samedi 10 janvier 2015

Santé

Nous prenons place au restaurant entre deux couples habillés. Les tables sont carrées, proches, scintillantes. Le repas n'est pas encore servi, chaque table a consulté le menu, qui est commun, bientôt le vin est servi et après avoir levé les verres entre couples, nous adressons un salut discret aux voisins. Comme nous sommes en Allemagne, il faut dire:
- Gesundheit!
A quoi Gala, dans un Allemand bricolé, répond en quatre phrases, que la santé c'est très bien mais que parfois, tomber malade permet aussi de se consacrer à soi-même, qu'il y a donc des avantages à tomber malade.
Plus tard dans la soirée, le mari de la dame à qui s'adressait cette remarque surprenante, un type au cou de bœuf qui doit peser dans les 150kg, me fait en français:
- Et toi, tu as quel âge?
- 49.
Et moi, sur le même ton.
- Toi?
- 85.

Mystère du banal

Dans son Journal littéraire de l'année 1905, donc après la sortie du roman Le petit ami, Paul Léautaud parle comme d'habitude, sur ce ton à la fois étonné et sincère, de son travail d'assistant notarial, des écrivains qui gravitent autour du Mercure et de ses femmes, mais il y ajoute, avec une franchise renouvelée, les propos des critiques, intellectuels et confrères, concurrents magnanimes, besogneux ou jaloux qui, désormais conscients de la stature d'écrivain qu'il acquiert dans le milieu des lettres (il vient de manquer le Goncourt pour In Memoriam), se prononcent sur son travail. Que le ton sans aucun apprêt qu'il utilise ait pu choquer (que l'on songe pour le contraste à Henry de Régnier ou au style symboliste de l'échange épistolaire des années 1890 entre Gide et Valéry) est compréhensible et tout à l'honneur de Léautaud. Il n'en demeure pas moins que l'intérêt de ces annotations pour un lecteur qui ne se veut pas historien de la littérature, ou éventuellement historien des mœurs, est pauvre. Je comprends que l'on cherche dans la banalité d'autrui, le mystère de sa propre banalité. Quant à le comprendre, c'est le contraire qui est vrai: le sentiment de mystère s'en trouve renforcé. Quand je lis avec ravissement, en date du Samedi 9 décembre par exemple: "Morisse me dit que Descaves est venu, pour rapporter à Rachilde le livre de Farrère, qu'il ne connaissait pas et qu'elle lui avait prêté", qu'ais-je fait, sinon renforcer ce mystère de la banalité qui m'engage à lire de telles notes? Le Journal de Jules Renard, même s'il est plus posé, plus conscient, est d'une autre audace. Il grince et fait rire. Il est malveillant. Au point que l'on se demande comment son auteur osait encore paraître en public. Mais il est vrai qu'il semble écrit avec un regard sur la postérité. De ce fait, il apparaît moins sincère. Est-ce à dire que la sincérité que nous imputons à Léautaud, et que je crois réelle, est comme une promesse d'aboutir au déchiffrement de ce mystère qui fonde le banal?

Opinion 3

Cette affirmation, qui est une ânerie, je l'ai entendue dire à un intellectuel sur une radio d'Etat. Soit sa réflexion est fondée sur cette affirmation et nous sommes dans une situation d'aliénation, au sens marxiste; soit il est le porte-faix d'une idéologie, dans quel cas il dupe l'animateur et les auditeurs sur son statut d’intellectuel - il est un militant; soit enfin, il s’exprime de bonne foi, et le statut qui lui est reconnu est usurpé.
Je penche pour la troisième hypothèse, ce qui amène a se demander laquelle des deux autres explications s'applique à ceux qui les premiers énoncent (je préfère dire "fabriquent", car je crois qu'il en va de ce type d'opinion comme des marchandises: il y a un commanditaire qui exprime ses attentes quant au produit et un fabricant, intellectuel de laboratoire, qui exécute la commande) de telles opinions. 

