samedi 31 janvier 2015

Aliénation

Concept d'aliénation. Le point de vue critique le plus radical que l'on puisse adopter aura pour limites celles qu'imposent l'objet visé. Celui-ci est à la fois source d'information et limite de la critique.

Pacotille

La différence entre Le Clézio et Castaneda est que l'un croit alors que l'autre fait accroire. Autrement dit: l'un est européen, l'autre américain.

Humain

Se vouloir exceptionnel ne sert à rien, mais se vouloir exceptionnel est humain et être humain est nécessaire.

Mike Horn

Dans l'est de la Sibérie, au milieu des glaces, une cabane et trois hommes autour d'un feu. Mike Horn filme. Il vient de marcher huit milles kilomètres en solitaire et partage un repas sous ce toit. Ces visages sont les premiers qu'il rencontre depuis six mois. Un petit poêle chauffe l'unique pièce, alentour rugit un vent glacé. Les étendues sont blanches et infinies. Ce que le film ne dit pas, c'est que Mike Horn va repartir le lendemain pour la suite de son périple, tandis que ces hommes vont rester. J'essaie d'imaginer leur vie. Pas leur existence, leur vie. La mort doit être une continuation de la vie. Toutes deux sont des moments. Naturellement liés. Il n'y a pas de rupture. Ainsi les gestes du quotidien s'inscrivent-ils dans un régime double: à la fois quotidien, trivial et sacré. Réalité que nos consciences hystériques ne peuvent plus appréhender. Avec pour résultat cette conséquence paradoxale: nous marquons à chaque minute nos vies de l'empreinte de la mort. Cependant, tout en étant, plus que tout autre, incapable de déroger à cet état, au point d'en souffrir, je crois que cette hystérie est la condition de la civilisation.

Sébastien

Temps féérique. Les flocons de neige volent dans la lumière. D'habitude, ils tombent. Aujourd'hui, les vents sont gredins. Les flocons dansent, montent, descendent et remontent. Nous interrompons notre repas de midi pour regarder par la fenêtre. Plus tard, Aplo part pour l'école. Il neige. Entre deux averses, le soleil éclaire la ville. Les voitures roulent au pas. Le long des trottoirs épais, les gosses organisent des batailles de boules de neige. Vient la nuit. Il continue de neiger. A huit heures, je pars pour l'entraînement de Krav Maga. Pour une fois, à pied. A la hauteur du café Le Mondial, j'aperçois Sébastien. La tête basse, il téléphone. Je lui adresse un signe et emprunte la rue Joseph-Piller. Je m'équipe dans le vestiaire, coquille, jambières, protège-dents, linge, salue les autres membres du club qui attendant de pénétrer dans la salle, me rend aux toilettes pour remplir d'eau mon bidon. Sébastien est là, téléphone en main, il balbutie dans le noir. J'allume. Ressors. L'entraînement commence. Après l'échauffement, nous répétons des techniques. Sébastien, s'assoit. Il se relève. S'assoit encore. Je vois: sa femme vient de lui annoncer qu'elle le quittait. Vient le moment de combattre. Après deux partenaires, je suis opposé à Sébastien. Il encaisse les coups comme s'il avait déjà perdu, recule, semble abandonner, puis ses yeux s'ouvrent, un regain d'énergie, toute de rage, l'agite. Il remonte sur une série de coups, frappe avec véhémence et à nouveau se tasse, baisse la garde, se recroqueville... A la fin, il s'assoit. Le maître s'inquiète. Depuis les derniers évanouissements, à la moindre défaillance, il interroge et prévient.
- Ça va, c'est pas physique, c'est moral.


Bonne nouvelle

Ecriture de Vie2. Démarrage pénible, lorsque je prend place devant les carnets et y cherche une amorce. Vingt minutes, une demi-heure pour trouver la parade. Entre-temps, un va et vient: lignes écrites, lignes effacées, lignes réécrites, modifiées et à nouveau effacées... Retour à la feuille blanche. Quand l'amorce est trouvée, je prends un rythme. Alors le récit se déroule. Trois, quatre heures d'affilées coupées de balades dans l'appartement durant lesquelles je cherche une issue au texte. Puis je reprends place devant les carnets et travaille à la suite. Désormais, bon espoir de clore ce travail avant le départ en Asie. Enfin, bonne nouvelle: n'est pas ce que je voulais écrire.

Droits d'auteur

Un inconnu m'offrait une album de bande-dessinée. Son titre: De la pharmacologie. "Quoi, me disais-je à haute voix, ils ont osé! Les minables! La tête que va faire Bernard Stiegler en apprenant le plagiat!".

Originalité

Que ferai-je de neuf cette année? Que ferai-je de neuf demain? Et tout de suite? Quelle importance? A quoi bon poser la question? Dans les courriers amicaux qui accompagnent la venue de l'an nouveau, quelques uns de mes interlocuteurs la posent: que feras-tu de neuf cette année? Ce devoir d'originalité! Une prise d'otage. Ne serait-il pas heureux celui qui, contemplant les jours à venir, les verrait, pour son contentement, tous pareils et tous profitables? Cette révolution constante des intentions traduit-elle autre chose que l'inscription au cœur du quotidien d'une demande qui démobilise le présent?

Soucis

Confrontés aux soucis et craignant secrètement leur fin.

