jeudi 15 janvier 2015

Joie

Coups de tonnerre dans le ciel. Les enfants chantent à tue-tête. Les nuages craquent et une pluie drue s'abat sur les trottoirs. D'autres coups font trembler les vitres de l'immeuble, mais ce n'est plus le ciel: les enfants frappent du pied contre la palissade de planches jaunes qui limite leur préau. Puis vient la grêle, accompagnée de cris de joie.

Religion de l'argent

L'intelligence inaliénable de la bourgeoisie est d'avoir configuré en un système de valeurs les limites nécessaires de l'homme dans son expérience heureuse du quotidien. Gestes, paroles, projets, ambition, dans une bourgeoisie bien conformée, c'est-à-dire consciente d'elle-même (ce qui implique qu'elle s'oppose à d'autres classes, vers le bas ou vers le haut de l'échelle sociale) relèvent de la tempérance. De fait, tout dépassement de la mesure dans la jouissance des passions banales condamne à ne pouvoir les répéter. Le bourgeois soigne son corps et son esprit. La perte de la mesure est concomitante de la perte de la conscience de classe. L'ascension de la bourgeoisie au rang de classe dominante puis unique s'accompagne d'un glissement dans la nihilisme (effondrement de toute valeur et religion de l'argent).

Désordre

Désordre exceptionnel dans la maison, lequel finit en débauche, alcool, rire et renverse. Ceci - crois-je comprendre - parce que j'ai fait exception: je ne me suis pas absenté ce soir, comme je le devais et, demeurant là, Gala s'en est trouvé ravie, profitant avec grâce de ce temps débridé.

Egalité

L'égalitarisme n'est réalisable que dans une totalité et implique donc la sortie de démocratie. Quant à l'égalité en tant que justice sociale, bien qu'imparfaite, elle est déjà réalisée. Les revendications d'égalité que font valoir les partisans de l'égalitarisme sont le fait d'individus qui craignent de ne pas être à la hauteur de leur ambition. Sous couvert d'idéologie, ils résolvent une problème psychanalytique.Ce dont la société a besoin avant tout est d'un schéma de transmission: du passé vers le présent, des anciens vers les jeunes et des meilleures vers les moins bons.

mercredi 14 janvier 2015

Piolet

Avant de commander, il posait son piolet en vue sur le banc de la salle à boire. Nul ne l'avait jamais vu escalader. Le jour où il perdit son piolet et, faute de moyens, ne put en acquérir un neuf, il cessa de fréquenter le café. Boire dans cet état, sans piolet, sans que fut visible le motif de son ivrognerie, lui semblait indécent. Il se sentait nu.

Bel argent

Vision récurrente d'une terre sans qualité mais plantée d'arbres où méditer, assis à même le sol, avec, autour de soi, quelques outils simples. Je ne vois guère image plus juste de la réappropriation. Ce qui m'amène à considérer la misère qu'entretient en nous le bel argent (que je n'ai cependant cesser d'appeler de mes vœux et de mon travail, répétant aux têtes brûlées qu'on ne peut lutter contre l'argent qu'au moyen de l'argent - ce que je ne crois plus).

Choix

Ils préfèrent aller à l'abattoir que de protester et de sentir peser sur eux les regards du reste du troupeau.

Mythe romantique

Mythe romantique: s'enfoncer dans la forêt et découvrir, par delà l'hostilité, un havre où, se laissant aller à ce que nous sommes, la vie authentique ressurgira.

Peindre

Le désir de peindre ne m'a jamais quitté. Pour autant, je ne suis plus dans l'attente de cette révélation que permet le travail de peinture. Révélation n'ayant ici pas de sens religieux: il désigne cet objet de connaissance, de contemplation, de méditation, inaccessible sinon par la peinture. L'image peinte révèle cet objet médiatement; il ne s'agit ni de l'image, ni de ce qu'elle représente, mais bien de ce à quoi elle renvoie psychologiquement et conceptuellement pour celui qui peint, et ce, tandis qu'il peint.
Pour l'écriture, les mots étant immédiatement doués de sens, la question ne se pose pas de la même manière. L'acte d'écrire organise nécessairement un rapport entre la personne et le monde.
Le pessimisme le plus aigu est peut-être celui-ci: sentir que l'acte de création artistique ne nous dira plus rien sur nous-même que nous ne puissions découvrir en gardant le silence.

Description de voyage

Peut-on raconter un voyage en ne rapportant que les gestes et paroles les plus banals, c'est à dire les plus universels? En excluant toute marque évidente d'exotisme. Cessera-t-il d'apparaître comme un voyage? Et si cette façon de faire soulignait l'étrangeté propre à la situation du fait même qu'elle n'est plus assignable au "voyage"?

mardi 13 janvier 2015

Roman D.C.