Axe 3

Cette rencontre rêvée avec une femme silencieuse, de mes amies, se déroulait dans le quartier de Plainpalais, à l'angle du Rond-Point, juste après le café du même nom, là où se sont tenus successivement depuis 1986, l'année où j'ai commencé de fréquenter les cours à l'Université des Bastions, un bar de clochards, un squat (la Maison brûle), un Pizza Hut et aujourd'hui, les vitrines d'exposition d'une agence immobilière, laquelle a fait murer les entrées et se sert du bâtiment comme support publicitaire. L'endroit est bien choisi, car il donne sur la plaine où se tient le marché au Puces et pendant dix ans au moins, tandis que j'habitais dans des squats de la rive gauche, c'est devant lui que je me suis tenu, arrêté par le feu, dans l'attente de traverser vers les stands pour aller acheter mes livres, la têtes encore embrumée. Les jours les plus prometteurs, la plaine apparaissait en effet, sous le soleil du matin, comme une véritable promesse dès lors qu'elle était associée dans mon esprit à la découverte, à travers les livres d'occasion offerts par les marchands, de la pensée des autres. Assis sur la terrasse, avec le café que venait de m'offrir cette amie, c'est exactement ce que je faisais: spéculer sur ce que la vie avait à offrir.   

Opinion 2

De plus, observe Frère: le multiculturalisme, ça n'existe pas. Du point de vue historique, il a raison. Il s'agit au mieux d'un projet idéologique ("non-théorisé", faudrait-il ajouter)

Axe 2

Entouré de bâtiments d'école comme je le suis depuis que j'habite le Guintzet j'ai tout loisir d'observer les couples qui se forment à la sortie des classes. Ce qui m'étonne le plus, c'est la patience dont font preuve les filles. Soient qu'elles stationnent en face du garçon et l'écoutent les yeux grands ouverts, en état de sidération, où le suivent alors qu'il parle, avec un demi-pas de retard, la tête tournée de trois-quart. Elles ont la beauté, ils ont la parole. Je ne peux m'empêcher de spéculer sur ce qu'elles doivent entendre, d'où mon étonnement devant leur patience. L'an dernier B. m'a dit ce proverbe de campagne: ce n'est pas parce que le cochon est beau qu'il obtient mais parce qu'il insiste.

Opinion

Nulle opinion n'est plus dangereuse pour la démocratie que celle-ci: être contre le multiculturalisme c'est être contre la démocratie.

Axe

Me voici donc à côté d'une femme. Une amie que je croise pour une fois seule, sans son homme. Elle tient à ma disposition des cigarettes. Il fait grand soleil. Elle me commande un café, le paie et m'écoute. Elle ne peut me faire plus grand cadeau. Non que je veuille à tout prix parler, mais je veux réfléchir. Or, sans son écoute, je ne pourrais réfléchir avec le même optimisme et dans le même état de confiance. Cette femme est comme une mère: elle écoute. Lorsque je m'interromps pour soupeser un propos ou noter la réaction qu'elle oppose à mes paroles, elle hoche discrètement la tête pour m'encourager à continuer. Je pousse ma réflexion, qui consiste, si je vois bien, à considérer la ville qui se déploie devant la terrasse où nous sommes assis elle et moi, afin d'établir la nature de notre rapport avec cette ville et ce qu'il faudra faire pour vivre pleinement notre vie. J'élabore ma pensée, qui, en fin de compte, donnera ceci, dans ces termes, agencés de cette manière académique pendant le sommeil (je ne me souviens d'ailleurs pas avoir jamais utilisé le mot "ancillaire" auparavant): "la femme a une vocation ancillaire, elle tient le foyer, elle est l'axe du monde. Lorsque son regard s'intéresse au monde plutôt qu'au foyer, elle déblatère. Est-ce que je dirais plutôt "babil"? Sans foyer, une femme ne sait qu'être grande. Oracle ou prophétesse. De telles femmes n'ont plus rapport aux hommes, mais aux dieux. Les vestiges de cette aptitude à la transcendance subsistent aujourd'hui dans la qualité de leur intuition. Les meilleurs des femmes peuvent encore trancher des problèmes complexes sans recours au raisonnement, signe qu'elle ont part au feu premier".

mardi 6 janvier 2015

Pinget

Pinget sort enfin du labyrinthe littéraire dans lequel, au fil des ans, il s'est enfermé lorsqu'il réalise que sous les coups de boutoir du temps, sa pensée, c'est à-dire l'existence même de ce labyrinthe qu'est devenu sa vie, va disparaître.