu un dimanche d'août en Castille, il est tiré par une idée et pour autant que je ne la perde pas des yeux, peut emprunter tosu les chemins. Seulement, la fatigue du corps et l'espri brouillé font barrage. A Palézieux, me dis-je. Jusque là, je regarde par la fenêtre. Mais voici Lausann et je n'ai encore rien fait. Quelques notes, des directions, pour se rassurer. Je les utiliserai le lendemain. Arrivé à Genève, je récupère mon vélo suspendu contre une paroi du bureau et vais à l'hôpital. Bâtiment de la Maternité puis Pédiatrie. Je visite les ascenseurs. Les personnel me considère avec étonnement. Dans un ascenseur, on entre à un étage pour ressortir à une autre. J'entre, passe la main sur les cadres d'affichage fixés aux cloisons et ressors. Mais comment savoir combien il y a de cabines d'ascenseurs dans le bâtiment. Et comment savoir où commence et finit un bâtiment? Je déambule dans des couloirs, emprunte un couloir en sous-sol, passe des sections, logopédie, nourrissons, urgences, traverse une passerelle. Les bâtiments sont doublement reliés, par la voie souterraine et aérienne. A la réception, des guichets. Des dames derrière les vitres. Alignés derrière un cordon, des adultes avec leurs enfants. Le même ordre que dans le reste de la société (il me revient que, la nuit où Olofso accouchait, le Portugais qui surveillait l'entrée de la Maternité me disait: "votre femme n'entrera que si vous déposez Fr. 20'000.-!). Je prends mon tour. Rien ne m'émeut plus qu'un enfant malade. Et je suis là, avec mon carnet et mon problème d'ascenseurs. L'homme qui me précède, chauve, trapu, demande Nicolas. La dame exige le nom de famille. Il ne sait pas. Il donne une explication. La dame se penche. Elle a le nez contre la vitre de séparation. D'après son accent, l'homme est espagnol, mais il est de ces immigrés de première géneration qui pratiquaient le dialecte et n'ont jamais pu maîtriser le français. Maintenant, l'homme décrit Nicolas. Le dame soupire, tape une recherche sur son clavier.
- Le seul Nicolas que j'aie, c'est un bébé, il est aux urgences...
- Non, pas petit!
La dame s'interrompt pour demander ce que je veux. Cette affaire d'ascenseurs la soulage. Elle explique la différence entre les cabines jaunes, réservées au personnel et les cabines rouges qui sont des monte-charge.
Je reprends la direction des couloirs, passe devant la cafétéria où déjeunent cinquante infirmières, monte par l'escalier, passe une crèche, traverse un laboratoire, descends au stock revient dans les étages. Je sors d'une cabine lorsque j'aperçois l'homme qui cherche Nicolas. Il est en conversation avec un membre du personnel vêtu d'un costume sombre portant une étiquette sur le torse.
- Tiens, monsieur Moreiras, comment allez-vous? Ça va mieux?
- Non pas... A six heures, j'ai sur le chantier et j'ai tombé ici, dans la tête, il tourne. Depuis, avant, ça va mieux, mais maintenant, pas.
Et l'autre, avec bienveillance, lui pose une question où figure le mot "chimiothérapie".