Argent

Désintérêt complet pour le travail rémunéré. Les efforts des dix dernières années sont payants, le salaire tombe. Dans les années 1990, occupé pour la première fois dans un bureau, je cherchais le rapport entre mes tâches (passer des fax, classer des documents, répondre au téléphone) et l'enveloppe que me remettait le patron à la fin du mois. Je n'en trouvais pas. Plus tard, la réflexion autour de l'organisation de la société d'affichage me faisait le même effet. Aujourd'hui, le découplage est encore vrai et pourtant je suis passé du statut d'employé au statut, pourrait-on dire, de rentier. Le rapport travail-argent n'a été concret que pendant une dizaine d'années, lorsque je posais des affiches la nuit dans Genève. Quand un client refusait de payer, je montais au créneau. L'argent m'intéresse avant tout sous la forme du jeu: concevoir une affaire, la monter, la faire aboutir. Il est au principe et à la fin de l'affaire, mais c'est l'effort et l'ingéniosité qui constituent le cœur de la motivation.

Peter Liechti

Extraordinaire Peter Liechti dans ce film intimiste sur ses parents, "Meine Eltern". Le couple vit dans un appartement de banlieue, près des voies de chemin de fer. Le père loue un potager dans un jardin public, la mère participe à des groupes de prière. Ils regardent la télévision, jouent au loto. Ils n'ont jamais quitté la Suisse. Pour déplacer un meuble, ils discutent un mois. Leur conception de la vie est montrée à travers les détails du quotidien. Ils n'en ont pas d'autre. Deux fois la mère est tombée en sortant de la baignoire. Il faudrait installer une poignée. Le père, au fils: "J'ai dit à Mutti, tu te rends compte de ce que penserait le propriétaire? Nous n'avons plus que quelques années à vivre, nous n'allons pas trouer un carrelage qui est encore en bon état!"

Arraisonnement

Gala au téléphone. Bonjour, tu vas bien... Bref, l'habituel. Puis aussitôt, une discussion sur le potentiel de l'homme, son arraisonnement, l'effet des routines, la mainmise des grands ensembles sur les destins, Nietzsche, la pesanteur sociale, son effet simplificateur et la cassure psychologique que requiert tout comportement vrai. Nous n'avons encore rien dit, vingt minutes sont écoulées. Elle raccroche sur ce mot: "nous en reparlerons".

Enigme

Avec Gala, tout est énigme. Elle annonce: "je rentre le 3". A moi de deviner quand elle part.

Rêve

Je nage dans un silo rempli d'eau. Les parois sont proches, le ciel inaccessible. A faible profondeur, nagent d'autres hommes.  Ils ne respirent pas, ils sont dans leur élément. Ils savent tout, je ne sais rien.

Technique

En promenade sur le quai d'Ouchy ma mère rencontre une dame avec qui elle parle de la grippe. Celle-ci lui explique comment se moucher. "Un doigt sur la narine gauche, expirez trois fois par la droite et inversement!"  
a marche, dit ma mère.
Sept milliards d'individus se mouchent et l'un d'entre eux possède une technique. N'est-ce pas merveilleux?

mercredi 28 janvier 2015

Fièvres

Fièvres lancinantes. Les longues plages de sommeil n'y font rien. Pourtant, j'insiste. Hier, pris de vertiges, il fallut s'arrêter de boxer quelques secondes. A l'autre bout de la salle, la Russe manquait s'évanouir. A la fin de l'entraînement, le policier, paternaliste, la morigène: "tu aurais pu tomber, te briser le nez...". Puis la troupe s'égaye. Aussitôt rentré, je me mets au four. Aplo couché, je profite de la soirée et, malgré un corps vermoulu, retrouve mes énergies. La bière y contribue. Mais en temps normal, je peux encore lire, écrire ou voir un film; là, je me contente de regarder par la fenêtre la neige qui tombe sur Fribourg.

Vie2

Commencé voilà trois jours Ecriture, bière, combat. Seul point de repère, les lumières étranges aperçues autour de la Lagune noire, dans la région de Soria, un certain soir de l'année 1990. Or, l'incident tient en quelques lignes. Je l'annonce au début du texte, puis je m'en éloigne. Il est prévu ensuite de s'en rapprocher et enfin de compte de le dévoiler. Le récit se déroule dans ce temps. Encore s'agirait-il de savoir ce que je veux raconter. Et ici survient un paradoxe: je veux parler d'écriture, de bière et de combat, mais en rapportant des faits. Dès lors, je me perds en tergiversations. Une phrase d'amorce m'a coûté cet après-midi plus d'une demi-heure de réflexion. Ensuite, guidé par les possibles, j'ai mieux travaillé. Je fais ce que je peux, me dis-je. Signe que, cette fois, toute liberté m'est refusée. A cela s'ajoute un autre facteur. J'ai commencé l'écriture de ce texte le 22 janvier. Le 13 janvier, je m'envole pour l'Asie. Si je devais poursuivre son écriture là-bas, je ne profiterais plus du voyage. D'autre part, si je plante là mon texte, je ne pourrai peut-être jamais le reprendre. Trois obstacles donc: je sais mes quelles vues j'aimerais exprimer, d'où ce titre qui vaut programme , mais ne puis le faire sans fabriquer un récit; le rapport entre ce propos et La lagune noire où s'est déroulé l'incident n'est pas constitué; enfin, un compte à rebours étant engagé, je manque temps, mais, tenu de respecter le développement organique du récit, n'ai aucunement le choix de la vitesse d'exécution.