Voilà qui se confirme: ce Roman D.C va passer au tiroir, ou même à la poubelle. Gala n'accroche pas, ma mère ne m'en a rien dit. Au fond, c'est mieux ainsi: il ne faut jamais s'éloigner de ce qu'on sait faire.

Grippe 2

Des heures de sommeil en plein après-midi. Je crois m'en tirer, puis la fatigue me rattrape, je peine sur mon livre, me traîne jusqu'au lit où je m'endors bientôt. Nous verrons si une heure et demie de boxe constitue une bonne thérapie.

Tromperie

Analyse passionnante de l' Inganno chez Machiavel par Pascal Bouvier dans sa Petite histoire de la philosophie politique. Il écrit: "On savait que les sujet aimaient être trompés, mais avec le changement d'échelle (allusion aux moyens technologiques) tout contenu disparaît au profit de la simple forme et la puissance de recréation du monde semble infinie."

Tony

Tout-à-l'heure, au courrier électronique, lettre de Tony. Il explique que ces dernières semaines ont été les plus dures de sa vie, mais qu'il faut savoir faire face et qu'il espère pouvoir continuer de me compter parmi ses fidèles clients. Qui est Tony? Le PDG de la compagnie low-cost Air Asia dont un appareil a fait naufrage en mer de Java le 30 décembre tuant 161 passagers.

lundi 12 janvier 2015

Ecole 3

Mais peut-être ai-je perdu le compte. Il s'agit de la lettre de demande de congé pour Aplo adressée à la veille des vacances solaires d'octobre au directeur de l'école qu'il fréquente à Fribourg. Elle me fut retournée sous prétexte qu'il existe une formulaire à remplir pour toute demande de congé. Aplo me remet donc une feuille imprimée et me répète le message du directeur:
- Il faut la remplir, mais, de toute manière, le congé sera refusé.
Et il m'explique que les congés doivent êtres justifiés.
- Mais c'est ce que j'ai fait! N'ais-je pas expliqué dans ma lettre que nous partions en vacances?
- Il faut dire où et avec qui?
- Et quoi encore?
J'explique ainsi à Aplo que si je dois dire ma destination et donner les noms des personnes qui m'accompagneront j'exige que le directeur me dise la couleur de ses culottes.
Un enfant ne pouvant porter un tel message à son directeur d'école, il lui remet donc le lendemain, le formulaire avec, dans la partie communications, le mot "vacances".
Par retour de courrier, le directeur me signifie que le jour de congé est refusé. Là-dessus, nous partons en vacances.
A la reprise scolaire, un autre formulaire m'est adressé, par la poste cette fois. Il s'agit d'une convocation. Le directeur veut me voir tel jour à telle heure dans son bureau.
Je passe le formulaire à la poubelle et rédige un mot pour le directeur.  Je lui explique que s'il se moque de moi, je vais faire de même, et je le traite de "bon soldat". En conclusion, je le prie de ne plus jamais me parler de cette affaire.
Le directeur m'adresse alors un formulaire me rappelant que, conformément à la loi, il se trouve dans l'obligation de me dénoncer au Préfet.
Deux semaines plus tard, je reçois de la Préfecture de la Sarine, une Ordonnance pénale assortie d'une amende de Fr. 253.-
Je prends mon stylo et j'écris:

Veuillez noter ceci.
Quels que soient les moyens auxquels vous aurez recours, jamais je ne paierai cette facture.
De plus, toute personne qui se présenterait à mon domicile afin d’en obtenir l’acquittement se verra opposer, au-delà d’un salut courtois, le silence.
Enfin, s’agissant de Monsieur le directeur, ce caporal qui occupe le poste de directeur d’école, il ferait bien de méditer les maximes qu’il enseigne à ses élèves ; au hasard, celle-ci : qui obéit à une règle absurde la légitime.
Puis j'expédie la lettre en courrier recommandé et de retour dans l'appartement du Guintzet, je place une photocopie du courrier et de le preuve d'envoi au-dessus de la penderie à manteaux où je n'aurai plus qu'à la prendre pour la donner à lire à toute personne qui, au nom de la loi, policier, huissier, municipal, secrétaire, directeur, sous-directeur, demi-adulte, caporal, ectoplasme, factotum, minus... viendrait réclamer que justice soit faite.

Socialistes

Avec cet attentat perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo par des immigrés arabes musulmans, les socialistes s’aperçoivent que les discours égalitaristes au moyen desquels ils leurrent depuis trente ans le peuple afin de défendre leur prérogatives bourgeoises n'est pas une potion magique: il est sans efficace sur la peur bien réelle qui vient de les saisir aux tripes.

Grippe

Huitième jour de fièvre. Heureusement, mon travail ne requiert pas que je sorte, et pourtant, même passer des écritures, organiser des tournées d'affichage, donner des coups de fil, me fatigue. Cela a commencé lundi dernier. C'était le jour de la reprise des entraînements de Krav Maga. Les exercices m'ont paru plus fatigants qu'à l'ordinaire et plus grande la concentration exigée. De retour dans l'appartement du Guintzet, j'erre de pièce en pièce hors de souffle, poussant des soupirs que Gala commente de cette phrase riutuelle:
- Je t'ai dit que tu en faisais trop!
Me voici donc rassuré: j'étais déjà malade. La question étant: combien de temps cette grippe va-t-elle durer. Voilà une semaine que je lis des Simenon, avale des sirops et de l’aspirine. Inutile de dire, je pas encore pu entamer mes lectures de philosophie.

Jean-Michel

Dans cette école française tenue par des juifs de la bourgeoisie séfarade de Madrid, Jean-Michel détonnait: il était hirsute et débonnaire. Le matin, c'est à peine si l'on entrevoyait son visage à travers les cheveux. Il marchait voûté et avait les bras trop longs. Le sentiment de mollesse était accentué par les chemises qu'il portait, de chemises de grand-père usées et sans col qui lui venaient aux genoux. Il avait par ailleurs un bagou qui surpassait non seulement le talent pauvres des camarades espagnols (qui parlaient l'hébreu ou le castillan à la maison) mais encore celui des professeurs, dont la plupart étaient des expatriés ou des gauchistes enseignant au titre du service civil. Son bagou déplaisait et comme il y ajoutait un humour salace et des pointes d'arrogance, il était convoqué chez le directeur et renvoyé à la maison, ce qui, à la surprise générale, ne lui faisait aucun effet - pour cause: je devais découvrir, dans le cours de l'année, alors que j'allais une jour chez lui dans la banlieue de Majadahonda, qu'il vivait dans un appartement sens dessus-dessous, qu'aucun adulte ne semblait fréquenter.
Je me souviens de la réponse qu'il avait faite à la professeur de français qui exigeait la remise d'un exposé, réponse jugée inepte mais peut-être nullement inventée:
- Le chat l'a mis en pièces et l'a dévoré!
J'habitais dans le quartier riche d'Aravaca une maison avec jardin et piscine. Un jour jean-Michel  sonne à ma porte. Fait inhabituel car les élèves de notre école, le cours Molière, vivaient aux quatre coins de Madrid; ils étaient ramassés en matinée par un bus et ramenés à domicile par le même bus. Ainsi Jean-Michel habitait  à vingt kilomètres. Je ne veux pas dire que nous n'avions pas l'habitude, dès l'âge de douze ans, de nous déplacer seuls à travers Madrid, en bus, à métro ou à pied, mais qu'il ne serait venu l'idée à aucun d'entre nous de se présenter spontanément chez un camarade sans avoir pris la peine de s'assurer auparavant par téléphone de sa présence. Or, Jean-Michel se tenait là, l'air défait, réclamant un lit.
J'étais effrayé.
- Mais enfin, qu'est-ce que tu as?
- T'as pas un lit, il faut que je me couche.
- Pourquoi? Pourquoi faut-il que tu te couches?
- J'ai avalé vingt Optalidons, et je sens que ça monte.
Je l'ai fait entrer dans ma chambre, puis l'ai reconduit dans la rue, prévoyant la suite; en en effet, après avoir abondamment vomi, il se couchait en travers du trottoir.
A la fin de l'année 1975, mes parents ont déménagé en Suisse et je suis entré au collège Saint-Michel de Fribourg. A l'été 1977, je suis retourné à Aravaca. Un soir, je me suis inquiété de savoir ce qu'était devenu Jean-Michel. Plusieurs personnes me dirent qu'il avait disparu.
-Il est retourné en Belgique?
- Je ne crois pas.
- Il ne va plus à l'école?
Après tout, bien qu'il fut notre aîné, il avait à peine quinze ans.
- Longtemps qu'il n'y va plus...
Un soir que se donnait une fête foraine sur un terrain vague à l'entrée du village de Pozuelo, l'un de mes camarades m'avertit qu'il y serait.
Nous avons dépassé la pistes des auto-tamponneuse, longé les cabanes de casse-pipe et nous sommes sortis du cercle de lumière. Jean-Michel se tenait là, au pied d'un arbre, dans la pénombre. Il était assis dans la poussière. Devant lui, sur un carton retourné, il avait disposé une bouteille d'absinthe et un verre. Il vendait de l'alcool au godet. Je l'ai salué.
- Tiens, tu es là, toi?
C'est à peine s'il s'était aperçu que j'avais été absent pendant deux ans. Il y eut un silence, puis, tout ce qu'il a trouva à dire, fut:
- Tu en veux?

Guerre

Lorsque l'on pense "guerre", c'est qu'il est déjà trop tard pour l'éviter.